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Bio Is The New Black #4 : Vampyroteuthis Infernalis 🐙 & Ă©pistĂ©mologie fabulatoire ⚗

Bio Is The New Black #4 : Vampyroteuthis Infernalis 🐙 & Ă©pistĂ©mologie fabulatoire ⚗

59min |21/05/2020|

125

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Description

Pour cet Ă©pisode de Bio Is The New Black, nous Ă©tions dans le studio d’enregistrement de l’Institut SupĂ©rieur des Arts de Toulouse (IsdaT), accueillis par Claude Tisseyre, en compagnie du comĂ©dien RaphaĂ«l Caire. Nous avons produit cette fiction Ă  partir d’une confĂ©rence-performance donnĂ©e lors du festival du poulpe Ă©dition 2019 Ă  Marseille. Le texte de la fiction radiophonique a Ă©tĂ© co-Ă©crit avec Anthony Masure. Ce podcast fait Ă©tat d’une recherche effectuĂ©e dans les archives de VilĂ©m Flusser Ă  l’UniversitĂ© des arts de Berlin, nous vous livrons une fiction philosophique du thĂ©oricien des mĂ©dias VilĂ©m Flusser et de l’artiste para-naturaliste Louis Bec : Le Vampyroteuthis Infernalis. Ce projet n’aurait pas Ă©tĂ© possible sans la prĂ©cieuse aide d’Anita Jori, chercheure superviseure de la VilĂ©m Flusser archive. 

Cette émission est diffusée sur radio FMR dans le programme CPU.


Edition écrite numérique du podcast : ici.


Dans cette release de CPU :

de l’épistĂ©mologie fabulatoire

des vampires des abysses

une histoire d’amitiĂ©

une performance les pieds dans l’eau


L'équipe aujourd'hui : Elise Rigot, Raphaël Caire, Claude Tisseyre et DaScritch


đŸŽč Musiques : 

  • 1. Para One et Arthur Simonini, Bande originale du film La Jeune fille en Feu, (2019)
  • 2. Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short, Yumeji’s Theme (A cappella), (2018)
  • 3. Seu Jorge, Life On Mars ? (2005)


🌊 Fonds sonores de la crĂ©ation radiophonique : 


đŸŽšïžFONDS SONORES chroniques : 



📜 Documentation 


CrĂ©ation radiophonique 📡


Vampy & Archives đŸ—„ïž


Louis Bec 👹‍🩳


Donna Haraway đŸ‘”


Introduction à la création radiophonique

ÉlancĂ©, au bord du promontoire, tu t'apprĂȘtes Ă  hisser ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Bienvenue dans Bio is the new Black.

Dans cet Ă©pisode, j’aimerai te faire dĂ©couvrir une crĂ©ation radiophonique. Cette fiction, je l’ai co-Ă©crite avec Anthony Masure. Elle est inspirĂ©e d’un ouvrage : le Vampyroteuthis Infernalis de VilĂ©m Flusser et de Louis Bec. Nous l’avons prĂ©sentĂ© une premiĂšre fois lors du festival du poulpe les pieds dans l’eau, dans une piscine naturelle, au vallon des Auffes de Marseille.

La lecture est interprĂ©tĂ©e par un ami comĂ©dien, RaphaĂ«l Caire. Nous avons codĂ© un mini-site mobile, Ă  visionner en mĂȘme temps que l’écoute, je te propose de te rendre sur l’adresse bit.ly/vampy-flusser sur ton tĂ©lĂ©phone mobile. Tu retrouveras cette information dans la description du podcast. Il n’y rien Ă  faire : des contenus images et textes dĂ©fileront automatiquement sur ton Ă©cran, tu peux slicer de droite Ă  gauche. 

Tu es prĂȘt.e ? On y va, je t’emmĂšne dans les abysses du vampyroteuthis infernalis.


Partie 1 : Création radiophonique

Texte de la fiction co-écrit avec Anthony Masure inspiré de l'ouvrage du Vampyroteuthis Infernalis de Vilém Flusser et Louis Bec


Partie 2 : Les archives de Vilém Flusser à Berlin

En Mai 2019 je suis partie Ă  Berlin, dans les archives de VilĂ©m Flusser. Anthony m’avait suggĂ©rĂ© l’étude du vampyroteuthis, certainement un prĂ©texte pour me faire aimer Flusser. Et les archives m’ont effectivement donnĂ© l’amour de la pensĂ©e et des essais de Flusser. Il faut s’imaginer ce travail de fouille, la recherche d’un texte inĂ©dit, qui donnerait de nouveaux Ă©clairages sur le vampy ou mĂȘme pour la communautĂ© des Flusser Studies. 

La pensĂ©e de VilĂ©m Flusser est si tentaculaire, que ce que j’en ai ressorti est plutĂŽt de l’ordre du trouble. On dit du « vampyroteuthis » qu’il est un ouvrage de fiction philosophique et c’est vrai. J’ai pour ma part, eu  la sensation que le compagnon octopode servait Ă  Flusser Ă  dĂ©crire un monde possible, oĂč sa vision de l’art, de la science, des technologies et des appareils prenaient une tournure toute autre. 

J’ai aussi eu l’impression qu’il avait rĂ©ussi le tour de force de donner un imaginaire du savoir qui serait diffĂ©rent : Quand on y rĂ©flĂ©chit, comment Ă©tudier le poulpe ? Faut-il le ranger bien gentillement sur l’arbre de l’Évolution ? Ou ne faudrait-il pas plutĂŽt penser en poulpe ? Au fond, Flusser nous amĂšne Ă  penser avec le vampyroteuthis, qu’est-il possible de penser avec lui ? 

Ce point de vue de l’altĂ©ritĂ©, souvent attribuĂ© Ă  la femme ou au robot, est ici celui d’un animal Ă  l’époque mĂ©connu. Pour autant, la dialectique dans la pensĂ©e de Flusser n’est pas si tranchĂ©e. Il n’y a pas soi versus l’autre. L’autre est plutĂŽt notre miroir. Ce trouble m’habite depuis. Et si nous Ă©tudions la biologie, en pensant avec et depuis les organismes biologiques, depuis leur ĂȘtre-au-monde
 Et si nous pensions l’écologie non pas comme une cartographie de la Terre mais comme l’addition de multiples expĂ©riences, diverses, complĂ©mentaires, hĂ©tĂ©rogĂšnes, vĂ©cues depuis un point de vue particulier


Je ne sais pas encore quoi en faire. Mais je sais que le vampyroteuthis et Donna Haraway dialoguent ensemble et veulent dĂ©passer l’idĂ©e d’une science omnisciente, du point de vue de nulle-part, du point de vue de Dieu; une science puissante qui rĂ©duirait le vivant Ă  un programme. Je sais aussi que pour Flusser, le programme n’est pas simplement informatique ou gĂ©nĂ©tique. Il est une condition de notre monde. Nous vivons parmi les programmes, et cette vie ne doit pas nous devenir impossible. VoilĂ  le trouble, rien n’est clair, et nous habitons nous aussi un Ă©pais nuage de plancton. 

Il ne faut pas cĂ©der Ă  l’anthropocentrisme, ou Ă  la volontĂ© d’une explication de la vie. Il ne faudrait pas, vois-tu, que nous tentions de donner un sens Ă  tout ça. Cela n’a pas de sens : Seule la contingence arrive, seul ce que nous n’avions pas prĂ©vu est rĂ©el. Quand on se cogne dirait un autre.

VilĂ©m Flusser a Ă©tĂ© philosophe, Ă©crivain, journaliste, pionnier de la thĂ©orie des mĂ©dias. NĂ© Ă  Prague dans une famille juive, il Ă©migre vers le BrĂ©sil oĂč il deviendra professeur de philosophie et de la communication. Également considĂ©rĂ© comme artiste, il aura vĂ©cu toute sa vie en exil. Dans cet exil, tout est inhabituel, inhabitable, tout n’est qu’information, dans cet exil, il s’agit de crĂ©er ou pĂ©rir. VoilĂ  ce que nous dit Flusser dans un joli texte, Exil et crĂ©ativitĂ©, que j'ai trouvĂ© aux archives.
Dans cet Ă©loge de l’exil, Flusser revient sur sa souffrance, souffrance selon lui, nĂ©cessaire Ă  la crĂ©ation. Pour Flusser, quand on s’éloigne de la douceur des habitudes, quand la couverture des habitudes est violemment retirĂ©e, on dĂ©couvre : tout devient montrable, monstrueux. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis plus de deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui voyons avec une clartĂ© brutale tout devenir si Ă©vident, si visible, si monstrueux : nos non-choix politiques, notre lĂąchetĂ©, la sur-responsabilisation individuelle, la perte du collectif, et tant d'autres choses


VoilĂ  ce que fait l’exil : habiter en monstre octopodal. Flusser, dans le vampyroteuthis, nous plonge dans cette rĂ©alitĂ© de l’exil, rĂ©alitĂ© qui s’étendra bientĂŽt Ă  une grande partie de l’HumanitĂ©. Nous serons exilĂ©s de nos terres devenues inhabitables et des terres inhabituelles devront ĂȘtre habitĂ©es Ă  nouveau, par du nouveau et par de la crĂ©ation. La crĂ©ativitĂ© oblige Ă  l’exil. Artistes, designers, philosophes, scientifiques, et tant d'autres allons chercher cet ailleurs, nous nous mettons en quĂȘte de cet exil, chaque chose nous devient nouvelle, perceptible d’une maniĂšre inĂ©dite. Mais nous savons aussi que nous vivons dans une Ă©poque rapide : tout change constamment ainsi que nous commencons par muter, nous aussi rapidement, Ă  nous habituer Ă  l'inhabituable, Ă  l'inhabitable. Il nous faut rester des exilĂ©s.

Dans ces archives, des grands classeurs en carton épais noirs, rassemblent les essais écrits en anglais, en français, en allemand, en tchÚque et en portugais. 

Ces textes sont rassemblĂ©s selon un code. Et pour naviguer dans la pensĂ©e de Flusser, pour Ă©tudier le vampy, j’ai explorĂ© ces codes : "dialogu", "creat", "tech", "immat”, "fenom", "future", "infor", "inters", "evolut", "nature",
 . Si l’on dessine la cosmogonie du Vampyroteuthis, un diagramme liant ces diffĂ©rents termes nous apparaĂźtrait, comme une cartographie venue des abysses. Et elle viendrait nous glisser au creux de l’oreille des idĂ©es insidieuses d’un rapport au vivant, Ă  la connaissance et au programme diffĂ©rent. Le diagramme, il faudrait imaginer en 3D et Ă©voluant dans le temps, il se jouerait de nos concepts trop Ă©troits, de notre rigide armoire oĂč nous avons Ă©pinglĂ© et classĂ© les catĂ©gories de MĂšre Nature. 

Dans les archives qui se trouvent dans l’UniversitĂ© des Arts de Berlin : des essais publiĂ©s ou sous forme de tapuscrits, des notes de cours et de confĂ©rences, des livres parfois jamais publiĂ©s, ni mĂȘme traduits, ses agendas, sa correspondance, sa machine Ă  Ă©crire, ses photographies, sa bibliothĂšque de voyage
 Tout ça
 Tout ça est là


J’ai la sensation de pouvoir manipuler la pensĂ©e d’un personnage qui ne considĂ©rait pas de sujet trivial pour la pensĂ©e, de la vache, Ă  la prairie, de la thĂ©orie des mĂ©dias, le design, la photographie, le bioart, des gestes. La pensĂ©e de Flusser fonctionne comme les couches d’un programme : une premiĂšre surface, en apparence simple offre une image saisissable de sa pensĂ©e. Dans les autres strates apparaissent d’autres codes, d’autres lectures qui surgissent, d’autres informations qui codent pour une pensĂ©e en mouvement. Le geste de l’enfouissement. 

Dans mon geste de chercher, la rĂ©alitĂ© prend de l’épaisseur. Elle s’empile en feuillets de tapuscrit. Elle s’empile en lettres et photographies personnelles, le vampy est lĂ  parmi nous, il n’est pas monstrueux, ne me fait pas peur.

Dans la crĂ©ation radiophonique  que l’on vient d’entendre, le poulpe des abysse peut ĂȘtre perçu comme un appareil , nous permettant de filtrer notre monde de donnĂ©es, qui devient un monde intersubjectif et immatĂ©riel, Ă  l’image de la pluie de plancton que le vampyre habite.
Le mouvement inverse est Ă©galement possible : Comment la pensĂ©e des programmes de Flusser, incarnĂ©e dans l’ĂȘtre-au-monde, les gestes, celui du vampyroteuthis peut-elle nous servir de phare, un phare bioluminescent dans le moment du vivant que nous traversons aujourd’hui ? Moment du vivant car il faut bien remarquer l’instant Ă©trange dans lequel nous sommes. DĂ©jĂ  « nous ne sommes pas le nombre que nous croyions ĂȘtre » ; les virus nous ne rappellent mais aussi, nous voyons bien que ces vivants avec qui nous cohabitons, il nous faut cesser de les objectiver, de les rendre si stupides et fonctionnels. Il nous faut arrĂȘter nos stupiditĂ©s.

En 1974, Flusser rencontre l’artiste para-naturaliste Louis Bec. InvitĂ©s un Ă©tĂ© Ă  CabriĂšres d’Aigues, prĂšs de Pertuis par Louis, VilĂ©m et Edith Flusser s’installent dans la rĂ©gion. Robion est entourĂ© de petits monts, situĂ© dans le Vaucluse. C’est dans un paysage provençal aux odeurs de cerisier, d’olivier et de lavande que naĂźt la fable du Vampyroteuthis. Dans les aprĂšs-midi de discussions et de dialogues auxquelles Edith prenait part elle aussi, un monstre octopodal s’invite Ă  la table. 

Il devint un modĂšle pour une philosophie de l’AltĂ©ritĂ©, mais aussi un geste scientifique : de la gĂ©nĂ©alogie Ă  l’intuition en passant par la phĂ©nomĂ©nologie, Flusser s’attache Ă  Ă©tudier le Vampy comme on pourrait s’attacher Ă  Ă©tudier les vivants avec qui nous co-habitons.

Il faut dire que nous sommes dans un moment particulier, spĂ©cifiquement en France. Une Ă©cole de la biologie molĂ©culaire commence son existence : AndrĂ© Lwoff, Jacques Monod et François Jacob obtiennent le prix Nobel de mĂ©decine en 1965. Les trois chercheurs de l’Institut Pasteur ont dĂ©couvert Ă  travers le modĂšle de l’opĂ©ron que nos gĂšnes ne sont pas exprimĂ©s de maniĂšre constante au fil du temps, mais qu’ils sont rĂ©gulĂ©s trĂšs finement, pour rĂ©pondre aux besoins de notre organisme. DerriĂšre cette explication, Jacob Ă©crira une histoire de la biologie sous le terme de programme, Ă  l’image du programme informatique. François Jacob note ainsi que « dans le programme sont contenues les opĂ©rations qui [...] conduisent chaque individu de la jeunesse Ă  la mort. [...] Tout n’est pas fixĂ© avec rigiditĂ© par le programme gĂ©nĂ©tique. Bien souvent, celui-ci ne fait qu’établir des limites Ă  l’action du milieu. » 

Plus prĂ©cisĂ©ment, la notion de notion de « programme » de l’hĂ©rĂ©ditĂ© est Ă©tablie par l’école de la biologie molĂ©culaire pour rendre compte d’une histoire de l’évolution, inscrite au cƓur de chaque cellule, et permettant Ă  chaque entitĂ© vivante de transmettre des informations Ă  la gĂ©nĂ©ration suivante. S’opposant aux explications des mythes pour expliquer les phĂ©nomĂšnes du vivant, Jacob dĂ©crit l’hĂ©rĂ©ditĂ© en termes d’informations, de message et de code. Pour autant, l’idĂ©e de programme elle-mĂȘme est problĂ©matique. 

« Un programme c’est un systĂšme oĂč toute virtualitĂ© inhĂ©rente se rĂ©alise par hasard, mais nĂ©cessairement. Il est un jeu » nous dit Flusser. Le problĂšme des programmes, c'est qu’ils font de nous des fonctionnaires :  Il nous place dans la dĂ©responsabilisation de nos actes,  ils enlĂšvent le sens de notre travail pour faire de nous les rouages d’une machine plus vaste. Pour Flusser, le programme occidental contient en lui-mĂȘme l’extermination de la vie : Auschwitz.

