Bio Is The New Black

« HeLA Elle l’a », dans le chapitre « Au pli de moi », Danser parmi les fossiles, Marie-Sarah Adenis

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02min |23/01/2020|

100

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« HeLA Elle l’a », dans le chapitre « Au pli de moi », Danser parmi les fossiles, Marie-Sarah Adenis

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Description

Lecture HeLA, Elle l’a

« Au milieu du XXème siècle, le monde scientifique est toujours incapable de maintenir en vie des cellules humaines en dehors du corps. Mais le sacrifice d’une des nôtres va forcer le miracle. En 1951, Henrietta Lacks, une afro-américaine meurt d’un cancer foudroyant. Mécaniquement et sans trop d’espoir, les médecins prélèvent quelques cellules tumorales sur le corps de la défunte. Le lendemain, les cellules cancéreuses n’ont pas défraichi, elles s’avèrent même tenaces et vigoureuses. Toutes les vingt-quatre heures, de nouvelles générations de cellules se mettent en place. La machine est lancée et n’a jamais cessé de fonctionner depuis ce jour. Le monde dispose alors de cellules humaines immortelles, les cellules HeLa, nommées d’après leur donneuse involontaire, Henrietta Lacks. Les laboratoires du monde entier se les arrachent et cultivent précieusement cette matière vivante qui se plie à toutes les exigences expérimentales. La médecine fait un bond de géant.

La recherche en est bouleversée : vaccins, fécondation in vitro, des millions de vies échappent à la polio grâce à quelques gouttes posées sur la langue. Des gouttes contenant un peu d’Henrietta Lacks qui vit dès lors à travers des millions de personnes. Des hosties à faire rougir l’Église. Promesses tenues cette fois. HeLa multiplie les miracles. 

Ella elle l’a est une chanson qui célèbre une autre noire américaine, Ella Fitzgerald.

Et dans le texte, il y a ce passage troublant : « Que tu cherches encore les pouvoirs qui dorment en toi / Tu vois ça ne s’achète pas  / Quand tu l’as tu l’as ». Car HeLa, elle l’a, cette vitalité cellulaire qui n’a jamais été égalée, cette immortalité gagnée au prix d’une mort qui n’a pas pu être épargnée à une époque où les inégalités rongent la société américaine. Noire et pauvre, ça faisait au moins deux bonnes raisons de mourir plus vite que les autres. Et pourtant, ce qu’Henrietta a offert au monde, c’est une source quasi infinie de remèdes. Des rédemptions par millions.

Mais cette mort n’en est pas tout à fait une puisque quelque chose de vivant lui survit et colonise tous les espaces qui s’offrent à elle. Sans compter que la sorcellerie moderne pourrait bien proposer à Henrietta un retour sur Terre. Non seulement elle pourrait la ressusciter mais en milliers d’exemplaires comme autant de plis d’Henrietta. Chaque laboratoire pourrait proposer sa version du retour d’Henrietta Lacks : HeLa made in China, HeLa made in Milano, HeLa made in Rio De Janeiro. Toutes les mêmes ? rien n’est moins sûr. Des dizaines d’années de manipulation dans des environnements, certes stériles et normatifs, mais qui sait, l’air frais de Helsinki a peut-être grippé Henrietta et nul ne peut dire si les rengaines fredonnées par les laborantines de Madrid n’ont pas bercé les cellules d’une manière ou d’une autre. »

Texte : © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

Lecture : Élise Rigot.

Illustration : photographie de « Danser parmi les fossiles », mémoire de fin d’étude à l’ENSCI Les Ateliers, 2017, de Marie-Sarah Adenis sous la direction de Rémi Sussan,  © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

Description

Lecture HeLA, Elle l’a

« Au milieu du XXème siècle, le monde scientifique est toujours incapable de maintenir en vie des cellules humaines en dehors du corps. Mais le sacrifice d’une des nôtres va forcer le miracle. En 1951, Henrietta Lacks, une afro-américaine meurt d’un cancer foudroyant. Mécaniquement et sans trop d’espoir, les médecins prélèvent quelques cellules tumorales sur le corps de la défunte. Le lendemain, les cellules cancéreuses n’ont pas défraichi, elles s’avèrent même tenaces et vigoureuses. Toutes les vingt-quatre heures, de nouvelles générations de cellules se mettent en place. La machine est lancée et n’a jamais cessé de fonctionner depuis ce jour. Le monde dispose alors de cellules humaines immortelles, les cellules HeLa, nommées d’après leur donneuse involontaire, Henrietta Lacks. Les laboratoires du monde entier se les arrachent et cultivent précieusement cette matière vivante qui se plie à toutes les exigences expérimentales. La médecine fait un bond de géant.

