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Bio Is The New Black #6 - Entretien avec Anne-Lyse Renon, Design graphique dans les pratiques de la science đŸ§Ș

Bio Is The New Black #6 - Entretien avec Anne-Lyse Renon, Design graphique dans les pratiques de la science đŸ§Ș

59min |10/06/2021|

128

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59min |10/06/2021|

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Description

Bio Is The New  Black #6 - Entretien avec Anne-Lyse Renon, Design graphique dans les pratiques de la science đŸ§Ș 

Cet Ă©pisode de Bio Is The New Black a Ă©tĂ© enregistrĂ© en ligne le 20 novembre 2020. Nous y interviewons Anne-Lyse Renon, maĂźtre de confĂ©rences en design graphique au laboratoire Pratiques et ThĂ©ories de l'Art Contemporain Ă  l’UniversitĂ© de Rennes 2. Nous explorons Ă  travers la vision, l’objectivitĂ© et l’investigation, l’apport du design graphique aux pratiques scientifiques. Nous voyons dans les images de la science des hĂ©ritiĂšres que l’on doit interroger et qui font partie de l’histoire du design graphique. 


 Dans cette release de CPU :

Des instruments scientifiques

Une objectivité féministe

Des images qui hantent la science

La science qui hante le design


 

Notre invité est Anne-Lyse Renon, enseignante-chercheuse en design et nous allons parler du design dans les pratiques scientifiques.

L'Ă©quipe aujourd'hui : Elise Rigot & Dascritch

Une version longue de l'interview diffusée dans l'émission  est disponible ici.


 Documentation 📎




Â đŸŽ”  Musiques

  • Air, Clouds Up, Album The Virgin Suicides (2000)
  • Ibeyi, Away Away, Album Ash (2017)
  • Louis Armstrong, West End Blues (1928)


Â đŸŽšïž Fonds musicaux : 

  • Amon Tobin - Natureland  (extrait de album Supermodified , sorti en 2000 
  • Alio Die & Amelia Cuni, Ambhas



Paillasse du design : HĂ©riter de nos images đŸ—șïžđŸŒłÂ 

 Au bord du promontoire, tu hisses ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Autour de toi, des images, et chacune d’entre elle a sa matĂ©rialitĂ© propre. Certaines sont des esquisses qui tentent de saisir l’essence de l'objet reprĂ©sentĂ©. 

Il y a les formes des abysses, des Ă©lĂ©ments invisibles et insaisissables Ă  notre Ă©chelle, il y a des courbes, des tableaux, des modĂšles, les coupes anatomiques de Vinci, la perspective d’Alberti, les diagrammes de Flusser, les schĂ©mas de Mendini, le plan de l’objet technique, et le dessin d’intention.

Nous sommes les hĂ©ritiers de ces images, de ces modes de reprĂ©sentations, de ces modalitĂ©s expressives de formes de voir le monde. En hĂ©riter est une tĂąche*. Nous hĂ©ritons des thĂ©ories scientifiques, des divisions de la pensĂ©e moderne, nous hĂ©ritons des gestes qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s. Dire cela, c’est commencer Ă  apprĂ©hender notre maniĂšre de saisir cet hĂ©ritage. 

Pour parler de nos ancĂȘtres, une image connue en biologie est celle de l’arbre. A chaque branche, se situe l’histoire d’une espĂšce, et au nƓud de l’arbre, une parentĂ© commune. C’est l’arbre de la vie dessinĂ© par le biologiste Ernst Haeckel. Aux racines de celui-ci se positionnent les animaux primitifs, plus loin, les animaux invertĂ©brĂ©s et avec eux, les Ă©ponges, les insectes, quelques branches plus hautes, un oiseau, puis un singe. Et Ă  la cime de l’arbre : l’humain. La mĂ©taphore n’est pas innocente. Nos mĂ©taphores ne sont pas innocentes. Si la prĂ©sence de cet Ă©cosystĂšme pourrait montrer que c’est en tant qu’organisme entier que l’arbre se tient ; une lecture occidentale, nous montre bien l’illusion de supĂ©rioritĂ© de l'arbre : l’homme devient le produit abouti de l’évolution, son chef d'Ɠuvre. Pourtant, chacune des espĂšces continue d’évoluer dans le temps, conjointement. Nous pourrions tenter de lire la chose comme ce qui fait partie de nous : ce sont les Ă©ponges, les oiseaux, les insectes, les primates. Nous rappeler comme le fait Morizot** qu’à chaque fois que nous salons notre assiette, nous ne faisons que reconstituer notre milieu d’origine, celui des Ă©ponges et des anĂ©mones de mers : nous avons besoin de ce milieu salĂ© pour vivre et celui-ci nous vient de ces organismes dont nous avons hĂ©ritĂ©. L’arbre de la vie se transforme dans les dessins de Darwin en un fragment de squelette corallien. Les thĂ©ories scientifiques exigent un hĂ©ritage, un sol commun, sur lesquelles elles puissent pousser : une histoire en somme. Le vocabulaire des images scientifiques soutient, prolonge, illustre, constitue ou participe Ă  la crĂ©ation de ces rĂ©cits. Ainsi, l’objectivitĂ© apparente de la science et de ses appareils, censĂ©e reprĂ©senter le rĂ©el tel qu’il est, ressemble de plus en plus Ă  une maniĂšre de s’éloigner des gestes des designers ou des artistes, du geste du dessin pour laisser la responsabilitĂ© des images aux appareils. 

Pourtant, dans les empreintes de Donna Haraway, sur notre sol commun fait de ruines et d’humus, une objectivitĂ© alternative existe. C’est l'objectivitĂ© fĂ©ministe, celle d’un savoir situĂ© dans laquelle aucune vision n’est passive, ni innocente. 

Nous, qui participons Ă  ces images, faisons partie de cette histoire.

Bienvenue dans Bio Is The New Black.


*  (Haraway) Despret, Vinciane. 2013. « En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway in Dorlin, Elsa. 2012. Penser avec Donna Haraway. Presses universitaires de France. 22–45. 

**  Baptiste Morizot, ManiĂšres d’ĂȘtre vivant: enquĂȘtes sur la vie Ă  travers nous, Éditions Actes Sud, 2020 


Interview intro

Bio Is The New Black invite artistes, designers, philosophes, scientifiques et ingénieurs à explorer les multiples questions éthiques, critiques et de créations qui se posent avec les technologies de bio-fabrication. 

Aujourd’hui, nous partageons une interview avec Anne-Lyse Renon. Nous sommes chez nous, pas trùs loin des quais de Tounis à Toulouse. Anne-Lyse se situe plus loin, à Rennes. 

 😎 Anne-Lyse, tu es : 

  • graphiste de formation
  • maĂźtresse de confĂ©rence Ă  Rennes
  • une des premiĂšres fondatrice de l’association Design en Recherche (merci pour ça !)
  • Investigatrice de la vision


 

PremiĂšre partie : Un regard sur les images de la science đŸ‘ïž

Anne-Lyse, tu as explorĂ© dans tes recherches de multiples embranchements qui tricotent entre eux les modes de reprĂ©sentation de la science - disons des pratiques scientifiques - et le design. Ce travail de noeuds et de maillages t’amĂšnes Ă  cĂŽtoyer tout autant la philosophie des techniques, les sciences et technologies studies, la sociologie des sciences, l’anthropologie, la culture visuelle des sciences entre autres choses, j’imagine qu’il n’a pas dĂ» ĂȘtre facile d’apprendre Ă  naviguer entre ces diffĂ©rentes disciplines et pratiques. Tu as eu la chance de croiser sur ta route des figures importantes, je pense Ă  Bruno Latour et Ă  Peter Galison avec qui tu as travaillĂ©s. Tu es aujourd’hui maĂźtresse de confĂ©rence au laboratoire Pratiques et ThĂ©orie de l'Art Contemporain de l'universitĂ© Rennes 2 et adjointe scientifique Ă  la Haute Ecole d'art et de design de GenĂšve, HEAD - GenĂšve. 

