- Speaker #0
Depuis la nuit des temps, des femmes tracent des voix. Des voix inspirantes, surprenantes, que nous pourrions emprunter, même juste le temps, d'un pas de côté. Depuis la nuit des temps, des femmes pensent, créent, brisent les entraves, défient l'impossible et s'inventent une destinée. Elles sont notre précieux héritage, mais nous les connaissons si peu. Dans ce podcast, nous vous proposons de marcher dans leurs pas. Ensemble, on va conjuguer l'histoire au féminin, pour s'enrichir et pour déployer nos ailes. Dans chaque épisode, notre invitée nous parle de deux femmes qui ont transformé sa vie.
- Speaker #1
Nous sommes Alexandra et Caroline.
- Speaker #0
Bienvenue dans Donne-moi des ailes.
- Speaker #1
Aujourd'hui, nous recevons Geneviève Brizac.
- Speaker #0
Donne-moi des ailes. E-2-L-E-S Bonjour Geneviève Brizac. Nous sommes ravies de vous accueillir aujourd'hui dans Donne-moi des ailes. Vous êtes écrivaine, essayiste, éditrice. Vous êtes aussi et peut-être surtout une grande lectrice. Vous êtes née dans une famille où les mots et la liberté de penser occupaient une place essentielle. Votre mère, Hélène Misserly, écrivait pour la radio et la télévision. Votre père, Michel Brissac, polytechnicien, fut un très jeune résistant avant de faire carrière dans l'expertise judiciaire. Vous êtes agrégée de lettres et vous avez d'abord enseigné avant de devenir une éditrice très engagée pour promouvoir les autrices, mais aussi pour offrir des modèles de représentation pour les jeunes. C'est donc dans l'édition jeunesse que vous allez œuvrer. Sous votre direction, les collections de romans de l'école des loisirs ont permis l'émergence d'une nouvelle génération d'autrices et d'auteurs jeunesse et ont aussi contribué à faire évoluer cette littérature vers davantage de réalisme, d'humour et de liberté de ton.
- Speaker #1
Vous êtes mère de deux enfants, féministe engagée, vous portez une parole libre et vigilante sur la place des femmes, dans la littérature mais aussi dans le monde. Dans vos romans et vos essais, de petite à vie de ma voisine, en passant par Sisyph est une femme, Vous interrogez la filiation, la liberté et la mémoire, et vous redonnez leur place à celle que l'histoire a trop souvent effacée. Amoureuse de la langue anglaise, vous avez tissé un lien intime avec ces grandes plumes féminines, de Jane Austen à Virginia Woolf, dont on va parler, dont vous prolongez la portée dans votre œuvre. Et parce qu'on vous cite « Les livres m'ont plusieurs fois sauvé la vie, j'essaye de leur rendre la monnaie de leur pièce, ma dette est illimitée » , Vous soutenez l'accès à la lecture pour toutes et tous avec l'association Bibliothèque Sans Frontières dont vous êtes aujourd'hui vice-présidente. Chevalière de la Légion d'honneur, commandeuse, on s'est permis de mettre au féminin, dans l'ordre des arts et des lettres, votre impact dans le monde de l'édition est majeur en défendant une littérature vivante, accessible et profondément humaine.
- Speaker #0
Merci beaucoup. Est-ce que vous avez des choses à rajouter à cette bio-express ?
- Speaker #2
J'ai aussi été beaucoup journaliste et ça compte beaucoup pour moi. Quand j'ai commencé à écrire une thèse il y a très très longtemps, que je n'ai pas du tout terminé évidemment, le sujet c'était écrivaine et journaliste. L'ouverture vers les autres a toujours coloré mon écriture et j'ai été journaliste au monde pendant 25 ans. C'est la critique littéraire qui a été pour moi un vecteur de découverte d'écrivaines de tous les pays.
- Speaker #1
Alors en avril, je vous ai entendu à Bruxelles, au Midi de la Poésie, parler avec passion de Virginia Woolf et de Anna Armatova. Six mois plus tard, nous voici donc enfin réunis pour transmettre un peu de leur flamme, mais aussi la vôtre. Toutes deux, Anna Armatova et Virginia Woolf, ont aussi traversé les ténèbres du XXe siècle.