La recherche en est bouleversée : vaccins, fécondation in vitro, des millions de vies échappent à la polio grâce à quelques gouttes posées sur la langue. Des gouttes contenant un peu d’Henrietta Lacks qui vit dès lors à travers des millions de personnes. Des hosties à faire rougir l’Église. Promesses tenues cette fois. HeLa multiplie les miracles. 

Ella elle l’a est une chanson qui célèbre une autre noire américaine, Ella Fitzgerald.

Et dans le texte, il y a ce passage troublant : « Que tu cherches encore les pouvoirs qui dorment en toi / Tu vois ça ne s’achète pas  / Quand tu l’as tu l’as ». Car HeLa, elle l’a, cette vitalité cellulaire qui n’a jamais été égalée, cette immortalité gagnée au prix d’une mort qui n’a pas pu être épargnée à une époque où les inégalités rongent la société américaine. Noire et pauvre, ça faisait au moins deux bonnes raisons de mourir plus vite que les autres. Et pourtant, ce qu’Henrietta a offert au monde, c’est une source quasi infinie de remèdes. Des rédemptions par millions.

Mais cette mort n’en est pas tout à fait une puisque quelque chose de vivant lui survit et colonise tous les espaces qui s’offrent à elle. Sans compter que la sorcellerie moderne pourrait bien proposer à Henrietta un retour sur Terre. Non seulement elle pourrait la ressusciter mais en milliers d’exemplaires comme autant de plis d’Henrietta. Chaque laboratoire pourrait proposer sa version du retour d’Henrietta Lacks : HeLa made in China, HeLa made in Milano, HeLa made in Rio De Janeiro. Toutes les mêmes ? rien n’est moins sûr. Des dizaines d’années de manipulation dans des environnements, certes stériles et normatifs, mais qui sait, l’air frais de Helsinki a peut-être grippé Henrietta et nul ne peut dire si les rengaines fredonnées par les laborantines de Madrid n’ont pas bercé les cellules d’une manière ou d’une autre. »

Texte : © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

Lecture : Élise Rigot.

Illustration : photographie de « Danser parmi les fossiles », mémoire de fin d’étude à l’ENSCI Les Ateliers, 2017, de Marie-Sarah Adenis sous la direction de Rémi Sussan,  © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

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« Au milieu du XXème siècle, le monde scientifique est toujours incapable de maintenir en vie des cellules humaines en dehors du corps. Mais le sacrifice d’une des nôtres va forcer le miracle. En 1951, Henrietta Lacks, une afro-américaine meurt d’un cancer foudroyant. Mécaniquement et sans trop d’espoir, les médecins prélèvent quelques cellules tumorales sur le corps de la défunte. Le lendemain, les cellules cancéreuses n’ont pas défraichi, elles s’avèrent même tenaces et vigoureuses. Toutes les vingt-quatre heures, de nouvelles générations de cellules se mettent en place. La machine est lancée et n’a jamais cessé de fonctionner depuis ce jour. Le monde dispose alors de cellules humaines immortelles, les cellules HeLa, nommées d’après leur donneuse involontaire, Henrietta Lacks. Les laboratoires du monde entier se les arrachent et cultivent précieusement cette matière vivante qui se plie à toutes les exigences expérimentales. La médecine fait un bond de géant.

La recherche en est bouleversée : vaccins, fécondation in vitro, des millions de vies échappent à la polio grâce à quelques gouttes posées sur la langue. Des gouttes contenant un peu d’Henrietta Lacks qui vit dès lors à travers des millions de personnes. Des hosties à faire rougir l’Église. Promesses tenues cette fois. HeLa multiplie les miracles. 

Ella elle l’a est une chanson qui célèbre une autre noire américaine, Ella Fitzgerald.

Et dans le texte, il y a ce passage troublant : « Que tu cherches encore les pouvoirs qui dorment en toi / Tu vois ça ne s’achète pas  / Quand tu l’as tu l’as ». Car HeLa, elle l’a, cette vitalité cellulaire qui n’a jamais été égalée, cette immortalité gagnée au prix d’une mort qui n’a pas pu être épargnée à une époque où les inégalités rongent la société américaine. Noire et pauvre, ça faisait au moins deux bonnes raisons de mourir plus vite que les autres. Et pourtant, ce qu’Henrietta a offert au monde, c’est une source quasi infinie de remèdes. Des rédemptions par millions.

