Speaker #0La mode n'est pas un détail anecdotique. Ce n'est pas seulement une broderie décorative sur le tissu de l'histoire. La mode, c'est un langage, un outil de communication parfois plus puissant que les mots. Elle modèle les corps, fixe des images dans l'imaginaire collectif et raconte ce que la société attend souvent des femmes. Et s'il y a un vêtement qui cristallise tous les fantasmes et toutes les contradictions, c'est bien le corset. Pendant des siècles, il a façonné les silhouettes, il a affiné des tailles jusqu'à l'extrême comprimer des poumons, déplacer des organes. Mais il a aussi incarné l'élégance, la distinction, le luxe. Le corset c'est à la fois l'armure brillante de la haute société et la prison de satin des corps féminins. Récemment, après une demi vidéo sur ce sujet, quelqu'un m'a demandé très sérieusement mais ce n'est pas Coco Chanel qui a banni le corset, cette question m'a fait sourire mais elle en dit long parce qu'elle traduit une confusion qu'on a tous entendu ou répété Chanel aurait libéré les femmes du corset. Et si ce n'est pas complètement faux dans l'imaginaire collectif c'est beaucoup plus nuancé. historiquement. Parce qu'avant elle, il y a eu Paul Poiré. En 1906 déjà, il supprime le corset de ses créations et ose proposer des pantalons amples, des robes fluides, des silhouettes libérées. Mais Poiré reste un visionnaire réservé à une élite. Chanel, elle, a su raconter une histoire, incarner une modernité. Et c'est pour ça qu'on retient son nom plutôt que le sien. Et puis le corset n'a jamais vraiment disparu. On le retrouve chez Gauthier, Westwood, Bungler, et jusque dans la pop-culture contemporaine, où il scintille sur scène, transformé en armure de showgirl. De Madonna à Beyoncé, de Lady Gaga à Taylor Swift, le corset n'est plus une cage, mais un outil de narration. Un moyen de dire « je maîtrise mon image, je contrôle mon récit » . Alors le corset, oppression ou expression, contrainte ou puissance, c'est ce paradoxe que l'on va explorer ensemble aujourd'hui. Je suis Eva, bienvenue dans Comme un gant, le podcast qui explore les dessous de la mode, de l'art, de la publicité et de la représentation de la femme. Le corset a une longue histoire. On trouve ses ancêtres dès le XVIe siècle. On parle alors de corps à baleines parce qu'ils étaient rigidifiés avec des fanons de baleines. Leur rôle ? Redresser la posture, affiner la taille et donner une silhouette noble. Porter un corset, c'était montrer son rang social, signifier que l'on appartenait à une élite qui pouvait se permettre de sacrifier le confort à l'apparence. Au XIXe siècle, le corset atteint son apogée. Les femmes arborent des tailles de guêpes impressionnantes, parfois réduites à moins de 50 cm de tour de taille. Les silhouettes prennent la forme d'un sablier parfait, symbole d'élégance et de féminité. Mais derrière l'élégance se cache une réalité difficile. Respirer profondément devient compliqué, s'asseoir demande un effort, certaines femmes s'évanouissent, faute d'oxygène. Les médecins de l'époque alertent, côtes déformées, organes comprimés, problèmes de digestion, faiblesse musculaire. Le corset devient alors le symbole d'un idéal de beauté qui écrase littéralement le corps féminin. Cette contrainte n'échappe pas aux observateurs de l'époque. Les journaux satiriques multiplient les critiques et les dessins moqueurs. Le corset est perçu comme une cage volontaire, une absurdité imposée par la mode. On dénonce une société qui enferme les femmes dans une silhouette idéale, quitte à les faire souffrir. Et pourtant, il ne faut pas oublier une chose. Pour beaucoup de femmes, le corset représentait aussi un signe d'appartenance sociale, une fierté, ... parfois même un outil de séduction. Porter un corset c'était se conformer aux codes de l'élégance, accéder à une certaine visibilité dans les salons. C'était un vêtement paradoxal, il donnait du pouvoir symbolique mais limitait le corps. Puis arrive le 20e siècle, un créateur audacieux ose briser la règle, Paul Poiret. En 1906, il annonce la fin du corset dans ses créations. Mais derrière cette révolution, il y a une femme de l'ombre, Madeleine Vionnet, alors sa première modéliste. C'est grâce à son génie technique que