- Speaker #0
Bienvenue sur Dénudé, une conversation où des personnes de tous les horizons se mettent à nu et se livrent sur leurs récits intimes et sexuels. Parce qu'on apprend beaucoup de choses sur le sexe, sauf à se découvrir et s'assumer comme on est. Et parce qu'il est temps de déconstruire tout ce merdier de codes et d'injonctions, et de s'approprier enfin nos narratifs, nos désirs et nos plaisirs. Qu'on fasse un peu péter les clous des cadres dans lesquels on a été mis, et dans lesquels on s'enferme. Parce qu'un cadre, qu'on se le dise, c'est quand même peu pratique pour faire du sexe, vous pensez pas ? Dans cet épisode, je tends le micro à Patrice, maman de deux enfants en très bonne santé, mais aussi maman de deux bébés qu'elle a perdus au cours de ses grossesses. Selon la définition de l'OMS, on parle de deuil périnatel lorsque les parents perdent un bébé après 22 semaines d'aménorée, soit vers la moitié du cinquième mois, jusqu'à quelques jours après la naissance. Aujourd'hui, Patrice nous parle donc de cette réalité taboue. et peu reconnu qu'est le deuil périnatal, alors qu'il concerne près de 7000 femmes et couples en France et 2 millions à l'échelle du monde. C'est à l'occasion du 15 octobre, la journée internationale du deuil périnatal, que Patrice a tenu à nous raconter son histoire. On l'écoute.
- Speaker #1
Alors, je suis Patrice, je suis une femme cis de 51 ans, et aujourd'hui, j'essaie de parler de ce que j'ai traversé qui est un peu atypique puisque... Dans mon couple, on a vécu deux deuils périnataux, c'est-à-dire qu'on a perdu deux enfants à six mois de grossesse. C'était en 2008 et 2012. Je précise tout de suite que maintenant on a deux autres enfants, mais notre situation de famille a ça de vraiment atypique. Et c'est vraiment des choses qu'on a traversées. Je m'en rends compte quand j'en parle, déjà je dis au pluriel parce qu'on l'a traversée avec mon mari, mais c'est vraiment de ça dont j'ai envie de parler aujourd'hui. C'est très... Ouais, c'est vraiment un monde parallèle. Et quand on en parle, on voit... Il y a des gens qui connaissent, qui sont passés par là, ou qui ont eu un amitié. Et puis les autres qui sont comme sur un petit nuage.
- Speaker #0
J'entends dans ce que tu dis qu'il y a effectivement un énorme silence autour de ce sujet-là. Presque un tabou, finalement. Ça doit être une douleur extrême. Est-ce que toi, tu peux peut-être mettre des mots sur, en effet, ce que... Ce que tu as vécu du coup à travers ces deuils périnataux et toi et d'ailleurs ton conjoint ?
- Speaker #1
La première chose, le premier mot qui me vient là, qui m'envahit, c'est le mot surprise. On pourrait penser que c'est genre vraiment... Et je pense que même j'ai parfois cette espèce de surprise qui reste genre j'ai traversé ça, ça existe. Le fait de l'avoir vécu deux fois, c'est dingue. Donc c'est premièrement le mot surprise qui peut sembler assez faible. mais qui est vraiment présent. Et puis, je pense qu'on vit dans un monde où on est dans l'idée que la science peut faire des miracles. Et quand tu es face à des praticiens qui te disent les risques et qui après t'expliquent qu'ils sont impuissants, on n'est pas forcément préparé à ça. Et on est... Ouais, on est... On est... Brutalement plongé dans un monde d'impuissance, donc il y avait ça. Et puis il y avait aussi le côté absurde. Vraiment absurde. De dire, en fait... Par exemple, l'année où j'ai perdu mon... En 2012, quand j'ai perdu mon deuxième enfant, j'ai une amie proche qui a perdu sa mère. Et c'est une femme que j'adorais, franchement. Vraiment, j'adore cette femme. Mais en même temps, j'étais là, je haussais les épaules, je me disais, elle a vécu, je sais pas. J'avais peut-être 60 ans à l'époque. C'est pas mal quand même. Moi, à ce moment-là, j'avais déjà perdu une fille qui avait vécu 7 minutes. Et je m'apprêtais à rentrer dans un processus où on allait faire une injection létale in utero. Je me disais, ouais, en fait, vivre 72, c'est pas mal, en fait. C'est beaucoup... Tous ces trucs de... Toutes ces personnes que je trouvais tellement âgées. C'était absurde, c'était comme si tout était tête en bas. Je me rends compte, j'ai un truc aussi qui m'est resté de ça, c'est que je pardonne beaucoup de choses aux gens qui ont perdu un enfant. Et quand je sais que quelqu'un a perdu un enfant, quel que soit l'âge, je me sens comme en solidarité. Donc il y a Patrick Chesnay, il y a Emmanuel Devoz par exemple, qui une fois dans une interview, elle a témoigné qu'elle a eu une IMG, pareil il y a 7 mois. Et des fois, je me dis, ces gens-là, même quand ils décèdent, en fait, il y a une partie qui doit peut-être soulager parce que tu te dis, il y a des gens qui sont morts avant moi, c'est absurde. Ouais, il y a peut-être un peu... Ouais, quel est le sens de tout ça ?
- Speaker #0
Ouais, donc beaucoup, beaucoup d'impuissance, de surprise et devant une absurdité... Enfin, c'est indicible en effet, c'est tellement absurde de perdre un bébé. Comment est-ce que tu expliques qu'aujourd'hui, on en parle si peu alors qu'en fait ça arrive ? Comment tu expliques ce silence et ce tabou ?
- Speaker #1
Je pense que les gens qui sont passés par là ont... et qui ont eu la chance de... d'avoir des enfants après, ils gardent ça. D'une part, c'est une manière de tourner la page. D'autre part, il y a aussi le fait qu'on se dit que les autres n'ont pas envie de l'entendre. Quand j'ai repris le boulot, parce que je t'ai arrêté pour le congé maternité, parce que c'est arrivé plus de six mois de grossesse, donc tu as fait ta droit au congé maternité. Donc tu es arrêté 16 semaines. C'est des gros arrêts, puis à un moment donné, il faut retourner au boulot. Pareil, tu penses que tout le monde le sait, peut-être. Il y a toujours une personne qui fait un commentaire en disant qu'il ne savait pas. Non, je pense que les gens... Les gens sont vraiment sur une autre planète et puis c'est tellement confortable que tu n'as pas envie de les emmener dans ce que tu traverses et ce que tu sais, ce que tu as vu de notre monde en fait. Les gens disent aussi, est-ce que tu ne fais pas de cauchemars ? Je dis non, moi je dors très bien, par contre quand je me réveille, je suis dans le cauchemar en fait. Mais c'est vrai que j'ai la chance d'avoir un sommeil réparateur, ça n'a jamais atteint mon sommeil. Mais par contre tu te réveilles tous les matins et tu te reprends la claque quoi. Donc pourquoi on n'en parle pas ? Pour se protéger, pour protéger les autres, ou des gens qui n'ont pas envie de l'entendre, je pense.