Flusser souligne la condition contemporaine, rĂ©gie par les programmes : l’absurditĂ©.

« Nous ne devons ni anthropomorphiser ni objectiver les appareils. Mais les atteindre dans leur concrĂ©tude idiote : celle d’un fonctionnement programmĂ© par le hasard et pour le hasard. Dans leur absurditĂ©. Nous devons apprendre Ă  accepter l’absurde, si nous voulons nous libĂ©rer du fonctionnement. La libertĂ© est concevable, dĂ©sormais, comme jeu absurde avec des appareils absurdes. Comme jeu avec les programmes. Accepter que la politique est un jeu absurde, accepter que l’existence est un jeu absurde. C’est Ă  ce prix douloureux que nous pourrons un jour donner un sens Ă  nos jeux. Ou accepter la leçon le plus tĂŽt possible, ou devenir des robots. Devenir des joueurs ou des pions. Des piĂšces du jeu ou des meneurs de jeu. »

( Vilém Flusser « Post-histoire » [1982], postface de Yves Citton, préface de Anthony Masure, Paris, T&P Work UNiT, 2019. Voir aussi : « Vilém Flusser : vivre dans les programmes », dossier des textes inédits rédigés en français dirigé par Yves Citton et Anthony Masure, Multitudes, no 74, avril 2019.)

Le programme est chez Flusser insĂ©parable d’une pensĂ©e sur le vivant. On peut y trouver des traces dans le vampyroteuthis lui-mĂȘme, dont la fable est Ă©crite comme un appareil de pensĂ©e. La Nature, en tant qu’élĂ©ment de l’imaginaire humain peut alors ĂȘtre reconfigurĂ©e, L’idĂ©e de nature est pour Flusser un mensonge. En effet, dans un ouvrage qu'il intitule  « Natural:mente » (littĂ©ralement “la nature ment”), il Ă©voque cette idĂ©e : Re-coder la nature, ne pas la voir comme une ressource, mais un milieu.

Entre les deux amis Louis et VilĂ©m naĂźt un monstre tentaculaire : le vampyroteuthis infernalis. Dans les archives, un entretien avec Anita Jori m’apprend l’histoire de ce livre. D’abord Ă©crit en français, l’ouvrage sera Ă©ditĂ© pour la premiĂšre fois en allemand, avec une quinzaine d’illustration de Louis Bec. Comme Flusser traduisait lui-mĂȘme ses textes, il rĂ©Ă©crivait en rĂ©alitĂ© tout l’ouvrage, de sorte qu’il faudrait lire tous les vampyroteuthis pour comprendre toutes les facettes de sa pensĂ©e. Puis, Flusser retravaille ce texte en portuguais et quelques passages en anglais. Ces textes restĂšrent dans les archives jusqu’à ce que Rodrigo Maltez Novaes s’attĂšlent Ă  la traduction du dernier vampyroteuthis, Ă©crit dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie et maintenant disponible aux Ă©ditions Atropos. Tel un animal vivant, le Vampyroteuthis Infernalis en tant qu'ouvrage connaĂźt chez Flusser plusieurs stade de mutation. Dans sa version la plus proche de nous, dans l’évolution taxonomique du Vampy, l’organisme biologique, animal, devient lui-mĂȘme un appareil. 


Partie 3 : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

L'artiste Louis Bec Ă©tait prĂ©sident de l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste. Sa forme de savoir mĂȘle la fiction et le rĂ©el : elle s’appelle l’épistĂ©mologie fabulatoire. 

Avec VilĂ©m Flusser, il nous incite Ă  crĂ©er d'autres façons de voir la nature, des “para-natures”. Ce seraient des natures qui n'utilisent pas les mĂȘmes mĂ©thodes que les sciences naturelles : elles utiliseraient « des mĂ©thodes parallĂšles Ă  celle des [ces] sciences [...] , mais qui avancent dans d’autres domaines du rĂ©el ». 

(Orthonature, Paranature Institut de recherche paranaturaliste,1978, édition limitée, Vilém Flusser

Dans une leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire, la numĂ©ro 12, Louis Bec rend hommage Ă  son ami VilĂ©m Flusser rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© (1991). Je vais vous en faire la lecture.

« Je vais tenter de relater, trĂšs rapidement, une Ă©nigme hypozoologique que je ne peux plus taire. MĂȘme si cette relation doit porter atteinte Ă  ma belle rĂ©putation de zoosystĂ©micien. Pour le faire de maniĂšre prĂ©cise, je prĂ©fĂšre lire ces quelques lignes, mon dĂ©sarroi actuel risquerait de trahir la rĂ©alitĂ© des faits. 

Je ne suis, comme vous le savez, qu'un modeste zoosystĂ©micien, qui n'a fait aucun effort pour le devenir, car dĂšs l'Ăąge de 4 ans, j'ai su que je n'allais ĂȘtre qu'un artefact. Les faits qui vont suivre tendent Ă  le prouver. 

J'ai obtenu avec éclat mon diplÎme de zoosystémicien. Ce diplÎme m'a été décerné par l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste, Institut que j'avais pris soin de fonder quelques années plus tÎt et dont je suis le seul diplÎmé et apparemment le seul président. 

Mes maĂźtres m'avaient pourtant dit que ce diplĂŽme me mettrait Ă  l'abri des mĂ©saventures qui vont suivre. Je profite donc de l'occasion qui m'est donnĂ© ici, pour rendre public des Ă©vĂ©nements graves. Voici les faits : Depuis plus de 15 ans, VilĂ©m Flusser et moi-mĂȘme avons entamĂ© un dialogue amical et ininterrompu. Rien d'extraordinaire Ă  cela. 

Durant ces années, nous avons coulé des jours heureux, engoncés dans la confortable et moelleuse complexité de nos propos.

Pourtant, un jour, c'Ă©tait un samedi, je crois, un objet de forme "cĂ©phalopodique" s'est matĂ©rialisĂ© tout Ă  coup au centre de notre discussion. Cet objet s'est mis Ă  Ă©voluer dans notre espace "d'entre deux", avec une certaine arrogance et une certaine dĂ©sinvolture, qui me font encore frĂ©mir. J'ai longtemps pensĂ©, que j'avais Ă©tĂ© le seul Ă  observer les Ă©volutions de ce cĂ©phalopode. J'ai mĂȘme cru qu'il faisait parti de ce type d'hallucinations qui se produit quand la pensĂ©e atteint de trĂšs hauts sommets. Le premier moment de surprise passĂ©e, et comme VilĂ©m Flusser ne semblait pas affectĂ© par ce phĂ©nomĂšne, je n'ai pas daignĂ© en parler, notre propos dĂ©veloppait des axes tellement plus profonds et essentiels pour l'avenir du monde.

Combien de temps ce céphalopode évolua-t-il dans notre circonstance, je ne saurais le dire, car ce genre d'organisme a la propriété de devenir translucide par mimétisme, surtout dans le flot cristallin de la pensée. De plus il est doté de moyens de locomotion multiples et se déplace avec la fulgurante rapidité des flux neuroniques. 

Il faut reconnaßtre qu'il n'eut jamais l'outrecuidance de répandre entre nous cette ancre noire qui brouille la vue, masque la présence et macule les idées. Plusieurs années s'écoulÚrent ainsi, dans l'oubli de cet événement. 

Notre dialogue amical et ininterrompu se poursuivit.

Par malheur, un jour, ce moment ne s'effacera jamais de ma mémoire, Vilém Flusser me montra triomphalement un texte qu'il venait d'écrire. Ce manuscrit avait pour sujet le Vampyrotheutis Infernalis, un céphalopode évoluant dans les grandes profondeurs des océans. Je me souviens de cette premiÚre lecture. Lecture toujours difficile, car Vilém Flusser qui parle des nouvelles technologies avec une rare intelligence, emploie une machine à écrire de l'aprÚs-guerre. De plus la version papier pelure et ruban bleu fatigué, déstabilisait ma lecture, comme les chromatophores irisés et changeants de la peau du Vampyrotheutis Infernalis. 

Ses tentacules par ses ventouses syntaxiques aspiraient le peu de sens qui me restait. Les images de celui-ci s'imposÚrent à mon esprit avec une incroyable force. Je fus convaincu tout-à-coup qu'il n'avait jamais disparu, qu'il s'était installé entre nous, d'une maniÚre constante durant de longues années. Il avait continué à se déplacer et à croßtre dans la profondeur abyssale de nos concepts, sans que nous nous en doutions, se fortifiant vampyromorphiquement et infernalement de l'énergie de notre pensée. Au point d'avoir phagocyté l'esprit de Vilém à son insu. Je fus obligé de constater, avec effroi, que le mien l'était trÚs probablement aussi. 

Il y a trois ans maintenant, deux jeunes et fringants éditeurs allemands, en plongeant dans les tiroirs du bureau de Vilém Flusser, avec les scaphandres autonomes propre à cette corporation, renflouÚrent ce texte et décidÚrent avec une belle insouciance de l'éditer. Il me fut demandé de présenter certaines facettes de ce Vampyrotheutis Infernalis. Je fus amené, sous domination céphalopodique, à mettre à l'exercice une prolifération cladiques, proposant certaines bases d'une éthologie de la prédation chez les Vampyromorpha et les aspects morphogénétiques qui en découlent. 

Ainsi plusieurs comportements trÚs amicalement prédateurs me furent imposés:
‱ La prĂ©dation par les pouvoirs fascinatoires des messages bioluminescents, pouvant constituer les Ă©lĂ©ments d'une Teuthotheologie.
‱ La capture des proies, au moyen d'Ă©mission de substance gĂ©latineuse, permettant de les façonner au plan formel, comportemental, social et idĂ©ologique et de viser une approche hypostereorheomatique. 

‱ La prĂ©dation par des attitudes comportementales sĂ©ductiformes et par des Ă©missions de phĂ©nomĂšnes vibratoires zoosĂ©miotiques, facilitant la saisie d'un vivant au moyen d'organes spĂ©cialises. 

‱ La prĂ©dation par la constante transformation hypocrisique provoquant des dĂ©sarrois et des dĂ©rĂšglements mĂ©taboliques chez les proies. 

Je vis maintenant, sous l'emprise du grand doute hypozoologique. Aucun zoosystémicien consciencieux, de toute l'histoire de l'Upokrinoménologie, ne s'est trouvé sous une telle pression épistémologique. Il apparaßt que le Vampyrotheutis Infernalis comme tous les autres Vampyromorpha d'ailleurs, est une chimérisation émergeant des dessous troublants de l'amitié. Qu'il est la concrétion céphalopodique d'un dialogue. Qu'il est une chimérisation, non de l'assemblage ou du collage occasionnel, mais d'un bien curieux clonage. La présence de trois coeurs caractéristiques de cet organisme, ainsi que la ruse par laquelle il a su avaler sa coquille au cours des siÚcles, pour passer de l'obscurité à la transparence, en donne la preuve. 

Le zoosystémicien doit en tirer les conséquences : 

1) Les céphalopodes, qui constituent la plus grande part de la biomasse dans le monde, seraient le produit d'une zoologie mentale et épiphanique élaborée artificiellement, une zoologie colloïdale et fictionnelle de l'interface communicatoire. 

2) L'embranchement des céphalopodes serait la matérialisation d'une morphogénétique envahissante et tentaculante, substitut vivant des tentatives désespérées de l'espÚce humaine pour purifier idéalement ses comportements relationnels et locutoires. 

3) Enfin, le plus grave. Les zoologistes en considĂ©rant les cĂ©phalopodes comme des animaux communs et en plaçant leur embranchement dans la classification zoologique ont donnĂ© la preuve Ă©vidente qu'ils n'avaient jamais eu d'amis, mĂȘme parmi les bĂȘtes et qu'ils ont vĂ©cu sans pieuvres d'amitiĂ©.

Depuis, le zoosystĂ©micien tente d'Ă©viter de tomber dans le piĂšge darwinien de l'authentification classificatoire du zoologisme objectif, il modĂ©lise systĂ©matiquement, lui-mĂȘme, avec vigilance, ses propres bestioles cĂ©phalopodiques. »  


L’artiste paranaturaliste Louis Bec enseignait Ă  l’école des Beaux Arts d’Aix en Provence oĂč il supervisera notamment une grande exposition Le vivant et l’artificiel qui explorait tout azimut toutes les facettes de ce couple vivant/artificiel conçue, pour le festival d’Avignon en 1984. Il y avait dans cette exposition, un amoncellement d’objets selons diffĂ©rents modĂšles : scientifiques, biotechnologiques, artistiques, et ils se cĂŽtoyaient : ils crĂ©aient un chaos. Ce bruit dĂ©stabilisait, tout devienait vivant et Ă  la fois artificiel. Il paraĂźt que les Ă©tudiants des Beaux Arts n’eurent pas cours cette annĂ©e lĂ  pour se consacrer Ă  ce projet. 

Que se passerait-il aujourd’hui si l’on se reposait ces questions avec des Ă©tudiants ? Et qu’on l’on monte une autre genre d’exposition, fouillies, remplies, qui ne serait pas lisse, et dont les clefs de lecture ne seraient pas donnĂ©es Ă  l'avance. On ferait participer celui qui voit, on l'inviterait Ă  notre pensĂ©e. Geste de partager.


Donna Haraway aprĂšs le vampy

Parmi les esprits poulpesques qui peuvent nous animer, nous aimerions terminer par Donna Haraway, qui nous invite Ă  rester dans le trouble. Ce trouble, c’est celui d’un savoir, d’une science qui ne sera jamais omnisciente, mais toujours situĂ©e. Ce trouble est une chance, car depuis ce point de regard qui est aussi point de non vision, nous pouvons agir sur le monde et proposer un savoir responsable, du moins plus responsable. Haraway nous invite au marginal, Ă  l'hĂ©tĂ©rogĂšne, au multiple, Ă  ce qui est partiellement compris, pas encore traduit. Le monde qui nous entoure n’est alors pas vu comme une ressource Ă  cartographier mais un sujet actif. Ce monde  devient un « encodeur filou avec lequel nous devons apprendre Ă  parler. » ( Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – FĂ©minismes, Anthologie Ă©tablie par Laurence Allard, Delphine Gardey & Nathalie Magnan, Paris, EXILS Ă©diteur, 2007, Savoir StiuĂ© p.135)

J'espĂšre que nous aurons un peu appris Ă  parler avec le Vampyroteuthis Infernalis, et que nous pourrons suivre d'importantes petites phrases que j'aimerais vous dire ici :

« It matters what matters we use to think other matters with; it matters what stories we tell to tell other stories with; it matters what knots knot knots, what thoughts think thoughts, what descriptions describe descriptions, what ties tie ties. It matters what stories make worlds, what worlds make stories » 

Il importe les pensĂ©es avec lesquelles nous pensons d’autres pensĂ©es. 

Il importe les histoires avec lesquelles nous racontons d’autres histoires.

Il importe quels nƓuds nouent d’autres nƓuds, quelles pensĂ©es pensent les pensĂ©es, quelles descriptions dĂ©crivent les descriptions, quels liens lient les liens. 

Il importe quelles histoires font les mondes et quels mondes font des histoires.

(Donna Haraway, Staying with the Trouble Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016.)

Il nous manquait de relire l’histoire du Vampyroteuthis Infernalis. Voilà chose faite.



Pour cette release de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

  • Elise Rigot, Chief Writer Officer
  • DaScritch, Chief CPU Officer
  • Anthony Masure, Chief Researcher Officer
  • RaphaĂ«l Caire, Chief Storyteller Officer
  • Claude Tisseyre, Chief Sound Officer


La release a Ă©tĂ© shippĂ©e avec les moyens techniques de CPU, de Bio is the new black et du studio de l’isdaT — institut supĂ©rieur des arts de Toulouse.

La version anglaise de la création radiophonique est disponible ici. 

