Speaker #0Le 15 novembre 1936, une jeune femme de 33 ans, Suzanne Garola, est retrouvée sans vie, ligotée sur le siège de son compartiment, dans le train rapide 759 reliant Strasbourg à Vintimille. Dans son sac à main, on ne retrouve ni ses papiers, ni l'argent liquide qu'elle avait sur elle. Mais hormis ces détails, aucun indice ne donne aux enquêteurs une idée de ce qui a bien pu lui arriver. A priori, il s'agit d'un crime crapuleux, comme il a pu en exister beaucoup à cette époque. Un rôdeur surprend la victime dans son sommeil, puis la dépouille et disparaît à la prochaine gare. Sauf que Suzanne a encore sur elle ses bijoux de valeur et ses bagages n'ont pas été fouillés. Étrange pour des pilleurs qui, en plus, ont pris soin d'anesthésier leurs victimes avec un narcotique puissant. Alors, les enquêteurs se lancent sur une toute autre piste. Je suis Camille Debreuille et je vous raconte aujourd'hui les crimes oubliés du Rapide 759. Comme des détrousseurs de train qui prennent la peine d'endormir une victime et de la ligoter par les poignets et par les chevilles, mais pas de lui piquer sa bague en pierre précieuse, ça inspire bof les enquêteurs, ils décident de ne pas rester bornés sur la piste du crime crapuleux, mais d'aller voir un peu plus loin. Et un peu plus loin, quand on n'a pas d'idée sur le meurtrier, c'est dans l'entourage de la victime. Dans sa vie, plus généralement. Sauf que, je vous l'ai dit, Suzanne n'avait a priori pas d'ennemis. C'était une petite bourgeoise sans vraiment d'histoire, gérante à succès de sa succursale de confiserie à Cannes, maman modèle et très appréciée de ses proches. Si ça fait 12 saisons que vous écoutez Crimes Oubliées, vous savez maintenant que quand la surface est extrêmement lisse, comme c'est le cas ici, c'est que souvent on trouve quelques aspérités en creusant. Alors, est-ce que le meurtrier de Suzanne pourrait être quelqu'un de son entourage ? On se dit peut-être qu'elle avait un compagnon de voyage dans son compartiment. Mais très rapidement, en allant fouiller cette piste des proches, les flics se disent que de toute manière, pour prendre le train de nuit, tuer quelqu'un, revenir tranquillement chez soi sans être vu, ça fait un gros, gros trou dans le planning. Un trou compliqué à justifier. Et que du coup, ce serait facile à détecter chez un proche de la victime. Mais tous ont un alibi solide et la piste s'effondre aussi sec. Sur le potentiel compagnon de voyage présent dans le compartiment avec elle, ils sont aussi un peu sceptiques. La mallette de voyage de Suzanne, on l'a retrouvée fermée et intacte sur la banquette vide en face d'elle. Ce n'est pas l'assassin qui l'a posée là puisqu'il ne l'a pas ouverte. Et elle n'a pu la poser là que de son vivant et donc parce que cette banquette était libre. C'est-à-dire après le départ de son compagnon de voyage, six compagnons il y a eu. De plus, les débris de l'ampoule de chlorure d'éthyl ont été retrouvés à gauche en entrant dans le compartiment, près de la porte. Si Mme Garola avait été attaquée par son compagnon de voyage, il aurait sûrement été assis ou étendu tout près d'elle, et elle ne se serait pas méfiée. Les débris seraient donc près de la tête de la jeune femme, ce qui n'est pas le cas. C'est donc plutôt une personne debout qui vient d'entrer dans le compartiment qui brise l'ampoule. Il rentre, referme derrière lui, brise l'ampoule dans le coton. Mais alors pourquoi avoir attendu que le jour se lève alors que la nuit noire semble plus amicale pour commettre un tel crime ? Rappelez-vous que le légiste a affirmé que Suzanne avait été tuée sûrement entre Marseille et Toulon, donc après 4h30 du matin dans tous les cas. À cette question, il n'y a donc que deux réponses possibles. La première, c'est que le meurtrier n'est monté dans le train qu'à Marseille et pas avant. Il ne pouvait donc pas opérer avant cette heure-là. La seconde, c'est peut-être justement parce que le meurtrier n'était pas le compagnon de compartiment de Suzanne, mais que celui-ci est descendu à Marseille. L'assassin a donc dû attendre qu'elle soit seule et endormie. Vous voyez que du coup, l'idée du rôdeur qui passe et qui profite d'une femme endormie pour la détrousser de quelques sous est vraiment compromise. Qui monterait au petit jour, comme ça, avec toutes les cartes