- Speaker #0
Toi tu t'es dit ça, tu t'es dit les gens n'ont pas envie de l'entendre.
- Speaker #1
Alors moi j'ai eu, à un moment donné je voulais me débarrasser de cette image-là, parce que socialement quand tu perds un enfant en tant que femme, tout le monde est au courant, la boulangerie, je me rappelle quand j'allais à la boulangerie. Au fur et à mesure que mon ventre rétrécissait, je me disais, elle doit se dire, mais qu'est-ce qui se passe ? Donc, socialement, c'est très dur. Pour une femme, c'est vraiment là où on est vraiment en première ligne. Ça s'ajoute, je ne peux pas mentir, tout le monde le sait.
- Speaker #0
Je rebondis là-dessus. Juste pourquoi est-ce que tu penses que, socialement, c'est aussi dur pour une femme ?
- Speaker #1
Parce que, en fait, je me rappelle que, quand tu es enceinte de six mois, les inconnus qui te croient, je pense vraiment à la bouche longère. parce qu'on en avait parlé. Donc, tu es à un certain stade de grossesse et tout le monde te regarde avec envie. Tu vois comment on regarde les femmes enceintes. Et puis après, je voyais bien qu'elle se disait ça régresse en fait. Il n'y a pas de bébé, tu vois. Donc, c'est tout le temps que tu es confrontée au regard des gens. Et puis, je me rappelle aussi, j'avais croisé une dame qui disait qu'il avait su et elle ne voulait pas m'en parler. Elle me disait je vous en... Ah oui, on m'a dit, mais je ne voulais pas vous en parler parce que je ne voulais pas vous le rappeler. J'avais envie de dire, je suis dedans, je ne peux pas y penser en fait. J'y pense tout le temps. À un moment donné, j'avais peur que ça devienne une part de mon identité, que les gens, surtout après le deuxième, les gens disent, oui, tu sais, c'est la dame. J'avais peur de devenir cette personne-là et je vois avec plaisir. Que c'est qu'une partie de mon histoire, c'est absolument pas mon identité. Il y a plein de personnes qui ne le savent pas, surtout maintenant, c'était en 2008 et en 2012. Puis à chaque fois, après j'ai eu un enfant. Donc j'ai eu un enfant en 2009, mon fils est né en 2009 et ma fille en 2014. Du coup, moi je m'occupe d'un enfant vivant, ça c'est une énorme chance, je ne sais pas. Vraiment, c'est une énorme chance. Donc c'est pas du tout mon identité. Mais j'avais peur de ça, j'avais peur de devenir la dame qui fait un peu peur. Et il y avait aussi la culpabilité. A la deuxième fois, je me suis dit, les gens vont se dire que j'ai fait quelque chose pour m'aimer, donc pareil en fait. Et tu te rends compte qu'il n'y a pas de... Evidemment, il n'y a pas de justice, c'est statistique. Mais ouais, et donc à plus de la culpabilité, il y avait un peu la honte de dire, les gens vont penser que j'ai dû faire quelque chose de... Un karma pareil, c'est pas possible. Et donc j'avais la honte. Ça, j'ai découvert aussi que... Ouais, j'avais oublié ça, j'ai beaucoup lutté contre la honte. j'aurais jamais pensé qu'il y aurait de la honte sur ça mais c'était très fort Tout le monde dirait que ça n'existe pas. Et donc, oui, c'est une espèce de déni collectif. On se dit, si on n'en parle pas, ça n'existera pas. Et puis, je trouve que la mort n'est quand même pas très présente dans notre société. Je trouve qu'ici, en France continentale, les enterrements sont un peu... Il n'y a pas forcément de présentation du corps, il n'y a pas forcément de veillée. Nous, aux Antilles, il y a plusieurs jours où le corps est à la maison au soir. Ils ont fait des veillées, des choses comme ça. Donc en fait, moi, quand j'avais une quinzaine d'années, j'avais déjà vu des personnes mottes dans des cercueils. J'avais vu ma arrière-grand-mère, c'était tout à fait OK. Et ici, c'est quand même beaucoup plus occulté. En Angleterre aussi, on va tous les enterrements de personnes plus ou moins proches, indirectement. Genre la mère de ta collègue, tu vas aller à l'enterrement. Ici, on ne va pas tellement dans les enterrements. Du coup, la mort, elle est un peu comme un échec, comme une surprise. Et donc, en plus, quand c'est un mort de... Personne de très jeune.
- Speaker #0
Et ce déni, quel a été l'impact de ce déni, de cette tendance aux gens à complètement nier la chose parce que c'est trop dur, parce que c'est impossible, parce qu'ils veulent rester dans ce confort dont tu parles. Quel a été cet impact-là sur toi, la gestion de cette douleur immense et la gestion du deuil, du tout le process de deuil ?
- Speaker #1
Nous, on était vraiment... La première fois dans notre bulle. Je dis la première fois dans notre bulle parce que les deux fois on était hyper solidaires avec mon mari. Donc peut-être que c'était un peu nous face au reste du monde qui ne pouvait pas comprendre. La première fois on était tous les deux. La deuxième fois on avait déjà notre fils. Donc c'était une autre dimension de de ne pas couler complètement. Parce que... Parce qu'on avait un enfant de 3 ans et donc on avait une forme de responsabilité. On l'a géré, c'était vraiment un truc de... on vivait à deux. On était un peu seul face au reste du monde, pas contre mais face.
- Speaker #0
C'est-à-dire, c'est quoi la différence que tu fais entre contre le reste du monde et face au reste du monde ?
- Speaker #1
On disait pas... on était face au monde, c'est-à-dire on est de l'autre côté, mais... Mais on ne critiquait pas, il n'y avait pas l'aspect critique de dire « Non mais vous n'avez rien compris, mais ouvrez les yeux, non pas du tout. » On était là genre « Ok, vous êtes là et puis on est dans un autre point. » Tant mieux pour vous en fait.
- Speaker #0
Je ressens en fait dans ce que tu dis une immense humanité, le fait d'être face au monde et pas contre le monde, c'est « Vous ne comprenez pas mais c'est ok, je ne vous juge pas pour ça. » Mais moi effectivement j'ai vu des choses que d'autres n'ont pas vues. Et du coup là-dedans, une grande solidarité s'est opérée avec ton mari du coup ?