Un ouvrage de couleur chaleureuse est recemment paru. Il retrace de maniĂšre synthĂ©tique les questions que tu posais dans ta thĂšse que tu as faite Ă  l'Ă©cole des hautes Ă©tudes en science sociale est obtenue en 2016 : Design et esthĂ©tique dans les pratiques de la science. L’ouvrage s’appelle Design & Sciences. Le sujet est vaste, audacieux, ambitieux. Au moment oĂč tu as commencĂ© ta thĂšse en 2010, les thĂšse en design n’était pas monnaie courante, et le moins qu’on puisse dire est que ce sujet n’était pas aussi rĂ©pandu et discutĂ© qu’il l’est aujourd’hui. Tu fais partie des intellectuelles qui ont fait ce travail de dĂ©broussaillage de savoir ce qui compte,ce qui importe Ă  mettre dans la balance pour Ă©valuer design & science cĂŽte Ă  cĂŽte. Tu entres de fait dans un travail d’enquĂȘte, d’investigation. 

La premiĂšre chose que j’aimerai aborder avec toi est ta rĂ©flexion sur le regard, la vision, Ă  travers ce terme d’objectivitĂ©. Pourquoi dĂ©jĂ , est-ce important de se questionner sur l'objectivitĂ© depuis le point de vue de quelqu’un du design, puisque, bien que tu ne te dĂ©finisse pas comme designer, tu viens rĂ©solument de ce champ lĂ  ? 


Lecture : Voir le voir📙 

 

« Dans l’activitĂ© de « reprĂ©senter ce que l’on regarde », la difficultĂ© ne rĂ©side pas tant dans l’exercice de copie des formes, que dans la difficultĂ© de les percevoir. Rendre visible par la trace du crayon nĂ©cessite un effort de concentration, d’attention et de mĂ©moire. Mais cela nĂ©cessite Ă©galement de se plonger dans la structure de la chose que l’on souhaite reprĂ©senter (cela implique Ă©ventuellement un changement d’outils, et dĂ©pend aussi des propriĂ©tĂ©s des supports, etc.) L’illustration mĂ©dicale est Ă  ce titre particuliĂšrement intĂ©ressante. Cette utilisation Ă  vocation didactique du dessin attire de nombreux collectionneurs et institutions autant pour son intĂ©rĂȘt scientifique que pour ses qualitĂ©s formelles. Certaines de ces Ɠuvres ont Ă©tĂ© abondamment diffusĂ©es et commentĂ©es.

Le dessin a longtemps Ă©tĂ© collĂ© Ă  l’artisanat, art « mineur », et l’utilisation de l’illustration a diminuĂ© non seulement dans les sciences sociales, mais Ă©galement dans les domaines scientifiques de diverses disciplines, de la biologie Ă  l’architecture, notamment via le contexte euro-amĂ©ricain aprĂšs les annĂ©es 1970. C’est l’époque oĂč la « modernisation » a envahi les laboratoires scientifiques, donnant accĂšs Ă  des ordinateurs, Ă  des appareils photographiques et Ă  des technologies de l’imagerie. (Kuschnir 2016). Or, le dessin, y compris via les nouvelles technologies d'imagerie est une maniĂšre de faire de la recherche visuelle. Dessiner contribue Ă  la recherche et vice-versa : faire de la recherche contribue Ă  dessiner le monde qui nous entoure : accessibilitĂ©, mĂ©morisation, temporalitĂ©, spatialitĂ©, perception visuelle, outil de captation, de mĂ©diation, mĂ©thode de participation et de partage de rĂ©sultats. [...] Taussig dĂ©plore que le dessin soit considĂ©rĂ© par la culture occidentale comme une activitĂ© secondaire, secondaire Ă  l’écriture, mĂȘme dans les Ă©coles d’art. Ce qu’il considĂšre ĂȘtre l’essentiel du dessin est qu’il nous « conduit Ă  voir ». InspirĂ© par John Berger, Taussig soutient que le dessin s’intĂšgre Ă  l’écriture dans les notes ethnographiques, Ă  la maniĂšre d’une conversation. Berger est un des auteurs fondamentaux de cette approche selon laquelle « dessiner, c’est dĂ©couvrir », qu’il Ă©nonce dĂ©jĂ  en 1953 dans un article du New Statesmann, et qu’il dĂ©veloppe notamment dans la sĂ©rie Voir le voir (1976). Pour Berger, une ligne tracĂ©e est importante non pas pour ce qu’elle capture, mais pour ce qu’elle vous donne Ă  voir. » 

  • Anne-Lyse Renon, Design & sciences, 2020 pp. 17-19



 DeuxiĂšme partie : ObjectivitĂ© des savoirs scientifiques 🔬

 

Triple objectivitĂ© : objectif (but) objectif (opposĂ© Ă  subjectif) objectif (de l'appareil photo) - d’aprĂšs Citton.

J’aimerai aborder avec toi quelque chose que j’éffleure dans l’introduction de cet Ă©pisode, sur la nĂ©cessitĂ© d’une objectivitĂ© fĂ©ministe, telle que dĂ©crit par Haraway dans son manifeste du savoir situĂ©. Au fond, le constat est portĂ© sur la recherche qui tente de sĂ©parer une science qui serait pure, objective, dĂ©gagĂ©e de l'opinion gĂ©nĂ©rale. D’aprĂšs Stengers ce partage entre objectivitĂ© d’une part et ce qui compte de l’autre part est dommageable. Elle propose ainsi un passage Ă  la pluralitĂ© et parle de sciences avec un “s”. Je voulais avoir un retour avec toi concernant cette chose lĂ , car je crois effectivement qu’il paraĂźt opportun de parler de sciences avec un “s” quand on pense Ă  la situation de ces derniĂšres et Ă  leurs pratiques. Je pense que c’est important Ă©galement parce que nous qui sommes dans le design, au fond, je crois que nous sommes du cĂŽtĂ© des questions qui compte, des opinions et assez peu dans la question de la recherche pure - quoi que nous pourrions en discuter tu montres bien que le point de vision importe dans la façon mĂȘme de poser les questions scientifiques et c’est ce que disent Ă©galement les fĂ©ministes. 


TroisiĂšme partie : Design as knowledges đŸ•”ïž

Il y a je crois, un terme qui revient en ce moment, c’est celui d’enquĂȘte. Robin de Mourat vient de publier sa thĂšse qui s’intitule Le vacillement des formats : MatĂ©rialitĂ©, Ă©criture et enquĂȘte : le design des publications en Sciences Humaines et Sociales oĂč l’on retrouve cette pratique ; David BenquĂ©, le premier invitĂ© de Bio Is The New Black, travaille lui-mĂȘme sur des formes d’enquĂȘte diagrammatique. Je pense aux travaux de Vinciane Despret, Ă  ceux de Nicolas Nova, etc. Je crois qu’il y a dans ce terme, il me semble que tu utilise un terme Ă©galement assez proche, celui d'investigation, il y a dans ce terme quelque chose qui rapproche un champ de la dĂ©couverte et une pratique du design situĂ©, et au fond une recherche de connaissance ou de façon de connaĂźtre par les outils du design : l’observation, l’enquĂȘte de terrain, et la projection, qui est souvent une projection collective comme c’est le cas des pratiques de design participative. Comment est-ce que tu perçois cette pratique de l’enquĂȘte actuellement ? 

 

Conclusion Â đŸ€ł

 

Nous remercions chaleureusement Anne-Lyse Renon, cet épisode a été enregistré à distance en novembre 2020.

Pour ce sixiÚme épisode de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

Elise Rigot & Dascritch 

La release a été shippée avec les moyens techniques de Bio is the new black et de CPU. 

L'intĂ©gralitĂ© du programme, des extraits et nos sources sont disponibles sur le site cpu.pm sur la page de l’émission cpu.pm/166 et sur la plateforme Ausha, vous pouvez commenter et partager. Les chroniques et interviews sont en licence libre c'est donc lĂ  pour ça !

