Speaker #0parler autrement commence par une question simple et complexe à la fois qu'appelle-t-on vraiment réussir quand on apprend une langue pendant longtemps j'ai cru que réussir signifiait aller plus vite parler plus couramment atteindre un niveau poché des cases et puis j'ai compris que l'essentiel se jouait Ailleurs, dans le désir de continuer, dans la confiance qu'on retrouve ou qu'on perd, dans la relation à l'autre, dans le plaisir parfois fragile de sa propre voix. Dans un monde où l'intelligence artificielle transforme notre manière de communiquer, ce podcast défend qu'une idée simple, parler une langue, reste avant tout une expérience humaine. Parler autrement, c'est un podcast en français. pour celles et ceux qui apprennent des langues, qui doutent parfois et qui cherchent à comprendre ce que les langues font à leur vie et à leur manière de parler, d'écouter et de rester en lien avec soi et avec les autres. Dans l'épisode d'aujourd'hui, j'aimerais aborder les raisons pour lesquelles on peut se sentir fragilisé quand on apprend une langue. perd une zone de confort qu'on a choisi de quitter, mais qui n'est pas confortable du tout. Et ça suppose des ressentis pas toujours très agréables. Et c'est ce sur quoi j'aimerais discuter aujourd'hui. Ce que j'entends de certains apprenants, c'est que lorsqu'on parle une autre langue, on a l'impression de ne plus être exactement la même personne. Et en général, quand j'entends ça, la personne sous-entend qu'elle y perd. Il y a ce sentiment de se rendre un peu plus vulnérable. Et c'est vrai que quand on aborde une nouvelle langue, alors même si on ne démarre pas de zéro, mais à plus forte raison quand on démarre de zéro, on est sans repère, on a du mal à prononcer, donc on est un peu bègue. On donne une image, ou en tout cas on se donne une image d'une personne au multiple handicap. On ne sait pas prononcer, on ne connaît pas les mots. on fait des phrases à l'envers, bref, on est très très maladroit. Donc effectivement, on peut avoir ce sentiment de perte de sa personnalité, de ses capacités surtout, parce que confronté à cette nouvelle langue, on ne s'appuie sur rien qui tienne vraiment, rien n'est solide, tout est nouveau et c'est très déroutant, c'est très inconfortable aussi, parce qu'on ne se reconnaît pas forcément dans cette... dans ses maladresses, dans ses hésitations. Et ça donne une image de nous, à nous-mêmes d'abord, et puis ensuite à l'autre, c'est ce qu'on craint surtout, qui n'est pas fidèle à ce que l'on est, et on a raison. On n'est pas ça. On est juste débutant, ou en tout cas hésitant, dans une nouvelle langue. Ça ne veut pas dire que notre personnalité nous échappe et que tout s'en va. C'est juste un passage obligé, et qui est obligé pour tous. pour toutes les langues, à un moment. C'est-à-dire, le premier moment, évidemment, c'est quand on démarre son apprentissage. Donc, on démarre, on découvre de zéro. Mais ce n'est pas parce qu'on a quelques bases qu'on est débarrassé de ce sentiment de perte de sa personnalité, de son identité. C'est un long processus avec des pauses. Autant dire que les pauses sont très agréables parce que ce sont des moments de l'apprentissage où l'on sent. qu'on peut s'appuyer, qu'on sait s'appuyer sur quelque chose de solide. On a repéré peut-être des démarrages de phrases qui marchent pratiquement tout le temps. On a du vocabulaire repère qui nous sert à débloquer toute situation, ou en tout cas beaucoup de situations. On arrive petit à petit, mais pas de manière continue. Ce sont des stades, donc on démarre de manière hésitante. On atteint un premier socle, un premier seuil qui nous permet de dire là, ça y est, c'est bon, j'ai compris. Et puis, hop ! on repart vers la phase de progression suivante, c'est-à-dire d'instabilité, où là encore, on va se voir hésiter, s'autocorriger à outrance, hésiter, hésiter, tellement hésiter qu'on ne va plus oser parler. Donc tout ça fait que ce n'est pas très flatteur pour nous, pour notre image de soi, de se voir comme ça, tellement peu sûr de nous. Alors, qu'est-ce qu'on perd ? concrètement quand on ne maîtrise pas encore une langue. Alors, je ne sais pas si on perd vraiment quelque chose. Ce qui est sûr, c'est qu'on a ce sentiment de perte. On peut avoir ce sentiment de perdre son statut. son statut de professionnel, qui parle clairement, qui délivre des messages clairement, qui s'impose par sa posture, par son message et par la clarté de son message. Donc effectivement, on peut avoir ce sentiment de ne plus être tout à fait à sa place ou en tout cas de ne pas être à la hauteur de ce que l'on a l'habitude de faire, de dire, parce que justement le