- Speaker #0
Et on est parti pour cette troisième interview au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême pour cette cinquantième édition. Et pour cette radio-ci, la troisième de la journée, nous accueillons Gwenaëlle Manac. Est-ce que j'ai prononcé correctement ? Tout à fait. Super. Bienvenue. Merci. On va attaquer tout de suite avec un petit retour sur qui tu es. Et donc, qui tu es ? Apparemment, tu es grenoblois. C'est comme ça qu'on le dit ?
- Speaker #1
Je suis contemporain.
- Speaker #0
Tu as fait tes études à Liège, en Belgique.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Tu es de retour en France.
- Speaker #1
Je suis de... Ça fait un petit moment maintenant, ouais. On peut dire que ça fait presque... Ça fait plus de dix ans, mon Dieu.
- Speaker #0
Que t'es rentré.
- Speaker #1
Ouais, ouais, ouais. Je suis... Après Saint-Luc, à Liège.
- Speaker #0
Directement ?
- Speaker #1
Quasiment directement, ouais.
- Speaker #0
Et tu connais bien les lieux où nous sommes ? Donc là, la maison des auteurs et des autrices d'Angoulême.
- Speaker #1
On peut presque dire que je sors d'une résidence de six mois ici, à la maison des auteurs. où j'étais en train de finir d'écrire et de dessiner le bouquin que je viens de finir.
- Speaker #0
Qui est ta troisième BD et que tu vas éditer en avril chez Six Pieds Sous Terre.
- Speaker #1
Le 7 avril chez Six Pieds Sous Terre et que j'ai fini d'envoyer hier. Ah oh, vraiment ? Avant-hier maintenant.
- Speaker #0
Félicitations.
- Speaker #1
Je suis encore un peu fébrile.
- Speaker #0
Super. Et alors, dans les BD que tu as éditées avant, il y a donc La Cendre et le Tronion qui est sorti en 2019, déjà chez Six Pieds Sous Terre. Et après, tu as fait un deuxième ouvrage qui s'appelle Un train d'enfer, qui est sorti chez la Ville Brûle en 2020.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et là, on est sur une enquête que tu as menée avec ton frère, qui est journaliste. Oui,
- Speaker #1
tout à fait différent du premier et de celui que je viens de finir, où j'avais plus un travail d'auteur. Là, j'étais avec mon frère sur un documentaire en BD. Mon frère est journaliste. C'était vraiment une collaboration où j'étais plus à la mise en scène et au dessin. qu'à l'écriture.
- Speaker #0
Ok, et ça s'est passé du coup comment ce compagnonnage au travers de la bande dessinée ?
- Speaker #1
Eh bien, le fait d'être frère, je pense, ça a beaucoup aidé une espèce de compréhension un peu organique de nos problématiques, parce que lui, il arrivait avec un cerveau de journaliste, donc à me donner des pavés de texte et des problématiques, des articulations d'articles. Et moi, j'avais une pensée beaucoup plus dans un fil narratif, où j'essayais du coup de passer en dialogue. d'articuler sa problématique et ses propos dans des émissions. On se rendait compte qu'on n'avait pas le même langage et en même temps, on était un peu aidés par le fait d'être frères. C'était intéressant, très intéressant.
- Speaker #0
Du coup, on parle d'enquête. Cette enquête est quand même sacrément concentrée sur la SNCF et la privatisation du rail en France. Il se trouve que dans la Cendre et le Trognon, tu avais aussi déjà un réseau ferroviaire.
- Speaker #1
C'est là que le travail d'auteur est un peu un travail d'auto-psychanalyse.
- Speaker #0
Et en plus, en BD, on fait des chemins de fer avant de commencer à faire l'habit. C'est vrai.
