- Speaker #0
Bleu Blanc
- Speaker #1
Bled est encore en Guyane cette semaine en compagnie de Corinne Toca de Villiers. Présidente de l'association Molico-Aletpo, elle vient d'obtenir une loi pour le retour des restes humains de Calinas emmené en métropole en 1892 pour être exhibé dans des zoos humains. Ce fut son combat pour son arrière arrière grand-mère.
- Speaker #2
Merci monsieur le président. Je suis saisi d'une demande de scrutin public par la commission. Je mets au voie l'article unique constituant l'ensemble de la proposition de loi dont l'attitude est ainsi rédigée. Proposition de loi relative à la sortie des collections publiques de restes humains, laignards et araouacs en vue de funérailles sur les territoires de la Guyane. Le scrutin est ouvert. Le scrutin est clos. 342 votants, 342 exprimés pour 342. La proposition est adoptée à l'unanimité.
- Speaker #3
Je m'appelle, je suis. Corinne Ameyiamo, c'est mon prénom kalinia, Toca de Villiers, Toca le nom de mon grand-père kalinia, de peuple autochtone. Je suis née dans un village kalinia, au Suriname, et je suis devenue française à l'âge de mes 14 ans. Et mon grand-père... à une grand-mère qui a été exhibée dans les années 1892 au Jardin Zoologique d'Acclimatation à Paris lors des exhibitions ethnographiques, lors des expositions coloniales. Je suis une héritière parmi tant d'autres de cette histoire douloureuse d'un passé colonial.
- Speaker #4
Si je ne me trompe pas, vous avez vécu durant votre enfance entourée de chamanes. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?
- Speaker #3
Je suis née... prématurée quasiment à six mois et demi et je suis donc je à galibie d'autres côtés du fleuve du maroni et j'ai eu cette chance inouïe de vivre jusqu'à l'âge de mes 9 10 ans dans un village kalinia Avec toute la culture qu'il y avait et beaucoup de chamanes à l'époque. Je vous parle des années 1970, c'est ma date de naissance. Il y a eu énormément de chamanes à cette époque et comme j'étais un enfant très prématuré, mourante... pas viable d'après les témoignages de ma famille. J'ai été de chamane en chamane, on dit chez nous les kuyaï. Et mon grand-père était aussi chamane. Je suis vraiment, je peux dire que je suis un enfant élevé par des chamanes qui étaient condamnés à mourir dans un village sans hôpital. Et j'ai peut-être aussi cette force aujourd'hui qui a fait que ma vie aujourd'hui n'est pas banale. J'ai eu un drôle de destin, finalement, avec le recul. Et ma grand-mère étant une femme kalinia, vraiment dans sa culture, D'ailleurs, elle ne parle pas la langue française, elle parle toujours sa langue kalinia. Elle vit dans un village kalinia et j'ai été aussi élevée par elle. Donc j'ai cette culture en moi depuis ma naissance et je l'ai gardée précieusement jusqu'à aujourd'hui.
- Speaker #4
Est-ce que vous pouvez nous dire comment découvrir l'histoire d'autres ancêtres Moliko ?
- Speaker #3
Mon grand-père, Toka Alphonse, était son petit-fils. Et je regrette aujourd'hui, avec le temps, que je n'ai pas été à l'écoute de mon grand-père. Et pourtant, il a essayé. Il a essayé de me raconter la vie de Molko, de Pipi Molko, grand-mère Molko. Souvent, il me disait, tu sais, ma grand-mère qui est partie au pays des Blancs. un blanc est venu le chèque les chercher avec d'autres. Ce truc à l'ignac, bon j'écoutais sans plus. C'est vraiment un jour en 2016, en 2018 pardon, je découvre à travers l'écran le documentaire de Pascal Blanchard et de Bruno Victor Pugébé, l'histoire de ma grand-mère, de mon aïeul, et je vois ma grand-mère actuelle témoigner. Et là ça me prend une colère, je dis mais elle ne m'a rien dit, c'est quand même bizarre, et puis je les appelle, Et elle me dit, oui, ils sont venus, ils m'ont pas... parce qu'il fallait faire plusieurs prises. C'est tout ce qu'elle me dit, elle ne voit même pas l'ampleur du travail. Elle me dit « ils m'ont fatiguée ces blancs » . C'est la phrase à la fin qui dit « à quand une justice pour Molko et sa troupe ? » . Et là je suis sur mon canapé et je suis prise d'une douleur dans le dos, mais comme quelque chose qui… Je ne peux même pas vous le décrire. C'est en moi et ce sera à vie. Et le soir arrive et j'arrive. pas à dormir, ma nuit est agitée et je ne sais pas si c'est un rêve, si c'est un son, si c'est une présence, je ne sais pas. J'ai vu cette femme et j'ai entendu, tu dois le faire, c'est toi. Le matin, je raconte ça à mon compagnon. Lui, c'est un Breton. Il me regarde. J'ai dit non, mais je n'ai pas halluciné. J'ai vraiment vu ou entendu. J'ai eu quelque chose cette nuit. Je suis partie en Guyane et j'en parle avec ma grand-mère pour réveiller cette mémoire. Et elle me regarde, elle me dit, parle, ma petite fille, attention, ce n'est pas un jeu cette histoire. On ne joue pas avec cette mémoire, parce que c'est une mémoire lourde. Et là, naturellement, je me vois encore lui dire, oui, pipi, je suis prête. Et c'est ainsi que j'en ai parlé avec d'autres alètes, poches, descendants de ma famille en premier. Ils m'ont dit oui, écoute, on va être avec toi pour l'association. Alors sans rentrer dans les détails, j'ai quitté la Guyane pour X raisons, mais je suis rentrée avec le père de mes enfants. Et je ne vous cache pas que j'avais ma petite fille, mon premier bébé, elle venait de naître, elle avait à peine 15 jours. Et quitter 37 degrés pour un moins 10, ça a été un choc terrible pour moi. Il m'a fallu trois ans pour m'habituer à cette vie et plus loin de ma famille, parce qu'on est très famille chez les autochtones. C'est là aussi que je me suis dit, si j'ai pu quitter mon lien, ma famille, mes racines, je suis capable de tout. Parce que j'arrive d'Amérique du Sud, de Guyane, où tout le monde est souple, tout le monde est joyeux, on a une facilité de vie, et là, il y a une autre vie, une autre façon de vivre. Les voisins sont bizarres au début, on vous regarde, on vous dit d'où elle sort.