- Speaker #0
Des ailes ! Alors, tenter de faire la biographie de Virginia Woolf devant vous, ça relève quand même de l'audace. C'est déjà un défi de réduire une vie à quelques lignes, mais quand il s'agit d'une génie comme elle... Le défi devient vertigineux devant vous qui l'a lisé, l'a commenté depuis tant d'années et qui pourtant rappelait souvent qu'on ne peut pas vraiment la connaître tant elle est multiple, mouvante et tant elle peut nous parler différemment à chaque lecture. Virginia Woolf est née à Delin, Virginia Stephen, en 1882 à Londres, dans une famille aisée et cultivée où les livres abondent. Son père, Leslie Stephen, est historien et critique littéraire. Sa mère, Julia Princep Duckworth, vient d'un milieu artistique. Très jeune, Virginia Woolf observe combien les femmes sont tenues à l'écart de la vie intellectuelle et cette expérience va façonner toute son œuvre. Elle traverse plusieurs deuils qui la bouleversent. Sa mère meurt quand elle a 13 ans, sa demi-sœur Stella deux ans plus tard, puis son père en 1904. La fratrie orpheline s'installe à Bloomsbury et Toby, son frère aîné, réunit autour de lui un groupe d'amis de Cambridge, des jeunes artistes et intellectuels qui rêvent de liberté, d'amitié et de création. Ce cercle, qu'on appellera plus tard le groupe de Bloomsbury, devient pour Virginia Woolf un espace d'émancipation et d'expérimentation. La mort prématurée de Toby, son frère, en 1906, sera un nouveau choc.
- Speaker #1
En 1912, elle épouse Leonard Wolfe, grand ami de Toby, avec qui elle fonde notamment la Hogarth Press, une maison d'édition qui publiera ses propres textes, mais aussi ceux d'autres auteurs et autrices novateurs, comme T.S. Eliot, par exemple, ou Catherine Mansfield. Son premier roman paraît en 1915, mais c'est dans les années 1920 qu'elle s'impose avec des œuvres devenues incontournables, Mrs. Dalloway, La promenade au phare, Orlando et Un lieu à soi. Durant les années 30, elle s'engage encore plus ouvertement. Par exemple, dans Trois-Guinées, elle met en lien la guerre, le patriarcat et la question de l'éducation des femmes. Mais le génie de Virginia Woolf ne se situe pas que dans son style. Loin de là, c'est une penseuse du monde, de la liberté et du rapport entre l'intime et le politique. En 1941, épuisée par la guerre et par ses tourments intérieurs, elle choisit de mettre fin à ses jours. Elle nous laisse une œuvre d'une modernité inouïe. qui continue d'influencer la littérature, la pensée et nos luttes pour l'égalité.
- Speaker #2
Merci, c'est formidable ce portrait.
- Speaker #1
Alors la première question qu'on se posait c'était de savoir quels sont les premiers mots finalement, les premiers mots de Virginia Woolf que vous avez lus et peut-être dans quelle langue l'avez-vous lu d'abord ?
- Speaker #2
Alors je l'ai lu en français. La première vague de féminisme dans les années 70-75 ont été très importantes pour moi et c'est à ce moment-là que j'ai découvert redécouvert, Virginia Woolf, qui était un emblème d'émancipation. Et ce qui est drôle, c'est que ce n'était pas exactement la même Virginia Woolf qu'aujourd'hui. La Virginia Woolf des années 75, comme Sylvia Plath, justement, comme Camille Claudel, c'était une femme qui avait été victime de des hommes, c'est largement. de ses demi-frères dont on sait qu'ils ont abusé d'elle. Mais on en parlait beaucoup à ce moment-là. Donc il y avait une ombre de suicides et de tragédies. Et à ce moment-là, j'ai lu son journal. Et le journal m'a été extraordinairement précieux parce que, comme vous le dites souvent, c'est aussi les faiblesses, les échecs et les difficultés qui nous permettent de considérer... Certaines femmes, comme des aides, des soutiens, des modèles. C'est justement parce que, dans le journal, elle montre à quel point elle se bat et à quel point aussi elle est énergique. Ça, c'est une chose très importante. Et donc, elle travaille comme une malade, sans arrêt. Elle apprend des langues. L'italien pour lire Dante. C'est d'ailleurs le cas aussi d'Anna Armatova, qui est quand même assez touchant. Elle apprend l'anglais, elle n'a pas de problème, mais elle apprend le français. En plus... Elle écrit à ses amis. Donc il y a toute une correspondance qu'on retrouve dans le journal. Le journal, pour moi, c'est un trésor. Je pense qu'il donne du courage à toutes les femmes qui ont des hauts et des bas, c'est-à-dire en fait toutes les femmes. On se dit, elle peut, elle y est arrivée, prends-toi en main. Et puis, par moments, on se rend compte aussi, il y a des éclairages sur le mal involontaire, je pense, que lui fait Léonard et le mal... Un volontaire ou volontaire que lui font les psychiatres. Et en particulier parce qu'à l'époque, les psychiatres, bon les psychiatres on en pense ce qu'on veut, mais à l'époque ce qu'ils voulaient c'était, ils disaient, il n'y avait pas du tout les médicaments qui existent aujourd'hui, elle était simplement légèrement bipolaire, mais aujourd'hui tout le monde n'en fait qu'une bouche, c'est pas grave. Et on disait qu'elle reste couchée, qu'elle ne fasse rien et qu'elle boive du lait. Si vous êtes déprimé, il y a de bonnes chances que ça s'aggrave. Alors quand elle crée l'imprimerie avec Leonardo, ça c'est une merveilleuse chose parce qu'elle s'active, elle s'est toujours intéressée aux autres écrivains, qui pour moi est très important. Parce qu'on m'a souvent dit, de toute façon tu t'intéresses aux autres écrivains, donc t'es pas un vrai écrivain, les vrais écrivains s'intéressent pas aux autres écrivains. Or en fait, parfois oui. Et en particulier, Virginia Woolf n'a cessé de vouloir publier, lire, écrire des articles aussi sur... Les gens, les femmes en particulier, mais les hommes aussi, qui lui paraissaient intéressantes. Tout ça pour dire, lisez le journal.