Chapters

  • Paillasse du design : Introduction Ă  la crĂ©ation radiophonique sur le vampy

    01:13

  • LĂ©gende : Notre monde vampyroteuthique

    02:25

  • â™Ș Para One et Arthur Simonini - Bande originale du film La jeune fille en feu

    24:46

  • Feedback : Les archives de VilĂ©m Flusser Ă  Berlin

    28:09

  • â™Ș Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short - Yumeji’s theme (a cappella)

    41:30

  • LĂ©gende : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

    44:19

  • â™Ș Seu Jorge - Life On Mars

    53:03

  • Paillasse du design : Donna Haraway aprĂšs le vampy

    57:44

Description

Pour cet Ă©pisode de Bio Is The New Black, nous Ă©tions dans le studio d’enregistrement de l’Institut SupĂ©rieur des Arts de Toulouse (IsdaT), accueillis par Claude Tisseyre, en compagnie du comĂ©dien RaphaĂ«l Caire. Nous avons produit cette fiction Ă  partir d’une confĂ©rence-performance donnĂ©e lors du festival du poulpe Ă©dition 2019 Ă  Marseille. Le texte de la fiction radiophonique a Ă©tĂ© co-Ă©crit avec Anthony Masure. Ce podcast fait Ă©tat d’une recherche effectuĂ©e dans les archives de VilĂ©m Flusser Ă  l’UniversitĂ© des arts de Berlin, nous vous livrons une fiction philosophique du thĂ©oricien des mĂ©dias VilĂ©m Flusser et de l’artiste para-naturaliste Louis Bec : Le Vampyroteuthis Infernalis. Ce projet n’aurait pas Ă©tĂ© possible sans la prĂ©cieuse aide d’Anita Jori, chercheure superviseure de la VilĂ©m Flusser archive. 

Cette émission est diffusée sur radio FMR dans le programme CPU.


Edition écrite numérique du podcast : ici.


Dans cette release de CPU :

de l’épistĂ©mologie fabulatoire

des vampires des abysses

une histoire d’amitiĂ©

une performance les pieds dans l’eau


L'équipe aujourd'hui : Elise Rigot, Raphaël Caire, Claude Tisseyre et DaScritch


đŸŽč Musiques : 

  • 1. Para One et Arthur Simonini, Bande originale du film La Jeune fille en Feu, (2019)
  • 2. Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short, Yumeji’s Theme (A cappella), (2018)
  • 3. Seu Jorge, Life On Mars ? (2005)


🌊 Fonds sonores de la crĂ©ation radiophonique : 


đŸŽšïžFONDS SONORES chroniques : 



📜 Documentation 


CrĂ©ation radiophonique 📡


Vampy & Archives đŸ—„ïž


Louis Bec 👹‍🩳


Donna Haraway đŸ‘”


Introduction à la création radiophonique

ÉlancĂ©, au bord du promontoire, tu t'apprĂȘtes Ă  hisser ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Bienvenue dans Bio is the new Black.

Dans cet Ă©pisode, j’aimerai te faire dĂ©couvrir une crĂ©ation radiophonique. Cette fiction, je l’ai co-Ă©crite avec Anthony Masure. Elle est inspirĂ©e d’un ouvrage : le Vampyroteuthis Infernalis de VilĂ©m Flusser et de Louis Bec. Nous l’avons prĂ©sentĂ© une premiĂšre fois lors du festival du poulpe les pieds dans l’eau, dans une piscine naturelle, au vallon des Auffes de Marseille.

La lecture est interprĂ©tĂ©e par un ami comĂ©dien, RaphaĂ«l Caire. Nous avons codĂ© un mini-site mobile, Ă  visionner en mĂȘme temps que l’écoute, je te propose de te rendre sur l’adresse bit.ly/vampy-flusser sur ton tĂ©lĂ©phone mobile. Tu retrouveras cette information dans la description du podcast. Il n’y rien Ă  faire : des contenus images et textes dĂ©fileront automatiquement sur ton Ă©cran, tu peux slicer de droite Ă  gauche. 

Tu es prĂȘt.e ? On y va, je t’emmĂšne dans les abysses du vampyroteuthis infernalis.


Partie 1 : Création radiophonique

Texte de la fiction co-écrit avec Anthony Masure inspiré de l'ouvrage du Vampyroteuthis Infernalis de Vilém Flusser et Louis Bec


Partie 2 : Les archives de Vilém Flusser à Berlin

En Mai 2019 je suis partie Ă  Berlin, dans les archives de VilĂ©m Flusser. Anthony m’avait suggĂ©rĂ© l’étude du vampyroteuthis, certainement un prĂ©texte pour me faire aimer Flusser. Et les archives m’ont effectivement donnĂ© l’amour de la pensĂ©e et des essais de Flusser. Il faut s’imaginer ce travail de fouille, la recherche d’un texte inĂ©dit, qui donnerait de nouveaux Ă©clairages sur le vampy ou mĂȘme pour la communautĂ© des Flusser Studies. 

La pensĂ©e de VilĂ©m Flusser est si tentaculaire, que ce que j’en ai ressorti est plutĂŽt de l’ordre du trouble. On dit du « vampyroteuthis » qu’il est un ouvrage de fiction philosophique et c’est vrai. J’ai pour ma part, eu  la sensation que le compagnon octopode servait Ă  Flusser Ă  dĂ©crire un monde possible, oĂč sa vision de l’art, de la science, des technologies et des appareils prenaient une tournure toute autre. 

J’ai aussi eu l’impression qu’il avait rĂ©ussi le tour de force de donner un imaginaire du savoir qui serait diffĂ©rent : Quand on y rĂ©flĂ©chit, comment Ă©tudier le poulpe ? Faut-il le ranger bien gentillement sur l’arbre de l’Évolution ? Ou ne faudrait-il pas plutĂŽt penser en poulpe ? Au fond, Flusser nous amĂšne Ă  penser avec le vampyroteuthis, qu’est-il possible de penser avec lui ? 

Ce point de vue de l’altĂ©ritĂ©, souvent attribuĂ© Ă  la femme ou au robot, est ici celui d’un animal Ă  l’époque mĂ©connu. Pour autant, la dialectique dans la pensĂ©e de Flusser n’est pas si tranchĂ©e. Il n’y a pas soi versus l’autre. L’autre est plutĂŽt notre miroir. Ce trouble m’habite depuis. Et si nous Ă©tudions la biologie, en pensant avec et depuis les organismes biologiques, depuis leur ĂȘtre-au-monde
 Et si nous pensions l’écologie non pas comme une cartographie de la Terre mais comme l’addition de multiples expĂ©riences, diverses, complĂ©mentaires, hĂ©tĂ©rogĂšnes, vĂ©cues depuis un point de vue particulier


Je ne sais pas encore quoi en faire. Mais je sais que le vampyroteuthis et Donna Haraway dialoguent ensemble et veulent dĂ©passer l’idĂ©e d’une science omnisciente, du point de vue de nulle-part, du point de vue de Dieu; une science puissante qui rĂ©duirait le vivant Ă  un programme. Je sais aussi que pour Flusser, le programme n’est pas simplement informatique ou gĂ©nĂ©tique. Il est une condition de notre monde. Nous vivons parmi les programmes, et cette vie ne doit pas nous devenir impossible. VoilĂ  le trouble, rien n’est clair, et nous habitons nous aussi un Ă©pais nuage de plancton. 

Il ne faut pas cĂ©der Ă  l’anthropocentrisme, ou Ă  la volontĂ© d’une explication de la vie. Il ne faudrait pas, vois-tu, que nous tentions de donner un sens Ă  tout ça. Cela n’a pas de sens : Seule la contingence arrive, seul ce que nous n’avions pas prĂ©vu est rĂ©el. Quand on se cogne dirait un autre.

VilĂ©m Flusser a Ă©tĂ© philosophe, Ă©crivain, journaliste, pionnier de la thĂ©orie des mĂ©dias. NĂ© Ă  Prague dans une famille juive, il Ă©migre vers le BrĂ©sil oĂč il deviendra professeur de philosophie et de la communication. Également considĂ©rĂ© comme artiste, il aura vĂ©cu toute sa vie en exil. Dans cet exil, tout est inhabituel, inhabitable, tout n’est qu’information, dans cet exil, il s’agit de crĂ©er ou pĂ©rir. VoilĂ  ce que nous dit Flusser dans un joli texte, Exil et crĂ©ativitĂ©, que j'ai trouvĂ© aux archives.
Dans cet Ă©loge de l’exil, Flusser revient sur sa souffrance, souffrance selon lui, nĂ©cessaire Ă  la crĂ©ation. Pour Flusser, quand on s’éloigne de la douceur des habitudes, quand la couverture des habitudes est violemment retirĂ©e, on dĂ©couvre : tout devient montrable, monstrueux. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis plus de deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui voyons avec une clartĂ© brutale tout devenir si Ă©vident, si visible, si monstrueux : nos non-choix politiques, notre lĂąchetĂ©, la sur-responsabilisation individuelle, la perte du collectif, et tant d'autres choses


VoilĂ  ce que fait l’exil : habiter en monstre octopodal. Flusser, dans le vampyroteuthis, nous plonge dans cette rĂ©alitĂ© de l’exil, rĂ©alitĂ© qui s’étendra bientĂŽt Ă  une grande partie de l’HumanitĂ©. Nous serons exilĂ©s de nos terres devenues inhabitables et des terres inhabituelles devront ĂȘtre habitĂ©es Ă  nouveau, par du nouveau et par de la crĂ©ation. La crĂ©ativitĂ© oblige Ă  l’exil. Artistes, designers, philosophes, scientifiques, et tant d'autres allons chercher cet ailleurs, nous nous mettons en quĂȘte de cet exil, chaque chose nous devient nouvelle, perceptible d’une maniĂšre inĂ©dite. Mais nous savons aussi que nous vivons dans une Ă©poque rapide : tout change constamment ainsi que nous commencons par muter, nous aussi rapidement, Ă  nous habituer Ă  l'inhabituable, Ă  l'inhabitable. Il nous faut rester des exilĂ©s.

Dans ces archives, des grands classeurs en carton épais noirs, rassemblent les essais écrits en anglais, en français, en allemand, en tchÚque et en portugais. 

Ces textes sont rassemblĂ©s selon un code. Et pour naviguer dans la pensĂ©e de Flusser, pour Ă©tudier le vampy, j’ai explorĂ© ces codes : "dialogu", "creat", "tech", "immat”, "fenom", "future", "infor", "inters", "evolut", "nature",
 . Si l’on dessine la cosmogonie du Vampyroteuthis, un diagramme liant ces diffĂ©rents termes nous apparaĂźtrait, comme une cartographie venue des abysses. Et elle viendrait nous glisser au creux de l’oreille des idĂ©es insidieuses d’un rapport au vivant, Ă  la connaissance et au programme diffĂ©rent. Le diagramme, il faudrait imaginer en 3D et Ă©voluant dans le temps, il se jouerait de nos concepts trop Ă©troits, de notre rigide armoire oĂč nous avons Ă©pinglĂ© et classĂ© les catĂ©gories de MĂšre Nature. 

Dans les archives qui se trouvent dans l’UniversitĂ© des Arts de Berlin : des essais publiĂ©s ou sous forme de tapuscrits, des notes de cours et de confĂ©rences, des livres parfois jamais publiĂ©s, ni mĂȘme traduits, ses agendas, sa correspondance, sa machine Ă  Ă©crire, ses photographies, sa bibliothĂšque de voyage
 Tout ça
 Tout ça est là


J’ai la sensation de pouvoir manipuler la pensĂ©e d’un personnage qui ne considĂ©rait pas de sujet trivial pour la pensĂ©e, de la vache, Ă  la prairie, de la thĂ©orie des mĂ©dias, le design, la photographie, le bioart, des gestes. La pensĂ©e de Flusser fonctionne comme les couches d’un programme : une premiĂšre surface, en apparence simple offre une image saisissable de sa pensĂ©e. Dans les autres strates apparaissent d’autres codes, d’autres lectures qui surgissent, d’autres informations qui codent pour une pensĂ©e en mouvement. Le geste de l’enfouissement. 

Dans mon geste de chercher, la rĂ©alitĂ© prend de l’épaisseur. Elle s’empile en feuillets de tapuscrit. Elle s’empile en lettres et photographies personnelles, le vampy est lĂ  parmi nous, il n’est pas monstrueux, ne me fait pas peur.

Dans la crĂ©ation radiophonique  que l’on vient d’entendre, le poulpe des abysse peut ĂȘtre perçu comme un appareil , nous permettant de filtrer notre monde de donnĂ©es, qui devient un monde intersubjectif et immatĂ©riel, Ă  l’image de la pluie de plancton que le vampyre habite.
Le mouvement inverse est Ă©galement possible : Comment la pensĂ©e des programmes de Flusser, incarnĂ©e dans l’ĂȘtre-au-monde, les gestes, celui du vampyroteuthis peut-elle nous servir de phare, un phare bioluminescent dans le moment du vivant que nous traversons aujourd’hui ? Moment du vivant car il faut bien remarquer l’instant Ă©trange dans lequel nous sommes. DĂ©jĂ  « nous ne sommes pas le nombre que nous croyions ĂȘtre » ; les virus nous ne rappellent mais aussi, nous voyons bien que ces vivants avec qui nous cohabitons, il nous faut cesser de les objectiver, de les rendre si stupides et fonctionnels. Il nous faut arrĂȘter nos stupiditĂ©s.

En 1974, Flusser rencontre l’artiste para-naturaliste Louis Bec. InvitĂ©s un Ă©tĂ© Ă  CabriĂšres d’Aigues, prĂšs de Pertuis par Louis, VilĂ©m et Edith Flusser s’installent dans la rĂ©gion. Robion est entourĂ© de petits monts, situĂ© dans le Vaucluse. C’est dans un paysage provençal aux odeurs de cerisier, d’olivier et de lavande que naĂźt la fable du Vampyroteuthis. Dans les aprĂšs-midi de discussions et de dialogues auxquelles Edith prenait part elle aussi, un monstre octopodal s’invite Ă  la table. 

Il devint un modĂšle pour une philosophie de l’AltĂ©ritĂ©, mais aussi un geste scientifique : de la gĂ©nĂ©alogie Ă  l’intuition en passant par la phĂ©nomĂ©nologie, Flusser s’attache Ă  Ă©tudier le Vampy comme on pourrait s’attacher Ă  Ă©tudier les vivants avec qui nous co-habitons.

Il faut dire que nous sommes dans un moment particulier, spĂ©cifiquement en France. Une Ă©cole de la biologie molĂ©culaire commence son existence : AndrĂ© Lwoff, Jacques Monod et François Jacob obtiennent le prix Nobel de mĂ©decine en 1965. Les trois chercheurs de l’Institut Pasteur ont dĂ©couvert Ă  travers le modĂšle de l’opĂ©ron que nos gĂšnes ne sont pas exprimĂ©s de maniĂšre constante au fil du temps, mais qu’ils sont rĂ©gulĂ©s trĂšs finement, pour rĂ©pondre aux besoins de notre organisme. DerriĂšre cette explication, Jacob Ă©crira une histoire de la biologie sous le terme de programme, Ă  l’image du programme informatique. François Jacob note ainsi que « dans le programme sont contenues les opĂ©rations qui [...] conduisent chaque individu de la jeunesse Ă  la mort. [...] Tout n’est pas fixĂ© avec rigiditĂ© par le programme gĂ©nĂ©tique. Bien souvent, celui-ci ne fait qu’établir des limites Ă  l’action du milieu. » 

Plus prĂ©cisĂ©ment, la notion de notion de « programme » de l’hĂ©rĂ©ditĂ© est Ă©tablie par l’école de la biologie molĂ©culaire pour rendre compte d’une histoire de l’évolution, inscrite au cƓur de chaque cellule, et permettant Ă  chaque entitĂ© vivante de transmettre des informations Ă  la gĂ©nĂ©ration suivante. S’opposant aux explications des mythes pour expliquer les phĂ©nomĂšnes du vivant, Jacob dĂ©crit l’hĂ©rĂ©ditĂ© en termes d’informations, de message et de code. Pour autant, l’idĂ©e de programme elle-mĂȘme est problĂ©matique. 

« Un programme c’est un systĂšme oĂč toute virtualitĂ© inhĂ©rente se rĂ©alise par hasard, mais nĂ©cessairement. Il est un jeu » nous dit Flusser. Le problĂšme des programmes, c'est qu’ils font de nous des fonctionnaires :  Il nous place dans la dĂ©responsabilisation de nos actes,  ils enlĂšvent le sens de notre travail pour faire de nous les rouages d’une machine plus vaste. Pour Flusser, le programme occidental contient en lui-mĂȘme l’extermination de la vie : Auschwitz.