message ne passe plus aussi clairement dans l'autre langue. Un autre aspect pourrait être... moi par exemple ça a été beaucoup l'humour j'ai longtemps pensé que j'avais perdu mon sens de l'humour en Allemagne parce qu'effectivement j'étais jeune j'avais un humour assez sarcastique et je l'avais bien rodé donc je savais comment faire réagir mais c'est vrai qu'une fois arrivée en Allemagne entourée d'Allemands mais pas seulement j'étais aussi entourée de beaucoup d'Irlandais et d'Anglais Eh bien... L'humour ne passait plus, en tout cas ne passait plus aussi facilement quand je le traduisais dans la langue de Goethe. C'était beaucoup plus mordant, beaucoup plus agressif que ce que je voulais dire, tout simplement. Donc passer d'une langue à l'autre avec un humour que l'on croit universel, c'est en tout cas pour moi, mon expérience, ça a été une erreur de penser que c'était possible. Du coup, j'ai laissé tomber mon humour un petit peu mordant et je m'en suis défaite à mon grand regret. Mais c'était comme ça, ça ne passait pas. Donc, il fallait effectivement passer outre et faire en sorte qu'au moins, je ne donne pas cette image très mordante de ma personne. Alors, bien sûr, ça enlève beaucoup de la spontanéité qu'on peut avoir dans sa propre langue. alors ça ne concerne pas que l'humour mais En règle générale, quand on parle sa propre langue, on est spontané, on ne réfléchit pas forcément à chaque mot, à quel ordre de mots, dans quel ordre on va les placer. Ça sort tout seul, c'est intuitif, c'est vraiment quelque chose de tellement naturel, et heureusement que c'est quelque chose sur lequel on n'a pas besoin de revenir, de réfléchir. Or, dès qu'on aborde une autre langue, cet effort, il doit être présent. Alors, peut-être pas. omniprésent, mais en tout cas très présent au début. Et puis, avec le temps, avec beaucoup de temps quand même, on regagne une certaine spontanéité parce qu'on a acquis certains automatismes, certaines expressions idiomatiques qui nous servent bien. On perd de sa spontanéité, ça c'est clair. Et en plus de ça, parce qu'on est limité en termes de vocabulaire, parfois de grammaire, qu'on ne maîtrise pas toujours les subtilités, on parle plus ou en tout cas moins en nuances. on est plus direct, on est moins subtil. Et ça, c'est assez frustrant, surtout quand on a l'habitude de relativiser, de comparer, chose qu'on fait tout à fait naturellement dans sa langue. Qui que ce soit va comparer. On va apporter des nuances de manière assez naturelle, parce que c'est notre mode de penser, tout simplement. On est beaucoup dans la nuance, mais quand on aborde un débat dans une langue étrangère, souvent, au début... et la phase de début peut être longue, eh bien, on manque de nuances, on manque de subtilité dans nos arguments. Donc, c'est peut-être ça qui donne ce sentiment de perte, de perte de soi, de perte de son identité vraie, parce qu'on n'est pas tout à fait nous-mêmes, parce qu'on essaye, mais tellement d'outils nous manquent, nous font défaut, et ça rend notre message beaucoup plus... On pourrait dire caricatural par rapport à la profondeur de notre pensée. Alors c'est peut-être aussi pour ça que certains peuvent se sentir moins légitimes. C'est vraiment ce lien qu'on établit tout de suite entre la qualité de mon expression et ma légitimité. Donc c'est vrai que ça peut susciter des sentiments très inconfortables, d'illégitimité, on ne se sent pas à sa place, alors qu'il ne s'agit pas de remettre en cause sa place, mais tout simplement la nature ou la précision de sa communication. Et cette position, cette fragilité, elle est peut-être d'autant plus difficile à accepter à l'âge adulte, parce qu'on relie la langue à son identité, et puis à ce regard social qui fait que ne pas maîtriser la langue remet en cause notre identité, ou en tout cas c'est ce que l'on ressent, et on a cette... considération du regard social, du regard des autres, que ce soit les collègues, que ce soit l'environnement direct, si on est tout simplement en immersion, et bien... Ce regard peut être difficile à supporter parce que c'est plus un regard miroir qui va faire qu'on va se sentir mal à l'aise. Et parfois même amener à ne plus parler. Ça peut être un choix plutôt inconscient de préférer ne plus parler plutôt que de s'exposer, s'exposer au regard justement de l'autre qui va nous renvoyer une image de quelqu'un. Pas très, pas très claires, pas très capables peut-être même. Et pour un adulte, ce n'est pas facile. Alors pourquoi cette fragilité est-elle si difficile à accepter à l'âge adulte ? Disons qu'à l'âge adulte, on a derrière soi déjà un long parcours d'apprenant, on a différents apprentissages, on