- Speaker #0
C'est comme ça que vous l'avez rencontré.
- Speaker #2
Oui, exactement.
- Speaker #0
Et qu'est-ce qui a changé votre regard par la suite ? Est-ce que c'est dès le journal que vous changez de regard en disant, mais elle est bien au-delà d'une désespérée ?
- Speaker #2
Bien sûr. En lisant le journal, je comprends que j'ai affaire à un génie qui a la même conception que moi de la vérité. Elle dit absolument la vérité. Elle ne fait pas un journal poseur. Les journaux masculins, soyons un peu sexistes, sont souvent posés.
- Speaker #1
Pour être lus, au fait.
- Speaker #2
Oui, exactement. Vous connaissez le journal de Julien Grine, il y en a des quantités. Elles, elles observent ça aussi. C'est un lieu de travail de l'observation, comme les esquisses qui sont les premières choses qu'elle a publiées. Elle attrape quelqu'un absolument en deux secondes et ça donne un personnage. Ça, j'adore ça.
- Speaker #0
Son authenticité vous a touchée ?
- Speaker #2
Oui, son sens de la vérité qui, à mon avis, est largement fondé sur les mensonges de la famille. Et ça, c'est un vrai enjeu pour les femmes aussi.
- Speaker #0
Voilà.
- Speaker #2
Le mensonge en la famille, le mensonge sexuel, le mensonge social. Elle raconte très bien, il y a même des phrases où elle dit, dans ce livre merveilleux qui s'appelle Moments of Being, c'est un deuxième livre que j'adore, elle raconte, elle va au bal avec ses demi-frères, les deux courses, les enfants du premier mariage de sa mère, qui sont donc nettement plus vieux qu'elle, et il les abuse sexuellement au retour. Et elle raconte de manière franchement... drôle, distancié, cruel, les gens qui avaient accueilli les petites Stéphane et le merveilleux cavalier pouvaient-ils se douter ? C'est-à-dire qu'elle est absolument crue. Enfin, justement pas crue, mais crue.
- Speaker #0
Est-ce que l'humour a pu être aussi un levier pour réussir à oser davantage parler vrai et dire la vérité ? Bien sûr.
- Speaker #2
Ah oui, tout à fait, vous avez tout à fait raison. C'est l'humour qui rend... possible le partage, à mes yeux en tout cas. L'inconvénient, c'est que l'humour permet aussi l'incompréhension, très souvent. Le deuxième degré n'est pas compris par tout le monde, donc c'est aussi un risque. Mais quand elle écrit, il est là tout le temps, l'humour. À chaque virgule, comme disait une autre écrivaine italienne que j'adore, qui s'appelle Natalia Ginzburg, elle disait, j'ai une virgule dans le sang, je vois tout. de manière légèrement tordue.
- Speaker #1
C'est une très très belle expression.
- Speaker #2
Oui, une virgule dans le sang, c'est pas mal.
- Speaker #1
Est-ce que vous pensez qu'on aurait raconté sa vie de la même manière si elle avait été homme ?
- Speaker #2
Je suis sûre que non, absolument certaine. D'abord, elle fait une chose que les hommes ne font pas, c'est qu'elle s'expose.