pour se faire prendre ? Sans compter que le contrôleur veille. Il n'aurait pas pris la mallette ou même regardé à l'intérieur ? Ou pris aucun bijou sur elle ? Même sa bague de valeur n'a pas été volée. Le crime crapuleux semble improbable. Les enquêteurs penchent alors plutôt pour le crime passionnel. Bon, je ne vous refais peut-être pas le laïus sur le crime passionnel. En 1936, on appelle ça comme ça, en 1980 et de nos jours, c'est juste un féminicide. Mais dans tous les cas, le schéma reste le même. Il s'agirait d'un homme, souvent éconduit, qui par frustration, vexation ou pulsion, s'en prend à une femme. Mais dans le cas de Suzanne Garola, la piste est rapidement abandonnée, et ce pour deux raisons. Déjà, avec les premières conclusions d'autopsie, on se rend compte que l'intention n'était peut-être pas de la tuer. mais simplement de l'endormir pour qu'elle n'oppose pas de résistance. La deuxième raison de cet abandon, c'est la fameuse lettre anonyme dont je vous ai parlé à la fin du premier épisode, car elle va ouvrir une piste à laquelle les policiers n'ont pas pensé une seconde. Et pour cause, vous allez voir que c'est sacrément tordu. Cette lettre anonyme est envoyée le 19 novembre 1936, quatre jours après le drame, à l'ami de Suzanne Garola, monsieur Allardy, vous savez, l'homme qu'elle fréquentait depuis plusieurs années. Pourquoi à lui et pas aux enquêteurs, ça reste encore un mystère. Il n'y a évidemment pas de signature, mais on se rend compte rapidement que c'est l'écriture d'une femme. Voici ce que dit la lettre. Le 21 juillet dernier, j'étais dans le train Vintimille-Strasbourg, le même train dans lequel a été tuée Mme Garola, mais moi j'allais dans l'autre sens, de Marseille vers Lyon. J'étais seule dans mon compartiment. Tout à coup, un contrôleur est rentré. m'a tenu des propos étranges, puis m'a demandé de montrer mes jambes. Il avait un visage si tourmenté, si effrayant, que je n'ai pas osé crier, ni essayer de m'enfuir. Alors, il a défait ses vêtements, et s'est livré devant moi, sans d'ailleurs me toucher, à un manège obscène. Quand il a eu fini, il est parti sans plus dire un mot. Je n'ai pas osé porter plainte, par peur du scandale et d'être un peu ridicule. Mais en lisant le récit du crime, j'ai pensé que ce qui m'est arrivé... pouvaient avoir un rapport avec ce qui avait pu arriver à Mme Garola. Perso, je ne l'avais pas vue venir, celle-là. Alors, qu'est-ce qu'on fait ? Eh bien, on cherche le contrôleur qui était ce jour-là, du 21 juillet 1936, en service, dans ce train précisément, le Rapide 759. Je pense que vous me sentez venir, mais le contrôleur ce jour-là, c'était Marius Verac, le même homme qui a découvert le corps sans vie de Suzanne et qui l'a signalé. Ah bah là, le sang des enquêteurs ne fait qu'un tour et leur cerveau aligne tous les éléments. Ce serait donc lui, le contrôleur Vérac qui tue une jeune et jolie inconnue sur son lieu de travail ? Cette lettre entre les mains, les suppositions vont d'abord bon train. J'espère que vous avez noté mon jeu de mots subtil. Comme ce n'est a priori pas un crime passionnel, on penche plutôt pour un pervers un peu sadique. On le sait, l'attirance d'une femme endormie peut être considérable chez les névrosés en tout genre. La vision de la femme réduite à l'impuissance ligotée est encore plus forte. On note aussi dans les indices sur place la chaîne, vieil accessoire de torture, et un des objets fétiches les plus appréciés chez les sadiques et les pervers. Et rappelez-vous que le corps a été retrouvé jupe relevée jusqu'au-dessus des genoux, découvrant une partie des jambes. Ça colle avec la lettre anonyme tout ça. Chez les flics, c'est un peu le eureka, on se dit qu'il l'a sûrement violée, ou au moins a touchée. Mais le médecin affirme qu'elle n'a subi... aucune violence sexuelle. Seulement, il termine en expliquant que beaucoup d'hommes dits sadiques et de pervers n'en vont pas jusqu'à l'acte lui-même sur la victime. Ils puisent en fait leur plaisir dans une émotion toute personnelle. Un peu psychologue et profiler sur les bords notre médecin légiste dans cette affaire. Avant de coffrer le gars, qui apparaît d'un coup comme le coupable parfait d'un crime qui s'enlisait jusqu'au cou, on prend quand même soin d'interroger des témoins et des gens qui ont pu peut-être croiser