Speaker #0Rume littéraire, le podcast qui vous guide à travers les grandes œuvres de notre littérature. Épisode 2, L'étranger, d'Albert Camus. Il y a certaines premières phrases de romans qui marquent notre inconscient collectif. Marcel Proust, par exemple, débute à la recherche du temps perdu avec cette phrase connue de nombreux férus de littérature. « Lentemps, je me suis couché de bonheur » . Les deux premières phrases de notre roman du jour en font également partie. « Aujourd'hui, maman est morte. » Ou peut-être hier, je ne sais pas. Cette phrase a accompagné grand nombre de lectures scolaires et de vies. Mais qu'est-ce qui se cache derrière ce roman ? Et pourquoi cette phrase est-elle si connue ? Avant de répondre à ces questions, commençons par résumer cette oeuvre. Dans la première partie, on apprend à connaître le narrateur, Meursault, qui n'est autre que l'étranger même. Le décès de sa mère semble le laisser plutôt impassible. Dans l'asile où elle résidait et où il s'est rendu pour assister à son enterrement, il semble ne pas avoir les réactions attendues d'un homme nouvellement orphelin. Il refusera de voir son corps et ne versera pas une larme pendant les funérailles. Une fois de retour chez lui, il rencontre Marie, dont il tombe amoureux. Meursault accepte une invitation de Raymond et part avec son ami dans une maison au bord de la plage. Un peu par hasard, il croise sur la plage en arabe. Et, pour une raison un peu bizarre, qu'on ne comprend pas vraiment, va le tuer d'une balle et finira par tirer quatre coups supplémentaires sur le corps inerte de son ennemi. Dans la deuxième partie, en lit son séjour en prison et le déroulement de son procès. Bien plus que son crime, il est condamné pour ses actions lors de l'enterrement de sa mère. Il n'a pas pleuré et c'est sur cela qu'insistent ses opposants. Il sera condamné à la peine de mort. Pour aborder cette oeuvre, courte par sa taille mais immense par son importance, commençons par parler de son auteur. Albert Camus est né le 7 novembre 1913 à Mont-de-Vie, en Algérie. Issu d'une famille d'origine française, il est ce qu'on appelle un pied noir, c'est-à-dire un français d'ascendance européenne installé en Afrique française du Nord. Ce statut particulier leur vaut souvent d'être considéré comme étranger, à la fois par les Algériens et... par les français, ce qui a créé chez certains un flou identitaire. L'étranger est le premier roman achevé et publié du vivant de l'auteur. Il voit son livre paraître le 19 mai 1942. Ce texte débute, ce qu'il a nommé le cycle de l'absurde, une tétralogie constituée du mythe de Sisyphe, de Caligula et du malentendu. Il s'agit vraisemblablement du troisième roman francophone le plus lu au monde après Le petit prince de Saint-Exupéry et Vingt milieux sous les mers de Jules Verne. Après avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1957, Camus décède dans un tragique accident de voiture le 4 janvier 1960 à l'âge de 46 ans. Vous l'aurez compris, il était un auteur à succès et son livre a, depuis sa publication, rencontré un grand public. Mais qu'est-ce qui le rend si particulier ? Il est difficile avec une telle œuvre de savoir où commencer. Alors prenons pour débuter l'action centrale du roman, la scène du meurtre. Une grande question qui persiste souvent après une première lecture de l'œuvre est « Pourquoi Murceau commet-il ce crime ? » Tout est flou, et pas seulement pour nous. Alors le meilleur moyen pour le comprendre est de relire cette scène avec une attention au détail. L'une des pistes est de se concentrer sur le soleil et sur les conséquences qu'il a sur le personnage. J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière. J'ai fait quelques pas vers la source. La râpe n'a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman. Et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Et cette fois, sans se soulever, l'arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier, et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières, et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés, derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front Indistinctement, le glaive éclatant jaillit du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rangeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu, et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé. J'ai touché le ventre poli de la crosse, et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte, où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais à la porte du malheur. Qu'est-ce qui l'a poussé au meurtre ? Est-ce que ça pourrait être le soleil ? Ça semble improbable, et pourtant. Dans cette scène dans laquelle il entre en communion avec la nature qui l'entoure, il commet l'irréparable, il ressent qu'il en a brisé l'équilibre. Le crime semble créé par et pour le soleil. Mais il semble surtout, et de manière inexplicable, être une conséquence d'une série de hasards. Vous en conviendrez, le meurtre est impardonnable. Mais comment en parle-t-il dans les interrogatoires et lors du procès ? Qu'est-ce qui est réellement condamné ? On apprend que d'abord, l'affaire de Morceau semble laisser tout le monde indifférent. C'est seulement après 8 jours que le juge s'intéresse à cette histoire. Pourquoi ? Parce que c'est après ce délai qu'il a pris connaissance du décès récent de la mère du protagoniste. Bon, c'est donc cette nouvelle information qui amène tout son intérêt à cette histoire. Les interrogatoires et le procès se lancent non pas après le crime, mais après la prise de conscience de l'insensibilité de Morceau contre le décès de sa mère, de ses réactions qui