- Speaker #1
Non, et ce que j'aime beaucoup aussi, c'est ce que vous avez mentionné, c'est que finalement ce qui vous touche chez Virginia Woolf, c'est le fait qu'elle nous ressemble, qu'elle nous décrive ses moments de faiblesse. Or nous, on voit que dans ce travail sur le matrimoine, souvent... Il y a ces femmes écrasantes, on parlait de Annie Ernaux, on parlait de Marie Curie qu'on nous cite souvent. Et en fait, c'est une agiographie qui finalement n'apporte rien, puisque si c'est des femmes dont on ne peut pas se sentir en filiation, ce travail de matrimoine et d'inspiration qui nous est si cher, en fait, il ne se réalise pas. Puisqu'alors, d'ailleurs, Virginia Woolf, c'est vrai que tout le monde la connaît, mais qui la lit ?
- Speaker #2
Exactement.
- Speaker #1
Et donc la question, ce que je trouve intéressant, c'est comment est-ce qu'on peut, et vous le faites avec vraiment brio, comment est-ce qu'on la rend...
- Speaker #2
Oui.
- Speaker #1
À nous ! Incarner en face. Oui !
- Speaker #2
Assieds-toi, Virginia. Tu peux venir. Tu es à la place à côté, tu viens. Pour moi, c'est exactement ça. Vous avez parfaitement... On est parfaitement en accord. Il y a une histoire très drôle avec Mrs. Dalloway. Quand le film Les Heures est sorti, c'est un beau film. Donc, Julianne Moore veut mourir. Elle emporte ses comprimés. Elle emporte son livre de Mrs. Dalloway. Elle va à l'hôtel où elle a réservé une chambre pour manger les comprimés. et dormir un sommeil réparateur éternel. Et elle ne meurt pas parce qu'elle lit Missy Dalloway. Et ça lui redonne le goût à la vie. Ce qui s'est passé, c'est que les gens sortant du cinéma, à mon avis surtout les femmes, ont couru dans les librairies pour acheter ce médicament beaucoup moins dangereux que les pilules. Et elles ne l'ont pas trouvé parce que le livre à l'époque n'était pas disponible. Alors, ils l'ont réimprimé. Et donc, il suffit de ça. Les gens l'ont acheté et les gens ne l'ont pas lu. Parce qu'en fait, c'est beaucoup trop difficile. Les romans de Virginia Woolf ne se donnent pas d'emblée. Et ça, c'est une chose vraiment centrale pour moi, parce qu'il se trouve qu'on considère, là aussi dans le cadre de la misogynie ambiante, que les femmes artistes sont plus ou moins dingos. Ou alors, elles écrivent des trucs... pas très important. Bon, mais ce n'est pas forcément vrai. C'est-à-dire qu'au milieu de tout ça, il peut y avoir, évidemment, un chef-d'œuvre, mais il est englobé dans un truc où, a priori, ce n'est pas James Joyce. Et d'ailleurs, quand on a sorti ce livre sur Virginia Woolf, on faisait des débats tout le temps avec Agnès de Star, on sillonnait la France, ça nous amusait beaucoup. Et donc, on arrivait quelque part, il y avait une salle pleine, bon, très bien, et puis, il y avait toujours un type qui se levait. Il y a toujours le type qui se lève, on le connaît. Nous aussi on en a un. Oui, ben oui. Donc il se lèvait toujours et il disait bon, je n'ai jamais lu cette femme qui de toute façon s'est suicidée et qui donc était très dépressive et donc... Et il disait, pourquoi vous ne parlez pas de James Joyce ? Et on disait, parce qu'on s'en fout. Parce que moi, je n'aime pas spécialement James Joyce. Quoi ? Vous êtes folle ! Comment vous pouvez ne pas aimer James Joyce ? C'est encore un droit. Et d'ailleurs, Virginia Woolf n'adorait pas non plus. Elle a refusé de le publier, ce qui lui a été beaucoup reproché, évidemment, dans sa maison d'édition. Et elle disait, c'est parce que le livre est tellement gros. qu'on va passer notre vie à le composer. Et je ne suis pas prête à passer trois ans de ma vie, parce qu'elle composait à la main, lettre à lettre, pour un livre que je n'aime pas tellement et que je trouve assez lourdingue. Et ça se défend. Mais ça ne lui a pas été du tout crédité. On a dit oui, en fait, elle était jalouse.
- Speaker #1
Oui, c'est ça, encore les gros clichés.
- Speaker #2
Elles sont très jalouses. Elles ne sont pas envieuses, méchantes, etc. Et donc, ça lui a été imputé. Merci. systématiquement, et moi je vous disais toujours écoutez monsieur, organisez un débat sur James Joyce et nous viendrons dire pourquoi vous ne parlez pas de Virginia Woolf ce qui n'arrive jamais donc voilà il y a cette misogynie parce que comme disait Virginia Woolf il y a toujours beaucoup de mal à dire sur les femmes ce
- Speaker #1
que j'ai beaucoup aimé c'est qu'avec Agnès Dessartes vous prenez le parti de ne pas faire une bibliographie rigoureuse en fait c'est votre interprétation et les paroles de Virginia Woolf qui se mélangent. Et justement, dans ce qu'on disait précédemment, ça montre vraiment comment elles se tissent à votre vie, à votre littérature. Et on plonge dans l'univers entier. En plus, avec ces regards, ces quatre mains, c'est fantastique, vraiment.