Si vous nous Ă©coutez sur radio FMR le jeudi, il est midi, nous cĂ©dons l’antenne Ă  Monique Blanquet. 

On vous retrouve dans 15 jours, la semaine prochaine radio FMR se déconfine pour le festival Rio Loco.

La programmation musicale est de Elise Rigot.

Description

Bio Is The New  Black #6 - Entretien avec Anne-Lyse Renon, Design graphique dans les pratiques de la science đŸ§Ș 

Cet Ă©pisode de Bio Is The New Black a Ă©tĂ© enregistrĂ© en ligne le 20 novembre 2020. Nous y interviewons Anne-Lyse Renon, maĂźtre de confĂ©rences en design graphique au laboratoire Pratiques et ThĂ©ories de l'Art Contemporain Ă  l’UniversitĂ© de Rennes 2. Nous explorons Ă  travers la vision, l’objectivitĂ© et l’investigation, l’apport du design graphique aux pratiques scientifiques. Nous voyons dans les images de la science des hĂ©ritiĂšres que l’on doit interroger et qui font partie de l’histoire du design graphique. 


 Dans cette release de CPU :

Des instruments scientifiques

Une objectivité féministe

Des images qui hantent la science

La science qui hante le design


 

Notre invité est Anne-Lyse Renon, enseignante-chercheuse en design et nous allons parler du design dans les pratiques scientifiques.

L'Ă©quipe aujourd'hui : Elise Rigot & Dascritch

Une version longue de l'interview diffusée dans l'émission  est disponible ici.


 Documentation 📎




Â đŸŽ”  Musiques

  • Air, Clouds Up, Album The Virgin Suicides (2000)
  • Ibeyi, Away Away, Album Ash (2017)
  • Louis Armstrong, West End Blues (1928)


Â đŸŽšïž Fonds musicaux : 

  • Amon Tobin - Natureland  (extrait de album Supermodified , sorti en 2000 
  • Alio Die & Amelia Cuni, Ambhas



Paillasse du design : HĂ©riter de nos images đŸ—șïžđŸŒłÂ 

 Au bord du promontoire, tu hisses ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Autour de toi, des images, et chacune d’entre elle a sa matĂ©rialitĂ© propre. Certaines sont des esquisses qui tentent de saisir l’essence de l'objet reprĂ©sentĂ©. 

Il y a les formes des abysses, des Ă©lĂ©ments invisibles et insaisissables Ă  notre Ă©chelle, il y a des courbes, des tableaux, des modĂšles, les coupes anatomiques de Vinci, la perspective d’Alberti, les diagrammes de Flusser, les schĂ©mas de Mendini, le plan de l’objet technique, et le dessin d’intention.

Nous sommes les hĂ©ritiers de ces images, de ces modes de reprĂ©sentations, de ces modalitĂ©s expressives de formes de voir le monde. En hĂ©riter est une tĂąche*. Nous hĂ©ritons des thĂ©ories scientifiques, des divisions de la pensĂ©e moderne, nous hĂ©ritons des gestes qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s. Dire cela, c’est commencer Ă  apprĂ©hender notre maniĂšre de saisir cet hĂ©ritage. 

Pour parler de nos ancĂȘtres, une image connue en biologie est celle de l’arbre. A chaque branche, se situe l’histoire d’une espĂšce, et au nƓud de l’arbre, une parentĂ© commune. C’est l’arbre de la vie dessinĂ© par le biologiste Ernst Haeckel. Aux racines de celui-ci se positionnent les animaux primitifs, plus loin, les animaux invertĂ©brĂ©s et avec eux, les Ă©ponges, les insectes, quelques branches plus hautes, un oiseau, puis un singe. Et Ă  la cime de l’arbre : l’humain. La mĂ©taphore n’est pas innocente. Nos mĂ©taphores ne sont pas innocentes. Si la prĂ©sence de cet Ă©cosystĂšme pourrait montrer que c’est en tant qu’organisme entier que l’arbre se tient ; une lecture occidentale, nous montre bien l’illusion de supĂ©rioritĂ© de l'arbre : l’homme devient le produit abouti de l’évolution, son chef d'Ɠuvre. Pourtant, chacune des espĂšces continue d’évoluer dans le temps, conjointement. Nous pourrions tenter de lire la chose comme ce qui fait partie de nous : ce sont les Ă©ponges, les oiseaux, les insectes, les primates. Nous rappeler comme le fait Morizot** qu’à chaque fois que nous salons notre assiette, nous ne faisons que reconstituer notre milieu d’origine, celui des Ă©ponges et des anĂ©mones de mers : nous avons besoin de ce milieu salĂ© pour vivre et celui-ci nous vient de ces organismes dont nous avons hĂ©ritĂ©. L’arbre de la vie se transforme dans les dessins de Darwin en un fragment de squelette corallien. Les thĂ©ories scientifiques exigent un hĂ©ritage, un sol commun, sur lesquelles elles puissent pousser : une histoire en somme. Le vocabulaire des images scientifiques soutient, prolonge, illustre, constitue ou participe Ă  la crĂ©ation de ces rĂ©cits. Ainsi, l’objectivitĂ© apparente de la science et de ses appareils, censĂ©e reprĂ©senter le rĂ©el tel qu’il est, ressemble de plus en plus Ă  une maniĂšre de s’éloigner des gestes des designers ou des artistes, du geste du dessin pour laisser la responsabilitĂ© des images aux appareils. 

Pourtant, dans les empreintes de Donna Haraway, sur notre sol commun fait de ruines et d’humus, une objectivitĂ© alternative existe. C’est l'objectivitĂ© fĂ©ministe, celle d’un savoir situĂ© dans laquelle aucune vision n’est passive, ni innocente. 

Nous, qui participons Ă  ces images, faisons partie de cette histoire.

Bienvenue dans Bio Is The New Black.


*  (Haraway) Despret, Vinciane. 2013. « En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway in Dorlin, Elsa. 2012. Penser avec Donna Haraway. Presses universitaires de France. 22–45. 

**  Baptiste Morizot, ManiĂšres d’ĂȘtre vivant: enquĂȘtes sur la vie Ă  travers nous, Éditions Actes Sud, 2020 


Interview intro

Bio Is The New Black invite artistes, designers, philosophes, scientifiques et ingénieurs à explorer les multiples questions éthiques, critiques et de créations qui se posent avec les technologies de bio-fabrication. 

Aujourd’hui, nous partageons une interview avec Anne-Lyse Renon. Nous sommes chez nous, pas trùs loin des quais de Tounis à Toulouse. Anne-Lyse se situe plus loin, à Rennes. 

 😎 Anne-Lyse, tu es : 

  • graphiste de formation
  • maĂźtresse de confĂ©rence Ă  Rennes
  • une des premiĂšres fondatrice de l’association Design en Recherche (merci pour ça !)
  • Investigatrice de la vision


 

PremiĂšre partie : Un regard sur les images de la science đŸ‘ïž

Anne-Lyse, tu as explorĂ© dans tes recherches de multiples embranchements qui tricotent entre eux les modes de reprĂ©sentation de la science - disons des pratiques scientifiques - et le design. Ce travail de noeuds et de maillages t’amĂšnes Ă  cĂŽtoyer tout autant la philosophie des techniques, les sciences et technologies studies, la sociologie des sciences, l’anthropologie, la culture visuelle des sciences entre autres choses, j’imagine qu’il n’a pas dĂ» ĂȘtre facile d’apprendre Ă  naviguer entre ces diffĂ©rentes disciplines et pratiques. Tu as eu la chance de croiser sur ta route des figures importantes, je pense Ă  Bruno Latour et Ă  Peter Galison avec qui tu as travaillĂ©s. Tu es aujourd’hui maĂźtresse de confĂ©rence au laboratoire Pratiques et ThĂ©orie de l'Art Contemporain de l'universitĂ© Rennes 2 et adjointe scientifique Ă  la Haute Ecole d'art et de design de GenĂšve, HEAD - GenĂšve. 