n'étaient pas appropriées. Voici ce que le narrateur nous ont dit dans sa première rencontre avec son avocat. On avait su que ma mère était morte récemment à l'asile. On avait alors fait une enquête à Marengo. Les instructeurs avaient appris que j'avais fait preuve d'insensibilité le jour de l'enterrement de maman. « Vous comprenez » , m'a dit mon avocat. « Cela me gêne un peu de vous demander cela, mais c'est très important. » « Eh, ce sera un gros argument pour l'accusation, si je ne trouve rien à répondre. » Le procès débute ailleurs. par le témoignage du directeur de l'asile dans lequel résidait sa mère. Il a répondu qu'il avait été surpris de mon calme le jour de l'enterrement. On lui a demandé ce qu'il entendait par calme. Le directeur a regardé alors le bout de ses souliers, et il a dit que je n'avais pas voulu voir maman. Je n'avais pas pleuré une seule fois, et j'étais parti aussitôt après l'enterrement, sans me recueillir sur sa tombe. Pourquoi cette réaction à la mort de sa mère est-elle un si grand argument pour juger du meurtre commis ? Tenter de trouver dans la psychologie du personnage une raison du crime commis, certes, mais cette réaction peut-elle être justifiée ? Bien que le crime soit souvent mentionné, il occupe une place secondaire dans le texte. Il ne sert que de cadre aux vraies accusations levées contre Meursault. La fin de son procès résume bien cela. Enfin, est-il accusé d'avoir enterré sa mère ou d'avoir tué un homme ? Le public a ri. Mais le procureur s'est redressé encore, s'est drapé dans sa robe et a déclaré qu'il fallait avoir l'ingénuité de l'honorable défenseur pour ne pas sentir qu'il y avait, entre ces deux ordres de fait, une relation profonde, pathétique, essentielle. « Oui, s'est-il écrit avec force, j'accuse cet homme d'avoir enfermé une mère avec un cœur de criminel. » L'étranger est donc l'histoire d'un homme condamné pour ne pas avoir eu les réactions attendues après le décès de sa mère. Dans Brume littéraire, nous aurons l'occasion de parler d'un grand nombre de personnages négatifs, menteurs, manipulateurs. Une fois n'est pas coutume, c'est un personnage honnête qu'on a à faire ici. Bien qu'il semble dépourvu d'émotion et d'empathie tout au long du roman, Meursault refuse de mentir ou même de porter un masque. Que ce soit à l'enterrement de sa mère, où il ne versera pas une seule larme, car il n'en ressent pas le besoin, dans ses relations dans lesquelles il ne fait pas son nom, ou encore à son procès, pendant lequel il ne niera jamais les actes qu'il a commis. L'étranger. C'est donc bien de ça qu'il s'agit. Il est étranger au monde et aux attentes des autres personnels. Cette impression est amplifiée par la proximité entre lui et nous, par la narration à la première personne. Puisqu'on suit tous ses actes et toutes ses pensées, on tend à s'attacher à lui et à vouloir le défendre à tout prix, même si on est incapable de justifier toutes ses actions. Même Urso est étranger à son monde, au monde auquel nous aussi, lecteurs, faisons partie. Albert Camus le dit lui-même dans sa préface à l'édition universitaire américaine. « Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit. Il erre en marge dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. » On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans l'étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Le voilà donc l'étranger. Il nous a livré. On le comprend. On le plaint. On a presque envie de le sauver, et pourtant, on le condamne tout de même pour son acte. Ce que nous finirons par blâmer dans cette société est l'injustice. Même après un meurtre, ce qu'on retiendra du coupable n'est pas son crime, mais la divergence entre ses actions et ce que la société attendait de lui. Plus que d'un meurtre, Meursault est coupable de ne pas correspondre au code de notre société, qui cherche à se justifier. et à s'approuver en éliminant tout élément externe qui n'y trouve pas sa place. D'où vient cette aliénisation du personnage ? Les deux premières phrases du roman sont peut-être la clé pour répondre à cette question. « Aujourd'hui, maman est morte. » Ou peut-être « hier, je ne sais pas » . Ces phrases, si simples pourtant, montrent le dérèglement de la mémoire du narrateur, de la perte de son lien avec le temps, la spatialité et la logique. Comment oublier le moment de la mort de sa mère ? Peut-être est-ce tout simplement une réaction proportionnelle, causée par le traumatisme du décès. On ne connaît pas Meursault avant cette phrase, mais on peut supposer, par cet incipit, que c'est ce choc et son deuil débutant qui le rendent étranger à ce monde bien trop fermé à cette question. L'étranger n'est pas si différent de nous. On se reconnaît parfois en lui, et on prend peur. Si je m'identifie en partie à cet homme sans empathie et criminel, dois-je craindre de finir comme lui ? Notre sentiment d'empathie initiale se transforme, une fois le roman posé et analysé. en condamnation envers cet homme. Le travail de l'œuvre continue après qu'on en ait lu la dernière ligne. On le marginalise, on le sort de notre système de référence et on commence à le considérer comme un étranger à part entière. Pour s'en persuader, il suffit d'écouter quelqu'un résumer l'œuvre ou partager son ressenti. Voilà où se trouve le génie Camus dans ce roman. Son effet ne s'arrête pas une fois le roman posé. Non, c'est plutôt à ce moment-là qu'il commence. C'est un texte qu'on n'a jamais fini de lire et d'interpréter. qui questionne nos convictions les plus profondes. Merci d'avoir écouté Brut littéraire, le podcast qui vous guide à travers les grandes œuvres de notre littérature.