- Speaker #2
En fait, ce qui s'était passé, très exactement, c'est qu'en 2000, Agnès de Sarthe et moi, on décide de faire... Enfin, nous, on décide, pas du tout. On obtient de France Culture de faire une série d'émissions sur Virginia Woolf. Oui, on l'a écoutée. Et on prend un pied... C'est magnifique. Pas possible à faire ça. Et puis quelques années plus tard, plusieurs personnes nous disent, mais c'est dommage parce que... Pourquoi vous n'avez pas fait un livre ? Et donc on est partis à la campagne, Agnès et moi, et pendant une semaine, c'était agréable, c'était le printemps.
- Speaker #1
Ce qu'on a fait aussi pour notre livre. Donc voilà, vous connaissez le livre,
- Speaker #2
c'est tellement génial. Et donc on se partageait des choses, et puis chacune allait après écrire dans son coin, après on se le renvoyait. Et à la fin, même assez rapidement, et c'est sans doute ce qui vous est arrivé aussi, on ne pouvait pas dire qui avait fait quoi. Et Dieu sait que c'est ça qu'on nous a surtout demandé. Bon, d'accord, d'accord, mais enfin bon, qui a écrit quelques mots, juste quelques mots ? Je ne sais pas. Et on arrivait quelque part et les gens me disaient « Bonjour, Agnès de Sarthe » . Je disais « Bonjour » . Et on disait évidemment « Agnès, bonjour Geneviève, comment vous allez ? » Et les livres qu'on écrit sont... très différent.
- Speaker #0
Votre histoire est vraiment jolie et elle résonne tellement avec la nôtre. On est parti du podcast, on s'est rencontrés sur un plateau de radio, toutes les deux, chacune venait défendre son propre livre. On a eu un coup de cœur et on est partis pour notre aventure. On a eu l'idée de faire ce podcast pour mettre en valeur les femmes inspirantes. Et en allant voir une directrice d'une maison d'édition, pour pouvoir être en contact avec ses auteurs, elle dit « Si vous voulez, mais en tout cas, moi je veux le livre. » comme vous, on est partis à la campagne pendant une semaine pour dire ok,
- Speaker #2
il faut écrire un livre et ça a été à partir de là une aventure mais ce n'était pas du tout prévu au programme que nous écrivions un livre et surtout ce que j'aime avec les femmes avec qui j'aime travailler c'est que c'est à aucun moment de l'ambition sociale et c'est vraiment important parce que sinon on se serait fâchés Merci.
- Speaker #1
Alors vous ne le voyez pas, mais peut-être vous l'entendez si notre ingénieur du son n'a pas réussi à enlever le bruit, mais Geneviève Brissac caresse un livre, justement son livre qu'elle a écrit avec Agnès de Sarthe, et il y a un petit signé. Alors on serait bien curieux si vous avez envie de nous lire un petit extrait.
- Speaker #2
Mais avec grand plaisir. Il faut oser juste être soi. Les plus belles pages d'une chambre à soi sont visionnaires. Virginia Woolf, contre le jeu égocentrique en bec de vautour, invente un jeu impersonnel, océanique, celui de toutes les femmes par la voix d'une seule, toutes les vies infiniment obscures. Mais avant tout, il faut éclairer votre âme, ses profondeurs, ses vanités, ses générosités et sa laideur. C'est cela, oser être soi-même, c'est oser suivre sa respiration, inventer une phrase nouvelle, naturelle. Adapter à sa propre histoire et à son propre corps, oser penser autrement l'architecture d'un livre, sans se laisser intimider par le canon qui définit le grand livre, le gros livre, du grand écrivain, du gros écrivain.
- Speaker #0
Merci. C'est magnifique. Merci.