Un ouvrage de couleur chaleureuse est recemment paru. Il retrace de maniĂšre synthĂ©tique les questions que tu posais dans ta thĂšse que tu as faite Ă  l'Ă©cole des hautes Ă©tudes en science sociale est obtenue en 2016 : Design et esthĂ©tique dans les pratiques de la science. L’ouvrage s’appelle Design & Sciences. Le sujet est vaste, audacieux, ambitieux. Au moment oĂč tu as commencĂ© ta thĂšse en 2010, les thĂšse en design n’était pas monnaie courante, et le moins qu’on puisse dire est que ce sujet n’était pas aussi rĂ©pandu et discutĂ© qu’il l’est aujourd’hui. Tu fais partie des intellectuelles qui ont fait ce travail de dĂ©broussaillage de savoir ce qui compte,ce qui importe Ă  mettre dans la balance pour Ă©valuer design & science cĂŽte Ă  cĂŽte. Tu entres de fait dans un travail d’enquĂȘte, d’investigation. 

La premiĂšre chose que j’aimerai aborder avec toi est ta rĂ©flexion sur le regard, la vision, Ă  travers ce terme d’objectivitĂ©. Pourquoi dĂ©jĂ , est-ce important de se questionner sur l'objectivitĂ© depuis le point de vue de quelqu’un du design, puisque, bien que tu ne te dĂ©finisse pas comme designer, tu viens rĂ©solument de ce champ lĂ  ? 


Lecture : Voir le voir📙 

 

« Dans l’activitĂ© de « reprĂ©senter ce que l’on regarde », la difficultĂ© ne rĂ©side pas tant dans l’exercice de copie des formes, que dans la difficultĂ© de les percevoir. Rendre visible par la trace du crayon nĂ©cessite un effort de concentration, d’attention et de mĂ©moire. Mais cela nĂ©cessite Ă©galement de se plonger dans la structure de la chose que l’on souhaite reprĂ©senter (cela implique Ă©ventuellement un changement d’outils, et dĂ©pend aussi des propriĂ©tĂ©s des supports, etc.) L’illustration mĂ©dicale est Ă  ce titre particuliĂšrement intĂ©ressante. Cette utilisation Ă  vocation didactique du dessin attire de nombreux collectionneurs et institutions autant pour son intĂ©rĂȘt scientifique que pour ses qualitĂ©s formelles. Certaines de ces Ɠuvres ont Ă©tĂ© abondamment diffusĂ©es et commentĂ©es.

Le dessin a longtemps Ă©tĂ© collĂ© Ă  l’artisanat, art « mineur », et l’utilisation de l’illustration a diminuĂ© non seulement dans les sciences sociales, mais Ă©galement dans les domaines scientifiques de diverses disciplines, de la biologie Ă  l’architecture, notamment via le contexte euro-amĂ©ricain aprĂšs les annĂ©es 1970. C’est l’époque oĂč la « modernisation » a envahi les laboratoires scientifiques, donnant accĂšs Ă  des ordinateurs, Ă  des appareils photographiques et Ă  des technologies de l’imagerie. (Kuschnir 2016). Or, le dessin, y compris via les nouvelles technologies d'imagerie est une maniĂšre de faire de la recherche visuelle. Dessiner contribue Ă  la recherche et vice-versa : faire de la recherche contribue Ă  dessiner le monde qui nous entoure : accessibilitĂ©, mĂ©morisation, temporalitĂ©, spatialitĂ©, perception visuelle, outil de captation, de mĂ©diation, mĂ©thode de participation et de partage de rĂ©sultats. [...] Taussig dĂ©plore que le dessin soit considĂ©rĂ© par la culture occidentale comme une activitĂ© secondaire, secondaire Ă  l’écriture, mĂȘme dans les Ă©coles d’art. Ce qu’il considĂšre ĂȘtre l’essentiel du dessin est qu’il nous « conduit Ă  voir ». InspirĂ© par John Berger, Taussig soutient que le dessin s’intĂšgre Ă  l’écriture dans les notes ethnographiques, Ă  la maniĂšre d’une conversation. Berger est un des auteurs fondamentaux de cette approche selon laquelle « dessiner, c’est dĂ©couvrir », qu’il Ă©nonce dĂ©jĂ  en 1953 dans un article du New Statesmann, et qu’il dĂ©veloppe notamment dans la sĂ©rie Voir le voir (1976). Pour Berger, une ligne tracĂ©e est importante non pas pour ce qu’elle capture, mais pour ce qu’elle vous donne Ă  voir. » 

  • Anne-Lyse Renon, Design & sciences, 2020 pp. 17-19



 DeuxiĂšme partie : ObjectivitĂ© des savoirs scientifiques 🔬

 

Triple objectivitĂ© : objectif (but) objectif (opposĂ© Ă  subjectif) objectif (de l'appareil photo) - d’aprĂšs Citton.

J’aimerai aborder avec toi quelque chose que j’éffleure dans l’introduction de cet Ă©pisode, sur la nĂ©cessitĂ© d’une objectivitĂ© fĂ©ministe, telle que dĂ©crit par Haraway dans son manifeste du savoir situĂ©. Au fond, le constat est portĂ© sur la recherche qui tente de sĂ©parer une science qui serait pure, objective, dĂ©gagĂ©e de l'opinion gĂ©nĂ©rale. D’aprĂšs Stengers ce partage entre objectivitĂ© d’une part et ce qui compte de l’autre part est dommageable. Elle propose ainsi un passage Ă  la pluralitĂ© et parle de sciences avec un “s”. Je voulais avoir un retour avec toi concernant cette chose lĂ , car je crois effectivement qu’il paraĂźt opportun de parler de sciences avec un “s” quand on pense Ă  la situation de ces derniĂšres et Ă  leurs pratiques. Je pense que c’est important Ă©galement parce que nous qui sommes dans le design, au fond, je crois que nous sommes du cĂŽtĂ© des questions qui compte, des opinions et assez peu dans la question de la recherche pure - quoi que nous pourrions en discuter tu montres bien que le point de vision importe dans la façon mĂȘme de poser les questions scientifiques et c’est ce que disent Ă©galement les fĂ©ministes. 


TroisiĂšme partie : Design as knowledges đŸ•”ïž

Il y a je crois, un terme qui revient en ce moment, c’est celui d’enquĂȘte. Robin de Mourat vient de publier sa thĂšse qui s’intitule Le vacillement des formats : MatĂ©rialitĂ©, Ă©criture et enquĂȘte : le design des publications en Sciences Humaines et Sociales oĂč l’on retrouve cette pratique ; David BenquĂ©, le premier invitĂ© de Bio Is The New Black, travaille lui-mĂȘme sur des formes d’enquĂȘte diagrammatique. Je pense aux travaux de Vinciane Despret, Ă  ceux de Nicolas Nova, etc. Je crois qu’il y a dans ce terme, il me semble que tu utilise un terme Ă©galement assez proche, celui d'investigation, il y a dans ce terme quelque chose qui rapproche un champ de la dĂ©couverte et une pratique du design situĂ©, et au fond une recherche de connaissance ou de façon de connaĂźtre par les outils du design : l’observation, l’enquĂȘte de terrain, et la projection, qui est souvent une projection collective comme c’est le cas des pratiques de design participative. Comment est-ce que tu perçois cette pratique de l’enquĂȘte actuellement ? 

 

Conclusion Â đŸ€ł

 

Nous remercions chaleureusement Anne-Lyse Renon, cet épisode a été enregistré à distance en novembre 2020.

Pour ce sixiÚme épisode de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

Elise Rigot & Dascritch 

La release a été shippée avec les moyens techniques de Bio is the new black et de CPU. 

L'intĂ©gralitĂ© du programme, des extraits et nos sources sont disponibles sur le site cpu.pm sur la page de l’émission cpu.pm/166 et sur la plateforme Ausha, vous pouvez commenter et partager. Les chroniques et interviews sont en licence libre c'est donc lĂ  pour ça !

Si vous nous Ă©coutez sur radio FMR le jeudi, il est midi, nous cĂ©dons l’antenne Ă  Monique Blanquet. 