Flusser souligne la condition contemporaine, rĂ©gie par les programmes : l’absurditĂ©.

« Nous ne devons ni anthropomorphiser ni objectiver les appareils. Mais les atteindre dans leur concrĂ©tude idiote : celle d’un fonctionnement programmĂ© par le hasard et pour le hasard. Dans leur absurditĂ©. Nous devons apprendre Ă  accepter l’absurde, si nous voulons nous libĂ©rer du fonctionnement. La libertĂ© est concevable, dĂ©sormais, comme jeu absurde avec des appareils absurdes. Comme jeu avec les programmes. Accepter que la politique est un jeu absurde, accepter que l’existence est un jeu absurde. C’est Ă  ce prix douloureux que nous pourrons un jour donner un sens Ă  nos jeux. Ou accepter la leçon le plus tĂŽt possible, ou devenir des robots. Devenir des joueurs ou des pions. Des piĂšces du jeu ou des meneurs de jeu. »

( Vilém Flusser « Post-histoire » [1982], postface de Yves Citton, préface de Anthony Masure, Paris, T&P Work UNiT, 2019. Voir aussi : « Vilém Flusser : vivre dans les programmes », dossier des textes inédits rédigés en français dirigé par Yves Citton et Anthony Masure, Multitudes, no 74, avril 2019.)

Le programme est chez Flusser insĂ©parable d’une pensĂ©e sur le vivant. On peut y trouver des traces dans le vampyroteuthis lui-mĂȘme, dont la fable est Ă©crite comme un appareil de pensĂ©e. La Nature, en tant qu’élĂ©ment de l’imaginaire humain peut alors ĂȘtre reconfigurĂ©e, L’idĂ©e de nature est pour Flusser un mensonge. En effet, dans un ouvrage qu'il intitule  « Natural:mente » (littĂ©ralement “la nature ment”), il Ă©voque cette idĂ©e : Re-coder la nature, ne pas la voir comme une ressource, mais un milieu.

Entre les deux amis Louis et VilĂ©m naĂźt un monstre tentaculaire : le vampyroteuthis infernalis. Dans les archives, un entretien avec Anita Jori m’apprend l’histoire de ce livre. D’abord Ă©crit en français, l’ouvrage sera Ă©ditĂ© pour la premiĂšre fois en allemand, avec une quinzaine d’illustration de Louis Bec. Comme Flusser traduisait lui-mĂȘme ses textes, il rĂ©Ă©crivait en rĂ©alitĂ© tout l’ouvrage, de sorte qu’il faudrait lire tous les vampyroteuthis pour comprendre toutes les facettes de sa pensĂ©e. Puis, Flusser retravaille ce texte en portuguais et quelques passages en anglais. Ces textes restĂšrent dans les archives jusqu’à ce que Rodrigo Maltez Novaes s’attĂšlent Ă  la traduction du dernier vampyroteuthis, Ă©crit dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie et maintenant disponible aux Ă©ditions Atropos. Tel un animal vivant, le Vampyroteuthis Infernalis en tant qu'ouvrage connaĂźt chez Flusser plusieurs stade de mutation. Dans sa version la plus proche de nous, dans l’évolution taxonomique du Vampy, l’organisme biologique, animal, devient lui-mĂȘme un appareil. 


Partie 3 : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

L'artiste Louis Bec Ă©tait prĂ©sident de l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste. Sa forme de savoir mĂȘle la fiction et le rĂ©el : elle s’appelle l’épistĂ©mologie fabulatoire. 

Avec VilĂ©m Flusser, il nous incite Ă  crĂ©er d'autres façons de voir la nature, des “para-natures”. Ce seraient des natures qui n'utilisent pas les mĂȘmes mĂ©thodes que les sciences naturelles : elles utiliseraient « des mĂ©thodes parallĂšles Ă  celle des [ces] sciences [...] , mais qui avancent dans d’autres domaines du rĂ©el ». 

(Orthonature, Paranature Institut de recherche paranaturaliste,1978, édition limitée, Vilém Flusser

Dans une leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire, la numĂ©ro 12, Louis Bec rend hommage Ă  son ami VilĂ©m Flusser rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© (1991). Je vais vous en faire la lecture.

« Je vais tenter de relater, trĂšs rapidement, une Ă©nigme hypozoologique que je ne peux plus taire. MĂȘme si cette relation doit porter atteinte Ă  ma belle rĂ©putation de zoosystĂ©micien. Pour le faire de maniĂšre prĂ©cise, je prĂ©fĂšre lire ces quelques lignes, mon dĂ©sarroi actuel risquerait de trahir la rĂ©alitĂ© des faits. 

Je ne suis, comme vous le savez, qu'un modeste zoosystĂ©micien, qui n'a fait aucun effort pour le devenir, car dĂšs l'Ăąge de 4 ans, j'ai su que je n'allais ĂȘtre qu'un artefact. Les faits qui vont suivre tendent Ă  le prouver. 

J'ai obtenu avec éclat mon diplÎme de zoosystémicien. Ce diplÎme m'a été décerné par l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste, Institut que j'avais pris soin de fonder quelques années plus tÎt et dont je suis le seul diplÎmé et apparemment le seul président. 

Mes maĂźtres m'avaient pourtant dit que ce diplĂŽme me mettrait Ă  l'abri des mĂ©saventures qui vont suivre. Je profite donc de l'occasion qui m'est donnĂ© ici, pour rendre public des Ă©vĂ©nements graves. Voici les faits : Depuis plus de 15 ans, VilĂ©m Flusser et moi-mĂȘme avons entamĂ© un dialogue amical et ininterrompu. Rien d'extraordinaire Ă  cela. 

Durant ces années, nous avons coulé des jours heureux, engoncés dans la confortable et moelleuse complexité de nos propos.

Pourtant, un jour, c'Ă©tait un samedi, je crois, un objet de forme "cĂ©phalopodique" s'est matĂ©rialisĂ© tout Ă  coup au centre de notre discussion. Cet objet s'est mis Ă  Ă©voluer dans notre espace "d'entre deux", avec une certaine arrogance et une certaine dĂ©sinvolture, qui me font encore frĂ©mir. J'ai longtemps pensĂ©, que j'avais Ă©tĂ© le seul Ă  observer les Ă©volutions de ce cĂ©phalopode. J'ai mĂȘme cru qu'il faisait parti de ce type d'hallucinations qui se produit quand la pensĂ©e atteint de trĂšs hauts sommets. Le premier moment de surprise passĂ©e, et comme VilĂ©m Flusser ne semblait pas affectĂ© par ce phĂ©nomĂšne, je n'ai pas daignĂ© en parler, notre propos dĂ©veloppait des axes tellement plus profonds et essentiels pour l'avenir du monde.

Combien de temps ce céphalopode évolua-t-il dans notre circonstance, je ne saurais le dire, car ce genre d'organisme a la propriété de devenir translucide par mimétisme, surtout dans le flot cristallin de la pensée. De plus il est doté de moyens de locomotion multiples et se déplace avec la fulgurante rapidité des flux neuroniques. 

Il faut reconnaßtre qu'il n'eut jamais l'outrecuidance de répandre entre nous cette ancre noire qui brouille la vue, masque la présence et macule les idées. Plusieurs années s'écoulÚrent ainsi, dans l'oubli de cet événement. 

Notre dialogue amical et ininterrompu se poursuivit.

Par malheur, un jour, ce moment ne s'effacera jamais de ma mémoire, Vilém Flusser me montra triomphalement un texte qu'il venait d'écrire. Ce manuscrit avait pour sujet le Vampyrotheutis Infernalis, un céphalopode évoluant dans les grandes profondeurs des océans. Je me souviens de cette premiÚre lecture. Lecture toujours difficile, car Vilém Flusser qui parle des nouvelles technologies avec une rare intelligence, emploie une machine à écrire de l'aprÚs-guerre. De plus la version papier pelure et ruban bleu fatigué, déstabilisait ma lecture, comme les chromatophores irisés et changeants de la peau du Vampyrotheutis Infernalis. 

Ses tentacules par ses ventouses syntaxiques aspiraient le peu de sens qui me restait. Les images de celui-ci s'imposÚrent à mon esprit avec une incroyable force. Je fus convaincu tout-à-coup qu'il n'avait jamais disparu, qu'il s'était installé entre nous, d'une maniÚre constante durant de longues années. Il avait continué à se déplacer et à croßtre dans la profondeur abyssale de nos concepts, sans que nous nous en doutions, se fortifiant vampyromorphiquement et infernalement de l'énergie de notre pensée. Au point d'avoir phagocyté l'esprit de Vilém à son insu. Je fus obligé de constater, avec effroi, que le mien l'était trÚs probablement aussi. 

Il y a trois ans maintenant, deux jeunes et fringants éditeurs allemands, en plongeant dans les tiroirs du bureau de Vilém Flusser, avec les scaphandres autonomes propre à cette corporation, renflouÚrent ce texte et décidÚrent avec une belle insouciance de l'éditer. Il me fut demandé de présenter certaines facettes de ce Vampyrotheutis Infernalis. Je fus amené, sous domination céphalopodique, à mettre à l'exercice une prolifération cladiques, proposant certaines bases d'une éthologie de la prédation chez les Vampyromorpha et les aspects morphogénétiques qui en découlent. 

Ainsi plusieurs comportements trÚs amicalement prédateurs me furent imposés:
‱ La prĂ©dation par les pouvoirs fascinatoires des messages bioluminescents, pouvant constituer les Ă©lĂ©ments d'une Teuthotheologie.
‱ La capture des proies, au moyen d'Ă©mission de substance gĂ©latineuse, permettant de les façonner au plan formel, comportemental, social et idĂ©ologique et de viser une approche hypostereorheomatique. 

‱ La prĂ©dation par des attitudes comportementales sĂ©ductiformes et par des Ă©missions de phĂ©nomĂšnes vibratoires zoosĂ©miotiques, facilitant la saisie d'un vivant au moyen d'organes spĂ©cialises. 

‱ La prĂ©dation par la constante transformation hypocrisique provoquant des dĂ©sarrois et des dĂ©rĂšglements mĂ©taboliques chez les proies. 

Je vis maintenant, sous l'emprise du grand doute hypozoologique. Aucun zoosystémicien consciencieux, de toute l'histoire de l'Upokrinoménologie, ne s'est trouvé sous une telle pression épistémologique. Il apparaßt que le Vampyrotheutis Infernalis comme tous les autres Vampyromorpha d'ailleurs, est une chimérisation émergeant des dessous troublants de l'amitié. Qu'il est la concrétion céphalopodique d'un dialogue. Qu'il est une chimérisation, non de l'assemblage ou du collage occasionnel, mais d'un bien curieux clonage. La présence de trois coeurs caractéristiques de cet organisme, ainsi que la ruse par laquelle il a su avaler sa coquille au cours des siÚcles, pour passer de l'obscurité à la transparence, en donne la preuve. 

Le zoosystémicien doit en tirer les conséquences : 

1) Les céphalopodes, qui constituent la plus grande part de la biomasse dans le monde, seraient le produit d'une zoologie mentale et épiphanique élaborée artificiellement, une zoologie colloïdale et fictionnelle de l'interface communicatoire. 

2) L'embranchement des céphalopodes serait la matérialisation d'une morphogénétique envahissante et tentaculante, substitut vivant des tentatives désespérées de l'espÚce humaine pour purifier idéalement ses comportements relationnels et locutoires. 

3) Enfin, le plus grave. Les zoologistes en considĂ©rant les cĂ©phalopodes comme des animaux communs et en plaçant leur embranchement dans la classification zoologique ont donnĂ© la preuve Ă©vidente qu'ils n'avaient jamais eu d'amis, mĂȘme parmi les bĂȘtes et qu'ils ont vĂ©cu sans pieuvres d'amitiĂ©.

Depuis, le zoosystĂ©micien tente d'Ă©viter de tomber dans le piĂšge darwinien de l'authentification classificatoire du zoologisme objectif, il modĂ©lise systĂ©matiquement, lui-mĂȘme, avec vigilance, ses propres bestioles cĂ©phalopodiques. »  


L’artiste paranaturaliste Louis Bec enseignait Ă  l’école des Beaux Arts d’Aix en Provence oĂč il supervisera notamment une grande exposition Le vivant et l’artificiel qui explorait tout azimut toutes les facettes de ce couple vivant/artificiel conçue, pour le festival d’Avignon en 1984. Il y avait dans cette exposition, un amoncellement d’objets selons diffĂ©rents modĂšles : scientifiques, biotechnologiques, artistiques, et ils se cĂŽtoyaient : ils crĂ©aient un chaos. Ce bruit dĂ©stabilisait, tout devienait vivant et Ă  la fois artificiel. Il paraĂźt que les Ă©tudiants des Beaux Arts n’eurent pas cours cette annĂ©e lĂ  pour se consacrer Ă  ce projet. 

Que se passerait-il aujourd’hui si l’on se reposait ces questions avec des Ă©tudiants ? Et qu’on l’on monte une autre genre d’exposition, fouillies, remplies, qui ne serait pas lisse, et dont les clefs de lecture ne seraient pas donnĂ©es Ă  l'avance. On ferait participer celui qui voit, on l'inviterait Ă  notre pensĂ©e. Geste de partager.


Donna Haraway aprĂšs le vampy

Parmi les esprits poulpesques qui peuvent nous animer, nous aimerions terminer par Donna Haraway, qui nous invite Ă  rester dans le trouble. Ce trouble, c’est celui d’un savoir, d’une science qui ne sera jamais omnisciente, mais toujours situĂ©e. Ce trouble est une chance, car depuis ce point de regard qui est aussi point de non vision, nous pouvons agir sur le monde et proposer un savoir responsable, du moins plus responsable. Haraway nous invite au marginal, Ă  l'hĂ©tĂ©rogĂšne, au multiple, Ă  ce qui est partiellement compris, pas encore traduit. Le monde qui nous entoure n’est alors pas vu comme une ressource Ă  cartographier mais un sujet actif. Ce monde  devient un « encodeur filou avec lequel nous devons apprendre Ă  parler. » ( Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – FĂ©minismes, Anthologie Ă©tablie par Laurence Allard, Delphine Gardey & Nathalie Magnan, Paris, EXILS Ă©diteur, 2007, Savoir StiuĂ© p.135)

J'espĂšre que nous aurons un peu appris Ă  parler avec le Vampyroteuthis Infernalis, et que nous pourrons suivre d'importantes petites phrases que j'aimerais vous dire ici :

« It matters what matters we use to think other matters with; it matters what stories we tell to tell other stories with; it matters what knots knot knots, what thoughts think thoughts, what descriptions describe descriptions, what ties tie ties. It matters what stories make worlds, what worlds make stories » 

Il importe les pensĂ©es avec lesquelles nous pensons d’autres pensĂ©es. 

Il importe les histoires avec lesquelles nous racontons d’autres histoires.

Il importe quels nƓuds nouent d’autres nƓuds, quelles pensĂ©es pensent les pensĂ©es, quelles descriptions dĂ©crivent les descriptions, quels liens lient les liens. 

Il importe quelles histoires font les mondes et quels mondes font des histoires.

(Donna Haraway, Staying with the Trouble Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016.)

Il nous manquait de relire l’histoire du Vampyroteuthis Infernalis. Voilà chose faite.



Pour cette release de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

  • Elise Rigot, Chief Writer Officer
  • DaScritch, Chief CPU Officer
  • Anthony Masure, Chief Researcher Officer
  • RaphaĂ«l Caire, Chief Storyteller Officer
  • Claude Tisseyre, Chief Sound Officer


La release a Ă©tĂ© shippĂ©e avec les moyens techniques de CPU, de Bio is the new black et du studio de l’isdaT — institut supĂ©rieur des arts de Toulouse.

La version anglaise de la création radiophonique est disponible ici. 

