Speaker #0Bonjour et bienvenue dans cette sixième vidéo consacrée au Phèdre. Aujourd'hui nous allons commenter un passage situé en 229C dans la numérotation traditionnelle des dialogues de Platon. Je vous invite bien sûr, si vous souhaitez approfondir l'étude de ce texte ô combien passionnant, à le lire par vous-même. Après avoir ironisé sur les sophistes qui s'épuisent à lire les mythes de travers, Socrate conclut en affirmant qu'il n'a pas de temps à perdre à ses futilités. C'est que le philosophe consacre son loisir, son temps libre, sa scolée, comme on dit en grec, à se connaître lui-même. N'est-ce pas d'ailleurs avant tout cela que l'on devrait apprendre en allant à la scolée, c'est-à-dire à l'école ? Scolée a donné scola, l'école. Tout le monde aura reconnu l'allusion au célébrissime adage inscrit jadis à l'entrée du temple de Delphes et dont Apollon lui-même aurait été l'inspirateur. Je veux parler bien sûr du « Gnauti Sauton » , du « connais-toi toi-même » , admirable synthèse de toute la philosophie. Pourquoi importe-t-il autant, aux yeux des philosophes, de se connaître soi-même ? Hermias répond comme si la chose allait de soi. « Celui qui se connaît, dit-il, connaît tout, car il peut tout voir en lui-même. » d'où cet ajout bien postérieur au précepte delphique mais en tout cas conforme à la tradition connais-toi toi-même et on ajoute parfois et tu connaîtras l'univers et les dieux la formule est jolie me direz-vous mais cela ne se peut et pourquoi non si l'homme est bel et bien comme le prétendent les philosophes un petit monde un mikros kosmos à l'intérieur du grand monde du makrokosme un petit monde à l'intérieur du grand monde qu'il résume tout entier. En ce sens-là, connaître l'homme, ce microcosme, cet abrégé de l'univers, c'est connaître aussi tout le reste. Quel défi lancer à notre science moderne, dont les prétentions font bien pâle figure en comparaison. Mais revenons à Socrate, qui nous livre une autre explication de ce précepte delphique, non sans un certain sens de l'énigme. « Ce que j'examine, dit Socrate, ce ne sont pas ces choses, mais moi-même. Que je me trouve être une bête sauvage plus compliquée que Typhon et plus enfumée que lui, ou bien quelque animal plus apprivoisé et plus simple dont la nature prend part à un lot divin et sans fumée. » Voilà qui est bien curieux. Se connaître soi-même reviendrait donc à savoir distinguer en soi deux principes opposés. D'un côté, une bête sauvage comparée au monstre typhon, de l'autre, un animal de divine nature. La bête d'une part et l'ange de l'autre, pourrait-on gloser simplement. Porphyre développe ainsi cette dichotomie. Platon a raison de nous recommander dans le Philebe, un de ses dialogues, de nous séparer de tout ce qui nous entoure et nous est étranger, afin de nous connaître nous-mêmes à fond et de savoir ce qu'est l'homme intérieur et immortel, et ce qu'est l'homme extérieur, image du premier, et ce qui appartient à chacun d'eux. Il y aurait donc pour ainsi dire deux hommes en l'homme, un homme intérieur et divin, et un homme extérieur et animal, lequel ne serait que l'enveloppe et l'image obscurcie du premier, tandis que la plupart des hommes ne reconnaissent que cette image d'eux-mêmes. Qu'il vénère comme une idole, le philosophe cherche l'homme intérieur, le Dieu qui est en lui. Sur ce point, la doctrine chrétienne s'accorde à un tel point qu'il faudrait être, à notre avis, d'une absolue mauvaise foi ou parfaitement aveugle pour ne pas en convenir. Témoin Saint Paul, qui fait lui aussi allusion à ces deux hommes antagonistes. Même si notre homme extérieur se corrompt, dit saint Paul, notre homme intérieur se renouvelle et se réveille. de jour en jour. Ce que