- Speaker #1
Je dirais qu'il y avait une forme de... Voilà, je ne vous juge pas, évidemment je vous envie, mais il y a une chose aussi qui était importante, que j'ai vue très vite, c'est que je me suis dit si je commence à être amère face aux gens, parce que j'avais plein de potes qui avaient déjà des enfants, déjà ça va faire un paquet de personnes. toutes les personnes qui n'ont pas traversé de deuil périnataux. Je ne voulais pas me laisser envahir par cette amertume. Je pense que c'est une question de tempérament. À ne pas être dans l'envie, ce qui fait que maintenant, ça s'éloigne. Ça nous a plombés sur le moment, mais ça ne reste pas un boulet qu'on traîne. Et ça, c'est... Je ne sais pas comment on a réussi à faire ça, mais je pense qu'évidemment, ce qui nous aide, c'est d'avoir deux enfants en bonne santé. Mais je ne pensais pas qu'on allait pouvoir vivre avec ça comme un élément de notre vie qui ne nous définit pas et qui ne nous plombe pas. En fait, il y a une date à partir duquel l'enfant est inscrit sur le livret de famille. Et c'est parfois une bataille pour les gens parce qu'ils disent qu'ils aimeraient que le délai soit élargi pour qu'on ait une trace. C'est vrai que nous, notre livret de famille, c'est un champ de mine. Tu as un premier enfant, un décès, un deuxième enfant. Du coup, ma fille qui est mon deuxième enfant apparaît comme mon quatrième enfant. À chaque fois que je dois donner, il faut que je lui dise le livret de famille. Pour l'inscription au lycée, il fallait le donner. J'ai comme une espèce de flemme, je me dis, on va nous regarder, mais qui sont ces gens ?
- Speaker #0
Donc avec ce délai de six mois, tu as pu inscrire les deux enfants que vous avez perdus dans le livret de famille, ce qui effectivement donne une vraie reconnaissance d'une vie.
- Speaker #1
Tu choisis un prénom, tu ne peux pas inscrire un enfant au livre de famille sans prénom. Tu choisis aussi, nous ça a été un moment quand on a compris. que j'allais accoucher et comme on n'est pas mariés le médecin nous a dit quel nom vous voulez donner parce que les gens qui sont mariés en général c'est le nom du père en tout cas c'était le cas en 2008 mais là ils ont dit qu'est ce que vous choisissez comme combinaison et donc on a dû décider très très vite et parce qu'il nous a dit le nom que vous choisissez maintenant vos autres enfants auront le même. Et on est parti sur la combinaison du nom de mon mari et le mien. Mais c'est une décision qu'on a prise vraiment à la va-vite. Et qui engageait pour toute la fratrie après. Donc il y a plein de petites décisions comme ça à prendre. Mais socialement, oui j'aime bien pouvoir dire, citer les prénoms. Elles font partie de la famille aussi, parce que les enfants connaissent notre histoire. Il faisait des rôles parce que... Par exemple, la deuxième fille que j'ai perdue, on l'avait appelée Agatha. Et j'ai une copine qui a un chien qui s'appelle Agatha. Et ma fille, elle est en mode, ah ouais, c'est vrai. Et ça lui sort de Moyam Nemotechnique. Elle dit, oui, la fille que t'as perdue, c'est comme le chien de Jasmine. J'ai envie de dire, ok, t'as vraiment pas traumatisé. Ok, très bien. Si ça te sert. C'est tout léger, en fait. pour elle c'est... Mais je ne sais pas du tout comment elle va le vivre quand elle sera confrontée à une maternité. Parce que ça franchement, je ne sais pas. Parce que mes enfants savent vraiment que ça peut mal se passer. Et de ce point de vue-là, ils sont du même côté que nous. Ça, c'est vraiment tout ce qui me fait peur. Les grossesses, enfin les...
- Speaker #0
La peur que tu as, c'est comment eux vont vivre cette grossesse-là ? Ou c'est comment toi tu vas vivre leur grossesse ? à travers le prisme de ton vécu ?
- Speaker #1
Les deux, parce que je pense que la plupart des... En général, ce que les gens font, ils attendent les fameux trois mois. Ça ne me fait rien. Donc tous les trucs qui font dire que maintenant la science peut tout, genre, c'est fou. Parce qu'on dit qu'il y a un risque assez fort de fausse couche spontanée pendant les trois premiers mois, et qu'après que tu as passé ça, genre, tu es sur des rails et il ne va plus rien se passer. Au pire, tu vas faire un diabète gestationnel. On pense toujours qu'on a déjà tout vu. Quand tu as passé les trois mois, tu es sûr d'accoucher d'un bébé, grâce aux échographies, où il ne manque pas quelque chose. On n'en sait rien. C'est du vivant. Il peut se passer plein de trucs.
- Speaker #0
On ne maîtrise pas toutes les règles du vivant.
- Speaker #1
C'est ça aussi le côté. C'est magique, un enfant valide, à qui il ne manque rien. C'est incroyable.
- Speaker #0
Donc effectivement, il y a cette ignorance d'après trois mois, il y a toujours les aléas qui peuvent arriver et qui peuvent malheureusement nous arracher un bébé. Mais est-ce que tu ne penses pas que le fait que les gens s'autorisent à parler de leur grossesse, c'est aussi important ? Dans le sens où, si jamais il y a une perte, ça permet de reconnaître l'existence de cet enfant.
- Speaker #1
Il y a une fille qui a écrit un bouquin sur ça, c'est trois mois de silence. On vit des choses intenses et il ne faut pas le dire parce que c'est une espèce de période de sécurité. D'une part, ça ne sécurise rien du tout. Et en fait, l'idée de pouvoir partager avec des proches, c'est aussi au cas où il se passe quelque chose, j'ai du soutien et on est ensemble. Ils le disaient déjà avant.
- Speaker #0
C'est clair. Il y a beaucoup de femmes et de couples qui souffrent d'IVG, d'arrêt spontané, de grossesse avant trois mois parce qu'ils ne l'ont pas dit et ils n'ont personne. Ils n'ont pas de réseau de soutien. Et ils vivent ça dans le silence, dans un espèce de tabou seul face au monde. Donc c'est peut-être quelque chose...
- Speaker #1
Oui, aussi, tout ce qui peut se passer, ça peut être invisibilisé, effectivement, parce qu'on te dit qu'il ne faut pas en parler. Et puis aussi parce que les gens l'invisibilisent en se disant « Ah ben oui, t'as été enceinte d'un mois et demi » . On sait que ça fait partie des risques de cette période-là. Et c'est vrai qu'affirmer le fait que, ok mais moi j'avais investi cette grossesse même si elle était avec deux mois et demi, c'est aussi ne pas faire le jeu de la visibilisation.
- Speaker #0
Du coup on va faire la transition justement sur cette culpabilité, cette honte que tu as ressenti, que tu as commencé à aborder tout à l'heure. Est-ce que tu peux en dire un peu plus ?
- Speaker #1
Oui là effectivement en fait dans Reparler il y avait vraiment ça par rapport à mes parents. Oui j'avais peur qu'ils se disent mais pourquoi ça nous arrive, un nous un peu collectif dans lequel ils étaient de fait. Oui j'étais pas... Je sais pas, ça semble absurde, mais c'est une émotion, donc tu peux pas lutter contre. Et moi, quand j'ai mis le doigt dessus, je me suis dit, ok, donc on va la regarder en face, et se dire, tu ressens ça, rationnellement, ça n'a pas de sens, et c'est là où j'ai construit tout le truc de, c'est pas ma faute. Biologiquement même, c'est pas ma faute. Et c'est pas des mauvais choix. En fait, c'était beaucoup. J'ai trouvé des... des protections en disant c'est des choses qui arrivent mais...