Vérac cette nuit-là. Et il y a un témoignage en particulier qui retient l'attention des enquêteurs. C'est celui de l'employé chargé de récupérer les oreillers et les couvertures louées aux voyageurs. Il se trouve qu'il n'a pas récupéré l'oreiller et la couverture de la victime parce qu'il ne les a pas vues. Et s'il ne les a pas vues, c'est parce que le compartiment de Suzanne était fermé à clé. Et cet homme en est sûr car quand il passe dans les wagons, il essaye d'ouvrir automatiquement toutes les portes des compartiments. Et celle-ci ne s'est pas ouverte. Les policiers arrivent donc à une conclusion incroyable. Le compartiment de Mme Garola a été fermé par l'assassin lorsqu'il l'a quitté après son crime et a priori, seuls les contrôleurs possèdent le passe-partout nécessaire pour faire une telle chose. Durant leurs nombreuses discussions, les policiers ne trouvent rien pour innocenter le contrôleur. Ils se disent que pendant des années, il a dû nourrir le fantasme de belle voyageuse endormie et qu'il aura depuis quelques temps mis son fantasme à exécution. nourrissant son désir refoulé. Les femmes seules qu'il a attaquées n'ont rien dit pour éviter le scandale. Le 15 novembre, il a dû entrer dans le compartiment de Suzanne. Elle dort, il lui applique l'anesthésique, il la ligote, fait sa petite affaire devant cette vision qu'il aime, et au moment de la délivrer, il s'aperçoit qu'il a serré trop fort et qu'elle agonise. Il s'affole alors, simule un vol en piquant l'argent dans son sac à main, sort et ferme à clé le compartiment. Quasiment au terminus, il rouvre le compartiment et donne l'alerte. C'est un plan parfait, non ? Allez, ils ont clairement assez d'éléments qui font pencher la balance en défaveur du contrôleur, alors hop, ils le convoquent au poste pour soi-disant un interrogatoire de routine. Vérac est un homme de 35 ans, complètement imberbe au visage blafard. Surveillant de la compagnie PLM, c'est un fonctionnaire ponctuel et très correct. Il a été nommé contrôleur il y a 3 ans. Fils de paysan, il a abandonné très tôt le travail de la terre et a voulu s'élever sur l'échelle sociale. Il n'a donc pas beaucoup d'instructions, mais son ambition l'a toujours poussé. C'est un travailleur assidu qui cherche toujours à se perfectionner et il passe son temps libre à étudier pour améliorer son instruction primaire. L'interrogatoire du bonhomme dure 18 heures. Je vous laisse imaginer l'état du gars à la fin. Je ne vais pas tout vous relater, mais l'attitude de Vérac ne donne pas beaucoup confiance aux enquêteurs. On lui demande d'abord ce qu'il a fait entre Marseille et les Arcs, entre 6h et 7h du matin. Il hésite, ne se souvient pas, il s'est promené dans le train, dit-il. Pour creuser un peu plus le trou dans lequel il s'enfonce, on lui fait remarquer qu'il s'appelle Marius et que le mouchoir qui a été retrouvé baillonnant la victime est brodé de la lettre M. Curieux hasard. Mais le contrôleur répond qu'il ne possède aucun mouchoir semblable. Alors, le flic y va au culot et lui dit Tu l'as tué sans faire exprès, c'est bien ça ? Vérac se lève, il est blême et pleure. Mais il ne dit rien, pas un mot. Dans les effets personnels qu'on lui a confisqués sur lui, il y a notamment un brouillon de correspondance qui révèle que le 20 novembre, 5 jours après le crime, alors que personne ne le suspecte encore, il a demandé à un grand avocat de bien vouloir se charger de sa défense, je cite, au cas où il serait ennuyé par la police. Bon, bon, bon. La conviction des policiers... est faite et le contrôleur tombe déjà dans l'engrenage terrible de la justice. Ça, c'est juste l'interrogatoire, parce qu'il y a sacrément des contradictions entre les déclarations de base du contrôleur et les témoignages d'autres personnes dans le train comme le convoyeur ou le ramasseur d'oreillers. Quand, soi-disant, il voit que la femme ne se réveille pas au lieu d'alerter, de demander à un médecin, d'essayer de la ranimer, de tirer la sonnette d'alarme, il se contente de dire au chef de gare du Cap d'Aïe, j'ai une drôle de voyageuse. on ne sait pas si elle dort ou si elle est morte. Devant ses collègues alignés comme témoins dans le bureau du juge, il est très embarrassé quand on évoque son attitude le jour J, et explique qu'il n'a pas eu l'idée de faire tout ça, qu'il avait