Mais cette mort n’en est pas tout à fait une puisque quelque chose de vivant lui survit et colonise tous les espaces qui s’offrent à elle. Sans compter que la sorcellerie moderne pourrait bien proposer à Henrietta un retour sur Terre. Non seulement elle pourrait la ressusciter mais en milliers d’exemplaires comme autant de plis d’Henrietta. Chaque laboratoire pourrait proposer sa version du retour d’Henrietta Lacks : HeLa made in China, HeLa made in Milano, HeLa made in Rio De Janeiro. Toutes les mêmes ? rien n’est moins sûr. Des dizaines d’années de manipulation dans des environnements, certes stériles et normatifs, mais qui sait, l’air frais de Helsinki a peut-être grippé Henrietta et nul ne peut dire si les rengaines fredonnées par les laborantines de Madrid n’ont pas bercé les cellules d’une manière ou d’une autre. »

Texte : © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

Lecture : Élise Rigot.

Illustration : photographie de « Danser parmi les fossiles », mémoire de fin d’étude à l’ENSCI Les Ateliers, 2017, de Marie-Sarah Adenis sous la direction de Rémi Sussan,  © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

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Lecture HeLA, Elle l’a

« Au milieu du XXème siècle, le monde scientifique est toujours incapable de maintenir en vie des cellules humaines en dehors du corps. Mais le sacrifice d’une des nôtres va forcer le miracle. En 1951, Henrietta Lacks, une afro-américaine meurt d’un cancer foudroyant. Mécaniquement et sans trop d’espoir, les médecins prélèvent quelques cellules tumorales sur le corps de la défunte. Le lendemain, les cellules cancéreuses n’ont pas défraichi, elles s’avèrent même tenaces et vigoureuses. Toutes les vingt-quatre heures, de nouvelles générations de cellules se mettent en place. La machine est lancée et n’a jamais cessé de fonctionner depuis ce jour. Le monde dispose alors de cellules humaines immortelles, les cellules HeLa, nommées d’après leur donneuse involontaire, Henrietta Lacks. Les laboratoires du monde entier se les arrachent et cultivent précieusement cette matière vivante qui se plie à toutes les exigences expérimentales. La médecine fait un bond de géant.

La recherche en est bouleversée : vaccins, fécondation in vitro, des millions de vies échappent à la polio grâce à quelques gouttes posées sur la langue. Des gouttes contenant un peu d’Henrietta Lacks qui vit dès lors à travers des millions de personnes. Des hosties à faire rougir l’Église. Promesses tenues cette fois. HeLa multiplie les miracles. 

Ella elle l’a est une chanson qui célèbre une autre noire américaine, Ella Fitzgerald.

Et dans le texte, il y a ce passage troublant : « Que tu cherches encore les pouvoirs qui dorment en toi / Tu vois ça ne s’achète pas  / Quand tu l’as tu l’as ». Car HeLa, elle l’a, cette vitalité cellulaire qui n’a jamais été égalée, cette immortalité gagnée au prix d’une mort qui n’a pas pu être épargnée à une époque où les inégalités rongent la société américaine. Noire et pauvre, ça faisait au moins deux bonnes raisons de mourir plus vite que les autres. Et pourtant, ce qu’Henrietta a offert au monde, c’est une source quasi infinie de remèdes. Des rédemptions par millions.

Mais cette mort n’en est pas tout à fait une puisque quelque chose de vivant lui survit et colonise tous les espaces qui s’offrent à elle. Sans compter que la sorcellerie moderne pourrait bien proposer à Henrietta un retour sur Terre. Non seulement elle pourrait la ressusciter mais en milliers d’exemplaires comme autant de plis d’Henrietta. Chaque laboratoire pourrait proposer sa version du retour d’Henrietta Lacks : HeLa made in China, HeLa made in Milano, HeLa made in Rio De Janeiro. Toutes les mêmes ? rien n’est moins sûr. Des dizaines d’années de manipulation dans des environnements, certes stériles et normatifs, mais qui sait, l’air frais de Helsinki a peut-être grippé Henrietta et nul ne peut dire si les rengaines fredonnées par les laborantines de Madrid n’ont pas bercé les cellules d’une manière ou d’une autre. »

Texte : © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

Lecture : Élise Rigot.

Illustration : photographie de « Danser parmi les fossiles », mémoire de fin d’étude à l’ENSCI Les Ateliers, 2017, de Marie-Sarah Adenis sous la direction de Rémi Sussan,  © Marie-Sarah Adenis, tous droits réservés.

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