Poiré peut donner forme à ses idées. Ensemble, ils ouvrent une brèche dans l'histoire de la mode. Poiré imagine des robes fluides, des tailles hautes, des pantalons amples. Inspiré par Lorient, il lance la mode des harem pants et du kimono revisité. Pour la première fois, la femme peut respirer, bouger, marcher librement. Vionnet, elle, apporte une innovation capitale, la coupe en biais. En orientant le tissu différemment, elle lui donne une souplesse inédite. Les robes épousent les formes du corps sans les contraindre. Elles accompagnent les mouvements au lieu de les restreindre. Là où le corset enfermait, Vionnet libère le tissu et donc le corps. Poiret, fidèle à son sens du spectacle, continue d'organiser des fêtes extravagantes, comme la fameuse « Mille et Deuxième Nuit » en 1911, où il impose à ses invités de venir costumer à l'Oriental. Il comprend déjà que la mode est un univers total, un récit incarné. Mais cette image flamboyante repose sur le savoir-faire discret de Vionnet, qui quelques années plus tard fondera sa propre maison ... et perfectionnera sa vision d'une mode fluide, naturelle, presque sculpturale. Et pourtant, il faut nuancer. Poiré et Vionnet s'adressent surtout à une élite. Les artistes, les mondaines, celles qui peuvent se permettre l'audace. La révolution qu'ils amontent, C'est majeur, mais elle reste confinée au cercle privilégié. Le quotidien de la majorité des femmes n'a pas encore changé. On pourrait dire que Poiré a proclamé la fin du corset. Vionnel lui a donné les moyens techniques d'exister, mais il faudra attendre encore quelques années, et notamment Coco Chanel, pour que cette libération devienne un mythe partagé par toutes. Alors pourquoi retient-on Chanel ? Parce que Chanel n'était pas seulement une couturière, elle était une communicante, une stratège. Elle a su incarner son époque et même la précédée. Dans les années 1910-1920, ces créations proposent une silhouette radicalement nouvelle. Robes droites, tailleurs en jersey, petites robes noires sobres, mais élégantes, tout l'inverse de la sophistication corsetée et des broderies lourdes d'autrefois. Ces vêtements puissent dans le vestiaire masculin. Jersey emprunté aux sous-vêtements d'hommes, pantalons de cheval, marinières inspirées des uniformes, ils expriment une idée simple et puissante. La femme moderne doit pouvoir bouger, travailler, vivre. Le contexte joue pour elle. La première guerre mondiale a bouleversé la société. Les hommes sont au front, les femmes les remplacent au travail. Elles conduisent, elles sont aux usines, elles gèrent des foyers seules. Les corsets deviennent absurdes dans ce monde nouveau. Chanel arrive avec une proposition qui fait écho à ce besoin d'efficacité et de simplicité. Mais Chanel ne se contente pas de créer, elle se met en scène. Des cheveux courts, une silhouette élancée, des pantalons assumés, elle incarne elle-même ce nouveau modèle. Elle comprend l'importance des médias et laisse circuler son image dans la presse. Elle s'entoure d'artistes, d'écrivains, de personnalités mondaines qui contribuent à diffuser son aura. Là où Poiré choque et amuse, où Vionnet innove discrètement, Chanel frappe fort, elle raconte une histoire. Et cette histoire est celle de la femme libre. Libre de courir, libre de travailler, libre de séduire sans se contraindre. Dans l'inconscient collectif, le message est si puissant que cent ans plus tard, beaucoup pensent encore que c'est elle qui a supprimé le corset. Pourtant, la vérité est plus nuancée. Chanel n'a pas inventé la libération du corps féminin, mais elle a inventé la narration de cette libération. Et c'est cette narration qui reste. En un sens, Chanel a compris que la mode n'était pas seulement affaire de coupe et de tissu, c'était également affaire d'image. Elle a gagné la bataille de la communication, là où Poiré avait gagné la bataille de la création. Et dans la mémoire collective, l'image pèse plus lourd que la technique. C'est pour cela qu'aujourd'hui, quand on pose la question qui a libéré les femmes du corset, on pense souvent à Chanel. Parce que ce n'est pas l'histoire réelle que l'on retient, mais le récit le plus fort. Et Chanel avait ce génie du récit, du storytelling. Alors on pourrait