On vous retrouve dans 15 jours, la semaine prochaine radio FMR se déconfine pour le festival Rio Loco.

La programmation musicale est de Elise Rigot.

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Description

Bio Is The New  Black #6 - Entretien avec Anne-Lyse Renon, Design graphique dans les pratiques de la science đŸ§Ș 

Cet Ă©pisode de Bio Is The New Black a Ă©tĂ© enregistrĂ© en ligne le 20 novembre 2020. Nous y interviewons Anne-Lyse Renon, maĂźtre de confĂ©rences en design graphique au laboratoire Pratiques et ThĂ©ories de l'Art Contemporain Ă  l’UniversitĂ© de Rennes 2. Nous explorons Ă  travers la vision, l’objectivitĂ© et l’investigation, l’apport du design graphique aux pratiques scientifiques. Nous voyons dans les images de la science des hĂ©ritiĂšres que l’on doit interroger et qui font partie de l’histoire du design graphique. 


 Dans cette release de CPU :

Des instruments scientifiques

Une objectivité féministe

Des images qui hantent la science

La science qui hante le design


 

Notre invité est Anne-Lyse Renon, enseignante-chercheuse en design et nous allons parler du design dans les pratiques scientifiques.

L'Ă©quipe aujourd'hui : Elise Rigot & Dascritch

Une version longue de l'interview diffusée dans l'émission  est disponible ici.


 Documentation 📎




Â đŸŽ”  Musiques

  • Air, Clouds Up, Album The Virgin Suicides (2000)
  • Ibeyi, Away Away, Album Ash (2017)
  • Louis Armstrong, West End Blues (1928)


Â đŸŽšïž Fonds musicaux : 

  • Amon Tobin - Natureland  (extrait de album Supermodified , sorti en 2000 
  • Alio Die & Amelia Cuni, Ambhas



Paillasse du design : HĂ©riter de nos images đŸ—șïžđŸŒłÂ 

 Au bord du promontoire, tu hisses ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Autour de toi, des images, et chacune d’entre elle a sa matĂ©rialitĂ© propre. Certaines sont des esquisses qui tentent de saisir l’essence de l'objet reprĂ©sentĂ©. 

Il y a les formes des abysses, des Ă©lĂ©ments invisibles et insaisissables Ă  notre Ă©chelle, il y a des courbes, des tableaux, des modĂšles, les coupes anatomiques de Vinci, la perspective d’Alberti, les diagrammes de Flusser, les schĂ©mas de Mendini, le plan de l’objet technique, et le dessin d’intention.

Nous sommes les hĂ©ritiers de ces images, de ces modes de reprĂ©sentations, de ces modalitĂ©s expressives de formes de voir le monde. En hĂ©riter est une tĂąche*. Nous hĂ©ritons des thĂ©ories scientifiques, des divisions de la pensĂ©e moderne, nous hĂ©ritons des gestes qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s. Dire cela, c’est commencer Ă  apprĂ©hender notre maniĂšre de saisir cet hĂ©ritage. 

Pour parler de nos ancĂȘtres, une image connue en biologie est celle de l’arbre. A chaque branche, se situe l’histoire d’une espĂšce, et au nƓud de l’arbre, une parentĂ© commune. C’est l’arbre de la vie dessinĂ© par le biologiste Ernst Haeckel. Aux racines de celui-ci se positionnent les animaux primitifs, plus loin, les animaux invertĂ©brĂ©s et avec eux, les Ă©ponges, les insectes, quelques branches plus hautes, un oiseau, puis un singe. Et Ă  la cime de l’arbre : l’humain. La mĂ©taphore n’est pas innocente. Nos mĂ©taphores ne sont pas innocentes. Si la prĂ©sence de cet Ă©cosystĂšme pourrait montrer que c’est en tant qu’organisme entier que l’arbre se tient ; une lecture occidentale, nous montre bien l’illusion de supĂ©rioritĂ© de l'arbre : l’homme devient le produit abouti de l’évolution, son chef d'Ɠuvre. Pourtant, chacune des espĂšces continue d’évoluer dans le temps, conjointement. Nous pourrions tenter de lire la chose comme ce qui fait partie de nous : ce sont les Ă©ponges, les oiseaux, les insectes, les primates. Nous rappeler comme le fait Morizot** qu’à chaque fois que nous salons notre assiette, nous ne faisons que reconstituer notre milieu d’origine, celui des Ă©ponges et des anĂ©mones de mers : nous avons besoin de ce milieu salĂ© pour vivre et celui-ci nous vient de ces organismes dont nous avons hĂ©ritĂ©. L’arbre de la vie se transforme dans les dessins de Darwin en un fragment de squelette corallien. Les thĂ©ories scientifiques exigent un hĂ©ritage, un sol commun, sur lesquelles elles puissent pousser : une histoire en somme. Le vocabulaire des images scientifiques soutient, prolonge, illustre, constitue ou participe Ă  la crĂ©ation de ces rĂ©cits. Ainsi, l’objectivitĂ© apparente de la science et de ses appareils, censĂ©e reprĂ©senter le rĂ©el tel qu’il est, ressemble de plus en plus Ă  une maniĂšre de s’éloigner des gestes des designers ou des artistes, du geste du dessin pour laisser la responsabilitĂ© des images aux appareils. 

Pourtant, dans les empreintes de Donna Haraway, sur notre sol commun fait de ruines et d’humus, une objectivitĂ© alternative existe. C’est l'objectivitĂ© fĂ©ministe, celle d’un savoir situĂ© dans laquelle aucune vision n’est passive, ni innocente. 

Nous, qui participons Ă  ces images, faisons partie de cette histoire.

Bienvenue dans Bio Is The New Black.


*  (Haraway) Despret, Vinciane. 2013. « En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway in Dorlin, Elsa. 2012. Penser avec Donna Haraway. Presses universitaires de France. 22–45. 

**  Baptiste Morizot, ManiĂšres d’ĂȘtre vivant: enquĂȘtes sur la vie Ă  travers nous, Éditions Actes Sud, 2020 


Interview intro

Bio Is The New Black invite artistes, designers, philosophes, scientifiques et ingénieurs à explorer les multiples questions éthiques, critiques et de créations qui se posent avec les technologies de bio-fabrication. 

Aujourd’hui, nous partageons une interview avec Anne-Lyse Renon. Nous sommes chez nous, pas trùs loin des quais de Tounis à Toulouse. Anne-Lyse se situe plus loin, à Rennes. 

 😎 Anne-Lyse, tu es : 

  • graphiste de formation
  • maĂźtresse de confĂ©rence Ă  Rennes
  • une des premiĂšres fondatrice de l’association Design en Recherche (merci pour ça !)
  • Investigatrice de la vision


 

PremiĂšre partie : Un regard sur les images de la science đŸ‘ïž

Anne-Lyse, tu as explorĂ© dans tes recherches de multiples embranchements qui tricotent entre eux les modes de reprĂ©sentation de la science - disons des pratiques scientifiques - et le design. Ce travail de noeuds et de maillages t’amĂšnes Ă  cĂŽtoyer tout autant la philosophie des techniques, les sciences et technologies studies, la sociologie des sciences, l’anthropologie, la culture visuelle des sciences entre autres choses, j’imagine qu’il n’a pas dĂ» ĂȘtre facile d’apprendre Ă  naviguer entre ces diffĂ©rentes disciplines et pratiques. Tu as eu la chance de croiser sur ta route des figures importantes, je pense Ă  Bruno Latour et Ă  Peter Galison avec qui tu as travaillĂ©s. Tu es aujourd’hui maĂźtresse de confĂ©rence au laboratoire Pratiques et ThĂ©orie de l'Art Contemporain de l'universitĂ© Rennes 2 et adjointe scientifique Ă  la Haute Ecole d'art et de design de GenĂšve, HEAD - GenĂšve. 

