Speaker #0Vous écoutez de tout cœur je t'embrasse, le podcast de Charles, soldat de 14, un poilu du sud-ouest. Fidèlement depuis le front, il écrira chaque jour une lettre à sa mère. Ses lettres conservées jusqu'ici sont lues dans ce podcast. De tout cœur je t'embrasse, vous souhaite une bonne écoute. 8 février 1915. Cher maman, trois lettres me sont arrivées de toi hier. Il y avait eu un arrêt dans la circulation des trains postaux pendant deux jours et j'ai été généreusement dédommagée. Tu es reparti pour Fals après ton petit séjour à Agen. J'ai été content que tu aies pu voir quelques personnes agréables. Mesdames de Ausha, de Parade et de Trinque-Léon sont des gens charmants. Elles sont à beaucoup près les femmes les mieux d'Agin. Tu as eu une excellente idée de te faire accompagner par Théodore pour aller à la Cassagne. Dans les visites au Métairie, il nous faut toujours nous faire accompagner par un conseiller technique. À ceci, il y a un tas de détails qui sautent aux yeux et que nous autres ne remarquons pas. Tu as pu prendre les coiffures alsaciennes. Je crois que pour les mettre dans une vitrine, il faudra aussi mettre les nœuds séparément, car ils cachent tout. Tu me demandes ce qu'est devenu Ausha. Il a quitté le régiment. Il y a une troupe de Ausha. trentaine de jours pour entrer dans un état-major d'une brigade d'infanterie, mais il est toujours lieutenant. Ma lettre a tout l'allure de la série de nouvelles en trois lignes que publient certains journaux. Évidemment, c'est décousu, mais j'aime tant causer avec toi sans réfléchir, comme lorsque nous étions au coin du feu le samedi soir dans ta chambre à Fals. J'arrivais tout content après une séparation d'une semaine. Je retrouvais toute tégaterie, cette affection sans borne que nous avons toujours partagée. Alors, je te racontais à bâton rompu tous les petits événements de la semaine auxquels j'avais été mêlé, la chronique mondaine, les manœuvres de garnison, les chevaux que j'entraînais. Tout ça défilait sans ordre quand leurs souvenirs me passaient par la tête et tu m'écoutais avec tant de complaisance. Donc, depuis hier, je n'ai pas fait grand chose d'intéressant au point de vue... militaire. Je suis allé jusqu'à Massmonster pour faire travailler le cheval de mon capitaine. Il y avait un concert d'orgue, de la crème à la chantilly, de la confiture des glantiers, du thé et de l'eau de vie de myrtille qui m'attendait, avec la jolie petite girl du bourgmestre. « Elle est vraiment très bien, cette jeune femme. Rassure-toi, je ne ferai pas de bêtises. Ce n'est pas le moment de déroger au sage principe que notre religion a gravé d'une manière indélébile dans notre cœur. D'ailleurs, mon flirt n'a rien de sensuel. J'ai rencontré là un de ces types de femmes que Goethe dépeint si magistralement dans Werther, sentimentale avec un petit air ingénieux, beaucoup moins simulé que je le croyais, et puis ainsi mon cœur. » Elle me rappelle aussi cette héroïne du roman Les Auberlais que tu as lu certainement. Les Alsaciennes n'ont pas cette coquetterie de mauvais allois qu'on voit chez les Françaises de notre monde, comme Y2C, Mlle D. Celle-ci rentre dans la catégorie des aguicheuses dont parle Marcel Prévost. Et ce genre m'a toujours fait horreur, parce que je retrouvais chez elle les mêmes expressions, les mêmes attitudes que chez les dames du café-concert de ce mur. Mon amie n'a jamais de conversations risquées, ni de sujets brûlants qu'affectionnent nos mondaines. Elle me parle de l'Alsace, elle comprend la beauté des vallées des Vosges, si pittoresques avec leurs jolies forêts de sapins et leurs torrents. Je lui raconte des histoires de guerre, des émotions de course, je lui parle de notre beau ciel du midi, et elle m'écoute avec de grands yeux noirs ingénus. Tout ce que je lui