croire que le corset a bel et bien disparu. Mais en réalité, il n'a jamais cessé de revenir. Dans les années 80, c'est Jean-Paul Gaultier qui le détourne. Son corset conique porté par Madonna lors de la tournée Blond Ambition en 1990, devient une armure provocatrice. Ce n'est plus un objet subi, mais choisi, revendiqué. C'est au tour de Vivienne Westwood d'en faire un clin d'œil historique, exagéré, baroque. Une critique et un hommage à la fois. Thierry Mugler l'envoie dans le futur, le sculpte en métal ou en plastique en fait une pièce cyborg, fantasmagorique. Au cinéma, le corset devient un code visuel. Moulin Rouge, Pirates des Carrés, Bridgerton, on l'associe à la sensualité et à la théâtralité. Mais le corset réapparaît aussi dans la culture populaire contemporaine sous une forme inquiétante. Le waist trainer, popularisé par Kim Kardashian. Vendu comme un outil fitness, il promet une taille affinée et un score sculpté. Mais les médecins alertent. Compression des organes, problèmes respiratoires, douleurs dorsales. Le waist trainer n'est qu'un corset rebrandé avec les mêmes dangers. Kim Kardashian ne dicte rien. Elle montre son corps, elle partage ses routines. Mais dans une société obsédée par l'image, son influence contribue à maintenir un idéal presque irréel. Taille ultra fine, hanches larges, proportions spectaculaires, le waist trainer devient le symbole d'un dilemme. Choix personnel ou pression sociale. Et enfin, il y a la génération Z qui joue avec le corset sur TikTok. On le porte par-dessus un t-shirt, avec un jean taille haute, on le détourne en accessoire streetwear. Cela peut sembler ludique, mais c'est aussi dangereux. Beaucoup de corsets bon marché circulent et certains challenge. encourage à serrer toujours plus jusqu'à provoquer malaise et douleur. Paradoxe frappant, une génération qui défend le body positive et la diversité corporelle tout en remettant en avant un vêtement historiquement lié à la contrainte. Empowerment ou régression masquée, la question reste ouverte. A présent, le corset dans la pop culture de Madonna à Taylor Swift, c'est le petit focus que je souhaitais faire au sein de cet épisode. Alors oui, le corset n'est pas seulement revenu dans la mode ou sur TikTok. Il est aussi devenu une pièce maîtresse sur scène, transformée en outil narratif et en armure de spectacle. Dans les années 90, on le disait, Madonna en fait un symbole de provocation avec le fameux corset conique de Jean-Paul Gaultier. Rose pâle, Saint pointu, porté lors de la tournée Blanc Nobition, une image entrée dans l'histoire de la pop culture. Là où le corset avait été conçu pour cacher, Madonna l'exhibe. Là où il symbolisait la contrainte, elle en fait une arme sexuelle assumée. Ce corset est devenu plus qu'un vêtement, une déclaration politique. Beyoncé, elle, l'utilise comme une couronne corporelle. Ses corsets, incrustés de cristaux ou dorés à leur fin, transforment son corps en une véritable armure de sel. Ici, le corset n'évoque plus la fragilité, mais la force, la majesté. Quand Beyoncé porte un corset, c'est la queen qui s'impose, souveraine de son royaume scénique. Lady Gaga va encore plus loin. Ses corsets sont des manifestes visuels, cuir, métal, pique, formes monstrueuses. Elle brouille les frontières entre le corps humain et la machine, entre la mode et la performance artistique. Avec Gaga, le corset ne cache rien, il expose tout, l'excès, le trouble, la transgression. Et puis, il y a Taylor Swift. Dans son show The Life of a Showgirl, ses corsets scintillants, sortis de strass, convoquent l'imaginaire du cabaret. Mais ici, ils ne disent pas Je subis, ils disent je contrôle. Taylor Swift fait du corset un outil narratif, une pièce de lumière, un projecteur qui raconte sa maîtrise absolue de son image, son art du storytelling. Mais si sur scène le corset est repris comme outil d'empowerment, dans la publicité il reste souvent piégé dans une autre logique, celle du désir, cadré par un regard extérieur. Dans les premières campagnes J'adore de Dior, Charlize Theron apparaît corsetée Dans un métal doré, silhouette sculptée et magnifiée, la caméra glisse sur son corps, encadre ses courbes, la transforme en objet d'admiration. Ici, le corset est