Un ouvrage de couleur chaleureuse est recemment paru. Il retrace de maniĂšre synthĂ©tique les questions que tu posais dans ta thĂšse que tu as faite Ă  l'Ă©cole des hautes Ă©tudes en science sociale est obtenue en 2016 : Design et esthĂ©tique dans les pratiques de la science. L’ouvrage s’appelle Design & Sciences. Le sujet est vaste, audacieux, ambitieux. Au moment oĂč tu as commencĂ© ta thĂšse en 2010, les thĂšse en design n’était pas monnaie courante, et le moins qu’on puisse dire est que ce sujet n’était pas aussi rĂ©pandu et discutĂ© qu’il l’est aujourd’hui. Tu fais partie des intellectuelles qui ont fait ce travail de dĂ©broussaillage de savoir ce qui compte,ce qui importe Ă  mettre dans la balance pour Ă©valuer design & science cĂŽte Ă  cĂŽte. Tu entres de fait dans un travail d’enquĂȘte, d’investigation. 

La premiĂšre chose que j’aimerai aborder avec toi est ta rĂ©flexion sur le regard, la vision, Ă  travers ce terme d’objectivitĂ©. Pourquoi dĂ©jĂ , est-ce important de se questionner sur l'objectivitĂ© depuis le point de vue de quelqu’un du design, puisque, bien que tu ne te dĂ©finisse pas comme designer, tu viens rĂ©solument de ce champ lĂ  ? 


Lecture : Voir le voir📙 

 

« Dans l’activitĂ© de « reprĂ©senter ce que l’on regarde », la difficultĂ© ne rĂ©side pas tant dans l’exercice de copie des formes, que dans la difficultĂ© de les percevoir. Rendre visible par la trace du crayon nĂ©cessite un effort de concentration, d’attention et de mĂ©moire. Mais cela nĂ©cessite Ă©galement de se plonger dans la structure de la chose que l’on souhaite reprĂ©senter (cela implique Ă©ventuellement un changement d’outils, et dĂ©pend aussi des propriĂ©tĂ©s des supports, etc.) L’illustration mĂ©dicale est Ă  ce titre particuliĂšrement intĂ©ressante. Cette utilisation Ă  vocation didactique du dessin attire de nombreux collectionneurs et institutions autant pour son intĂ©rĂȘt scientifique que pour ses qualitĂ©s formelles. Certaines de ces Ɠuvres ont Ă©tĂ© abondamment diffusĂ©es et commentĂ©es.

Le dessin a longtemps Ă©tĂ© collĂ© Ă  l’artisanat, art « mineur », et l’utilisation de l’illustration a diminuĂ© non seulement dans les sciences sociales, mais Ă©galement dans les domaines scientifiques de diverses disciplines, de la biologie Ă  l’architecture, notamment via le contexte euro-amĂ©ricain aprĂšs les annĂ©es 1970. C’est l’époque oĂč la « modernisation » a envahi les laboratoires scientifiques, donnant accĂšs Ă  des ordinateurs, Ă  des appareils photographiques et Ă  des technologies de l’imagerie. (Kuschnir 2016). Or, le dessin, y compris via les nouvelles technologies d'imagerie est une maniĂšre de faire de la recherche visuelle. Dessiner contribue Ă  la recherche et vice-versa : faire de la recherche contribue Ă  dessiner le monde qui nous entoure : accessibilitĂ©, mĂ©morisation, temporalitĂ©, spatialitĂ©, perception visuelle, outil de captation, de mĂ©diation, mĂ©thode de participation et de partage de rĂ©sultats. [...] Taussig dĂ©plore que le dessin soit considĂ©rĂ© par la culture occidentale comme une activitĂ© secondaire, secondaire Ă  l’écriture, mĂȘme dans les Ă©coles d’art. Ce qu’il considĂšre ĂȘtre l’essentiel du dessin est qu’il nous « conduit Ă  voir ». InspirĂ© par John Berger, Taussig soutient que le dessin s’intĂšgre Ă  l’écriture dans les notes ethnographiques, Ă  la maniĂšre d’une conversation. Berger est un des auteurs fondamentaux de cette approche selon laquelle « dessiner, c’est dĂ©couvrir », qu’il Ă©nonce dĂ©jĂ  en 1953 dans un article du New Statesmann, et qu’il dĂ©veloppe notamment dans la sĂ©rie Voir le voir (1976). Pour Berger, une ligne tracĂ©e est importante non pas pour ce qu’elle capture, mais pour ce qu’elle vous donne Ă  voir. » 

  • Anne-Lyse Renon, Design & sciences, 2020 pp. 17-19



 DeuxiĂšme partie : ObjectivitĂ© des savoirs scientifiques 🔬

 

Triple objectivitĂ© : objectif (but) objectif (opposĂ© Ă  subjectif) objectif (de l'appareil photo) - d’aprĂšs Citton.

J’aimerai aborder avec toi quelque chose que j’éffleure dans l’introduction de cet Ă©pisode, sur la nĂ©cessitĂ© d’une objectivitĂ© fĂ©ministe, telle que dĂ©crit par Haraway dans son manifeste du savoir situĂ©. Au fond, le constat est portĂ© sur la recherche qui tente de sĂ©parer une science qui serait pure, objective, dĂ©gagĂ©e de l'opinion gĂ©nĂ©rale. D’aprĂšs Stengers ce partage entre objectivitĂ© d’une part et ce qui compte de l’autre part est dommageable. Elle propose ainsi un passage Ă  la pluralitĂ© et parle de sciences avec un “s”. Je voulais avoir un retour avec toi concernant cette chose lĂ , car je crois effectivement qu’il paraĂźt opportun de parler de sciences avec un “s” quand on pense Ă  la situation de ces derniĂšres et Ă  leurs pratiques. Je pense que c’est important Ă©galement parce que nous qui sommes dans le design, au fond, je crois que nous sommes du cĂŽtĂ© des questions qui compte, des opinions et assez peu dans la question de la recherche pure - quoi que nous pourrions en discuter tu montres bien que le point de vision importe dans la façon mĂȘme de poser les questions scientifiques et c’est ce que disent Ă©galement les fĂ©ministes. 


TroisiĂšme partie : Design as knowledges đŸ•”ïž

Il y a je crois, un terme qui revient en ce moment, c’est celui d’enquĂȘte. Robin de Mourat vient de publier sa thĂšse qui s’intitule Le vacillement des formats : MatĂ©rialitĂ©, Ă©criture et enquĂȘte : le design des publications en Sciences Humaines et Sociales oĂč l’on retrouve cette pratique ; David BenquĂ©, le premier invitĂ© de Bio Is The New Black, travaille lui-mĂȘme sur des formes d’enquĂȘte diagrammatique. Je pense aux travaux de Vinciane Despret, Ă  ceux de Nicolas Nova, etc. Je crois qu’il y a dans ce terme, il me semble que tu utilise un terme Ă©galement assez proche, celui d'investigation, il y a dans ce terme quelque chose qui rapproche un champ de la dĂ©couverte et une pratique du design situĂ©, et au fond une recherche de connaissance ou de façon de connaĂźtre par les outils du design : l’observation, l’enquĂȘte de terrain, et la projection, qui est souvent une projection collective comme c’est le cas des pratiques de design participative. Comment est-ce que tu perçois cette pratique de l’enquĂȘte actuellement ? 

 

Conclusion Â đŸ€ł

 

Nous remercions chaleureusement Anne-Lyse Renon, cet épisode a été enregistré à distance en novembre 2020.

Pour ce sixiÚme épisode de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

Elise Rigot & Dascritch 

La release a été shippée avec les moyens techniques de Bio is the new black et de CPU. 

L'intĂ©gralitĂ© du programme, des extraits et nos sources sont disponibles sur le site cpu.pm sur la page de l’émission cpu.pm/166 et sur la plateforme Ausha, vous pouvez commenter et partager. Les chroniques et interviews sont en licence libre c'est donc lĂ  pour ça !

Si vous nous Ă©coutez sur radio FMR le jeudi, il est midi, nous cĂ©dons l’antenne Ă  Monique Blanquet. 

On vous retrouve dans 15 jours, la semaine prochaine radio FMR se déconfine pour le festival Rio Loco.