Chapters

  • Paillasse du design : Introduction Ă  la crĂ©ation radiophonique sur le vampy

    01:13

  • LĂ©gende : Notre monde vampyroteuthique

    02:25

  • â™Ș Para One et Arthur Simonini - Bande originale du film La jeune fille en feu

    24:46

  • Feedback : Les archives de VilĂ©m Flusser Ă  Berlin

    28:09

  • â™Ș Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short - Yumeji’s theme (a cappella)

    41:30

  • LĂ©gende : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

    44:19

  • â™Ș Seu Jorge - Life On Mars

    53:03

  • Paillasse du design : Donna Haraway aprĂšs le vampy

    57:44

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To listen also

Description

Pour cet Ă©pisode de Bio Is The New Black, nous Ă©tions dans le studio d’enregistrement de l’Institut SupĂ©rieur des Arts de Toulouse (IsdaT), accueillis par Claude Tisseyre, en compagnie du comĂ©dien RaphaĂ«l Caire. Nous avons produit cette fiction Ă  partir d’une confĂ©rence-performance donnĂ©e lors du festival du poulpe Ă©dition 2019 Ă  Marseille. Le texte de la fiction radiophonique a Ă©tĂ© co-Ă©crit avec Anthony Masure. Ce podcast fait Ă©tat d’une recherche effectuĂ©e dans les archives de VilĂ©m Flusser Ă  l’UniversitĂ© des arts de Berlin, nous vous livrons une fiction philosophique du thĂ©oricien des mĂ©dias VilĂ©m Flusser et de l’artiste para-naturaliste Louis Bec : Le Vampyroteuthis Infernalis. Ce projet n’aurait pas Ă©tĂ© possible sans la prĂ©cieuse aide d’Anita Jori, chercheure superviseure de la VilĂ©m Flusser archive. 

Cette émission est diffusée sur radio FMR dans le programme CPU.


Edition écrite numérique du podcast : ici.


Dans cette release de CPU :

de l’épistĂ©mologie fabulatoire

des vampires des abysses

une histoire d’amitiĂ©

une performance les pieds dans l’eau


L'équipe aujourd'hui : Elise Rigot, Raphaël Caire, Claude Tisseyre et DaScritch


đŸŽč Musiques : 

  • 1. Para One et Arthur Simonini, Bande originale du film La Jeune fille en Feu, (2019)
  • 2. Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short, Yumeji’s Theme (A cappella), (2018)
  • 3. Seu Jorge, Life On Mars ? (2005)


🌊 Fonds sonores de la crĂ©ation radiophonique : 


đŸŽšïžFONDS SONORES chroniques : 



📜 Documentation 


CrĂ©ation radiophonique 📡


Vampy & Archives đŸ—„ïž


Louis Bec 👹‍🩳


Donna Haraway đŸ‘”


Introduction à la création radiophonique

ÉlancĂ©, au bord du promontoire, tu t'apprĂȘtes Ă  hisser ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Bienvenue dans Bio is the new Black.

Dans cet Ă©pisode, j’aimerai te faire dĂ©couvrir une crĂ©ation radiophonique. Cette fiction, je l’ai co-Ă©crite avec Anthony Masure. Elle est inspirĂ©e d’un ouvrage : le Vampyroteuthis Infernalis de VilĂ©m Flusser et de Louis Bec. Nous l’avons prĂ©sentĂ© une premiĂšre fois lors du festival du poulpe les pieds dans l’eau, dans une piscine naturelle, au vallon des Auffes de Marseille.

La lecture est interprĂ©tĂ©e par un ami comĂ©dien, RaphaĂ«l Caire. Nous avons codĂ© un mini-site mobile, Ă  visionner en mĂȘme temps que l’écoute, je te propose de te rendre sur l’adresse bit.ly/vampy-flusser sur ton tĂ©lĂ©phone mobile. Tu retrouveras cette information dans la description du podcast. Il n’y rien Ă  faire : des contenus images et textes dĂ©fileront automatiquement sur ton Ă©cran, tu peux slicer de droite Ă  gauche. 

Tu es prĂȘt.e ? On y va, je t’emmĂšne dans les abysses du vampyroteuthis infernalis.


Partie 1 : Création radiophonique

Texte de la fiction co-écrit avec Anthony Masure inspiré de l'ouvrage du Vampyroteuthis Infernalis de Vilém Flusser et Louis Bec


Partie 2 : Les archives de Vilém Flusser à Berlin

En Mai 2019 je suis partie Ă  Berlin, dans les archives de VilĂ©m Flusser. Anthony m’avait suggĂ©rĂ© l’étude du vampyroteuthis, certainement un prĂ©texte pour me faire aimer Flusser. Et les archives m’ont effectivement donnĂ© l’amour de la pensĂ©e et des essais de Flusser. Il faut s’imaginer ce travail de fouille, la recherche d’un texte inĂ©dit, qui donnerait de nouveaux Ă©clairages sur le vampy ou mĂȘme pour la communautĂ© des Flusser Studies. 

La pensĂ©e de VilĂ©m Flusser est si tentaculaire, que ce que j’en ai ressorti est plutĂŽt de l’ordre du trouble. On dit du « vampyroteuthis » qu’il est un ouvrage de fiction philosophique et c’est vrai. J’ai pour ma part, eu  la sensation que le compagnon octopode servait Ă  Flusser Ă  dĂ©crire un monde possible, oĂč sa vision de l’art, de la science, des technologies et des appareils prenaient une tournure toute autre. 

J’ai aussi eu l’impression qu’il avait rĂ©ussi le tour de force de donner un imaginaire du savoir qui serait diffĂ©rent : Quand on y rĂ©flĂ©chit, comment Ă©tudier le poulpe ? Faut-il le ranger bien gentillement sur l’arbre de l’Évolution ? Ou ne faudrait-il pas plutĂŽt penser en poulpe ? Au fond, Flusser nous amĂšne Ă  penser avec le vampyroteuthis, qu’est-il possible de penser avec lui ? 

Ce point de vue de l’altĂ©ritĂ©, souvent attribuĂ© Ă  la femme ou au robot, est ici celui d’un animal Ă  l’époque mĂ©connu. Pour autant, la dialectique dans la pensĂ©e de Flusser n’est pas si tranchĂ©e. Il n’y a pas soi versus l’autre. L’autre est plutĂŽt notre miroir. Ce trouble m’habite depuis. Et si nous Ă©tudions la biologie, en pensant avec et depuis les organismes biologiques, depuis leur ĂȘtre-au-monde
 Et si nous pensions l’écologie non pas comme une cartographie de la Terre mais comme l’addition de multiples expĂ©riences, diverses, complĂ©mentaires, hĂ©tĂ©rogĂšnes, vĂ©cues depuis un point de vue particulier


Je ne sais pas encore quoi en faire. Mais je sais que le vampyroteuthis et Donna Haraway dialoguent ensemble et veulent dĂ©passer l’idĂ©e d’une science omnisciente, du point de vue de nulle-part, du point de vue de Dieu; une science puissante qui rĂ©duirait le vivant Ă  un programme. Je sais aussi que pour Flusser, le programme n’est pas simplement informatique ou gĂ©nĂ©tique. Il est une condition de notre monde. Nous vivons parmi les programmes, et cette vie ne doit pas nous devenir impossible. VoilĂ  le trouble, rien n’est clair, et nous habitons nous aussi un Ă©pais nuage de plancton. 

Il ne faut pas cĂ©der Ă  l’anthropocentrisme, ou Ă  la volontĂ© d’une explication de la vie. Il ne faudrait pas, vois-tu, que nous tentions de donner un sens Ă  tout ça. Cela n’a pas de sens : Seule la contingence arrive, seul ce que nous n’avions pas prĂ©vu est rĂ©el. Quand on se cogne dirait un autre.

VilĂ©m Flusser a Ă©tĂ© philosophe, Ă©crivain, journaliste, pionnier de la thĂ©orie des mĂ©dias. NĂ© Ă  Prague dans une famille juive, il Ă©migre vers le BrĂ©sil oĂč il deviendra professeur de philosophie et de la communication. Également considĂ©rĂ© comme artiste, il aura vĂ©cu toute sa vie en exil. Dans cet exil, tout est inhabituel, inhabitable, tout n’est qu’information, dans cet exil, il s’agit de crĂ©er ou pĂ©rir. VoilĂ  ce que nous dit Flusser dans un joli texte, Exil et crĂ©ativitĂ©, que j'ai trouvĂ© aux archives.
Dans cet Ă©loge de l’exil, Flusser revient sur sa souffrance, souffrance selon lui, nĂ©cessaire Ă  la crĂ©ation. Pour Flusser, quand on s’éloigne de la douceur des habitudes, quand la couverture des habitudes est violemment retirĂ©e, on dĂ©couvre : tout devient montrable, monstrueux. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis plus de deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui voyons avec une clartĂ© brutale tout devenir si Ă©vident, si visible, si monstrueux : nos non-choix politiques, notre lĂąchetĂ©, la sur-responsabilisation individuelle, la perte du collectif, et tant d'autres choses


VoilĂ  ce que fait l’exil : habiter en monstre octopodal. Flusser, dans le vampyroteuthis, nous plonge dans cette rĂ©alitĂ© de l’exil, rĂ©alitĂ© qui s’étendra bientĂŽt Ă  une grande partie de l’HumanitĂ©. Nous serons exilĂ©s de nos terres devenues inhabitables et des terres inhabituelles devront ĂȘtre habitĂ©es Ă  nouveau, par du nouveau et par de la crĂ©ation. La crĂ©ativitĂ© oblige Ă  l’exil. Artistes, designers, philosophes, scientifiques, et tant d'autres allons chercher cet ailleurs, nous nous mettons en quĂȘte de cet exil, chaque chose nous devient nouvelle, perceptible d’une maniĂšre inĂ©dite. Mais nous savons aussi que nous vivons dans une Ă©poque rapide : tout change constamment ainsi que nous commencons par muter, nous aussi rapidement, Ă  nous habituer Ă  l'inhabituable, Ă  l'inhabitable. Il nous faut rester des exilĂ©s.

Dans ces archives, des grands classeurs en carton épais noirs, rassemblent les essais écrits en anglais, en français, en allemand, en tchÚque et en portugais. 

Ces textes sont rassemblĂ©s selon un code. Et pour naviguer dans la pensĂ©e de Flusser, pour Ă©tudier le vampy, j’ai explorĂ© ces codes : "dialogu", "creat", "tech", "immat”, "fenom", "future", "infor", "inters", "evolut", "nature",
 . Si l’on dessine la cosmogonie du Vampyroteuthis, un diagramme liant ces diffĂ©rents termes nous apparaĂźtrait, comme une cartographie venue des abysses. Et elle viendrait nous glisser au creux de l’oreille des idĂ©es insidieuses d’un rapport au vivant, Ă  la connaissance et au programme diffĂ©rent. Le diagramme, il faudrait imaginer en 3D et Ă©voluant dans le temps, il se jouerait de nos concepts trop Ă©troits, de notre rigide armoire oĂč nous avons Ă©pinglĂ© et classĂ© les catĂ©gories de MĂšre Nature. 

Dans les archives qui se trouvent dans l’UniversitĂ© des Arts de Berlin : des essais publiĂ©s ou sous forme de tapuscrits, des notes de cours et de confĂ©rences, des livres parfois jamais publiĂ©s, ni mĂȘme traduits, ses agendas, sa correspondance, sa machine Ă  Ă©crire, ses photographies, sa bibliothĂšque de voyage
 Tout ça
 Tout ça est là


J’ai la sensation de pouvoir manipuler la pensĂ©e d’un personnage qui ne considĂ©rait pas de sujet trivial pour la pensĂ©e, de la vache, Ă  la prairie, de la thĂ©orie des mĂ©dias, le design, la photographie, le bioart, des gestes. La pensĂ©e de Flusser fonctionne comme les couches d’un programme : une premiĂšre surface, en apparence simple offre une image saisissable de sa pensĂ©e. Dans les autres strates apparaissent d’autres codes, d’autres lectures qui surgissent, d’autres informations qui codent pour une pensĂ©e en mouvement. Le geste de l’enfouissement. 

Dans mon geste de chercher, la rĂ©alitĂ© prend de l’épaisseur. Elle s’empile en feuillets de tapuscrit. Elle s’empile en lettres et photographies personnelles, le vampy est lĂ  parmi nous, il n’est pas monstrueux, ne me fait pas peur.

Dans la crĂ©ation radiophonique  que l’on vient d’entendre, le poulpe des abysse peut ĂȘtre perçu comme un appareil , nous permettant de filtrer notre monde de donnĂ©es, qui devient un monde intersubjectif et immatĂ©riel, Ă  l’image de la pluie de plancton que le vampyre habite.
Le mouvement inverse est Ă©galement possible : Comment la pensĂ©e des programmes de Flusser, incarnĂ©e dans l’ĂȘtre-au-monde, les gestes, celui du vampyroteuthis peut-elle nous servir de phare, un phare bioluminescent dans le moment du vivant que nous traversons aujourd’hui ? Moment du vivant car il faut bien remarquer l’instant Ă©trange dans lequel nous sommes. DĂ©jĂ  « nous ne sommes pas le nombre que nous croyions ĂȘtre » ; les virus nous ne rappellent mais aussi, nous voyons bien que ces vivants avec qui nous cohabitons, il nous faut cesser de les objectiver, de les rendre si stupides et fonctionnels. Il nous faut arrĂȘter nos stupiditĂ©s.

En 1974, Flusser rencontre l’artiste para-naturaliste Louis Bec. InvitĂ©s un Ă©tĂ© Ă  CabriĂšres d’Aigues, prĂšs de Pertuis par Louis, VilĂ©m et Edith Flusser s’installent dans la rĂ©gion. Robion est entourĂ© de petits monts, situĂ© dans le Vaucluse. C’est dans un paysage provençal aux odeurs de cerisier, d’olivier et de lavande que naĂźt la fable du Vampyroteuthis. Dans les aprĂšs-midi de discussions et de dialogues auxquelles Edith prenait part elle aussi, un monstre octopodal s’invite Ă  la table. 

Il devint un modĂšle pour une philosophie de l’AltĂ©ritĂ©, mais aussi un geste scientifique : de la gĂ©nĂ©alogie Ă  l’intuition en passant par la phĂ©nomĂ©nologie, Flusser s’attache Ă  Ă©tudier le Vampy comme on pourrait s’attacher Ă  Ă©tudier les vivants avec qui nous co-habitons.

Il faut dire que nous sommes dans un moment particulier, spĂ©cifiquement en France. Une Ă©cole de la biologie molĂ©culaire commence son existence : AndrĂ© Lwoff, Jacques Monod et François Jacob obtiennent le prix Nobel de mĂ©decine en 1965. Les trois chercheurs de l’Institut Pasteur ont dĂ©couvert Ă  travers le modĂšle de l’opĂ©ron que nos gĂšnes ne sont pas exprimĂ©s de maniĂšre constante au fil du temps, mais qu’ils sont rĂ©gulĂ©s trĂšs finement, pour rĂ©pondre aux besoins de notre organisme. DerriĂšre cette explication, Jacob Ă©crira une histoire de la biologie sous le terme de programme, Ă  l’image du programme informatique. François Jacob note ainsi que « dans le programme sont contenues les opĂ©rations qui [...] conduisent chaque individu de la jeunesse Ă  la mort. [...] Tout n’est pas fixĂ© avec rigiditĂ© par le programme gĂ©nĂ©tique. Bien souvent, celui-ci ne fait qu’établir des limites Ă  l’action du milieu. » 

Plus prĂ©cisĂ©ment, la notion de notion de « programme » de l’hĂ©rĂ©ditĂ© est Ă©tablie par l’école de la biologie molĂ©culaire pour rendre compte d’une histoire de l’évolution, inscrite au cƓur de chaque cellule, et permettant Ă  chaque entitĂ© vivante de transmettre des informations Ă  la gĂ©nĂ©ration suivante. S’opposant aux explications des mythes pour expliquer les phĂ©nomĂšnes du vivant, Jacob dĂ©crit l’hĂ©rĂ©ditĂ© en termes d’informations, de message et de code. Pour autant, l’idĂ©e de programme elle-mĂȘme est problĂ©matique. 

« Un programme c’est un systĂšme oĂč toute virtualitĂ© inhĂ©rente se rĂ©alise par hasard, mais nĂ©cessairement. Il est un jeu » nous dit Flusser. Le problĂšme des programmes, c'est qu’ils font de nous des fonctionnaires :  Il nous place dans la dĂ©responsabilisation de nos actes,  ils enlĂšvent le sens de notre travail pour faire de nous les rouages d’une machine plus vaste. Pour Flusser, le programme occidental contient en lui-mĂȘme l’extermination de la vie : Auschwitz.

Flusser souligne la condition contemporaine, rĂ©gie par les programmes : l’absurditĂ©.