- Speaker #0
Parce qu'à un moment donné, du coup, il y a eu la question de la faute. Tu t'es dit ou t'as cru entendre dans la bouche d'autrui que c'était ta faute si t'avais perdu tes enfants ?
- Speaker #1
Jamais dans la bouche d'autrui mais on a ce que j'appelle un biais cognitif c'est le biais du monde juste qui te fait dire que si ça t'arrive il y avait une raison. C'est un biais qu'on a et c'est un biais qui nous permet de... qu'on développe aussi parce que sinon tout est tellement absurde que tu ne tiens pas en fait. Donc c'est bien de se dire oui mais il m'est arrivé ça mais c'est...
- Speaker #0
Oui cette croyance de tout arrive pour une raison qui en fait est quand même très protectrice.
- Speaker #1
Alors des fois ça t'enfonce mais en général ça te tient. Donc quand t'arrives un drame, du coup ça vient choquer le fait que tout arrive pour une raison. et ce qu'on appelle le monde juste en fait on est dans un monde qui est juste en fait là c'est injuste mais en fait tu sais que ça arrive à d'autres personnes et que c'est aléatoire et que c'est pas du tout le même axe le fait que ça soit juste ou pas et le fait que ça arrive statistiquement ça n'est pas sur le même plan il faut l'accepter mes parents je sais pas comment ils l'ont géré mais en tout cas ça a pas été un poids de plus moi je craignais Ma culpabilité les englobait, mais en fait, eux, ça n'a pas été un poids de plus. Il y a aussi des gens qui nous ont reproché de, non pas d'aller trop bien, mais de ne pas demander suffisamment d'aide parmi les proches de la famille. Ouais, ça, ça a été aussi déstabilisant.
- Speaker #0
C'est-à-dire, ces reproches, ils se manifestaient comment ?
- Speaker #1
C'était quoi ? On a eu... Je pense qu'on était... On était très solidés à voir Fusionnel. Et du coup, on est allés voir un psy ensemble. Mais on ne s'est pas beaucoup tournés vers la famille pour demander vraiment du soutien. Et j'ai une fille de notre famille qui nous a reprochés. Et puis aussi, quand j'ai perdu le deuxième enfant, c'était une période de ma vie où je rêvais d'habiter à Singapour. J'avais une copine qui habitait à Singapour. et je l'ai appelé pour lui annoncer qu'on avait perdu l'annonce c'est un truc c'est un tout un chapitre à faire sur ça donc j'appelle pour lui annoncer et elle m'a tout de suite dit bah écoute viens me voir à Saint-Denis-la-Pont ça va te changer les idées donc donc on est parti on a perdu Agatha en août 2012 et on était à Saint-Gabourg pendant les vacances de la Toussaint Et par exemple, il y a des gens dans la famille qui ont dit « mais ça se fait pas, en fait c'est trop bling bling, comme truc pour un deuil, ça se fait pas » . Et nous, ça nous permettait de partir avec notre fils, un truc qu'on n'aurait pas pu faire, tu vois, parce que normalement je devais être en train d'accoucher, donc j'aurais pas pu aller à Singapour, c'est un pays qui faisait rêver. Voilà, mais après c'est un peu ponctuel, mais les gens gèrent leur stress, parfois à travers toi ils projettent des choses. Mais c'est tellement difficile de trouver les mots justes. Est-ce qu'il y a des mots justes que des fois, j'en veux pas ? Moi j'ai une amie par exemple, quand je lui ai annoncé la deuxième fois, qui m'a dit « mais ça vous est déjà arrivé ? » et j'ai envie de dire « mais c'est pas le même bébé, donc celui-là peut mourir aussi » . Mais c'est tellement aberrant, j'ai une autre amie qui m'a dit, pour le deuxième pareil, « oh mon Dieu, mais qu'est-ce que vous allez devenir ? » Mais oui, mais tu vois, moi je sais pas du tout comment je vais réagir si quelqu'un me dit « à quatre ans d'intervalle, j'ai perdu un autre bébé » , je sais pas comment je vais... Enfin, sur ça... Je pense que ça, je peux à peu près me projeter. Mais sur un autre drame, je sais pas.
- Speaker #0
Oui, en fait, dans la réponse, les gens projettent aussi leur propre peur. Cette amie en question s'imaginait, elle, perdre un enfant avec sa conjointe.
- Speaker #1
En tant que couple, qu'est-ce que vous allez devenir ? Ce qu'on a eu aussi, c'était un sketch. Mon mari appelle un pote pour lui annoncer ça. Et là, le gars commence à dire, c'est comme moi, comme mon fils aîné. Et donc, il commence à raconter tout l'accouchement de sa femme qui avait manifestement été, je ne me rappelle plus des détails. Parce que moi, je l'avais pas au téléphone, mais traumatique pour lui. Ça se voyait que lui, ça faisait revivre. Le gamin, en l'occurrence, il était en CM1, parfaitement popé. Il dit, non, ça n'a rien à voir, en fait. Je te dis que le nôtre, il est mort. Mais les gens, ils sont... Peut-être qu'il a raccroché, c'est dit. Peut-être, mais je pense qu'il a raccroché. Mais qu'est-ce que j'ai fait, en fait ? Pourquoi j'ai parlé de ça pendant dix minutes au lieu d'écouter ? Les gens, tu ne sais pas comment tu vas réagir à une annonce de mot, tu ne sais pas.
- Speaker #0
Et du coup, justement, dans la difficulté de l'annonce... Ça a été ça finalement le plus difficile, c'est les réactions des gens, où ça a été aussi pour toi le fait de trouver les mots, qu'est-ce qui est difficile en fait dans ce moment de l'annonce ?
- Speaker #1
Donc les médecins te briefent, ils te disent, les gens ne sont pas prêts, donc quand vous vous appelez, vous dites d'abord, soit j'ai quelque chose à t'annoncer, soit il y a quelque chose qui ne va pas, et en fait idéalement... Tu laisses la personne trouver en fait ce qui va pas. C'est un peu le temps. Donc quand c'est moi qui appelais, donc j'appelais les gens et ils disaient « j'ai quelque chose qui va pas très bien, ah bon c'est quoi ? » Et donc les gens disaient eux-mêmes. C'est ce qu'on nous avait conseillé. ��a prend un peu plus de temps mais c'est plus sympa pour les personnes en face. Mais des fois il y a des...
- Speaker #0
C'est quand même étonnant de vouloir préserver... La personne à qui tu l'annonces avant de te donner une technique pour surtout toi, comment tu vas gérer cette annonce, c'est peut-être plus important.