instrument du fantasme, inscrit dans le Melgaise. Quelques années plus tard, Dior change de discours. Dans le spot tourné à la Galerie des Glaces, Charlie se traverse une succession d'icônes féminines, Marilyn Monroe, Grace Kelly, Marlene Dietrich, toutes corsetées dans leur robe d'époque. Elle, en revanche, porte une robe fluide, sans corset. Elle avance, les dépasse, incarne une féminité moderne libérée des carcans du passé. Et enfin, dans la version la plus récente, Charlize Theron apparaît nue, ruisselante d'or liquide. Plus de corset, plus de robe, le corps lui-même devient objet de fascination. Mais cette nudité, magnifiée et cadrée, nous rappelle que même libérée du corset, la femme reste inscrite dans le regard publicitaire. La contrainte a changé de forme, on n'enferme plus le corps dans un vêtement, on le livre tout entier au regard. Chez Thierry Mugler, le corset suit une autre trajectoire. Dans les campagnes du parfum alien, les silhouettes sont sculptées comme des créatures surnaturelles, mi-femme, mi-divinité. Le corset devient une seconde peau, un signe de transcendance. Mais là encore, cette exaltation transforme la femme en icône figée, adorée, objet de culte. On pourrait donc tracer une ligne de fracture. Sur scène, le corset devient armure, manifeste, outil choisi par les artistes pour raconter leur puissance. Dans la publicité, il est souvent mis en scène comme objet de désir, façonné par le male gaze, parfois dépassé comme chez Dior, parfois magnifié jusqu'à l'adoration comme chez Mugler. Mais il faut ajouter une nuance. Même sur scène, même transformé en armure scintillante, le corset reste une contrainte. Madonna, Beyoncé, Lady Gaga ou Taylor Swift dansent et chantent avec un vêtement rigide, lourd, qui limite leur respiration et leur mouvement. Leur puissance se construit aussi dans l'effort de dompter cette contrainte. C'est là toute l'ambiguïté du corset. Hier instrument imposé par la société, aujourd'hui outil choisi et revendiqué, mais qui garde toujours en lui une part de ses limites physiques. Une armure, oui, mais une armure qui pèse. Alors, oppression ou libération ? Le corset a été tour à tour les deux. Il a enfermé les corps au XIXe siècle, symbole d'un idéal de beauté qui comprimait littéralement la respiration. Il a été cassé par Paul Poiret, rendu possible par l'invention technique de Madeleine Vionnet et transformé en récit par Coco Chanel. Il a été détourné par Jean-Paul Gaultier, réinventé avec ironie par Vivienne Westwood, projeté vers le futur par Thierry Mugler, mais il n'a jamais cessé de nous hanter. En effet, je pense qu'il est revenu sous une forme inquiétante avec le Westrainer, réactivant des pratiques dangereuses sous couvert de modernité. Il est redevenu jeu esthétique chez la génération Z, mais au prix d'une banalisation qui peut parfois réintroduire les mêmes contraintes d'autrefois. Et il est monté sur scène, repris par Madonna, Beyoncé, Lady Gaga, Taylor Swift, costumes spectaculaires, armures symboliques, outils narratifs. Alors oui, c'est une armure qui brille, mais qui pèse encore, comme je vous le disais. C'est peut-être là la véritable leçon du corset. Il est un miroir de nos contradictions. Un objet qui dit à la fois la contrainte et la puissance, la soumission et l'expression, la mise en cage et la mise en lumière. Ses formes changent, ses récits évoluent, ses images se transforment. Mais la question demeure, sommes-nous vraiment libres de nos corps ? Ou simplement passer d'une cage de satin à une cage du regard ? Je vous laisse réfléchir à cela et me partager toutes vos opinions, toutes vos idées dans les commentaires, sur les plateformes de streaming ou bien sur TikTok et Instagram. En attendant, merci d'avoir écouté cet épisode de Comme un Gant. On se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode. où la mode et la culture s'entrelacent pour raconter bien plus qu'une histoire de vêtements. D'ici là, continuez à observer, à questionner, à réfléchir à ce que la mode nous dit de nous-mêmes, et partagez-moi vos réflexions. Si cet épisode vous a plu, abonnez-vous, et laissez-moi une note et un commentaire pour soutenir le podcast. Ça m'aide énormément à le faire connaître. Et surtout, à très vite !