La programmation musicale est de Elise Rigot.

Description

Bio Is The New  Black #6 - Entretien avec Anne-Lyse Renon, Design graphique dans les pratiques de la science đŸ§Ș 

Cet Ă©pisode de Bio Is The New Black a Ă©tĂ© enregistrĂ© en ligne le 20 novembre 2020. Nous y interviewons Anne-Lyse Renon, maĂźtre de confĂ©rences en design graphique au laboratoire Pratiques et ThĂ©ories de l'Art Contemporain Ă  l’UniversitĂ© de Rennes 2. Nous explorons Ă  travers la vision, l’objectivitĂ© et l’investigation, l’apport du design graphique aux pratiques scientifiques. Nous voyons dans les images de la science des hĂ©ritiĂšres que l’on doit interroger et qui font partie de l’histoire du design graphique. 


 Dans cette release de CPU :

Des instruments scientifiques

Une objectivité féministe

Des images qui hantent la science

La science qui hante le design


 

Notre invité est Anne-Lyse Renon, enseignante-chercheuse en design et nous allons parler du design dans les pratiques scientifiques.

L'Ă©quipe aujourd'hui : Elise Rigot & Dascritch

Une version longue de l'interview diffusée dans l'émission  est disponible ici.


 Documentation 📎




Â đŸŽ”  Musiques

  • Air, Clouds Up, Album The Virgin Suicides (2000)
  • Ibeyi, Away Away, Album Ash (2017)
  • Louis Armstrong, West End Blues (1928)


Â đŸŽšïž Fonds musicaux : 

  • Amon Tobin - Natureland  (extrait de album Supermodified , sorti en 2000 
  • Alio Die & Amelia Cuni, Ambhas



Paillasse du design : HĂ©riter de nos images đŸ—șïžđŸŒłÂ 

 Au bord du promontoire, tu hisses ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Autour de toi, des images, et chacune d’entre elle a sa matĂ©rialitĂ© propre. Certaines sont des esquisses qui tentent de saisir l’essence de l'objet reprĂ©sentĂ©. 

Il y a les formes des abysses, des Ă©lĂ©ments invisibles et insaisissables Ă  notre Ă©chelle, il y a des courbes, des tableaux, des modĂšles, les coupes anatomiques de Vinci, la perspective d’Alberti, les diagrammes de Flusser, les schĂ©mas de Mendini, le plan de l’objet technique, et le dessin d’intention.

Nous sommes les hĂ©ritiers de ces images, de ces modes de reprĂ©sentations, de ces modalitĂ©s expressives de formes de voir le monde. En hĂ©riter est une tĂąche*. Nous hĂ©ritons des thĂ©ories scientifiques, des divisions de la pensĂ©e moderne, nous hĂ©ritons des gestes qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s. Dire cela, c’est commencer Ă  apprĂ©hender notre maniĂšre de saisir cet hĂ©ritage. 

Pour parler de nos ancĂȘtres, une image connue en biologie est celle de l’arbre. A chaque branche, se situe l’histoire d’une espĂšce, et au nƓud de l’arbre, une parentĂ© commune. C’est l’arbre de la vie dessinĂ© par le biologiste Ernst Haeckel. Aux racines de celui-ci se positionnent les animaux primitifs, plus loin, les animaux invertĂ©brĂ©s et avec eux, les Ă©ponges, les insectes, quelques branches plus hautes, un oiseau, puis un singe. Et Ă  la cime de l’arbre : l’humain. La mĂ©taphore n’est pas innocente. Nos mĂ©taphores ne sont pas innocentes. Si la prĂ©sence de cet Ă©cosystĂšme pourrait montrer que c’est en tant qu’organisme entier que l’arbre se tient ; une lecture occidentale, nous montre bien l’illusion de supĂ©rioritĂ© de l'arbre : l’homme devient le produit abouti de l’évolution, son chef d'Ɠuvre. Pourtant, chacune des espĂšces continue d’évoluer dans le temps, conjointement. Nous pourrions tenter de lire la chose comme ce qui fait partie de nous : ce sont les Ă©ponges, les oiseaux, les insectes, les primates. Nous rappeler comme le fait Morizot** qu’à chaque fois que nous salons notre assiette, nous ne faisons que reconstituer notre milieu d’origine, celui des Ă©ponges et des anĂ©mones de mers : nous avons besoin de ce milieu salĂ© pour vivre et celui-ci nous vient de ces organismes dont nous avons hĂ©ritĂ©. L’arbre de la vie se transforme dans les dessins de Darwin en un fragment de squelette corallien. Les thĂ©ories scientifiques exigent un hĂ©ritage, un sol commun, sur lesquelles elles puissent pousser : une histoire en somme. Le vocabulaire des images scientifiques soutient, prolonge, illustre, constitue ou participe Ă  la crĂ©ation de ces rĂ©cits. Ainsi, l’objectivitĂ© apparente de la science et de ses appareils, censĂ©e reprĂ©senter le rĂ©el tel qu’il est, ressemble de plus en plus Ă  une maniĂšre de s’éloigner des gestes des designers ou des artistes, du geste du dessin pour laisser la responsabilitĂ© des images aux appareils. 

Pourtant, dans les empreintes de Donna Haraway, sur notre sol commun fait de ruines et d’humus, une objectivitĂ© alternative existe. C’est l'objectivitĂ© fĂ©ministe, celle d’un savoir situĂ© dans laquelle aucune vision n’est passive, ni innocente. 

Nous, qui participons Ă  ces images, faisons partie de cette histoire.

Bienvenue dans Bio Is The New Black.


*  (Haraway) Despret, Vinciane. 2013. « En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway in Dorlin, Elsa. 2012. Penser avec Donna Haraway. Presses universitaires de France. 22–45. 

**  Baptiste Morizot, ManiĂšres d’ĂȘtre vivant: enquĂȘtes sur la vie Ă  travers nous, Éditions Actes Sud, 2020 


Interview intro

Bio Is The New Black invite artistes, designers, philosophes, scientifiques et ingénieurs à explorer les multiples questions éthiques, critiques et de créations qui se posent avec les technologies de bio-fabrication. 

Aujourd’hui, nous partageons une interview avec Anne-Lyse Renon. Nous sommes chez nous, pas trùs loin des quais de Tounis à Toulouse. Anne-Lyse se situe plus loin, à Rennes. 

 😎 Anne-Lyse, tu es : 

  • graphiste de formation
  • maĂźtresse de confĂ©rence Ă  Rennes
  • une des premiĂšres fondatrice de l’association Design en Recherche (merci pour ça !)
  • Investigatrice de la vision


 

PremiĂšre partie : Un regard sur les images de la science đŸ‘ïž

Anne-Lyse, tu as explorĂ© dans tes recherches de multiples embranchements qui tricotent entre eux les modes de reprĂ©sentation de la science - disons des pratiques scientifiques - et le design. Ce travail de noeuds et de maillages t’amĂšnes Ă  cĂŽtoyer tout autant la philosophie des techniques, les sciences et technologies studies, la sociologie des sciences, l’anthropologie, la culture visuelle des sciences entre autres choses, j’imagine qu’il n’a pas dĂ» ĂȘtre facile d’apprendre Ă  naviguer entre ces diffĂ©rentes disciplines et pratiques. Tu as eu la chance de croiser sur ta route des figures importantes, je pense Ă  Bruno Latour et Ă  Peter Galison avec qui tu as travaillĂ©s. Tu es aujourd’hui maĂźtresse de confĂ©rence au laboratoire Pratiques et ThĂ©orie de l'Art Contemporain de l'universitĂ© Rennes 2 et adjointe scientifique Ă  la Haute Ecole d'art et de design de GenĂšve, HEAD - GenĂšve. 