- Speaker #1
En fait, les médecins ont vu que sinon, peut-être qu'en face, ce que tu reprenais te choquait encore plus. Donc, il vaut mieux préserver les autres comme ça. Du coup, par ricochet, tu te préserves. En tout cas, je me rappelle que les médecins nous avaient dit comment faire. Et puis après, il y a aussi des gens à qui tu laisses des messages, mais ils ne te rappellent pas. Il y a des moments où tu te dis, franchement, rappelle-moi, il y a quelque chose de sérieux. Tu vois ? Et t'arrives pas et j'avais une copine elle était dans un truc, y'avait pas de réseau, c'est difficile de la capter et tout. Toi tu sais que ça sert à faire et t'as dans ta liste deux personnes, t'as pas mal de personnes à prévenir quand même. Nous on a perdu les enfants donc c'était en juillet 2008 et août 2012. Donc c'est une période où les gens sont plutôt en joie tu vois, il fait beau, c'est l'été, nanana. Et toi t'arrives avec ton espèce de voile noir. Ouais, salut, ça va ? Alors, j'avais l'impression, vraiment cette image, les gens vivent leur meilleure vie, et moi j'arrivais avec mon truc que personne n'attendait. C'était vraiment chaud.
- Speaker #0
Est-ce que ça a joué justement sur ta culpabilité, le fait d'annoncer ça, dans un moment où tu te dis les gens sont en train de vivre leur meilleur été et j'arrive avec mon voile noir ?
- Speaker #1
C'était dur. Mais là j'avais pas de culpabilité parce que c'était des gens qui, la plupart de mes potes avaient déjà des enfants. Donc c'était pas de culpabilité mais c'était du boulot quoi. Puis après les gens se font le relais, je vois par exemple quand je suis retournée au boulot, pratiquement tout le monde le savait. Ça aussi c'était... Moi je m'étais habituée à l'idée, je suis retournée peut-être en... peut-être absente 4 mois quoi.
- Speaker #0
Comment les gens le savaient du coup ?
- Speaker #1
Je me rappelle je pensais dans une boîte où il y avait 900 personnes à peu près et franchement... J'ai bien vu que mes collègues avaient fait le taf et avaient dit en fait, parce que j'étais partie, j'étais enceinte, j'étais partie un soir pour faire l'écho du premier ou deuxième trimestre. Il y avait des mails dans ma boîte d'envoi que j'ai retrouvés en novembre en revenant. Parce qu'en fait, pour moi, je me rappelle comment j'étais habillée. Je pars, j'étais rayonnante. Voilà, le lendemain, je suis hospitalisée.
- Speaker #0
Je retourne plus au boulot. Après il faut appeler les collègues, tout le truc de RH etc. Moi je faisais partie de la RH donc le congé maternité, tout le truc à mettre en place. Ils m'ont vraiment aidé pour ça. Et ils ont passé le message. Mais il y a des gens qui se sont passés entre les mâles du filet. Il y a une fille qui m'a dit six mois plus tard, « Non mais toi avec ton bébé, je fais... » Mais en fait Françoise, j'ai pas de bébé. Elle a bugué en fait, les gens ils buguent en fait. « T'as vu ? T'étais enceinte. » Oui. J'ai pas de bébé, je te jure. Elle était confuse. Ou bien aussi, dans cette même boîte, je me rappelle, il y avait une personne à la cantine. Donc les gens à la cantine, personne ne va leur dire. Parce qu'ils ne me connaissent pas suffisamment et tout. Mais ils se rappelaient. Donc, je me rappelle, ce monsieur, il m'a fait un sourire en mode « Wow, vous êtes revenu, ça va être trop bien, vous avez un bébé. » Le sourire. Là, je me suis effondrée. Je me suis dit, vraiment, je suis passée à côté de quelque chose. Parce que même le gars qui ne me connaît pas, il me sent une espèce de connivence, il me fait ce sourire de rayonnant. Ah, je suis tombé, quoi. Tu vois, c'est ça qui est socialement. C'est ça que ton mec ne vit pas, en fait. Parce que là, tout le monde sait que tu es enceinte et la plupart des gens l'info, mais pas forcément. Ah non, c'était...
- Speaker #1
Quel a été l'impact de ces deuils périnataux sur ton couple ? Tu m'as dit qu'il y avait eu beaucoup de solidarité entre toi et ton mari, ce qui a eu l'air d'être absolument salutaire. Oui,
- Speaker #0
les deux fois. Parce que nous on avait, maintenant il y a plein de littérature sur le sujet, mais à l'époque en 2008 il y avait un seul livre qui s'appelait Le Berceau Vide, qui était un livre québécois, et surtout ça disait que souvent les couples se séparaient. Parce que le gars tournait la page et disait ouais non mais c'est vrai. Et l'élève femme se sentait hyper seule. Qu'elle arrivait pas à tourner la page et donc du coup une distance se créait. Donc nous ça n'a jamais fait ça. Ah oui autre chose aussi je pense que quel que soit le niveau de soutien que peut apporter l'autre parent. Quand t'as couché à 6 mois tu vas faire une rééducation du périnée. Tout le bordel en fait, toutes les merdes. Toutes les merdes, mais sans le bébé. Tu vas en fait chez un sage-femme faire rééducation du périnée, machin des abdos et tout ça. Ça c'était lourd, l'aspect. L'aspect que tu ne pouvais pas oublier que tu avais vraiment été enceinte. Alors, la première fois, là où ça nous a rapprochés, c'est qu'on a eu le même système de défense. On l'a... C'est vraiment le même. C'est qu'on s'est dit qu'on avait une vie assez privilégiée jusqu'à maintenant, qu'on n'avait vraiment pas eu beaucoup de merde dans notre vie. Qu'on était plutôt un peu, tu vois, je ne sais pas comment dire, privilégié, il n'y a pas d'autre terme, quoi. Et que, ma foi, dans la vie, chacun avait sa croix et que nous, c'était ça. Donc ça, on l'a développé en parallèle, donc ça nous a beaucoup servi. Le problème, c'est que la deuxième fois, tu ne peux pas utiliser ça, en fait. La deuxième fois, tu te rends compte, vraiment, t'es assommé. Je pense que la deuxième fois, on a fait corps autour de notre fils. Parce qu'on voulait pas...
- Speaker #1
Vous avez fait corps autour de votre premier fils qui est né entre temps ?
- Speaker #0
Celui qui est né en 2009, ouais. Du coup, il avait 3 ans, il avait la rentrée... Elle a rentré à la maternelle, donc on a... C'était vraiment ça qu'on a... essayé de faire, mais en tant que couple... Je pense qu'on a jamais eu peur d'exploser en vol. On savait que c'était quelque chose de poivré, mais ça ne nous a jamais concerné. Par contre, ni en tant qu'individu, ni en tant que couple, la phrase « ceux qui ne te tuent pas te rendent plus fort » , je déteste cette phrase. Je ne supporte pas cette phrase. C'est faux, en fait. C'est juste faux. Ça te fragilise, ça te met des failles, ça te met des peurs que d'autres personnes n'ont pas. Non, en fait, c'est faux. Ouais, en tant que couple, on avait un système de défense la première fois. On a trouvé un autre truc la deuxième fois. C'était plutôt des trucs, en fait. On n'a pas passé beaucoup de temps en thérapie, ni séparément, ni ensemble. Et ensuite, quand j'étais enceinte de ma deuxième fille, donc quand j'étais enceinte la quatrième fois, j'étais suivie. Je ne sais même pas comment j'ai géré le niveau de peur dans lequel je devais être. Franchement, je ne sais pas. J'avais déjà perdu deux filles, j'avais un garçon. J'étais encore plus terrifiée quand j'apprenais. J'attendais une fille, mais en même temps, c'était un peu le rêve de ma vie. Je me revois allant chez la psy toutes les semaines. Je devais être terrifiée. Je ne sais pas comment je traversais d'autres grosses ales. Je ne sais pas ce qui fait qu'on a eu le courage d'y retourner. Je ne sais pas.