- Speaker #1
Mais je n'avais pas conscientisé ce truc-là quand j'ai fait mon premier livre, qui n'est pas du tout un documentaire, mais vraiment une espèce de fable philosophique avec une succession de tableaux comme ça. Et le chemin de fer est très présent. Et c'est qu'avec ce deuxième livre où mon frère, qui lui, était obsédé par le chemin de fer dans son travail de journaliste. et qu'on s'est bien réfléchi et assez vite on s'est rendu compte que le fait que notre grand-père soit cheminot avait un peu une raison dans tout ça dans nos parcours respectifs, c'était assez marrant
- Speaker #0
J'étais assez surprise du coup en lisant le livre que voilà quand il y a une anecdote sur la question du grand-père cheminot et donc de l'héritage aussi qui est également présent dans les deux livres Oui c'est vrai Dans le premier, plus philosophique sur comment on porte finalement l'histoire comment on y arrive et comment on est ensemble et puis en fait dans le deuxième Mouah ! en fait le moteur c'est le grand-père cheminot qui en fait n'est pas le grand-père cheminot qu'on imagine au charbon qui est en fait un ingénieur super stylé de la SNL il n'a jamais mis les mains dans le cambouis de sa vie mais ça faisait partie de cette transmission de l'imaginaire du cheminot lui-même se plaisait à nous
- Speaker #1
on ne l'a pas connu mais lui-même se plaisait à se penser un peu machiniste pote avec les machinistes notre père le racontait lui comme étant un cheminot proche des machines et en fait il était prof quoi.
- Speaker #0
Oui, mais donc il y a déjà quelque chose qui est de l'ordre de la fabulation et de la narration avant l'inscription dans ces deux livres.
- Speaker #1
Mais du coup, ce qu'on raconte, c'est que la SNCF, c'était une super structure dans laquelle les profs étaient considérés cheminots parce qu'ils participaient, ils formaient les différents corps de métier de la SNCF. Et donc, il pouvait y avoir des boulangers qui étaient considérés cheminots quand ils étaient dans la boulangerie de la gare, qui était aussi un petit peu des petits villages ouvriers. Voilà, ça c'est pour l'anecdote.
- Speaker #0
Super. Et donc là, tu as fait un livre qui est à part, donc celui qui est à la ville. pour la BD Reportage. Mais par contre, en dehors du projet dont tu nous parleras après, tu as fait beaucoup de reportages. Tu as travaillé pour la Revue 21, tu as fait des illustrations sur l'école des Tritons, qui est un lieu de la Z de Notre-Dame-des-Landes. Donc tu t'inscris finalement aussi dans la BD Reportage. Ou si c'était une manière pour toi de continuer à te mettre en jambes et te dessiner au quotidien, ou c'est aussi financier ? Covid. On a besoin de vivre et c'est bien d'avoir plein de petits projets qui s'articulent.
- Speaker #1
C'est certainement pas financier. D'accord. Parce que ça ne rapporte pas d'argent. Mais non, c'est une vraie question. Je pense que quand tu demandais qui je suis, je pense que je ne sais pas trop. Et qu'il y a vraiment une... Je pense que je n'ai pas réussi à prendre de décision sur dans quelle direction je voulais aller, entre guillemets, en termes de carrière. Mais j'ai envie que ce travail de bande dessinée s'articule dans une réflexion ou dans une... en ayant les deux pieds dans le réel et dans l'envie de le comprendre. Et je pense que ça peut prendre cet aspect de fable philosophique, pour le coup très loin du réel, presque science-fiction, mais où j'ai envie de parler des gens et de ce que nous on traverse. Et à la fois, quand je sors de mon bureau et j'ai envie de retrouver les gens, parce que j'ai passé trop de temps devant ma planche, de réfléchir à comment ce travail ultra solitaire peut prendre place, justement, typiquement dans... dans des lieux comme l'ancienne ZAD de Notre-Dame-des-Landes où c'est ultra collectif, où chacun peut avoir une petite place dans un grand rouage et là tu arrives avec tes outils très solitaires de dessinateur. Ça m'a apporté d'essayer de trouver une place à prendre. Par exemple, un petit reportage, c'était un grand événement autour de l'anniversaire de la victoire de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Et donc chacun arrive avec ses petits savoir-faire. Et moi, en étant dessinateur, dans un monde où les dessinateurs n'ont pas une grande place particulière, parce que c'est un monde de choses concrètes, la petite place, ça peut être de faire une petite mémoire à ce moment-là.
- Speaker #2
Est-ce que le dessin n'est pas une chose concrète aussi à ce titre ? C'est-à-dire qu'à la fois dans la pratique, donc avoir une surface dans laquelle on trace, etc. et puis... Il y a quand même un mode d'existence très particulier. Toutes les personnes qui ont déjà vu quelqu'un dessiner ont eu envie de s'approcher. On a tous des anecdotes incroyables autour du fait de dessiner dans un espace public, par exemple. Il y a des effets que ça a sur les gens autour de nous, que ce soit de la domination technique, que ce soit les demandes des gens d'être dessinés. Donc ça a un outil à la fois d'interaction sociale, de support, de traces. à la fois personnellement et socialement c'est quand même une expérience assez... particulière. Donc ça m'étonnait que tu disais que dans le fond, toi, t'étais pas Léma dans le camp. Oui, oui.