peur d'avoir des ennuis et qu'il a été du coup très maladroit. Le juge lui lit plusieurs rapports de police, où il est question de faits étranges dans ce train rapide 759, au cours des derniers mois, mais ça le place alors dans la peau d'un pervers coureur de jupons. Et là, il s'indigne et demande d'un coup son avocat. Changement d'attitude direct quand on évoque le crime à caractère sexuel. Sur tout ça, Marius Verac est arrêté sans aucune preuve tangible à l'heure actuelle, mais seulement parce qu'il n'a pas tiré la sonnette d'alarme. Le 24 décembre 1936, soit plus de deux mois après le crime, sort un numéro du magazine Détective qui décrit très bien cette affaire et à ce moment-là, aucune preuve juridique contre Verac n'existe encore. Que des présomptions. Vérac continue de parler de l'homme aux cheveux gris, qui pour lui est l'assassin et qui lui a conseillé de laisser dormir Suzanne à 7h30 quand il allait la contrôler. Mais ce qu'il ne sait pas de suite, c'est que l'homme aux cheveux gris a été identifié. Et depuis le 19 novembre. Ancien employé PLM, c'est aussi pour ça qu'il a tutoyé Vérac d'ailleurs, il était parti de Lyon pour se rendre en vacances quelques jours à Cagnes-sur-Mer et au repos. Il n'avait pas lu les journaux, donc il ne savait rien de sa recherche, ni de l'affaire. Il est mis hors de cause très rapidement. Si Vérac est coupable, on explique son crime comme étant celui d'un sadique récidiviste. La mort aurait été un accident imprévu et le contrôleur aurait essayé de détourner les soupçons des enquêteurs avec une mise en scène. L'espèce de dédoublement de la personnalité qui caractérise les crises de sadisme expliquerait son apathie, son indifférence à l'égard du drame. Mais à part ces suppositions, on n'a rien contre lui. Si vous suivez ce podcast assidûment, vous êtes au fait que quand les policiers ne font pas bien leur job, les journalistes prennent le relais avec assiduité. Et même si Vérac a l'air d'être coupable, que son attitude hurle que le crime est dégueulasse, les journalistes, notamment du magazine Détective, qui sont alors eux-mêmes de fins enquêteurs, ne croient pas du tout en sa culpabilité. Et ils le disent. Ils mèneront une vraie campagne pro-Vérac dans les mois qui suivent son incarcération pour le faire libérer. La femme du contrôleur les remerciera même dans une lettre ouverte pour leur combat. Et s'ils font tout ça, c'est parce que très rapidement après son arrestation, pas mal de contradictions dans cette affaire viennent attester de la légèreté des preuves. Par exemple, le mouchoir brodé M qui ressort dans l'interrogatoire. Eh bien, on perquisitionne chez Vérac, mais tous ces mouchoirs à lui sont marqués P, alors qu'il s'appelle bien Marius. Oui, car Vérac se fait en réalité appeler Paul dans la vie de tous les jours, jamais Marius. Puis... Dans le compartiment, il y avait une valise vide et un cache-nez sur la victime. Vérac a été vu sur le quai de la gare d'Avignon par des voyageurs, sans valise et sans cache-nez. On se dit aussi qu'un pharmacien de Marseille ou des environs devrait connaître Vérac pour avoir fourni l'anesthésion. Mais non, personne ne le remet. Alors, ça ne tient pas non plus. L'homme aux cheveux gris dont a parlé Vérac de suite a été pris par les policiers comme une tentative pour se dédouaner et pour une invention de sa part. Mais on le sait maintenant. L'homme a été identifié et même reconnu par d'autres voyageurs dans le wagon. Il ne l'a donc pas inventé. Finalement, il y a une femme qui n'a pas encore parlé alors qu'elle était très, très proche de Suzanne Garola. C'est sa collègue, première vendeuse et son amie intime, Mademoiselle Manico. Jusqu'en décembre, elle ne veut pas révéler d'informations intimes de la vie de son amie, peut-être pour ne pas salir sa mémoire. Et pourtant, c'est son témoignage qui va relancer l'enquête, alors que le crime crapuleux a déjà été évincé, le crime passionnel aussi, et que le crime sexuel et le pauvre coupable qu'ils ont sous la main s'échappent aussi. Mademoiselle Manico va dresser un portrait de Suzanne Garola tel qu'on ne la connaît pas encore. C'est l'autre côté de la pièce qu'elle donne à voir, et c'est ce que je vous raconterai dans le troisième. Et dernier épisode de cette saison 12 de Crimes oubliées consacré à l'affaire Suzanne Garola.