Un ouvrage de couleur chaleureuse est recemment paru. Il retrace de maniĂšre synthĂ©tique les questions que tu posais dans ta thĂšse que tu as faite Ă  l'Ă©cole des hautes Ă©tudes en science sociale est obtenue en 2016 : Design et esthĂ©tique dans les pratiques de la science. L’ouvrage s’appelle Design & Sciences. Le sujet est vaste, audacieux, ambitieux. Au moment oĂč tu as commencĂ© ta thĂšse en 2010, les thĂšse en design n’était pas monnaie courante, et le moins qu’on puisse dire est que ce sujet n’était pas aussi rĂ©pandu et discutĂ© qu’il l’est aujourd’hui. Tu fais partie des intellectuelles qui ont fait ce travail de dĂ©broussaillage de savoir ce qui compte,ce qui importe Ă  mettre dans la balance pour Ă©valuer design & science cĂŽte Ă  cĂŽte. Tu entres de fait dans un travail d’enquĂȘte, d’investigation. 

La premiĂšre chose que j’aimerai aborder avec toi est ta rĂ©flexion sur le regard, la vision, Ă  travers ce terme d’objectivitĂ©. Pourquoi dĂ©jĂ , est-ce important de se questionner sur l'objectivitĂ© depuis le point de vue de quelqu’un du design, puisque, bien que tu ne te dĂ©finisse pas comme designer, tu viens rĂ©solument de ce champ lĂ  ? 


Lecture : Voir le voir📙 

 

« Dans l’activitĂ© de « reprĂ©senter ce que l’on regarde », la difficultĂ© ne rĂ©side pas tant dans l’exercice de copie des formes, que dans la difficultĂ© de les percevoir. Rendre visible par la trace du crayon nĂ©cessite un effort de concentration, d’attention et de mĂ©moire. Mais cela nĂ©cessite Ă©galement de se plonger dans la structure de la chose que l’on souhaite reprĂ©senter (cela implique Ă©ventuellement un changement d’outils, et dĂ©pend aussi des propriĂ©tĂ©s des supports, etc.) L’illustration mĂ©dicale est Ă  ce titre particuliĂšrement intĂ©ressante. Cette utilisation Ă  vocation didactique du dessin attire de nombreux collectionneurs et institutions autant pour son intĂ©rĂȘt scientifique que pour ses qualitĂ©s formelles. Certaines de ces Ɠuvres ont Ă©tĂ© abondamment diffusĂ©es et commentĂ©es.

Le dessin a longtemps Ă©tĂ© collĂ© Ă  l’artisanat, art « mineur », et l’utilisation de l’illustration a diminuĂ© non seulement dans les sciences sociales, mais Ă©galement dans les domaines scientifiques de diverses disciplines, de la biologie Ă  l’architecture, notamment via le contexte euro-amĂ©ricain aprĂšs les annĂ©es 1970. C’est l’époque oĂč la « modernisation » a envahi les laboratoires scientifiques, donnant accĂšs Ă  des ordinateurs, Ă  des appareils photographiques et Ă  des technologies de l’imagerie. (Kuschnir 2016). Or, le dessin, y compris via les nouvelles technologies d'imagerie est une maniĂšre de faire de la recherche visuelle. Dessiner contribue Ă  la recherche et vice-versa : faire de la recherche contribue Ă  dessiner le monde qui nous entoure : accessibilitĂ©, mĂ©morisation, temporalitĂ©, spatialitĂ©, perception visuelle, outil de captation, de mĂ©diation, mĂ©thode de participation et de partage de rĂ©sultats. [...] Taussig dĂ©plore que le dessin soit considĂ©rĂ© par la culture occidentale comme une activitĂ© secondaire, secondaire Ă  l’écriture, mĂȘme dans les Ă©coles d’art. Ce qu’il considĂšre ĂȘtre l’essentiel du dessin est qu’il nous « conduit Ă  voir ». InspirĂ© par John Berger, Taussig soutient que le dessin s’intĂšgre Ă  l’écriture dans les notes ethnographiques, Ă  la maniĂšre d’une conversation. Berger est un des auteurs fondamentaux de cette approche selon laquelle « dessiner, c’est dĂ©couvrir », qu’il Ă©nonce dĂ©jĂ  en 1953 dans un article du New Statesmann, et qu’il dĂ©veloppe notamment dans la sĂ©rie Voir le voir (1976). Pour Berger, une ligne tracĂ©e est importante non pas pour ce qu’elle capture, mais pour ce qu’elle vous donne Ă  voir. » 

  • Anne-Lyse Renon, Design & sciences, 2020 pp. 17-19



 DeuxiĂšme partie : ObjectivitĂ© des savoirs scientifiques 🔬

 

Triple objectivitĂ© : objectif (but) objectif (opposĂ© Ă  subjectif) objectif (de l'appareil photo) - d’aprĂšs Citton.

J’aimerai aborder avec toi quelque chose que j’éffleure dans l’introduction de cet Ă©pisode, sur la nĂ©cessitĂ© d’une objectivitĂ© fĂ©ministe, telle que dĂ©crit par Haraway dans son manifeste du savoir situĂ©. Au fond, le constat est portĂ© sur la recherche qui tente de sĂ©parer une science qui serait pure, objective, dĂ©gagĂ©e de l'opinion gĂ©nĂ©rale. D’aprĂšs Stengers ce partage entre objectivitĂ© d’une part et ce qui compte de l’autre part est dommageable. Elle propose ainsi un passage Ă  la pluralitĂ© et parle de sciences avec un “s”. Je voulais avoir un retour avec toi concernant cette chose lĂ , car je crois effectivement qu’il paraĂźt opportun de parler de sciences avec un “s” quand on pense Ă  la situation de ces derniĂšres et Ă  leurs pratiques. Je pense que c’est important Ă©galement parce que nous qui sommes dans le design, au fond, je crois que nous sommes du cĂŽtĂ© des questions qui compte, des opinions et assez peu dans la question de la recherche pure - quoi que nous pourrions en discuter tu montres bien que le point de vision importe dans la façon mĂȘme de poser les questions scientifiques et c’est ce que disent Ă©galement les fĂ©ministes. 


TroisiĂšme partie : Design as knowledges đŸ•”ïž

Il y a je crois, un terme qui revient en ce moment, c’est celui d’enquĂȘte. Robin de Mourat vient de publier sa thĂšse qui s’intitule Le vacillement des formats : MatĂ©rialitĂ©, Ă©criture et enquĂȘte : le design des publications en Sciences Humaines et Sociales oĂč l’on retrouve cette pratique ; David BenquĂ©, le premier invitĂ© de Bio Is The New Black, travaille lui-mĂȘme sur des formes d’enquĂȘte diagrammatique. Je pense aux travaux de Vinciane Despret, Ă  ceux de Nicolas Nova, etc. Je crois qu’il y a dans ce terme, il me semble que tu utilise un terme Ă©galement assez proche, celui d'investigation, il y a dans ce terme quelque chose qui rapproche un champ de la dĂ©couverte et une pratique du design situĂ©, et au fond une recherche de connaissance ou de façon de connaĂźtre par les outils du design : l’observation, l’enquĂȘte de terrain, et la projection, qui est souvent une projection collective comme c’est le cas des pratiques de design participative. Comment est-ce que tu perçois cette pratique de l’enquĂȘte actuellement ? 

 

Conclusion Â đŸ€ł

 

Nous remercions chaleureusement Anne-Lyse Renon, cet épisode a été enregistré à distance en novembre 2020.

Pour ce sixiÚme épisode de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

Elise Rigot & Dascritch 

La release a été shippée avec les moyens techniques de Bio is the new black et de CPU. 

L'intĂ©gralitĂ© du programme, des extraits et nos sources sont disponibles sur le site cpu.pm sur la page de l’émission cpu.pm/166 et sur la plateforme Ausha, vous pouvez commenter et partager. Les chroniques et interviews sont en licence libre c'est donc lĂ  pour ça !

Si vous nous Ă©coutez sur radio FMR le jeudi, il est midi, nous cĂ©dons l’antenne Ă  Monique Blanquet. 

On vous retrouve dans 15 jours, la semaine prochaine radio FMR se déconfine pour le festival Rio Loco.

La programmation musicale est de Elise Rigot.

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