- Speaker #4
Une fois que vous créez l'association, comment commence le combat justement ?
- Speaker #3
Quand j'y pense, je me recule, je me dis « waouh » . En même temps, c'était très énergivore, mais en même temps, je n'ai pas vu toute cette difficulté. En tout cas, quand l'association a été créée en novembre 2021, tout de suite, en décembre, je demande au musée Quai Branly six ans des photos de mes ancêtres. Et un jour, elle m'envoie un message, elle me dit « j'en ai une qui s'appelle Molico, sur une petite plaque en verre » . Et j'ai dit « mais c'est elle » . Je vais voir toute cette collection. Je suis prise d'une tristesse, colère, incompréhension, car je vois des photos de Kalinia et je vois des codes couleurs. Je ne vois pas de nom. Et là, pour moi, je me dis, ils sont complètement déshumanisés. Mais ces gens n'existent même pas. Et je lui ai dit, je souhaite faire une convention culturelle scientifique avec le musée Kebronli, parce qu'il me... faut ces photos. Il faut que je parte dans deux mois en Guyane avec pour les montrer. Et je veux savoir qui est cette femme. Je veux savoir qui est ce garçon. Il fallait réhumaniser ces personnes. Et j'ai eu toutes les photographies et je suis partie avec en Guyane. Et là, j'ai fait de la sensibilisation pendant un mois dans les villages autochtones. J'ai réuni toute la population, on a mis les photos sur les tables et j'ai laissé parler. Toutes les générations confondues. Et on a enregistré, on a écouté. Et c'est comme ça qu'on a refait ce travail d'identification. On ne peut pas avancer dans une histoire de mémoire toute seule. Donc je me suis présentée aux mairies concernées, je me suis présentée au grand conseil coutumier amérindien Ebushinengue, sur les grandes institutions, je me suis présentée à mes 14 chefs coutumiers kaliniens. C'était « il faut qu'on remette notre histoire, on la réveille » . Et il faut une reconnaissance maintenant officielle de cette histoire chez nous. En Guyane, sur notre terre ancestrale. Et j'avais dit, je ne sais pas où ils sont. Pour le moment, je ne peux pas vous apporter ces réponses, je ne sais pas où ils sont. Mais le travail va se faire. Et j'ai dit par contre, le jour où on va les retrouver, est-ce que vous voudriez qu'ils reviennent ? Et à l'unanimité, tout le monde m'a toujours dit, il faut qu'ils rentrent chez eux. Mais il faut déjà les trouver. En huit mois, on a réussi à identifier sur les trois individus 27.
- Speaker #5
On parle de ces six personnes, on parle de PKB, de Kouani, de Emo, de Ibi Pio, de Mayali, de Kouani. C'était fort en émotion. Et je crois que c'est historique. Et maintenant j'ai hâte qu'à l'Assemblée Nationale, ça soit aussi voté à l'unanimité.
- Speaker #3
Avec le musée qu'Ebranlion a cherché dans les bases de données, Et on sait que le musée Kébranli n'a pas eu de restes humains, des crânes, oui, mais des restes humains entiers, non. Du coup, on s'est fixé sur le musée de l'Homme. Janvier 2023, j'ai écrit au musée de l'Homme pour consulter les fonds précieux de la réserve, et je n'ai pas de réponse. Et il y a un colloque qui se fait à ce moment-là au musée de l'Homme, et je casse ma tire-l'air. Je dis, puisqu'on ne veut pas m'écouter, j'y vais. J'ai été et j'ai dit écoutez je suis en train de faire une recherche sur mes ancêtres et je sais qu'ils sont au musée de l'homme. Et j'ai fait un courrier et on ne me répond pas. Dans les deux heures j'avais une réponse. Et on me dit il n'y a pas de Caraïbes 1892 mais sur Iname 1892. J'ai dit je suis preneuse, je ne savais pas dans quoi j'allais, je ne savais pas ce que j'allais découvrir. Et ils nous ouvrent ces ordinateurs, tout était numérisé. Là, qu'est-ce qu'on ouvre ? Tous les documents concernant nos morts. J'ai encore... Je vois à travers un écran les noms, où est-ce qu'ils ont été... On a toute leur histoire. Ils ont été enterrés, ils sont morts. On a les actes de décès. Comment on paye une taxe pour les amener. On lit tout ça. On voit la liste des noms, on voit le lieu des ententes, des inhumations, et on apprend des groupes qui ont été exhumés cinq ans après, parce qu'il y a la demande des scientifiques. Et on découvre tout ça en une heure et demie. Tout de suite, je pense à mon peuple, à 8000 kilomètres. Je dis, Corinne, maintenant tu as une nouvelle à leur annoncer.