Porphyre et Saint-Paul appellent l'homme extérieur, Socrate le nomme ici typhon, par allusion à ce titan rebelle à Zeus, maître des vents violents et des orages. C'est la tempête indomptable des passions qui trouble l'homme et le remplit de confusion. On dit ce monstre compliqué, c'est-à-dire littéralement plein de plis. Par opposition à l'homme intérieur qui lui est simple, en latin simplex, sans pli. Ainsi, nous étions simples et Typhon nous a, pour ainsi dire, compliqués. Étymologiquement, typhon veut dire « celui qui enfume » , du verbe « typho » , « brûler » et « remplir de fumée » . Certains philosophes, comme Douztan, en ont parlé comme d'un feu orageux et infernal qui brûle en nous, nous enfume et nous consume. C'est le feu de la géhenne ou du shéol, comme on dit en hébreu, de la racine Ausha qui veut dire « demander » . Parce que ce feu est insatiable et réclame constamment nouvelle nourriture. Voilà d'où nous tenons depuis la chute, cet état d'ignorance et d'insatisfaction permanente qui fait notre malheur. Mais ce monstre rebelle n'est pas non plus sans lien avec la tradition égyptienne. Plutarque fait en effet de Typhon l'équivalent du dieu Seth, qui, entre autres forfaits, passe pour avoir taillé en pièces le corps de son frère Osiris, et disperser ses membres sur la terre d'Égypte. Il représente par là ce mauvais principe qui a causé la dispersion du « hieros logos » de la parole sacrée ou du verbe divin dissimulé dans l'homme et dans les Écritures. À la manière d'un texte dont les mots auraient été éparpillés et ne voudraient plus rien dire, cette parole ne parle plus, elle a perdu son unité. La situation serait absolument désespérée si la déesse Isis, l'épouse et la sœur d'Osiris, ne parvenait à rassembler ses membres épars et à ressusciter cette parole perdue. Voici ce qu'écrit Plutarque à ce sujet. « Typhon est l'ennemi d'Isis. Par l'ignorance et la tromperie, il enfume, disperse et détruit la parole sacrée, symbolisée par Osiris, le frère. » de Typhon et d'Isis à la fois. Cette parole sacrée, ce hieros logos, Isis la rassemble, la recompose et la transmet à ceux qui sont accomplis dans la divinité. Se connaître soi-même, c'est donc retrouver avec l'aide d'Isis cette unité perdue, d'où l'origine apollinienne qu'on attribue au précepte delphique. Apollon, c'est en effet littéralement le nom multiple, Apollon, avec un alpha privatif, le nom multiple, ou bien celui qui nous conduit de la multiplicité à l'unité. On peut aussi comprendre Apollon, à partir du multiple, il nous conduit à l'un. Il est le dieu du soleil, du latin sol, lui-même dérivé de solus, qui veut dire seul, unique. Pour le dire simplement... Dieu et l'homme qui ne faisait qu'un ont été séparés par la faute de Typhon qui a tout embrouillé. Pour retrouver cette unité perdue, l'homme a besoin d'un secours extérieur, incarné par Isis, patronne des philosophes. Alors seulement tout devient simple quand avec une aide venue d'en haut, on parvient à connaître l'homme, ce divine animal qui fait parler Dieu en lui-même. Et pour conclure, deux versets tirés du message retrouvé. Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme et dans le monde est ce qui s'y trouve de plus simple. En rejetant tout ce qui nous encombre et tout ce qui complique notre vie, compliquée, ce qui la remplit de plis, ce qui fait qu'elle n'est plus simple, sans plis, par la faute de typhon, nous atteindrons rapidement le désert où Dieu se fait entendre. Et second verset, « supporte-toi, aide-toi, cherche-toi, découvre-toi, connais-toi, accomplis-toi, mais attention, avec l'aide du Seigneur du ciel, avec l'aide d'Isis » . Je vous remercie de votre attention et vous dis à la prochaine fois.