« Nous ne devons ni anthropomorphiser ni objectiver les appareils. Mais les atteindre dans leur concrĂ©tude idiote : celle d’un fonctionnement programmĂ© par le hasard et pour le hasard. Dans leur absurditĂ©. Nous devons apprendre Ă  accepter l’absurde, si nous voulons nous libĂ©rer du fonctionnement. La libertĂ© est concevable, dĂ©sormais, comme jeu absurde avec des appareils absurdes. Comme jeu avec les programmes. Accepter que la politique est un jeu absurde, accepter que l’existence est un jeu absurde. C’est Ă  ce prix douloureux que nous pourrons un jour donner un sens Ă  nos jeux. Ou accepter la leçon le plus tĂŽt possible, ou devenir des robots. Devenir des joueurs ou des pions. Des piĂšces du jeu ou des meneurs de jeu. »

( Vilém Flusser « Post-histoire » [1982], postface de Yves Citton, préface de Anthony Masure, Paris, T&P Work UNiT, 2019. Voir aussi : « Vilém Flusser : vivre dans les programmes », dossier des textes inédits rédigés en français dirigé par Yves Citton et Anthony Masure, Multitudes, no 74, avril 2019.)

Le programme est chez Flusser insĂ©parable d’une pensĂ©e sur le vivant. On peut y trouver des traces dans le vampyroteuthis lui-mĂȘme, dont la fable est Ă©crite comme un appareil de pensĂ©e. La Nature, en tant qu’élĂ©ment de l’imaginaire humain peut alors ĂȘtre reconfigurĂ©e, L’idĂ©e de nature est pour Flusser un mensonge. En effet, dans un ouvrage qu'il intitule  « Natural:mente » (littĂ©ralement “la nature ment”), il Ă©voque cette idĂ©e : Re-coder la nature, ne pas la voir comme une ressource, mais un milieu.

Entre les deux amis Louis et VilĂ©m naĂźt un monstre tentaculaire : le vampyroteuthis infernalis. Dans les archives, un entretien avec Anita Jori m’apprend l’histoire de ce livre. D’abord Ă©crit en français, l’ouvrage sera Ă©ditĂ© pour la premiĂšre fois en allemand, avec une quinzaine d’illustration de Louis Bec. Comme Flusser traduisait lui-mĂȘme ses textes, il rĂ©Ă©crivait en rĂ©alitĂ© tout l’ouvrage, de sorte qu’il faudrait lire tous les vampyroteuthis pour comprendre toutes les facettes de sa pensĂ©e. Puis, Flusser retravaille ce texte en portuguais et quelques passages en anglais. Ces textes restĂšrent dans les archives jusqu’à ce que Rodrigo Maltez Novaes s’attĂšlent Ă  la traduction du dernier vampyroteuthis, Ă©crit dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie et maintenant disponible aux Ă©ditions Atropos. Tel un animal vivant, le Vampyroteuthis Infernalis en tant qu'ouvrage connaĂźt chez Flusser plusieurs stade de mutation. Dans sa version la plus proche de nous, dans l’évolution taxonomique du Vampy, l’organisme biologique, animal, devient lui-mĂȘme un appareil. 


Partie 3 : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

L'artiste Louis Bec Ă©tait prĂ©sident de l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste. Sa forme de savoir mĂȘle la fiction et le rĂ©el : elle s’appelle l’épistĂ©mologie fabulatoire. 

Avec VilĂ©m Flusser, il nous incite Ă  crĂ©er d'autres façons de voir la nature, des “para-natures”. Ce seraient des natures qui n'utilisent pas les mĂȘmes mĂ©thodes que les sciences naturelles : elles utiliseraient « des mĂ©thodes parallĂšles Ă  celle des [ces] sciences [...] , mais qui avancent dans d’autres domaines du rĂ©el ». 

(Orthonature, Paranature Institut de recherche paranaturaliste,1978, édition limitée, Vilém Flusser

Dans une leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire, la numĂ©ro 12, Louis Bec rend hommage Ă  son ami VilĂ©m Flusser rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© (1991). Je vais vous en faire la lecture.

« Je vais tenter de relater, trĂšs rapidement, une Ă©nigme hypozoologique que je ne peux plus taire. MĂȘme si cette relation doit porter atteinte Ă  ma belle rĂ©putation de zoosystĂ©micien. Pour le faire de maniĂšre prĂ©cise, je prĂ©fĂšre lire ces quelques lignes, mon dĂ©sarroi actuel risquerait de trahir la rĂ©alitĂ© des faits. 

Je ne suis, comme vous le savez, qu'un modeste zoosystĂ©micien, qui n'a fait aucun effort pour le devenir, car dĂšs l'Ăąge de 4 ans, j'ai su que je n'allais ĂȘtre qu'un artefact. Les faits qui vont suivre tendent Ă  le prouver. 

J'ai obtenu avec éclat mon diplÎme de zoosystémicien. Ce diplÎme m'a été décerné par l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste, Institut que j'avais pris soin de fonder quelques années plus tÎt et dont je suis le seul diplÎmé et apparemment le seul président. 

Mes maĂźtres m'avaient pourtant dit que ce diplĂŽme me mettrait Ă  l'abri des mĂ©saventures qui vont suivre. Je profite donc de l'occasion qui m'est donnĂ© ici, pour rendre public des Ă©vĂ©nements graves. Voici les faits : Depuis plus de 15 ans, VilĂ©m Flusser et moi-mĂȘme avons entamĂ© un dialogue amical et ininterrompu. Rien d'extraordinaire Ă  cela. 

Durant ces années, nous avons coulé des jours heureux, engoncés dans la confortable et moelleuse complexité de nos propos.

Pourtant, un jour, c'Ă©tait un samedi, je crois, un objet de forme "cĂ©phalopodique" s'est matĂ©rialisĂ© tout Ă  coup au centre de notre discussion. Cet objet s'est mis Ă  Ă©voluer dans notre espace "d'entre deux", avec une certaine arrogance et une certaine dĂ©sinvolture, qui me font encore frĂ©mir. J'ai longtemps pensĂ©, que j'avais Ă©tĂ© le seul Ă  observer les Ă©volutions de ce cĂ©phalopode. J'ai mĂȘme cru qu'il faisait parti de ce type d'hallucinations qui se produit quand la pensĂ©e atteint de trĂšs hauts sommets. Le premier moment de surprise passĂ©e, et comme VilĂ©m Flusser ne semblait pas affectĂ© par ce phĂ©nomĂšne, je n'ai pas daignĂ© en parler, notre propos dĂ©veloppait des axes tellement plus profonds et essentiels pour l'avenir du monde.

Combien de temps ce céphalopode évolua-t-il dans notre circonstance, je ne saurais le dire, car ce genre d'organisme a la propriété de devenir translucide par mimétisme, surtout dans le flot cristallin de la pensée. De plus il est doté de moyens de locomotion multiples et se déplace avec la fulgurante rapidité des flux neuroniques. 

Il faut reconnaßtre qu'il n'eut jamais l'outrecuidance de répandre entre nous cette ancre noire qui brouille la vue, masque la présence et macule les idées. Plusieurs années s'écoulÚrent ainsi, dans l'oubli de cet événement. 

Notre dialogue amical et ininterrompu se poursuivit.

Par malheur, un jour, ce moment ne s'effacera jamais de ma mémoire, Vilém Flusser me montra triomphalement un texte qu'il venait d'écrire. Ce manuscrit avait pour sujet le Vampyrotheutis Infernalis, un céphalopode évoluant dans les grandes profondeurs des océans. Je me souviens de cette premiÚre lecture. Lecture toujours difficile, car Vilém Flusser qui parle des nouvelles technologies avec une rare intelligence, emploie une machine à écrire de l'aprÚs-guerre. De plus la version papier pelure et ruban bleu fatigué, déstabilisait ma lecture, comme les chromatophores irisés et changeants de la peau du Vampyrotheutis Infernalis. 

Ses tentacules par ses ventouses syntaxiques aspiraient le peu de sens qui me restait. Les images de celui-ci s'imposÚrent à mon esprit avec une incroyable force. Je fus convaincu tout-à-coup qu'il n'avait jamais disparu, qu'il s'était installé entre nous, d'une maniÚre constante durant de longues années. Il avait continué à se déplacer et à croßtre dans la profondeur abyssale de nos concepts, sans que nous nous en doutions, se fortifiant vampyromorphiquement et infernalement de l'énergie de notre pensée. Au point d'avoir phagocyté l'esprit de Vilém à son insu. Je fus obligé de constater, avec effroi, que le mien l'était trÚs probablement aussi. 

Il y a trois ans maintenant, deux jeunes et fringants éditeurs allemands, en plongeant dans les tiroirs du bureau de Vilém Flusser, avec les scaphandres autonomes propre à cette corporation, renflouÚrent ce texte et décidÚrent avec une belle insouciance de l'éditer. Il me fut demandé de présenter certaines facettes de ce Vampyrotheutis Infernalis. Je fus amené, sous domination céphalopodique, à mettre à l'exercice une prolifération cladiques, proposant certaines bases d'une éthologie de la prédation chez les Vampyromorpha et les aspects morphogénétiques qui en découlent. 

Ainsi plusieurs comportements trÚs amicalement prédateurs me furent imposés:
‱ La prĂ©dation par les pouvoirs fascinatoires des messages bioluminescents, pouvant constituer les Ă©lĂ©ments d'une Teuthotheologie.
‱ La capture des proies, au moyen d'Ă©mission de substance gĂ©latineuse, permettant de les façonner au plan formel, comportemental, social et idĂ©ologique et de viser une approche hypostereorheomatique. 

‱ La prĂ©dation par des attitudes comportementales sĂ©ductiformes et par des Ă©missions de phĂ©nomĂšnes vibratoires zoosĂ©miotiques, facilitant la saisie d'un vivant au moyen d'organes spĂ©cialises. 

‱ La prĂ©dation par la constante transformation hypocrisique provoquant des dĂ©sarrois et des dĂ©rĂšglements mĂ©taboliques chez les proies. 

Je vis maintenant, sous l'emprise du grand doute hypozoologique. Aucun zoosystémicien consciencieux, de toute l'histoire de l'Upokrinoménologie, ne s'est trouvé sous une telle pression épistémologique. Il apparaßt que le Vampyrotheutis Infernalis comme tous les autres Vampyromorpha d'ailleurs, est une chimérisation émergeant des dessous troublants de l'amitié. Qu'il est la concrétion céphalopodique d'un dialogue. Qu'il est une chimérisation, non de l'assemblage ou du collage occasionnel, mais d'un bien curieux clonage. La présence de trois coeurs caractéristiques de cet organisme, ainsi que la ruse par laquelle il a su avaler sa coquille au cours des siÚcles, pour passer de l'obscurité à la transparence, en donne la preuve. 

Le zoosystémicien doit en tirer les conséquences : 

1) Les céphalopodes, qui constituent la plus grande part de la biomasse dans le monde, seraient le produit d'une zoologie mentale et épiphanique élaborée artificiellement, une zoologie colloïdale et fictionnelle de l'interface communicatoire. 

2) L'embranchement des céphalopodes serait la matérialisation d'une morphogénétique envahissante et tentaculante, substitut vivant des tentatives désespérées de l'espÚce humaine pour purifier idéalement ses comportements relationnels et locutoires. 

3) Enfin, le plus grave. Les zoologistes en considĂ©rant les cĂ©phalopodes comme des animaux communs et en plaçant leur embranchement dans la classification zoologique ont donnĂ© la preuve Ă©vidente qu'ils n'avaient jamais eu d'amis, mĂȘme parmi les bĂȘtes et qu'ils ont vĂ©cu sans pieuvres d'amitiĂ©.

Depuis, le zoosystĂ©micien tente d'Ă©viter de tomber dans le piĂšge darwinien de l'authentification classificatoire du zoologisme objectif, il modĂ©lise systĂ©matiquement, lui-mĂȘme, avec vigilance, ses propres bestioles cĂ©phalopodiques. »  


L’artiste paranaturaliste Louis Bec enseignait Ă  l’école des Beaux Arts d’Aix en Provence oĂč il supervisera notamment une grande exposition Le vivant et l’artificiel qui explorait tout azimut toutes les facettes de ce couple vivant/artificiel conçue, pour le festival d’Avignon en 1984. Il y avait dans cette exposition, un amoncellement d’objets selons diffĂ©rents modĂšles : scientifiques, biotechnologiques, artistiques, et ils se cĂŽtoyaient : ils crĂ©aient un chaos. Ce bruit dĂ©stabilisait, tout devienait vivant et Ă  la fois artificiel. Il paraĂźt que les Ă©tudiants des Beaux Arts n’eurent pas cours cette annĂ©e lĂ  pour se consacrer Ă  ce projet. 

Que se passerait-il aujourd’hui si l’on se reposait ces questions avec des Ă©tudiants ? Et qu’on l’on monte une autre genre d’exposition, fouillies, remplies, qui ne serait pas lisse, et dont les clefs de lecture ne seraient pas donnĂ©es Ă  l'avance. On ferait participer celui qui voit, on l'inviterait Ă  notre pensĂ©e. Geste de partager.


Donna Haraway aprĂšs le vampy

Parmi les esprits poulpesques qui peuvent nous animer, nous aimerions terminer par Donna Haraway, qui nous invite Ă  rester dans le trouble. Ce trouble, c’est celui d’un savoir, d’une science qui ne sera jamais omnisciente, mais toujours situĂ©e. Ce trouble est une chance, car depuis ce point de regard qui est aussi point de non vision, nous pouvons agir sur le monde et proposer un savoir responsable, du moins plus responsable. Haraway nous invite au marginal, Ă  l'hĂ©tĂ©rogĂšne, au multiple, Ă  ce qui est partiellement compris, pas encore traduit. Le monde qui nous entoure n’est alors pas vu comme une ressource Ă  cartographier mais un sujet actif. Ce monde  devient un « encodeur filou avec lequel nous devons apprendre Ă  parler. » ( Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – FĂ©minismes, Anthologie Ă©tablie par Laurence Allard, Delphine Gardey & Nathalie Magnan, Paris, EXILS Ă©diteur, 2007, Savoir StiuĂ© p.135)

J'espĂšre que nous aurons un peu appris Ă  parler avec le Vampyroteuthis Infernalis, et que nous pourrons suivre d'importantes petites phrases que j'aimerais vous dire ici :

« It matters what matters we use to think other matters with; it matters what stories we tell to tell other stories with; it matters what knots knot knots, what thoughts think thoughts, what descriptions describe descriptions, what ties tie ties. It matters what stories make worlds, what worlds make stories » 

Il importe les pensĂ©es avec lesquelles nous pensons d’autres pensĂ©es. 

Il importe les histoires avec lesquelles nous racontons d’autres histoires.

Il importe quels nƓuds nouent d’autres nƓuds, quelles pensĂ©es pensent les pensĂ©es, quelles descriptions dĂ©crivent les descriptions, quels liens lient les liens. 

Il importe quelles histoires font les mondes et quels mondes font des histoires.

(Donna Haraway, Staying with the Trouble Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016.)

Il nous manquait de relire l’histoire du Vampyroteuthis Infernalis. Voilà chose faite.



Pour cette release de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

  • Elise Rigot, Chief Writer Officer
  • DaScritch, Chief CPU Officer
  • Anthony Masure, Chief Researcher Officer
  • RaphaĂ«l Caire, Chief Storyteller Officer
  • Claude Tisseyre, Chief Sound Officer


La release a Ă©tĂ© shippĂ©e avec les moyens techniques de CPU, de Bio is the new black et du studio de l’isdaT — institut supĂ©rieur des arts de Toulouse.

La version anglaise de la création radiophonique est disponible ici. 