- Speaker #1
D'ailleurs, je pense que c'est une quête, je pense, personnelle aussi. J'ai envie de démontrer ce que tu dis. Et en même temps, quelque part, en fond de moi, j'ai pas confiance, entre guillemets, à mon savoir-faire et à la place que ça peut avoir dans un endroit où les gens construisent des maisons, où les gens font pousser des légumes. Et du coup, c'est un peu une quête aussi, je pense, d'arriver là-bas avec mes crayons et de vraiment questionner ce rôle-là. Et oui, je pense que tu as raison, il y a quelque chose de... Moi, j'ai un petit truc où des fois, je me rappelle que je dessine et je me sens un peu invincible de me dire qu'en fait, j'aurais juste besoin d'un stylo et d'un papier pour ouvrir à l'infini les possibles. Et ça, c'est une sorte de super pouvoir qu'on a et que des fois, les gens nous envirent. Récemment, j'avais cette conversation avec quelqu'un qui n'est pas dessinateur parce que... du coup moi étant revenu dans ma ville natale où il n'y a pas forcément une école d'art ou un maillage de dessinateurs assez fort je connais les dessinateurs autour de moi mais je ne vis pas dans un monde de dessinateurs comme ça peut être le cas quand je retourne voir mes copains belges dans les milieux où il y a des écoles d'art et où tous ces copains là sont restés voilà donc c'est une quête je pense, personnelle
- Speaker #0
Donc en fait, c'est hyper concret parce que tu ne laisses pas ta feuille de papier et ton crayon dans ton sac. Pourquoi aller planter tes légumes ?
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Tu t'assieds et tu dessines. Ça veut aussi dire que finalement, c'est hyper...
- Speaker #1
J'ai envie d'y croire, ouais.
- Speaker #0
Il y a quelque chose de concret sur place au moment où tu y vas. Alors j'ai lu que tu étais aussi dans le jeu vidéo et ça, ça m'intrigue. Je ne sais pas du tout ce que tu fais dans le jeu vidéo, mais je serais très curieuse de voir à quel endroit c'est encore un pivot parce que j'ai l'impression que ton travail, il est hyper... ancrer dans le fait que tu fasses des BD apparemment à peu près tous les deux ans et que t'es en même temps plein d'articles qui sortent un peu en toutes directions mais qu'en plus tu fasses du jeu vidéo, enfin c'est vraiment à la fois dans toutes les directions et en même temps j'ai l'impression que c'est super bien installé
- Speaker #1
Moi j'ai la sensation que c'est surtout dans toutes les directions. Je vois des gens qui ont un travail hyper cohérent et je me dis quelle chance ils ont. J'aimerais avoir cette pré-réflexion de mon parcours. Le jeu vidéo ça fait aussi bientôt 10 ans. C'est d'abord des raisons amicales. Je suis retourné à Grenoble et j'avais 2 copains d'enfance qui voulaient faire un jeu vidéo ensemble. Et moi j'étais avec mes outils de dessinateur. Et donc on a créé ce jeu, on a monté les studios Chahut, et on a fait un jeu qui s'appelle Post Human War, qui est un jeu de stratégie au tour par tour, qui est sorti sur Steam en 2017, voilà pour la coup de pub. Et non, c'était un peu d'abord par hasard, un peu par... essayons de voir, et par leur biais, un peu comme en arrivant dans une école d'art à Liège, j'ai pu découvrir que la BD c'était pas que l'heroic fantasy, et qu'il y avait des milliards de choses possibles, et qu'il y avait des gens qui avaient... depuis longtemps réfléchis à des choses et ouvert des possibles et bien avec eux j'ai découvert aussi les possibles de jeux vidéo et le potentiel narratif incroyable que ça peut avoir. Donc oui non je dirais pas que je suis dans le jeu vidéo encore, je dirais que j'y suis passé et que j'ai adoré ça
- Speaker #0
Ce serait comme un parallèle avec la micro-édition mais version jeu vidéo il y a une petite structure qui se monte et que du coup tu le fais pas à l'endroit du livre mais là tu le fais au niveau de la narration mais en mouvement Ouais moi j'étais du coup vraiment sur la construction des visuels et de Merci.