- Speaker #3
J'ai reçu le soutien de Mille Mètres Ma fille, je t'aime, l'aigle, un menton haut et fier Coeur libre, point en l'air Sois ma dîner, l'Étienne J'ai reçu le soutien de Mille Mètres Hé,
- Speaker #4
Donne-moi des ailes, E-2-L-E-S
- Speaker #1
Anna Armatova, de son nom de jeune fille Anna Gorenko, est une poétesse née en 1889 près d'Odessa en Ukraine. Elle est fille d'un ingénieur de la marine ukrainienne et d'une femme issue de la noblesse. Elle affirme d'ailleurs être une descendante du dernier des cannes tatars. le Khan Armat, lui-même descendant de Djenjis Khan. Elle choisit d'ailleurs son pseudonyme en lien avec cette filiation, en prenant le nom d'Armatova, nom de son arrière-grand-mère. Elle écrit de la poésie depuis son plus jeune âge, et étudie le droit à Kiev, puis la littérature à Saint-Pétersbourg. On m'a demandé de dire Kiev parce qu'Alexandra vous le dira, elle est d'origine ukrainienne et ça lui tenait à cœur.
- Speaker #2
Mais je suis d'accord.
- Speaker #1
On est tellement habitués à entendre Kiev.
- Speaker #2
On s'adapte.
- Speaker #1
Exactement. En 1910, elle épouse finalement le poète et critique Nikolai Gomilyov. Et ils l'encouragent à écrire. Ensemble, ils fonderont le mouvement poétique acméiste qui invente une poésie empreinte de scènes de la vie ordinaire, en rupture avec l'abstraction symboliste en vogue à l'époque. Et voici ce qu'elle dit de la poésie, on la cite. « Si vous saviez de quel débris se nourrit et pousse la poésie, sans la moindre honte. » Elle va devenir une figure centrale de ce mouvement.
- Speaker #0
Après la révolution russe de 1917 et jusque dans les années 50, sa vie est à l'image de la tragédie que traverse son pays. Son ex-mari et nombre de ses amis sont exécutés, son fils est déporté au goulag. Sa vie est alors marquée par la peur et la douleur. Elle est aussi victime de censure par le régime, sa poésie étant jugée futile et trop loin des préoccupations collectives. Il lui sera même interdit d'écrire après 1922 et ce, pendant plus de 30 ans. Pourtant, sa poésie réconforte et touche au cœur ses lectrices et ses lecteurs, car elle sait écrire la souffrance comme personne. D'ailleurs, ses poésies ne cessent jamais de se diffuser de manière clandestine, par le bouche à oreille. Anna Akhmatova refusera toujours d'émigrer, considérant que ce serait une trahison, envers sa langue comme envers sa culture. Et ce n'est qu'après la mort de Staline que sa réhabilitation va commencer. En 1964, elle reçoit le prix international de poésie Etnata Ormina et en 1965 un doctorat honoris causa de l'université d'Oxford.
- Speaker #2
Et ensuite elle meurt.
- Speaker #0
Anna Akhmatova meurt en 1966, près de Moscou, à l'âge de 76 ans, alors que son oeuvre n'est pas encore publiée intégralement. Le recueil Requiem étant notamment encore sous le coup de la censure soviétique. Ce n'est qu'en 86 que tous ces textes seront enfin publiés. Elle est considérée aujourd'hui comme l'une des voix féminines majeures de la poésie russe. Elle sera d'ailleurs deux fois nominée pour le prix Nobel de littérature en 65 et en 66. Un bouleversant témoignage de l'histoire tragique du XXe siècle en Russie qui d'ailleurs a de terribles résonances avec ce qui se passe aujourd'hui.
- Speaker #2
C'est vrai. Je pense que c'est vraiment une héroïne féministe. C'est une des plus grandes voix tout court de la littérature russe. Dès qu'elle se marie avec Gumilyov, les choses tournent affreusement mal, comme chaque fois qu'elle se marie. Dès qu'il l'avait attrapée comme un oiseau, en fait, il voulait qu'elle arrête d'être elle-même. Ça s'est passé trois fois de suite, quand même. Au début, c'est juste une jeune femme qui est installée chez sa belle-mère, et son mari part faire un voyage de six mois. Bon, évidemment, sa mère ne peut pas... pas encadrer la jeune Anna. Et tout le monde la trouve bête, laide et antipathique parce qu'elle ne correspond pas du tout aux critères en vogue chez Madame Goumidioff, mère. Elle, elle se met à écrire. Ça devient sa survie, en fait. Et les poèmes qu'elle écrit sont très durs. Le fait que les femmes souffrent quand elles acceptent de se faire passer l'anneau aux doigts. C'est le début d'un long calvaire où il faut élever les enfants, ce qui n'est pas trop la came d'Anna Armatova. Elle est très très jeune, elle a 20 ans, et donc elle écrit ce recueil. Ce recueil décrit une situation qui est vécue par des dizaines de milliers de femmes en Russie. C'est quand même dans des années pré-révolutionnaires où il y a un désir d'émancipation extrême des femmes. Donc les femmes du parti bolchevique l'aiment beaucoup. Elles ont compris tout de suite, Alexandra Kollontai, une autre aussi, les hommes et les poètes hommes aussi, faisant preuve de leur habituelle générosité, disent non mais de toute façon, elles racontent que des histoires de coucheries et de disputes. Et en particulier Mayakovsky, il dit bon ben Anna Arpatova elle est tellement bourgeoise dans sa conception des hommes, des femmes, etc. Il faut l'interdire d'écrire.