Chapters

  • Paillasse du design : Introduction Ă  la crĂ©ation radiophonique sur le vampy

    01:13

  • LĂ©gende : Notre monde vampyroteuthique

    02:25

  • â™Ș Para One et Arthur Simonini - Bande originale du film La jeune fille en feu

    24:46

  • Feedback : Les archives de VilĂ©m Flusser Ă  Berlin

    28:09

  • â™Ș Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short - Yumeji’s theme (a cappella)

    41:30

  • LĂ©gende : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

    44:19

  • â™Ș Seu Jorge - Life On Mars

    53:03

  • Paillasse du design : Donna Haraway aprĂšs le vampy

    57:44

Description

Pour cet Ă©pisode de Bio Is The New Black, nous Ă©tions dans le studio d’enregistrement de l’Institut SupĂ©rieur des Arts de Toulouse (IsdaT), accueillis par Claude Tisseyre, en compagnie du comĂ©dien RaphaĂ«l Caire. Nous avons produit cette fiction Ă  partir d’une confĂ©rence-performance donnĂ©e lors du festival du poulpe Ă©dition 2019 Ă  Marseille. Le texte de la fiction radiophonique a Ă©tĂ© co-Ă©crit avec Anthony Masure. Ce podcast fait Ă©tat d’une recherche effectuĂ©e dans les archives de VilĂ©m Flusser Ă  l’UniversitĂ© des arts de Berlin, nous vous livrons une fiction philosophique du thĂ©oricien des mĂ©dias VilĂ©m Flusser et de l’artiste para-naturaliste Louis Bec : Le Vampyroteuthis Infernalis. Ce projet n’aurait pas Ă©tĂ© possible sans la prĂ©cieuse aide d’Anita Jori, chercheure superviseure de la VilĂ©m Flusser archive. 

Cette émission est diffusée sur radio FMR dans le programme CPU.


Edition écrite numérique du podcast : ici.


Dans cette release de CPU :

de l’épistĂ©mologie fabulatoire

des vampires des abysses

une histoire d’amitiĂ©

une performance les pieds dans l’eau


L'équipe aujourd'hui : Elise Rigot, Raphaël Caire, Claude Tisseyre et DaScritch


đŸŽč Musiques : 

  • 1. Para One et Arthur Simonini, Bande originale du film La Jeune fille en Feu, (2019)
  • 2. Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short, Yumeji’s Theme (A cappella), (2018)
  • 3. Seu Jorge, Life On Mars ? (2005)


🌊 Fonds sonores de la crĂ©ation radiophonique : 


đŸŽšïžFONDS SONORES chroniques : 



📜 Documentation 


CrĂ©ation radiophonique 📡


Vampy & Archives đŸ—„ïž


Louis Bec 👹‍🩳


Donna Haraway đŸ‘”


Introduction à la création radiophonique

ÉlancĂ©, au bord du promontoire, tu t'apprĂȘtes Ă  hisser ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Bienvenue dans Bio is the new Black.

Dans cet Ă©pisode, j’aimerai te faire dĂ©couvrir une crĂ©ation radiophonique. Cette fiction, je l’ai co-Ă©crite avec Anthony Masure. Elle est inspirĂ©e d’un ouvrage : le Vampyroteuthis Infernalis de VilĂ©m Flusser et de Louis Bec. Nous l’avons prĂ©sentĂ© une premiĂšre fois lors du festival du poulpe les pieds dans l’eau, dans une piscine naturelle, au vallon des Auffes de Marseille.

La lecture est interprĂ©tĂ©e par un ami comĂ©dien, RaphaĂ«l Caire. Nous avons codĂ© un mini-site mobile, Ă  visionner en mĂȘme temps que l’écoute, je te propose de te rendre sur l’adresse bit.ly/vampy-flusser sur ton tĂ©lĂ©phone mobile. Tu retrouveras cette information dans la description du podcast. Il n’y rien Ă  faire : des contenus images et textes dĂ©fileront automatiquement sur ton Ă©cran, tu peux slicer de droite Ă  gauche. 

Tu es prĂȘt.e ? On y va, je t’emmĂšne dans les abysses du vampyroteuthis infernalis.


Partie 1 : Création radiophonique

Texte de la fiction co-écrit avec Anthony Masure inspiré de l'ouvrage du Vampyroteuthis Infernalis de Vilém Flusser et Louis Bec


Partie 2 : Les archives de Vilém Flusser à Berlin

En Mai 2019 je suis partie Ă  Berlin, dans les archives de VilĂ©m Flusser. Anthony m’avait suggĂ©rĂ© l’étude du vampyroteuthis, certainement un prĂ©texte pour me faire aimer Flusser. Et les archives m’ont effectivement donnĂ© l’amour de la pensĂ©e et des essais de Flusser. Il faut s’imaginer ce travail de fouille, la recherche d’un texte inĂ©dit, qui donnerait de nouveaux Ă©clairages sur le vampy ou mĂȘme pour la communautĂ© des Flusser Studies. 

La pensĂ©e de VilĂ©m Flusser est si tentaculaire, que ce que j’en ai ressorti est plutĂŽt de l’ordre du trouble. On dit du « vampyroteuthis » qu’il est un ouvrage de fiction philosophique et c’est vrai. J’ai pour ma part, eu  la sensation que le compagnon octopode servait Ă  Flusser Ă  dĂ©crire un monde possible, oĂč sa vision de l’art, de la science, des technologies et des appareils prenaient une tournure toute autre. 

J’ai aussi eu l’impression qu’il avait rĂ©ussi le tour de force de donner un imaginaire du savoir qui serait diffĂ©rent : Quand on y rĂ©flĂ©chit, comment Ă©tudier le poulpe ? Faut-il le ranger bien gentillement sur l’arbre de l’Évolution ? Ou ne faudrait-il pas plutĂŽt penser en poulpe ? Au fond, Flusser nous amĂšne Ă  penser avec le vampyroteuthis, qu’est-il possible de penser avec lui ? 

Ce point de vue de l’altĂ©ritĂ©, souvent attribuĂ© Ă  la femme ou au robot, est ici celui d’un animal Ă  l’époque mĂ©connu. Pour autant, la dialectique dans la pensĂ©e de Flusser n’est pas si tranchĂ©e. Il n’y a pas soi versus l’autre. L’autre est plutĂŽt notre miroir. Ce trouble m’habite depuis. Et si nous Ă©tudions la biologie, en pensant avec et depuis les organismes biologiques, depuis leur ĂȘtre-au-monde
 Et si nous pensions l’écologie non pas comme une cartographie de la Terre mais comme l’addition de multiples expĂ©riences, diverses, complĂ©mentaires, hĂ©tĂ©rogĂšnes, vĂ©cues depuis un point de vue particulier


Je ne sais pas encore quoi en faire. Mais je sais que le vampyroteuthis et Donna Haraway dialoguent ensemble et veulent dĂ©passer l’idĂ©e d’une science omnisciente, du point de vue de nulle-part, du point de vue de Dieu; une science puissante qui rĂ©duirait le vivant Ă  un programme. Je sais aussi que pour Flusser, le programme n’est pas simplement informatique ou gĂ©nĂ©tique. Il est une condition de notre monde. Nous vivons parmi les programmes, et cette vie ne doit pas nous devenir impossible. VoilĂ  le trouble, rien n’est clair, et nous habitons nous aussi un Ă©pais nuage de plancton. 

Il ne faut pas cĂ©der Ă  l’anthropocentrisme, ou Ă  la volontĂ© d’une explication de la vie. Il ne faudrait pas, vois-tu, que nous tentions de donner un sens Ă  tout ça. Cela n’a pas de sens : Seule la contingence arrive, seul ce que nous n’avions pas prĂ©vu est rĂ©el. Quand on se cogne dirait un autre.

VilĂ©m Flusser a Ă©tĂ© philosophe, Ă©crivain, journaliste, pionnier de la thĂ©orie des mĂ©dias. NĂ© Ă  Prague dans une famille juive, il Ă©migre vers le BrĂ©sil oĂč il deviendra professeur de philosophie et de la communication. Également considĂ©rĂ© comme artiste, il aura vĂ©cu toute sa vie en exil. Dans cet exil, tout est inhabituel, inhabitable, tout n’est qu’information, dans cet exil, il s’agit de crĂ©er ou pĂ©rir. VoilĂ  ce que nous dit Flusser dans un joli texte, Exil et crĂ©ativitĂ©, que j'ai trouvĂ© aux archives.
Dans cet Ă©loge de l’exil, Flusser revient sur sa souffrance, souffrance selon lui, nĂ©cessaire Ă  la crĂ©ation. Pour Flusser, quand on s’éloigne de la douceur des habitudes, quand la couverture des habitudes est violemment retirĂ©e, on dĂ©couvre : tout devient montrable, monstrueux. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis plus de deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis deux mois confinĂ©s dans nos intimitĂ©s que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui voyons avec une clartĂ© brutale tout devenir si Ă©vident, si visible, si monstrueux : nos non-choix politiques, notre lĂąchetĂ©, la sur-responsabilisation individuelle, la perte du collectif, et tant d'autres choses


VoilĂ  ce que fait l’exil : habiter en monstre octopodal. Flusser, dans le vampyroteuthis, nous plonge dans cette rĂ©alitĂ© de l’exil, rĂ©alitĂ© qui s’étendra bientĂŽt Ă  une grande partie de l’HumanitĂ©. Nous serons exilĂ©s de nos terres devenues inhabitables et des terres inhabituelles devront ĂȘtre habitĂ©es Ă  nouveau, par du nouveau et par de la crĂ©ation. La crĂ©ativitĂ© oblige Ă  l’exil. Artistes, designers, philosophes, scientifiques, et tant d'autres allons chercher cet ailleurs, nous nous mettons en quĂȘte de cet exil, chaque chose nous devient nouvelle, perceptible d’une maniĂšre inĂ©dite. Mais nous savons aussi que nous vivons dans une Ă©poque rapide : tout change constamment ainsi que nous commencons par muter, nous aussi rapidement, Ă  nous habituer Ă  l'inhabituable, Ă  l'inhabitable. Il nous faut rester des exilĂ©s.

Dans ces archives, des grands classeurs en carton épais noirs, rassemblent les essais écrits en anglais, en français, en allemand, en tchÚque et en portugais. 

Ces textes sont rassemblĂ©s selon un code. Et pour naviguer dans la pensĂ©e de Flusser, pour Ă©tudier le vampy, j’ai explorĂ© ces codes : "dialogu", "creat", "tech", "immat”, "fenom", "future", "infor", "inters", "evolut", "nature",
 . Si l’on dessine la cosmogonie du Vampyroteuthis, un diagramme liant ces diffĂ©rents termes nous apparaĂźtrait, comme une cartographie venue des abysses. Et elle viendrait nous glisser au creux de l’oreille des idĂ©es insidieuses d’un rapport au vivant, Ă  la connaissance et au programme diffĂ©rent. Le diagramme, il faudrait imaginer en 3D et Ă©voluant dans le temps, il se jouerait de nos concepts trop Ă©troits, de notre rigide armoire oĂč nous avons Ă©pinglĂ© et classĂ© les catĂ©gories de MĂšre Nature. 

Dans les archives qui se trouvent dans l’UniversitĂ© des Arts de Berlin : des essais publiĂ©s ou sous forme de tapuscrits, des notes de cours et de confĂ©rences, des livres parfois jamais publiĂ©s, ni mĂȘme traduits, ses agendas, sa correspondance, sa machine Ă  Ă©crire, ses photographies, sa bibliothĂšque de voyage
 Tout ça
 Tout ça est là


J’ai la sensation de pouvoir manipuler la pensĂ©e d’un personnage qui ne considĂ©rait pas de sujet trivial pour la pensĂ©e, de la vache, Ă  la prairie, de la thĂ©orie des mĂ©dias, le design, la photographie, le bioart, des gestes. La pensĂ©e de Flusser fonctionne comme les couches d’un programme : une premiĂšre surface, en apparence simple offre une image saisissable de sa pensĂ©e. Dans les autres strates apparaissent d’autres codes, d’autres lectures qui surgissent, d’autres informations qui codent pour une pensĂ©e en mouvement. Le geste de l’enfouissement. 

Dans mon geste de chercher, la rĂ©alitĂ© prend de l’épaisseur. Elle s’empile en feuillets de tapuscrit. Elle s’empile en lettres et photographies personnelles, le vampy est lĂ  parmi nous, il n’est pas monstrueux, ne me fait pas peur.

Dans la crĂ©ation radiophonique  que l’on vient d’entendre, le poulpe des abysse peut ĂȘtre perçu comme un appareil , nous permettant de filtrer notre monde de donnĂ©es, qui devient un monde intersubjectif et immatĂ©riel, Ă  l’image de la pluie de plancton que le vampyre habite.
Le mouvement inverse est Ă©galement possible : Comment la pensĂ©e des programmes de Flusser, incarnĂ©e dans l’ĂȘtre-au-monde, les gestes, celui du vampyroteuthis peut-elle nous servir de phare, un phare bioluminescent dans le moment du vivant que nous traversons aujourd’hui ? Moment du vivant car il faut bien remarquer l’instant Ă©trange dans lequel nous sommes. DĂ©jĂ  « nous ne sommes pas le nombre que nous croyions ĂȘtre » ; les virus nous ne rappellent mais aussi, nous voyons bien que ces vivants avec qui nous cohabitons, il nous faut cesser de les objectiver, de les rendre si stupides et fonctionnels. Il nous faut arrĂȘter nos stupiditĂ©s.

En 1974, Flusser rencontre l’artiste para-naturaliste Louis Bec. InvitĂ©s un Ă©tĂ© Ă  CabriĂšres d’Aigues, prĂšs de Pertuis par Louis, VilĂ©m et Edith Flusser s’installent dans la rĂ©gion. Robion est entourĂ© de petits monts, situĂ© dans le Vaucluse. C’est dans un paysage provençal aux odeurs de cerisier, d’olivier et de lavande que naĂźt la fable du Vampyroteuthis. Dans les aprĂšs-midi de discussions et de dialogues auxquelles Edith prenait part elle aussi, un monstre octopodal s’invite Ă  la table. 

Il devint un modĂšle pour une philosophie de l’AltĂ©ritĂ©, mais aussi un geste scientifique : de la gĂ©nĂ©alogie Ă  l’intuition en passant par la phĂ©nomĂ©nologie, Flusser s’attache Ă  Ă©tudier le Vampy comme on pourrait s’attacher Ă  Ă©tudier les vivants avec qui nous co-habitons.

Il faut dire que nous sommes dans un moment particulier, spĂ©cifiquement en France. Une Ă©cole de la biologie molĂ©culaire commence son existence : AndrĂ© Lwoff, Jacques Monod et François Jacob obtiennent le prix Nobel de mĂ©decine en 1965. Les trois chercheurs de l’Institut Pasteur ont dĂ©couvert Ă  travers le modĂšle de l’opĂ©ron que nos gĂšnes ne sont pas exprimĂ©s de maniĂšre constante au fil du temps, mais qu’ils sont rĂ©gulĂ©s trĂšs finement, pour rĂ©pondre aux besoins de notre organisme. DerriĂšre cette explication, Jacob Ă©crira une histoire de la biologie sous le terme de programme, Ă  l’image du programme informatique. François Jacob note ainsi que « dans le programme sont contenues les opĂ©rations qui [...] conduisent chaque individu de la jeunesse Ă  la mort. [...] Tout n’est pas fixĂ© avec rigiditĂ© par le programme gĂ©nĂ©tique. Bien souvent, celui-ci ne fait qu’établir des limites Ă  l’action du milieu. » 

Plus prĂ©cisĂ©ment, la notion de notion de « programme » de l’hĂ©rĂ©ditĂ© est Ă©tablie par l’école de la biologie molĂ©culaire pour rendre compte d’une histoire de l’évolution, inscrite au cƓur de chaque cellule, et permettant Ă  chaque entitĂ© vivante de transmettre des informations Ă  la gĂ©nĂ©ration suivante. S’opposant aux explications des mythes pour expliquer les phĂ©nomĂšnes du vivant, Jacob dĂ©crit l’hĂ©rĂ©ditĂ© en termes d’informations, de message et de code. Pour autant, l’idĂ©e de programme elle-mĂȘme est problĂ©matique. 

« Un programme c’est un systĂšme oĂč toute virtualitĂ© inhĂ©rente se rĂ©alise par hasard, mais nĂ©cessairement. Il est un jeu » nous dit Flusser. Le problĂšme des programmes, c'est qu’ils font de nous des fonctionnaires :  Il nous place dans la dĂ©responsabilisation de nos actes,  ils enlĂšvent le sens de notre travail pour faire de nous les rouages d’une machine plus vaste. Pour Flusser, le programme occidental contient en lui-mĂȘme l’extermination de la vie : Auschwitz.

Flusser souligne la condition contemporaine, rĂ©gie par les programmes : l’absurditĂ©.