- Speaker #1
construction du monde imaginaire autour de ce jeu. Mais c'était vraiment très proche de ce que j'ai pu faire dans un BD, mais au service d'un autre truc où chacun fait un métier différent. Déjà, c'est très collectif, contrairement à la bande dessinée. Et vraiment, les gens ont des métiers très différents du tien. Et le jeu, c'est de faire que toutes ces compétences s'articulent autour d'un seul objet. C'est hyper intéressant.
- Speaker #0
Du coup, c'est là que tu rencontres le collectif, parce qu'il y a plein de façons de faire de la BD. Il y a des gens qui font de la BD en collectif.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai.
- Speaker #0
Et toi, du coup, tu fais plutôt de la BD en solitaire ?
- Speaker #1
D'ailleurs, oui, c'est vrai que je dis que la BD est un truc de solitaire. Non, ma manière de faire la BD est un truc très solitaire et je le regrette un peu aussi. Par exemple, en ce moment où je sors d'un livre qui m'a pris deux ans, je me dis mais il faut que ça cesse, il faut que j'arrête de faire cette BD tout seul. Du point A au point Z, je suis totalement dans ma tête avec mes ruminations. et à la fois je trouve que c'est un privilège incroyable d'être cette espèce de super réalisateur de films où on serait vraiment aux manettes de tous les aspects de ce récit Et je me sens vraiment privilégié d'avoir cette chance-là, de pouvoir voir le scénario, les décors, le découpage, le rythme, les jeux d'acteurs, les bruitages. Il nous manque la musique, mais presque on peut la mettre.
- Speaker #0
Mais tu peux la dessiner.
- Speaker #1
C'est ça. D'ailleurs, à Nice, j'ai vu que la musique était très présente dans la manière dont il défendait son livre. Oui, je sens un grand privilège à pouvoir faire vraiment ça tout seul. Et à la fois, à la fois des moments où justement, quand je sors d'un livre qui a pris deux ans à être fait, ça me manque. Et je vois des gens qui font de la BD à plusieurs et je me dis, il serait temps de sortir un peu.
- Speaker #0
Après, tu fais de la BD tout seul, entre guillemets, où tu fais le grand Manitou sur ton livre. Mais tu as eu l'occasion d'être en résidence, du coup, à la Maison des auteurs et des autrices, signée Angoulême. Est-ce que tu peux nous parler de comment ça se passe en termes de lieu de résidence ? Parce que du coup, c'est une maison remplie d'auteurs, donc finalement, tu n'es pas tout seul. Il y a des moments, j'imagine, où on peut aller toquer à la porte de son voisin et dire « Au secours, je suis coincée dans mon scénario » .
- Speaker #1
C'est comme ça que ça se passe. En tout cas, c'est l'expérience que j'ai vécue. Je sais qu'il y a des saisons dans la maison des auteurs en fonction des contextes, que le Covid paraît être un moment très particulier pour ceux qui y étaient. Mais quand j'y étais, c'était très chaleureux. Et effectivement, quand on avait des paniques, on pouvait aller voir les autres. Et ça devient collectif, mais ça reste... Il y a encore ce truc, je trouve, même si on peut appeler à l'aide des gens pour « j'ai un problème avec telle page » ou machin, on a son crayon dans la main, on a sa propre main. Il y a encore un truc individuel.
- Speaker #3
On s'est rendu compte aussi juste avant ça qu'on avait assez peu accès à la diffusion de ton boulot en Belgique, puisque nous on n'avait pas du tout lu tes albums alors qu'il y en a quand même un qui a trois ans. Et là, c'est tes éditeurs qui n'ont pas encore amené ton livre jusqu'en Belgique. C'est comme ça que je ne les accuse pas vraiment. Mais pareil, normalement, tes éditeurs sont censés aussi, à un moment, travailler avec toi sur les livres.