- Speaker #1
Et qu'est-ce qui vous a touché dans cette poésie d'Anna Armatova ? Parce que c'est vrai qu'on pourrait parler longtemps de toute son histoire, mais vous la considérez vraiment comme une sœur d'écriture. Qu'est-ce qui, dans sa vie ou dans sa manière d'écrire, finalement...
- Speaker #2
Elle a cet humour ravageur pour décrire des trucs moyens drôles, on va dire. C'est sûr. Mais elle garde toujours cette distance dont on parlait. D'ailleurs, Brodsky est son élève adoré, le jeune Yossi Brodsky, avant d'être... Expulsée de partir en Amérique, elle a une droiture.
- Speaker #0
qui se voit dans ce qu'elle écrit à chaque vers. Et puis elle invente un univers où justement le grand, le haut et le bas, comme disait Baudelaire, on l'aime beaucoup, se mélangent, se retournent. Le fameux poème du gant, par exemple, qui est toujours cité en exemple, mais qui est un bon exemple pour exprimer le trouble d'une femme. Elle écrit, elle a mis son gant droit à la main gauche. Personne n'avait... jamais eu cette image, c'est un peu comme Mandelstam, elle a le génie d'image auquel on n'avait jamais pensé, qu'on n'avait jamais vu. Par ailleurs, ensuite, après l'avoir découverte, lue, je suis tombée sur le Requiem, qui est évidemment un chef-d'œuvre irremplaçable, et où elle raconte comment, puisque son fils est déporté... au goulag, comment elle va faire la queue à la porte des prisons pour savoir s'il est mort ou pas mort. Ça, c'est en 1937. Et c'est la période de la Grande Terreur. Elle dit, voilà, j'étais, je faisais la queue à la porte de la prison. C'est toujours l'hiver, de toute façon. C'est l'hiver. Et une femme, au visage défiguré par le chagrin et aux lèvres bleues, m'a demandé, et ça, vous pourriez l'écrire. Et donc elle dit, bien sûr je peux, et ça me donne la chair de poule. Parce qu'en fait, dans ses poèmes, c'est pour ça que parler de sa vie n'est pas sans intérêt, de sa petite enfance, quand elle se baigne dans la mer Noire, et qu'elle plonge derrière les poissons, et qu'elle met sa robe asséchée sous un rocher, tout ce qu'on peut imaginer de magnifique, jusqu'à sa mort, dans sa petite isba, où elle a été plus ou moins quand même confinée. Il y a une adéquation à l'époque dont elle tient en quelque sorte le journal poétique. Et même si elle n'est pas publiée pendant 40 ans ou 30 ans, je ne sais plus, ce qui est quand même dément, elle ne lâche jamais son cap. Et ça, c'est vraiment une leçon pour tout le monde. Et aujourd'hui, on vit quand même dans une période où on sent la liberté se réduire, la répression politique faire rage dans beaucoup, beaucoup d'endroits. Les écrivains et les poètes ont intérêt à se muscler un petit peu, à mon avis, de ce côté-là. Et puis, il y a un autre livre, il y a un autre livre, qui s'appelle « D'entretien avec Anna Armatova » . Et si je ne parlais que d'une chose, c'est ça dont je parlerais. Et que j'incite tous les gens qui ont un peu de temps,
- Speaker #1
qui prendront le temps,
- Speaker #0
de lire ces « Entretiens avec Anna Armatova » de Lydia Tchoukovskaya. Lydia Tchoukovskaya, c'est aussi une écrivaine magnifique, merveilleuse qui a été victime évidemment de la grande répression de 1937 on lui a d'abord déjà assassiné son mari sans la prévenir et comme elle est très inquiète parce que son mari a été arrêté et il a été arrêté uniquement parce qu'il avait le même nom que Trotsky ce qui est quand même pas de bol c'est un peu antisémite quand même mais donc... Elle est désespérée. Elle va frapper à la porte d'Anna Armatova. Donc, c'est en 1938. Et elle lui dit, comment vous avez fait pour faire libérer votre fils ? Parce qu'une première fois, Anna Armatova a réussi à faire libérer son fils. Ça ne marchera pas les autres fois, mais ça a marché une fois. Et elles deviennent... Là aussi, c'est encore une amitié entre deux femmes, qui est quand même une des grandes choses qui m'intéressent.