dis est nouveau pour elle et l'intéresse. Je vais au tranché, elle va prier pour moi à la Vierge d'Aspach, où il y a un petit pèlerinage local sur une montagne qui domine la ville. Que c'est amusant de te raconter tout ça. Je me promenais à cheval aujourd'hui avec l'aumônier de la division, l'abbé Gérald. C'est un homme fort distingué, professeur au collège de Montalemberg. Il était au courant de mes petites histoires sentimentales et il me donnait des conseils en ami, et comme un ami qui a une grande âme et beaucoup d'expérience. je vois encore ce prêtre quand je transportais à deux heures du matin le corps de mon capitaine sur deux fourreaux de sabre avec mon sous-officier je le rencontrais aussi au combat du menhiel pendant que les maisons tombaient comme des châteaux de cartes Il a une belle figure de prêtre. Nous avons une grande estime réciproque qui est née dans des circonstances tragiques. Il me grondait en ami ce soir en évoquant le souvenir du démon de midi. Voilà comment je comprends un directeur de conscience. Mais j'irai voir encore quelquefois ma petite girl et je serai bien sage. De tout cœur, je t'embrasse, chère maman. Bien tendrement, Charles de Bazin. 10 février 1915 Chère maman ! De l'être encore hier de toi, mais aujourd'hui je suis sec. Cet animal de carde n'y a rien fui à mon flirt. Je n'ai pas de promenade au clair de lune sur ma conscience et je n'ai jamais noué d'intrigue avec une jeune fille. Il y en a bien une dans la maison du bourgmestre, c'est la sœur de ma petite amie, mais la nature l'a moins favorisée que l'autre et je ne l'ai pas distinguée comme on disait il y a 300 ans. Nous sommes toujours dans le plus grand calme entre deux factions, à Aspag. Demain, je vais passer la journée à Belfort, faire quelques emplettes, prendre un bain et voir autre chose que des montagnes. Elles sont très belles, avec toute la plaine d'Alsace à leurs pieds, mais après deux mois, on éprouve le besoin de changer un peu de perspective. Tu me dis que Théodore part pour Paris. C'est ennuyeux qu'il ne puisse plus venir t'accompagner dans tes visites à la Cassane et à Fals. est-il toujours à tarbes quel homme dévoué ce brave jehan j'espère qu'il restera encore quelque temps dans la rgion et qu'il pourra voir de temps en temps si nos gens ne se relâchent pas trop je ne serais pas tr s tonn que dans une dizaine de jours on dgarnisse beaucoup de dpaux qui sont dans le midi nous recevons du monde chaque instant D'Avancourt vient de rencontrer aujourd'hui le commandant de Brivieux, qui a des parents dans la diplomatie. Il aurait dit que l'entrée en ligne de l'Italie et de la Roumanie n'était qu'une question de jour. Madame de Ricard écrivait à son mari que M. de Villeneuve-Bart-Gemont, capitaine de vaisseau détaché à la préfecture maritime de Toulon, venait de partir pour l'Italie chargée d'une mission confidentielle. Tous ces renseignements venant de sources différentes semblent se compléter. Nous avons maintenant toute une bibliothèque ici qui nous procure des heures charmantes. Je lis mon démon de midi. C'est un ouvrage un peu troublant, mais tellement sage. Je vais entreprendre un petit travail, celui de mettre à jour mon journal de marche. Je n'ai que de mauvais mots griffonnés au crayon. Je les mettrai au net, sur un carnet, et peut-être qu'un jour, je les relirai quand j'aurai des cheveux blancs. Raymond est près de Compiègne. Il mène une existence charmante au bord de la forêt. Ils sont un peu dédommagés de leur long séjour à Saint-Paul, qui manquait peut-être un peu de charme. À demain, chère maman. Je t'embrasse bien tendrement. Charles de Bazon C'était de tout cœur je t'embrasse, le podcast de Charles, soldat de 14, un poilu du sud-ouest. Si vous aimez ce podcast, n'hésitez pas à le partager et à laisser un avis. Merci.