- Speaker #1
D'ailleurs, je me plains de ça et en même temps, je ne me plains pas vraiment de ça parce que c'est vraiment moi qui amène cette dynamique-là. C'est-à-dire que c'est propre à moi et à ma manière de travailler. mais mes éditeurs... ont aussi cette capacité à intervenir à pointer du doigt des choses qui fonctionnent pas d'ailleurs ça a été presque mes premiers rapports avec eux sur mon premier livre où je n'avais aucune idée de ce que j'étais en train de faire j'avais cette envie d'aller faire ça et je savais pas ce que c'était et mes éditeurs déjà ont mis du temps à être convaincus avant même de dire le oui du départ m'ont vraiment euh mis le nez dans ce que j'étais en train de faire en me disant là, c'est à la fois une espèce de soutien où on n'est plus tout seul et ce que j'aime beaucoup dans leur démarche c'est que j'ai l'impression de sentir une manière qu'ils ont d'essayer d'encourager ce geste solitaire, parce qu'il va peut-être être plus pur ou je sais pas, mais ils interviennent en venant à mon secours mais en me disant, on va pas te donner de réponse, mais on va te montrer tout ce qui va pas et il faut que tu te démerdes avec ça, une espèce de truc que... où au final on est toujours on est accompagné,
- Speaker #3
on n'est pas seul mais la dernière trace on ne se sent pas déposé et ça c'est très précieux j'ai l'impression des éditeurs qui arrivent à nous garder dans notre dynamique originelle
- Speaker #0
ok, mais du coup ce troisième livre qui va arriver tout juste fini Tout juste fini. Est-ce que tu peux nous en dévoiler deux, trois choses ?
- Speaker #1
Avec plaisir. Je n'en ai encore jamais parlé, et encore moins à la radio.
- Speaker #0
Super. Moi, je n'ose rien dire parce que je n'ai pas envie de te redévoiler, mais donc je vais te laisser faire.
- Speaker #1
Et bien donc, c'est un récit fantastique, on pourrait dire. Je n'arrive pas à savoir encore si c'est tout à fait un récit fantastique ou de la science-fiction. En tout cas, ça s'appelle « Les pierres de famille » . Et donc ça se passe dans un monde à peu près comme le nôtre, à ceci près qu'il y a une maladie qui a toujours existé, qui est normale à peu près comme une sorte de grippe un peu grave quand même, mais qui est inscrite dans le quotidien des gens et depuis toujours, qui est que certains hommes se transforment en statues de l'île de Pâques. Donc c'est les Moai, les grandes statues de l'île de Pâques. Et donc il y en a dans les rues, il y en a dans les maisons, il y en a qui traversent les charpentes, il y en a qui détendent les bus. C'est vraiment ordinairement envahissant, on va dire. Et il y a une espèce de gouvernement de rupture qui décide de regarder en face le problème et de dire aux yeux de la population, les MOI sont un problème, et il est temps de mettre un terme à cette espèce de loi du silence et de les dégager de l'espace public parce qu'ils prennent trop de place, et de les stocker dans un grand entrepôt et d'essayer de prendre en charge ceux qui sont en train de se calcifier, donc c'est une maladie un peu lente, c'est pas immédiat. Et donc d'essayer de prendre en charge ces hommes-là qui se transforment progressivement. Et nous, on va suivre Camille, qui est un jeune de 20 ans, qui, au début de l'histoire, donc il se passe six ans après ce grand déblément, et au début de l'histoire, va se rendre dans un de ses entrepôts pour rendre visite à son père. Voilà, ça c'est le pitch de base, on va dire. Et oui, moi j'avais envie, par la fiction et par quelque chose d'assez éloigné de notre quotidien... parler de virilité, de masculinité toxique, comme on a aussi beaucoup entendu ce terme, mais voilà. Comme un truc un peu plus organique et plus incarné, je ne sais pas.
- Speaker #0
Et donc là, tu t'éloignes de nouveau du reportage pour repartir dans quelque chose de très à côté, où tu injectes finalement plein de choses très personnelles qui sont tes lectures.
- Speaker #1
Oui, tout à fait. Pour le coup, le... Oui, c'est très intérieur comme écriture. On n'est pas dans l'observation du réel, ou alors peut-être, mais en différé. C'est-à-dire, on observe ce qu'on a observé.
- Speaker #0
Et ce choix du fantastique ou de la science-fiction, ça t'est paru comme une évidence ? Ou c'est un truc pour justement ne pas être dans une analyse trop située dans le réel après l'enquête menée ?