- Speaker #1
Comment tu as vécu ta deuxième et ta quatrième grossesse ? Ta deuxième grossesse suite au premier deuil périnatal et ta quatrième suite au deuxième deuil périnatal.
- Speaker #0
En fait, la première, moi j'étais en mode, ça m'est arrivé, il n'y a plus rien qui peut m'arriver. Je ne pense pas que j'avais peur. J'avais un cerclage parce que j'avais fait une ouverture du col sur la première grossesse. Donc pour moi, j'étais arrêtée. Je n'étais pas alitée, donc je suis allée. Non, non, j'avais pas peur. Pour moi, ça m'est pas arrivé deux fois, donc non, j'avais peur.
- Speaker #1
C'était tellement statistiquement improbable que tu n'y pensais même pas. Oui,
- Speaker #0
je pense que j'avais eu ma grossesse normalement, à part que j'avais perdu une fille, j'attendais un garçon, je me disais peut-être que c'est mieux. Voilà, j'étais vraiment... Non, franchement, je pense que la deuxième fois, ça nous a cueillis, mais... On se demande même... Quand j'ai été dans le CDI la troisième fois, on a fait les fameux tests du premier trimestre. Le médecin qui nous suivait était assez jeune, c'était un intern qui était vraiment jeune. Il disait, les tests ne sont pas terribles, mais on va suivre la grossesse, mais on ne fait pas de la myosynthèse tout de suite. Si on avait fait la myosynthèse tout de suite, on aurait vu qu'il y avait une trésorerie de 18 et j'aurais pu... Faire l'interruption à trois mois au lieu de la faire à six mois. Avec un cure-tage au lieu de faire un accouchement derrière. Et je me suis demandé après, s'il s'est pas dit « Ouais, non mais attends, la meuf elle a déjà fait une ouverture du col il y a quatre ans, là une trisomie 18, c'est quand même improbable. » Je sais pas si c'est pas ça qui l'a fait dire « On suit mais on fait pas de trucs invasifs à trois mois. »
- Speaker #1
Et du coup la dernière grossesse, comment tu l'as vécu ? Tu disais que c'était très très dur.
- Speaker #0
Je ne sais pas comment je vais. Je ne sais pas, franchement je...
- Speaker #1
Parce que tu ressentais quoi en fait pendant 9 mois ?
- Speaker #0
Je pense que je devais être terrifiée. Je pense que je devais avoir peur, mais j'ai eu peur très longtemps. J'ai eu peur très très longtemps après que ma fille meurt. J'ai eu peur... Il y a plein de fois où je ne rentrais pas dans sa chambre parce que j'avais peur qu'elle soit morte dans son berceau. J'étais terrifiée en fait. Je me disais... J'avais un autre truc aussi. J'avais déjà perdu deux filles. Là, j'en avais une. Je me disais, c'est trop beau. Ça ne peut pas durer. Je vais la changer. Je vais ouvrir la couche. Et ça sera devenu un garçon. Et ce sera OK parce que je vais apprendre à l'aimer. Ce n'est pas grave si j'ai deux garçons. Quand je changeais la couche, j'étais barrée en fait. Et après, même sur la première année, j'avais tout le temps peur. J'avais peur de... J'avais peur... J'avais peur qu'elle soit autiste parce que j'avais une copine qui avait un enfant qui venait de diagnostic et j'avais peur qu'elle meure. Mais ma fille était vraiment, c'est un vrai remède en fait. C'est à dire qu'elle avait, sur ces deux aspects là, elle est... extraordinairement liante. Même avant qu'elle parle, il y avait toujours des moments où elle connectait avec les gens dans les transports en commun. Et donc, manifestement, elle n'était pas autiste. Et c'est une personne très, très, très, très vivante, tout le temps. Donc, elle a... C'est une enfant qui a vraiment pensé là où il y avait des blessures, elle l'a vraiment pensé parce qu'elle était toujours là où j'avais besoin qu'elle soit. J'en parle au passé parce qu'elle est toujours canon, mais maintenant je suis moins en train de me dire... Elle est moins en fonction réparatrice, elle est plus elle-même en fait. Mais au début, c'était vraiment... Ouais, non, j'avais tout en peur.
- Speaker #1
Cette force de vie dont tu parles, qui caractérise ta dernière, tu penses que c'est lié aussi à votre lien à vous deux et peut-être ce qu'elle a pu ressentir ? Antoine ?
- Speaker #0
Je ne sais pas. Nous ce qu'on avait choisi comme deuxième et troisième prénom, on lui a donné... Alors quand elle est née, on avait chaque mon mari et moi une grand-mère qui était vivante et on lui a donné ces prénoms-là comme en mode va loin quoi. Et c'était deux personnes. Ma grand-mère est morte à 103 ans et la grand-mère de mon mari est morte à 106 ans. Donc on est vraiment sur un bon niveau d'hérédité. Et la grand-mère de mon mari, elle nous avait dit qu'elle était née après un enfant qui était décédé. Et qu'elle était encore là, elle nous a dit ça à la petite de 180. Donc elle a dit, voilà, elle, elle vivra très très longtemps parce qu'elle a pris... Elle disait ça pour nos deux enfants, donc c'était genre, ceux-là, ils sont protégés.
- Speaker #1
Est-ce que tu peux revenir sur les deux deuils, donc ouverture du col pour le premier et IMG sur le deuxième ? Et quel a été l'impact au niveau du corps ?