- Speaker #1
Oui, on l'a compris.
- Speaker #0
Sur Terre, oui. Et... Et donc, Lydia Tchoukovskaya vient tous les jours chez Anna Akhmatova, elle bavarde, elle fume énormément, elle boive de l'eau vaguement bouillante, et avec ce qu'elles ont de thé, c'est-à-dire pas grand-chose, elles n'ont pas grand-chose à manger de toute manière, et elles discutent. Et puis, Anna Akhmatova montre le poème écrit. à Lydia tout en racontant autre chose, en disant, vous avez remarqué que les feuilles sont vraiment tombées là, n'importe quoi, mes voisins ont fait ceci et cela. Et pendant ce temps-là, Lydia Tchoukovskaya la prend par cœur, silencieusement. Parce qu'elle sait qu'il y a des micros dans l'appartement, enfin l'appartement qui en fait est une chambre à l'intérieur d'un appartement collectif. Et quand elle s'en va, Lydia Tchoukovskaya rentre chez elle en se répétant le poème dans sa tête et en marchant sur les Merci. plaques de glace le long de la Neva à Saint-Pétersbourg. Et quand elle arrive chez elle, de nouveau, une chambre d'un appartement collectif glacial, elle l'écrit. Et donc, elle transcrit tous les poèmes. Les poèmes qu'Anna Akhmatova écrit ces années-là, elle les apprend par cœur. Et les gens qui viennent voir Anna Akhmatova apprennent tous les poèmes par cœur. Et je trouve ça d'une beauté. Tellement incroyable.
- Speaker #2
Cette histoire m'a bouleversée. C'est quelque chose d'inouï. Cette chaîne qui s'organise autour d'elle, pour pouvoir transmettre et ne pas perdre ce qu'elle a écrit, ça a été pour moi un grand moment d'émotion.
- Speaker #0
On a envie de le faire connaître au plus de gens possible.
- Speaker #2
On a une question rituelle dans l'émission. Si les cieux s'ouvraient quelques instants et vous permettaient d'entrer et de rencontrer Arma Tova et d'avoir en face de vous, qu'est-ce que vous auriez envie de lui dire ?
- Speaker #0
Je la remercierais. Elle m'aide tellement. Alors ça, l'impression n'étonnerait pas trop, parce qu'elle avait quand même une conscience, heureusement pour elle d'ailleurs, assez nette de son importance, de qui elle était, parce qu'elle avait été aussi, et ça c'est la grande chance qu'elle avait eu, d'énormes succès. Donc elle était portée par quelque chose, le peuple russe, d'une certaine forme, comme ça, et ça, ça a duré tout le temps. Et quand en 1940, elle a de nouveau le droit de publier. L'amphithéâtre est immédiatement rempli, ce qui va de nouveau lui apporter des ennuis parce que Staline évidemment est furieux, etc. Donc c'est en 45 d'ailleurs. Il y a sans arrêt, dès qu'elle peut publier, elle a ce succès extraordinaire. Je lui demanderai juste comment elle voit sa vie, que moi je trouve magnifique par ailleurs.
- Speaker #1
Ce qui est beau c'est que par rapport à Virginia Woolf, vous pouvez un peu savoir ce que Geneviève Brissac aurait envie de lui raconter puisqu'il y a ce magnifique... livre à l'ami des sombres temps où Geneviève lui écrit, Geneviève Brissac écrit des lettres et ça donne un peu cet esprit et j'ai trouvé que c'était très en résonance avec notre podcast, c'est pour ça que j'ai eu tant envie qu'on vous invite dans cette émission, on aurait envie que ça dure encore deux heures, donc allez-vous plonger dans les livres de Geneviève Brissac et surtout aussi dans les livres de ces deux femmes fantastiques dont on connaît en tout cas pour l'une le nom mais dont parfois on a peur aussi de se plonger tellement elle est un monument donc n'ayez pas peur, laissez-vous guider par Geneviève Brissac Merci. Merci beaucoup de nous avoir donné des ailes aujourd'hui. C'était fantastique.
- Speaker #3
Merci beaucoup. Cet épisode a été conçu avec beaucoup d'amour par Caroline Lecyr et Alexandra Huguetto. Pour le son et la réalisation, c'est Charlie Azinko qui a fait des merveilles. Aidez-nous à faire rayonner les femmes en partageant cet épisode et en lui donnant plein d'étoiles.
- Speaker #1
Quant à vous, quelle inspiratrice vous a donné des ailes ?
- Speaker #3
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