est allé à l'école assez longtemps, on a réussi quelques diplômes, on a réussi à accéder à des emplois, on a fait ses preuves là où on est. on a avancé. Et arriver à ce stade de débutant ou d'apprenant de nouveau à l'âge adulte, c'est vraiment très inconfortable parce que ça nous renvoie à une phase de notre vie qu'on pensait peut-être avoir derrière soi. Ce n'est pas une phase très... Ce n'est pas très flatteur en soi de repartir de la case départ. En tout cas, c'est le sentiment qu'on peut avoir. Ce n'est pas, bien sûr, la réalité. Mais cette posture d'apprenant, cette posture de débutant ou de la personne qui doit remettre en route quelque chose qu'elle pensait avoir fait une bonne fois pour toutes, eh bien c'est surprenant mais pas dans le bon sens. Donc on a cette difficulté aussi à accepter cette nouvelle posture d'apprenant. et ce qui fait que parfois on peut se bloquer dans le sens où... C'est un mot que j'entends beaucoup, le mot blocage, parce que, par exemple, on se retrouve dans cette position où on est là, on comprend tout et on ne dit rien. Et ça, ça me rappelle une période de ma vie assez longue, six mois, où je n'ai rien dit parce que je me retrouvais en Angleterre. J'avais déjà passé un an sur place, donc je parlais anglais parce que je l'avais étudié, donc ce n'était pas le... le problème de la langue en soi ou de la maîtrise de la langue en soi. J'ai décroché mon premier poste dans une grammar school, donc j'enseignais les langues, le français, l'allemand et l'espagnol. Et je me souviens que la première année, mon souci c'était d'entrer en relation avec mes collègues quand même, parce que j'étais face à mes classes, mais à la pause de midi c'était important de se retrouver entre adultes, autour de la table du repas, même si ce n'était pas une vraie table, puisqu'en Angleterre les repas ne sont pas... Ils n'ont pas la même définition que chez nous en France ou sur le continent. En tout cas, on se retrouvait tous autour de chacun un plateau sur les genoux à discuter. Tous sauf une, moi. Parce qu'en fait, je comprenais tout ce qui se disait, mais je ne m'octroyais pas le droit d'intervenir ou de réagir. D'une, parce que la vitesse des échanges était telle que quand je... comptais intervenir, c'était déjà trop tard puisqu'on était passé à la blague d'après ou au thème d'après. Mais même si j'intervenais, en fait, j'étais tellement effrayée à l'idée de ne pas être claire, de parler pas exactement sur le thème qui était abordé, pas sous l'angle qui était exactement adopté. Bref, j'avais peur de faire des erreurs. Pendant six mois, Je n'ai rien dit. Alors, j'avais des collègues très compréhensifs et j'avais fait aussi la remarque clairement qu'un jour je participerai de manière un peu plus active. C'est ce qui est arrivé aussi au bout d'un certain temps. Mais pour moi, ça a été vraiment une phase nécessaire dans le sens où je m'accordais le droit de ne rien dire pour observer, apprendre, apprendre, apprendre et apprendre par la manière dont... ils interagissaient parce qu'en fait ça on n'apprend pas dans les livres, on n'apprend pas dans les phrases isolées, c'est vraiment dans le contexte de l'échange, dans les silences, dans l'humour justement, qui fait qu'on peut capter comment une langue peut être utilisée dans les échanges, dans la communication directe, dans la vraie communication. Alors on se sent bien sûr fragile, vulnérable dans cette posture de... de retrait, parce que c'était vraiment un retrait voulu, mais en même temps pas trop confortable, parce qu'on se sent un petit peu bizarre, on s'exclut aussi, donc c'est pas non plus très confortable, on aimerait faire partie, on aimerait participer, avoir sa juste place au sein des collègues. Posture de retrait m'a permis aussi avec le temps de développer justement des compétences qui m'ont servi assez directement. Comme je le disais, on comprend mieux l'humour, on comprend mieux les codes d'interaction, les silences, les petites phrases d'approbation de ce que l'un dit, l'autre ne dit pas. C'est nécessaire. aussi dans ce sens-là et ça fait partie de l'apprentissage. Donc on comprend bien qu'une langue ce n'est pas juste apprendre des points de grammaire, des listes de vocabulaire et de recracher tout ça dans le bon ordre. Non, la question c'est vraiment de faire dans l'interaction et de voir comment cette langue se vit au quotidien et si possible par des natifs et en immersion. Et c'est là qu'en fait on comprend qu'on arrive, qu'on accède à ce degré de nuance dans notre expression. Quant au lieu de dire je ne veux pas manger ça, je vais plutôt dire si ça ne tenait qu'à moi, je n'en mangerais pas. Mais