- Speaker #0
Alors, ce que j'ai vu la première fois, c'est qu'on s'est rendu compte que le col de l'utérus s'ouvrait et du coup, on a fait une manip qui n'a pas marché. Du coup, on a fait un cerclage. Donc ça veut dire, déjà je serais sur le corps, moi il y a plein de choses que je ne savais pas, je ne savais pas ce que c'était qu'un cerclage. Donc voilà, on fait cette opération. Quand le col de l'utérus est en train de s'ouvrir, et en fait on met un ruban pour le fermer. Donc quand tu sais que tu as un risque d'ouverture de col, ce qu'on fait, c'est qu'on cercle, on fait le cerclage de manière préventive. Et moi, sur la première grossesse, quand ils ont vu que c'était ouvert, ils ont fait le cerclage qu'ils appellent à chauve, c'est-à-dire c'est déjà ouvert. où on essaie de rattraper le truc. Et le risque, c'est que tu passes par le vagin et tu peux récupérer des microbes qui vont se mettre dans la poche des os, qui font une infection de la poche des os et qui déclenchent l'accouchement. Parce que le corps est bien fait. S'il y a une infection à un endroit, le corps va se dire c'est un endroit superflu, je dégage le problème. Comme ça, on ne va pas tous mourir. Tu ne fais pas une septicimie. Donc tu fais ce qu'ils appellent une chorioamniotique. c'est-à-dire une infection de la poche des os, et du coup le liquide devient infecté pour l'homme. Et ça provoque l'accouchement, tout ce qui m'est arrivé la première fois. Cerclage à chaud, halitement et tout ça. Ah ouais, pareil, on te dit, ne bouge pas, etc. Moi j'étais la bonne élève, quoi. Parce que moi, c'était déjà aberrant que cet enfant qui n'était pas encore là puisse mourir. Jamais je me suis dit, elle peut mourir, jamais. Je n'ai pas pensé que c'était possible. Jusqu'à la fin, ce n'était pas possible. C'était vraiment inconcevable, c'est-à-dire, je me suis dit, c'est pas du déni là, c'est inconcevable. Donc du coup, je m'y ai fait comme on m'a dit, j'ai resté alité comme on m'a dit, mais en fait, pendant ce temps, les bactéries remontaient, et du coup, ouverture du col, et donc accouchement. En fait, à un moment, je commençais à avoir mal de manière régulière. Et j'avais pas compris, en fait, c'était les contractions qui commençaient, parce que... L'accouchement avait commencé, donc tu passes une nuit horrible à avoir mal au ventre de manière régulière. Mais on en juillet, t'es censé accoucher en novembre, tu te dis pas que t'es en train d'accoucher en fait. Et mon mari me disait, il faudrait tenir comme ça jusqu'au mois en octobre. Je vais pas pouvoir supporter ce niveau de douleur toutes les 3-4 minutes pendant 4 mois, c'est pas possible. Mais parce que lui non plus n'avait pas d'aîné. Donc on va à l'hôpital et là... Les médecins me disent et on m'avait déjà dit on m'avait dit on sait aussi des déclencher un accouchement mais par contre dans médicalement on ne sait pas arrêter un accouchement qu'à commencer donc moi j'arrive live mais les contractions je savais pas que c'était des contractions et là on est en juillet on est le 17 juillet le bébé devait en être le 6 novembre et on dit vous êtes en train d'accoucher et là tu dis putain c'est pas bon quoi ça fait quand même un peu tôt ça va pas le faire donc quand tu comprends ça tu dis ok Tu te crois dans un film encore. Donc il dit, ok, cet enfant ne va pas vivre. Ok, anesthésiez-moi. Réveillez-moi quand c'est terminé. Et donc elle me dit, non, non, en fait, vous allez accoucher. Ben non, moi je ne vais pas accoucher. Vous allez me dire, je ne sais pas, je voudrais. Je pensais que j'allais avoir une césarienne, tu vois. Un truc comme dans les films où, pouf, le bébé n'est pas là. Mais personne ne te dit, tu vas accoucher en fait. moi je dis moi je veux pas accoucher pour rien Alors, je t'explique, je comprends maintenant qu'une césarienne, c'est un acte très invasif, qui n'est absolument pas banal. Donc, ce n'est pas pour rien qu'on dit accoucher par les voies naturelles. Si tu peux accoucher par les voies naturelles, il faut y aller. Ça préserve ton capital pour après, et c'est mieux. Donc, j'avais été transportée en ambulance, donc j'étais arrivée avant, ils m'expliquent tout ça, mon mari arrive, je lui réexplique tout ça, pareil, coup de massue. Et vas-y, il faut accoucher, quoi.
- Speaker #1
Et là, vous trouvez la force d'accoucher en...
- Speaker #0
Après, ce n'est pas très long, l'accouchement sur un bébé qui fait 700 grammes. On a retiré le cerclage, c'est allé assez vite. On peut quand même pousser, tu ne sais pas comment pousser. Tu ne sais pas, en fait, tu n'es pas vrai. On n'avait pas prévu de prénom, on n'avait pas prévu de nom. Et moi, je n'avais pas accouché.
- Speaker #1
Ça a dû demander un tel niveau de force mentale, physique et émotionnelle.
- Speaker #0
Après, il repart avec le bébé, il te le ramène. Enfin, ils te le ramènent, ils l'ont nettoyé, ils ont mis l'acte d'humanité derrière. Ce qu'ils font, c'est qu'ils mettent une couche à un bébé qui n'a pas besoin de couche, en fait. Parce qu'ils te ramènent un bébé qui est mort, en fait. Et toi, tu es là... À partir de quand ma vie s'est devenue ça, en fait ? Tu es là, alors là, quoi ? Enfin, le meilleur, quoi. Le lendemain, il faut aller faire la déclaration à la mairie. Tu vas déclarer la naissance, puis le décès, tu fais là que deux fois. C'est pas la même personne à l'état civil. Ah bah c'est... c'est ouf.
- Speaker #1
Aujourd'hui, avec du recul, qu'est-ce qui t'a fait tenir quand t'as appris que le bébé n'allait pas vivre ? Quand t'as dû accoucher le lendemain, quand t'as dû aller déclarer à l'état civil, qu'est-ce qui t'a fait tenir ? C'est quoi cette... Cette force de vie qui t'a...
- Speaker #0
Qu'est-ce qui nous a...
- Speaker #1
Toi et ton mari,
- Speaker #0
d'ailleurs. Déjà, tu peux pas t'échapper. T'as pas... Tu peux pas t'échapper. Ouais, ce qui, quand même, m'a fait tenir, c'est... Je me dis, OK, je vis un drame, mais c'est personne n'est responsable. C'est pas quelqu'un qui m'a fait du mal. Il arrive des choses. dont personne n'est responsable et qui sont dramatiques. Ouais, ouais. Ouais, et puis après, ouais. Alors, il faut accoucher, après, t'as tout. Le postpartum, quand même. La rééducation tout ça... Bon j'étais déjà suivie par... Enfin je connaissais la personne qui m'a suivie en sage-femme donc elle était... C'était agréable de voir quelqu'un que je connaissais déjà. Je pense que le pire c'est quand on m'a dit vous êtes devoir accoucher j'ai dit bah non en fait. On est en 2000 on fait pas ça aux gens. On est pas au moyen âge y a pratiquement pas de bébé j'accouche pas quoi. Franchement le personnel médical ils sont... Tu te confrontais à ça et tu expliquais à la maman, oui mais vous reprenez pour après. Il y en a aussi une qui m'avait dit, sinon si vous faites une césarienne, vous aurez une cicatrice qui à chaque fois vous fera penser à ce bébé. J'ai envie de dire, je suis sûre que je le penserai à chaque fois de toute façon. Mais ce que j'ai appris c'est que quand tu faisais une césarienne, surtout tôt, donc à 6 mois, c'était difficile après pour l'utérus de garder sa capacité d'élasticité jusqu'à 9 mois. Donc si tu fais une première césarienne à six mois après, tu es plutôt parti pour faire des césariennes après. Donc effectivement, ta santé reproductive, ce n'est pas que la question de la cicatrice. Donc je dis que c'était le bon choix. Mais oui, j'ai l'impression d'être genre, mais non, mais ce n'est pas moderne, ce n'est pas comme ça, que moi je ne veux pas ça.