- Speaker #1
J'ai l'impression que... Vraiment, l'enquête, je me sentais vraiment comme une sorte d'artisan au service. d'un propos et essayer de travailler la mise en scène avec mes outils. Mais là, dans cette écriture, je pense que pareil que pour la Sandrine Tronion, qui est mon premier, moi j'ai l'impression que j'arrive à réfléchir un peu que par la fiction. C'est-à-dire que la fiction, la narration, inventer des personnages et les poser dans un univers dont on aura décidé quelques règles au départ. Et en fait, après, très vite, ils prennent vie tout seuls et ils évoluent. Et on essaie de les suivre. Donc un tel personnage, on voulait lui mettre... telle dynamique, telle envie, et il va partir dans une direction. Je pense que c'est d'abord pour moi, j'avais envie de réfléchir à ces sujets, parce que c'est des sujets qui me concernent au quotidien. C'est des questionnements que j'avais et que j'ai toujours. Donc c'était, contrairement à ce que disait Savie Stein tout à l'heure, je pense que j'écris d'abord pour moi, parce que j'avais cette question, et que cette question, spontanément, j'avais besoin d'y réfléchir par... par cette espèce de boîte de pétri qui est la fiction, et donc ce travail d'écriture où on pose les personnages et après on voit ce qui se passe. Et du coup, comme je ne suis pas sociologue, je ne suis pas politologue, je ne comprends pas le réel dans sa complexité concrète. La science-fiction, le fantastique, moi, me permet, je trouve, de poser des postulats qui sont le peu de certitude qu'on a ou le peu d'hypothèse qu'on a. On va poser des règles sur ce monde et on dit, voilà comment ça se passe. Ça nous permet d'orienter cette fameuse réflexion dont je parlais. Ça nous fait réfléchir à l'endroit où on veut aller parce qu'on pose cette règle qui va déformer le réel à cet endroit-là et donc notre histoire va se passer autour de ces questions. Donc j'ai l'impression que c'est un peu... Là, je réfléchis à... a posteriori, mais c'est des choses un peu organiques qui se passent.
- Speaker #0
Et donc là, tu dis que tu l'as envoyé avant-hier ou hier. Et aussi dans un, j'imagine, drôle d'état après tout ce chemin. Et tu as déjà des envies. Je te voyais déjà dessiner dans ton carnet tout à l'heure, donc je sens que ça continue. Il y a déjà des choses qui t'ont attrapé déjà ailleurs ou pas du tout ?
- Speaker #1
Je pense qu'il faut que je fasse une pause. Bien mérité. Je me suis fait amener d'entre-endroits totalement différents. Là, je suis en train de travailler avec une compagnie de théâtre qui travaille avec un circassien, une autrice de texte, et qui m'a proposé de travailler avec eux, donc faire un espèce de truc un peu hybride comme ça. C'est vraiment pour le coup de l'ordre de l'exploration. Pour ce qui est d'écriture pure et dure, je vais faire une pause déjà parce que j'ai envie de savoir ce que je viens de faire. Je pense que ça met du temps, il faut aussi voir la réception et tout. Et puis aussi peut-être faire un peu des choses collectives, peut-être retourner dans des endroits où ça brasse, où ça réfléchit à plusieurs, quitte à ce que ce ne soit pas du tout de la BD pendant un temps. En tout cas, là, je me sens plus dans une envie de pause.
- Speaker #0
Après, finalement, tu parles de théâtre, où on est aussi dans un lieu de narration et de figuration. Donc, en fait, c'est peut-être aussi une manière de faire, entre guillemets, de la BD, qui est juste hors case habituelle, mais qui est un travail collectif, qui va t'amener une nouvelle piste. où il y a aussi un jeu finalement pas de marionnette où on contrôle tous les personnages dans un espace défini mais c'est quand même une poursuite c'est pas quelque chose qui est à côté ça fait partie du même chemin oui et puis en fait on veut changer
- Speaker #1
de métier partir et puis on se fait attraper par un projet ici ou là et en fait on se retrouve à mettre en scène un propos à mettre en scène une narration c'est ce que tu viens de dire c'est à dire qu'en fait peut-être que Le centre de mon travail, ce n'est pas forcément de faire de la bande dessinée, mais d'articuler des histoires ou des manières d'écrire des choses. Donc oui, je pense que je ne suis pas en pause totale. En tout cas, mon cerveau ne va pas s'arrêter là.
- Speaker #0
Tu ne seras jamais en pause. Les histoires sont partout, je vous en rappelle.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #0
Ok. Mais en tout cas, oui, il faut absolument qu'on dise à six pieds qu'on n'a pas du tout assez accès à tes bandes dessinées. Et que, heureusement, que tu nous as tout envoyé.
- Speaker #1
Oui. Oui, oui. En tout cas... Je ferai du bruit autour de celle qui sort bientôt.
- Speaker #3
Merci.
- Speaker #1
Merci à vous.
- Speaker #0
Merci beaucoup.
- Speaker #3
Et on se voit plus tard sur le festival.
- Speaker #1
Avec plaisir.