aujourd'hui, comme je n'ai pas le choix, je vais essayer d'apprécier ce plat. On est beaucoup plus dans la subtilité, on est moins direct, on est peut-être aussi moins agressif et le message passe de manière beaucoup plus subtile. Donc ce sont des compétences comme ça qu'on va affiner par l'observation et par... par le trial and error. Donc, on essaye, on tente, on voit si ça marche. Si la réaction de l'autre est positive, alors on est sur le bon chemin, sur la bonne voie. Et s'il nous regarde avec des yeux de mer en frit, eh bien là, on comprendra qu'on n'a pas visé juste et on affinera la fois suivante. Donc, ce sont vraiment des compétences nécessaires qu'on acquiert, pas forcément en appliquant à la lettre les règles de grammaire et en utilisant le vocabulaire qu'on a appris bien sagement mais plutôt en contexte, en situation, en s'exposant et en essayant, tout simplement. Donc oui, c'est un jeu, c'est un jeu, c'est un mot que j'aime utiliser, c'est un jeu, c'est une démarche assez ludique pour peu qu'on ne l'apprenne pas trop au sérieux malgré l'inconfort qu'on peut parfois vivre. Donc on passe tous par ce sentiment de se sentir vraiment nul, j'allais dire, ou illégitime en apprenant une langue. Personne n'y échappe, c'est vraiment des étapes nécessaires et ça nous amène à penser que si c'est une étape, ça passe. Alors, comme je le disais au tout début, c'est une étape qui va passer mais qui va de manière récurrente réapparaître selon les stades d'apprentissage. parce que On progresse non pas de manière linéaire, mais par étapes, en atteignant des plateaux. Arrivé à ces plateaux, on a une certaine assise, une certaine maîtrise, un certain confort, qui nous permettent de nous dire qu'on peut s'appuyer sur nos connaissances, et c'est très agréable, très confortable à ce moment-là. Mais en même temps, qui dit plateau dit stagnation, donc on va retrouver, à un moment donné, une nouvelle zone d'inconfort qui... qui va nous pousser à progresser vers la phase suivante. Et c'est de nouveau cet inconfort, ce sentiment de vulnérabilité ou de fragilité qui vont nous pousser à aller plus loin en complétant, en perfectionnant nos compétences pour justement retrouver cette zone de nouveau confort où on acquiert de nouvelles compétences sur lesquelles on peut s'appuyer et ainsi de suite. Donc pour résumer, on est d'accord qu'apprendre une langue, ce n'est pas un... Parcours du combattant, on ne va pas dire ça non plus, plutôt un parcours d'étapes. Différentes étapes qui marquent des stades qu'on atteint, des degrés, des plateaux qu'on atteint et des compétences qu'on développe au fur et à mesure, qui se développent et qui se déploient avec le temps. On ne les développe pas une fois pour toutes, elles ont en elles déjà aussi des étapes qui font que stade après stade, on acquiert un peu plus d'assurance, un peu moins d'hésitation, on laisse un petit peu en retrait ce sentiment de vulnérabilité, on entre dans la nuance, dans la clarté du message, dans la communication vraiment d'égal à égal, on mime, on imite, on a un effet miroir qui fait qu'on adopte l'attitude ou la posture de l'autre. Bref, c'est vraiment tout un processus qui se met en place, mais On ne peut pas passer outre ce sentiment d'illégitimité qui nous guette un petit peu, alors dès le début souvent et de manière répétitive au cours de l'apprentissage, mais ça fait partie du processus. Ce sont des passages obligés qui font que l'inconfort va susciter l'effort qui va nous amener au stade suivant et nous apporter un certain confort de nouveau. dans lequel on pourra s'exprimer avec plus d'assurance, de fluidité et de plaisir. Parce que vraiment, quand la communication marche bien, on est en phase avec la personne qu'on a face à soi, ou les personnes qu'on a face à soi. On est soi-même de plus en plus. Et c'est ce qu'on recherche en fait. Être soi-même tout en parlant autrement, tout en parlant une autre langue. Merci de m'avoir écoutée jusqu'ici. J'espère que ce nouvel angle d'analyse de l'apprentissage des langues vous a aidé à mieux comprendre les enjeux que vous rencontrez, quelle que soit la langue que vous apprenez. L'approche se veut moins technique, plus proche de nos préoccupations d'apprenant et de ce que l'on rencontre quand on s'embarque dans une aventure linguistique. Si cet épisode vous a plu, partagez le lien à vos proches, collègues, amis et abonnez-vous pour vous assurer de ne rien rater de Bilingo le podcast. Je vous réserve. Plein de pépites pour l'année 2026. D'ailleurs, j'en profite pour vous souhaiter une très belle année, pleine de formidables progrès, victoires et joies dans votre aventure linguistique. À très bientôt !