- Speaker #1
Et du coup, comment tu t'es sentie dans ton corps ? Après ce premier deuil ?
- Speaker #0
Moi, je suis facilement coupée de mes émotions, très facilement. Dans le corps, franchement, je ne me rappelle pas spécialement ce dont on ne s'en rend pas compte. Les gens me disaient, parfois, pour te changer les idées, tu pourrais faire du sport, etc. J'avais entendu ça d'une personne qui avait perdu un enfant à l'accouchement. Non, en fait, elle ne peut pas faire du sport, elle ne peut pas courir parce que Périnée est trop lâche. Elle ne peut pas aller à la piscine parce que tu ne peux pas aller à la piscine après. Il y a plein de choses que tu ne peux pas faire parce que même si tu n'as pas de bébé, tu as du temps et que tu pourrais chercher des choses pour te changer les idées. Il y a plein de choses dont ton corps n'est pas étanche, il y a plein de choses que tu ne peux pas faire en fait.
- Speaker #1
Oui, tu es dans une forme d'incapacité en fait physique à plusieurs niveaux.
- Speaker #0
Oui, postpartum tu es vraiment dans une faiblesse au centre du corps. qui fait que te retourner dans le lit demande un effort parce qu'en fait, le gainage, ça sert à plein de choses. Donc quand tu l'as plus, quelle que soit une grossesse de 6 mois ou de 9 mois, oui, c'est pas tellement que t'es grosse, c'est que t'as pas de force au milieu. Oui,
- Speaker #1
de la force et de la souplesse du coup, de la mobilité.
- Speaker #0
Le tonus qui fait que tu peux te retourner dans le lit, ça peut être plus ça.
- Speaker #1
Et est-ce qu'il y a eu des impacts particuliers sur le corps lors du deuxième deuil périnatal ?
- Speaker #0
Non, c'était la même chose. La grosse différence, c'est qu'il fallait gérer mon fils. C'était le mois d'août et il rentrait à l'école avant, donc il n'était pas gardé. Normalement, il n'y a pas de problème, parce que j'étais en cours de maternité. Du coup je devais le garder et c'était vraiment compliqué de gérer mon deuil en même temps que ça. Une fois j'essayais d'être à peu près potable et une fois il m'a dit, elle avait 3 ans, il m'a dit « mais je voudrais une maman contente » . Je lui dis « ah je ne vais pas pouvoir faire ça » . Et puis après il y a eu la rentrée, ça nous a tous changé les idées. C'était sa première rentrée. C'était un peu fun. Et puis après, on est allés à Singapour. C'était très très chouette.
- Speaker #1
Et est-ce que ces deuils périnataux ont eu des impacts particuliers sur ta sexualité, ta sexualité de couple, ou pas ?
- Speaker #0
C'est une question que je me suis beaucoup posée, mais je n'ai pas vu d'avant et après. Il y a eu toutes les périodes où... Voilà, post-partum que ce soit, qu'il y ait un enfant ou pas, enfin, si tu as un enfant, tu ne dors pas en plus, donc bon. Mais je n'ai pas... C'est une question que je me suis beaucoup posée. Je n'ai pas l'impression qu'il y a eu d'impact physique passé la période où tu ne peux pas. Tu n'es pas disponible pour de la sexualité pénétrative. Donc, non, je n'ai rien noté de spécial. Et ça n'a pas changé nos pratiques non plus.
- Speaker #1
Oui, donc finalement, ça a été vraiment avant tout... Un vécu émotionnel extrêmement fort.
- Speaker #0
Ouais, émotionnel très fort.
- Speaker #1
Conjugale aussi.
- Speaker #0
Ouais, et quelque chose qui reste dans ton histoire, même si c'est pas mon identité. Parce que j'ai eu beaucoup, j'ai eu vraiment peur de rester avec cette image-là, socialement, la personne un peu triste, mais vous savez, c'est parce qu'elle a vécu ça, et que ça allait toujours me suivre, en fait, non. Parce que les enfants vivants sont plus forts que... que les enfants morts et que j'ai bonne conscience parce que je ne les ai pas occultés. Donc ce n'est pas comme si, par exemple, dans un tabou, dans la famille, on n'en parle pas, etc. Les enfants le savent, donc elles font vraiment partie de ma famille. Donc j'ai l'impression qu'on les a bien traités. On a fait des cérémonies les deux fois. On a une plaque au père Lachaise.
- Speaker #1
Finalement, ce que tu racontes, c'est que tu fais vivre Ariane, tu fais vivre Agatha. Vous les avez fait vivre tous les deux et aujourd'hui encore, elles font partie de votre histoire. Ces deuils ne te définissent pas dans le sens où ils ne vont pas t'imposer une identité sociale nouvelle, non. En revanche, ils composent ton histoire et ton vécu.
- Speaker #0
Oui, et puis ce que je dirais aussi, c'est que c'est vraiment une chance d'avoir eu deux. des enfants derrière à chaque fois. Donc je les laisse dans le stade de bébé, en fait. Je ne vais pas agrandir. Alors que je pense que si je n'avais pas eu... d'enfants derrière, je ferais grandir. Donc elles restent vraiment telles que je les ai vues. Et voilà. Ça, c'est soutenable. Elles restent comme le jour de naissance.
- Speaker #1
Et peut-être une dernière question pour clore cet entretien qui était extrêmement émouvant, en tout cas de mon côté. Tu as beaucoup parlé de vie finalement, ces moments de vie, qu'est-ce qu'ils t'ont apporté en termes de... Quelle est la valeur aujourd'hui que tu donnes à la vie en ayant été confrontée à la mort de deux enfants ?
- Speaker #0
Alors moi je dirais, c'est ce que je dis souvent, c'est que vraiment les enfants, enfin toutes les personnes, les personnes qui vont bien, c'est vraiment magique il faut une telle coordination de trucs Voilà, un enfant, après il peut apprendre à lire, un enfant qui va bien, c'est fou en fait. Ça me rappelle le livre de Baptiste Beaulieu, Les gens sont beaux. Mais les enfants en pleine forme, ils sont formidables, les gens, on peut faire tellement de choses, de nos dix doigts, de notre corps, de notre cerveau, c'est incroyable un être humain en fait.
- Speaker #1
Écoute Patrice, merci infiniment pour ton témoignage. Ce témoignage hyper puissant qui, j'espère, servira à beaucoup d'autres personnes.
- Speaker #0
C'est vrai que tout ce que j'ai dit là, j'ai eu l'occasion de le dire par bribes, mais c'est étrange et c'est fort de tout réunir sur un temps et dire, voilà, je parle que de ça. Ça secoue.
- Speaker #1
Merci beaucoup Patrice.
- Speaker #0
Merci Clémence