« Nous ne devons ni anthropomorphiser ni objectiver les appareils. Mais les atteindre dans leur concrĂ©tude idiote : celle d’un fonctionnement programmĂ© par le hasard et pour le hasard. Dans leur absurditĂ©. Nous devons apprendre Ă  accepter l’absurde, si nous voulons nous libĂ©rer du fonctionnement. La libertĂ© est concevable, dĂ©sormais, comme jeu absurde avec des appareils absurdes. Comme jeu avec les programmes. Accepter que la politique est un jeu absurde, accepter que l’existence est un jeu absurde. C’est Ă  ce prix douloureux que nous pourrons un jour donner un sens Ă  nos jeux. Ou accepter la leçon le plus tĂŽt possible, ou devenir des robots. Devenir des joueurs ou des pions. Des piĂšces du jeu ou des meneurs de jeu. »

( Vilém Flusser « Post-histoire » [1982], postface de Yves Citton, préface de Anthony Masure, Paris, T&P Work UNiT, 2019. Voir aussi : « Vilém Flusser : vivre dans les programmes », dossier des textes inédits rédigés en français dirigé par Yves Citton et Anthony Masure, Multitudes, no 74, avril 2019.)

Le programme est chez Flusser insĂ©parable d’une pensĂ©e sur le vivant. On peut y trouver des traces dans le vampyroteuthis lui-mĂȘme, dont la fable est Ă©crite comme un appareil de pensĂ©e. La Nature, en tant qu’élĂ©ment de l’imaginaire humain peut alors ĂȘtre reconfigurĂ©e, L’idĂ©e de nature est pour Flusser un mensonge. En effet, dans un ouvrage qu'il intitule  « Natural:mente » (littĂ©ralement “la nature ment”), il Ă©voque cette idĂ©e : Re-coder la nature, ne pas la voir comme une ressource, mais un milieu.

Entre les deux amis Louis et VilĂ©m naĂźt un monstre tentaculaire : le vampyroteuthis infernalis. Dans les archives, un entretien avec Anita Jori m’apprend l’histoire de ce livre. D’abord Ă©crit en français, l’ouvrage sera Ă©ditĂ© pour la premiĂšre fois en allemand, avec une quinzaine d’illustration de Louis Bec. Comme Flusser traduisait lui-mĂȘme ses textes, il rĂ©Ă©crivait en rĂ©alitĂ© tout l’ouvrage, de sorte qu’il faudrait lire tous les vampyroteuthis pour comprendre toutes les facettes de sa pensĂ©e. Puis, Flusser retravaille ce texte en portuguais et quelques passages en anglais. Ces textes restĂšrent dans les archives jusqu’à ce que Rodrigo Maltez Novaes s’attĂšlent Ă  la traduction du dernier vampyroteuthis, Ă©crit dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie et maintenant disponible aux Ă©ditions Atropos. Tel un animal vivant, le Vampyroteuthis Infernalis en tant qu'ouvrage connaĂźt chez Flusser plusieurs stade de mutation. Dans sa version la plus proche de nous, dans l’évolution taxonomique du Vampy, l’organisme biologique, animal, devient lui-mĂȘme un appareil. 


Partie 3 : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

L'artiste Louis Bec Ă©tait prĂ©sident de l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste. Sa forme de savoir mĂȘle la fiction et le rĂ©el : elle s’appelle l’épistĂ©mologie fabulatoire. 

Avec VilĂ©m Flusser, il nous incite Ă  crĂ©er d'autres façons de voir la nature, des “para-natures”. Ce seraient des natures qui n'utilisent pas les mĂȘmes mĂ©thodes que les sciences naturelles : elles utiliseraient « des mĂ©thodes parallĂšles Ă  celle des [ces] sciences [...] , mais qui avancent dans d’autres domaines du rĂ©el ». 

(Orthonature, Paranature Institut de recherche paranaturaliste,1978, édition limitée, Vilém Flusser

Dans une leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire, la numĂ©ro 12, Louis Bec rend hommage Ă  son ami VilĂ©m Flusser rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© (1991). Je vais vous en faire la lecture.

« Je vais tenter de relater, trĂšs rapidement, une Ă©nigme hypozoologique que je ne peux plus taire. MĂȘme si cette relation doit porter atteinte Ă  ma belle rĂ©putation de zoosystĂ©micien. Pour le faire de maniĂšre prĂ©cise, je prĂ©fĂšre lire ces quelques lignes, mon dĂ©sarroi actuel risquerait de trahir la rĂ©alitĂ© des faits. 

Je ne suis, comme vous le savez, qu'un modeste zoosystĂ©micien, qui n'a fait aucun effort pour le devenir, car dĂšs l'Ăąge de 4 ans, j'ai su que je n'allais ĂȘtre qu'un artefact. Les faits qui vont suivre tendent Ă  le prouver. 

J'ai obtenu avec éclat mon diplÎme de zoosystémicien. Ce diplÎme m'a été décerné par l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste, Institut que j'avais pris soin de fonder quelques années plus tÎt et dont je suis le seul diplÎmé et apparemment le seul président. 

Mes maĂźtres m'avaient pourtant dit que ce diplĂŽme me mettrait Ă  l'abri des mĂ©saventures qui vont suivre. Je profite donc de l'occasion qui m'est donnĂ© ici, pour rendre public des Ă©vĂ©nements graves. Voici les faits : Depuis plus de 15 ans, VilĂ©m Flusser et moi-mĂȘme avons entamĂ© un dialogue amical et ininterrompu. Rien d'extraordinaire Ă  cela. 

Durant ces années, nous avons coulé des jours heureux, engoncés dans la confortable et moelleuse complexité de nos propos.

Pourtant, un jour, c'Ă©tait un samedi, je crois, un objet de forme "cĂ©phalopodique" s'est matĂ©rialisĂ© tout Ă  coup au centre de notre discussion. Cet objet s'est mis Ă  Ă©voluer dans notre espace "d'entre deux", avec une certaine arrogance et une certaine dĂ©sinvolture, qui me font encore frĂ©mir. J'ai longtemps pensĂ©, que j'avais Ă©tĂ© le seul Ă  observer les Ă©volutions de ce cĂ©phalopode. J'ai mĂȘme cru qu'il faisait parti de ce type d'hallucinations qui se produit quand la pensĂ©e atteint de trĂšs hauts sommets. Le premier moment de surprise passĂ©e, et comme VilĂ©m Flusser ne semblait pas affectĂ© par ce phĂ©nomĂšne, je n'ai pas daignĂ© en parler, notre propos dĂ©veloppait des axes tellement plus profonds et essentiels pour l'avenir du monde.

Combien de temps ce céphalopode évolua-t-il dans notre circonstance, je ne saurais le dire, car ce genre d'organisme a la propriété de devenir translucide par mimétisme, surtout dans le flot cristallin de la pensée. De plus il est doté de moyens de locomotion multiples et se déplace avec la fulgurante rapidité des flux neuroniques. 

Il faut reconnaßtre qu'il n'eut jamais l'outrecuidance de répandre entre nous cette ancre noire qui brouille la vue, masque la présence et macule les idées. Plusieurs années s'écoulÚrent ainsi, dans l'oubli de cet événement. 

Notre dialogue amical et ininterrompu se poursuivit.

Par malheur, un jour, ce moment ne s'effacera jamais de ma mémoire, Vilém Flusser me montra triomphalement un texte qu'il venait d'écrire. Ce manuscrit avait pour sujet le Vampyrotheutis Infernalis, un céphalopode évoluant dans les grandes profondeurs des océans. Je me souviens de cette premiÚre lecture. Lecture toujours difficile, car Vilém Flusser qui parle des nouvelles technologies avec une rare intelligence, emploie une machine à écrire de l'aprÚs-guerre. De plus la version papier pelure et ruban bleu fatigué, déstabilisait ma lecture, comme les chromatophores irisés et changeants de la peau du Vampyrotheutis Infernalis. 

Ses tentacules par ses ventouses syntaxiques aspiraient le peu de sens qui me restait. Les images de celui-ci s'imposÚrent à mon esprit avec une incroyable force. Je fus convaincu tout-à-coup qu'il n'avait jamais disparu, qu'il s'était installé entre nous, d'une maniÚre constante durant de longues années. Il avait continué à se déplacer et à croßtre dans la profondeur abyssale de nos concepts, sans que nous nous en doutions, se fortifiant vampyromorphiquement et infernalement de l'énergie de notre pensée. Au point d'avoir phagocyté l'esprit de Vilém à son insu. Je fus obligé de constater, avec effroi, que le mien l'était trÚs probablement aussi. 

Il y a trois ans maintenant, deux jeunes et fringants éditeurs allemands, en plongeant dans les tiroirs du bureau de Vilém Flusser, avec les scaphandres autonomes propre à cette corporation, renflouÚrent ce texte et décidÚrent avec une belle insouciance de l'éditer. Il me fut demandé de présenter certaines facettes de ce Vampyrotheutis Infernalis. Je fus amené, sous domination céphalopodique, à mettre à l'exercice une prolifération cladiques, proposant certaines bases d'une éthologie de la prédation chez les Vampyromorpha et les aspects morphogénétiques qui en découlent. 

Ainsi plusieurs comportements trÚs amicalement prédateurs me furent imposés:
‱ La prĂ©dation par les pouvoirs fascinatoires des messages bioluminescents, pouvant constituer les Ă©lĂ©ments d'une Teuthotheologie.
‱ La capture des proies, au moyen d'Ă©mission de substance gĂ©latineuse, permettant de les façonner au plan formel, comportemental, social et idĂ©ologique et de viser une approche hypostereorheomatique. 

‱ La prĂ©dation par des attitudes comportementales sĂ©ductiformes et par des Ă©missions de phĂ©nomĂšnes vibratoires zoosĂ©miotiques, facilitant la saisie d'un vivant au moyen d'organes spĂ©cialises. 

‱ La prĂ©dation par la constante transformation hypocrisique provoquant des dĂ©sarrois et des dĂ©rĂšglements mĂ©taboliques chez les proies. 

Je vis maintenant, sous l'emprise du grand doute hypozoologique. Aucun zoosystémicien consciencieux, de toute l'histoire de l'Upokrinoménologie, ne s'est trouvé sous une telle pression épistémologique. Il apparaßt que le Vampyrotheutis Infernalis comme tous les autres Vampyromorpha d'ailleurs, est une chimérisation émergeant des dessous troublants de l'amitié. Qu'il est la concrétion céphalopodique d'un dialogue. Qu'il est une chimérisation, non de l'assemblage ou du collage occasionnel, mais d'un bien curieux clonage. La présence de trois coeurs caractéristiques de cet organisme, ainsi que la ruse par laquelle il a su avaler sa coquille au cours des siÚcles, pour passer de l'obscurité à la transparence, en donne la preuve. 

Le zoosystémicien doit en tirer les conséquences : 

1) Les céphalopodes, qui constituent la plus grande part de la biomasse dans le monde, seraient le produit d'une zoologie mentale et épiphanique élaborée artificiellement, une zoologie colloïdale et fictionnelle de l'interface communicatoire. 

2) L'embranchement des céphalopodes serait la matérialisation d'une morphogénétique envahissante et tentaculante, substitut vivant des tentatives désespérées de l'espÚce humaine pour purifier idéalement ses comportements relationnels et locutoires. 

3) Enfin, le plus grave. Les zoologistes en considĂ©rant les cĂ©phalopodes comme des animaux communs et en plaçant leur embranchement dans la classification zoologique ont donnĂ© la preuve Ă©vidente qu'ils n'avaient jamais eu d'amis, mĂȘme parmi les bĂȘtes et qu'ils ont vĂ©cu sans pieuvres d'amitiĂ©.

Depuis, le zoosystĂ©micien tente d'Ă©viter de tomber dans le piĂšge darwinien de l'authentification classificatoire du zoologisme objectif, il modĂ©lise systĂ©matiquement, lui-mĂȘme, avec vigilance, ses propres bestioles cĂ©phalopodiques. »  


L’artiste paranaturaliste Louis Bec enseignait Ă  l’école des Beaux Arts d’Aix en Provence oĂč il supervisera notamment une grande exposition Le vivant et l’artificiel qui explorait tout azimut toutes les facettes de ce couple vivant/artificiel conçue, pour le festival d’Avignon en 1984. Il y avait dans cette exposition, un amoncellement d’objets selons diffĂ©rents modĂšles : scientifiques, biotechnologiques, artistiques, et ils se cĂŽtoyaient : ils crĂ©aient un chaos. Ce bruit dĂ©stabilisait, tout devienait vivant et Ă  la fois artificiel. Il paraĂźt que les Ă©tudiants des Beaux Arts n’eurent pas cours cette annĂ©e lĂ  pour se consacrer Ă  ce projet. 

Que se passerait-il aujourd’hui si l’on se reposait ces questions avec des Ă©tudiants ? Et qu’on l’on monte une autre genre d’exposition, fouillies, remplies, qui ne serait pas lisse, et dont les clefs de lecture ne seraient pas donnĂ©es Ă  l'avance. On ferait participer celui qui voit, on l'inviterait Ă  notre pensĂ©e. Geste de partager.


Donna Haraway aprĂšs le vampy

Parmi les esprits poulpesques qui peuvent nous animer, nous aimerions terminer par Donna Haraway, qui nous invite Ă  rester dans le trouble. Ce trouble, c’est celui d’un savoir, d’une science qui ne sera jamais omnisciente, mais toujours situĂ©e. Ce trouble est une chance, car depuis ce point de regard qui est aussi point de non vision, nous pouvons agir sur le monde et proposer un savoir responsable, du moins plus responsable. Haraway nous invite au marginal, Ă  l'hĂ©tĂ©rogĂšne, au multiple, Ă  ce qui est partiellement compris, pas encore traduit. Le monde qui nous entoure n’est alors pas vu comme une ressource Ă  cartographier mais un sujet actif. Ce monde  devient un « encodeur filou avec lequel nous devons apprendre Ă  parler. » ( Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – FĂ©minismes, Anthologie Ă©tablie par Laurence Allard, Delphine Gardey & Nathalie Magnan, Paris, EXILS Ă©diteur, 2007, Savoir StiuĂ© p.135)

J'espĂšre que nous aurons un peu appris Ă  parler avec le Vampyroteuthis Infernalis, et que nous pourrons suivre d'importantes petites phrases que j'aimerais vous dire ici :

« It matters what matters we use to think other matters with; it matters what stories we tell to tell other stories with; it matters what knots knot knots, what thoughts think thoughts, what descriptions describe descriptions, what ties tie ties. It matters what stories make worlds, what worlds make stories » 

Il importe les pensĂ©es avec lesquelles nous pensons d’autres pensĂ©es. 

Il importe les histoires avec lesquelles nous racontons d’autres histoires.

Il importe quels nƓuds nouent d’autres nƓuds, quelles pensĂ©es pensent les pensĂ©es, quelles descriptions dĂ©crivent les descriptions, quels liens lient les liens. 

Il importe quelles histoires font les mondes et quels mondes font des histoires.

(Donna Haraway, Staying with the Trouble Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016.)

Il nous manquait de relire l’histoire du Vampyroteuthis Infernalis. Voilà chose faite.



Pour cette release de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

  • Elise Rigot, Chief Writer Officer
  • DaScritch, Chief CPU Officer
  • Anthony Masure, Chief Researcher Officer
  • RaphaĂ«l Caire, Chief Storyteller Officer
  • Claude Tisseyre, Chief Sound Officer


La release a Ă©tĂ© shippĂ©e avec les moyens techniques de CPU, de Bio is the new black et du studio de l’isdaT — institut supĂ©rieur des arts de Toulouse.

La version anglaise de la création radiophonique est disponible ici. 

Chapters

  • Paillasse du design : Introduction Ă  la crĂ©ation radiophonique sur le vampy

    01:13

  • LĂ©gende : Notre monde vampyroteuthique

    02:25

  • â™Ș Para One et Arthur Simonini - Bande originale du film La jeune fille en feu

    24:46

  • Feedback : Les archives de VilĂ©m Flusser Ă  Berlin

    28:09

  • â™Ș Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short - Yumeji’s theme (a cappella)

    41:30

  • LĂ©gende : Leçon d’épistĂ©mologie fabulatoire

    44:19

  • â™Ș Seu Jorge - Life On Mars

    53:03

  • Paillasse du design : Donna Haraway aprĂšs le vampy

    57:44

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