Speaker #0Notre citation du jour nous a été envoyée par Louis, notre abonné du Creusot. L'égoïsme des enfants est-il différent du nôtre ? L'été, à la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs la réclament. Extrait du roman Le Diable au cœur, de Raymond Radiguet. Merci, Louis. Bienvenue dans votre podcast favori pour passer un moment de détente et une nuit paisible. Installez-vous confortablement et profitez chaque soir de votre moment de relaxation avec le podcast Dormir sans souci. Ce que j'éprouvais relativement à mon amie Morella était une profonde mais très singulière affection. Ayant fait sa connaissance par hasard, mon âme, dès notre première rencontre, brûla de feu qu'elle n'avait jamais connu. Et la destinée nous fit nous unir à l'autel. Elle fuyait la société. Elle me rendit heureux. L'érudition de Morella était profonde. Comme j'espère le montrer, la puissance de son esprit était gigantesque. Je le sentis, et dans maintes occasions, je devins son écolier. Toutefois... Je m'aperçus bientôt que Morella, en raison de son éducation faite à Presbourg, étalait devant moi bon nombre de ses écrits mystiques qui sont généralement considérés comme l'écume de la première littérature allemande. Ses livres, pour des raisons que je ne pouvais concevoir, faisaient son étude constante et favorite. Et si avec le temps ils devinrent aussi la mienne ? Il ne faut attribuer cela qu'à la simple mais très efficace influence de l'habitude et de l'exemple. En toutes ces choses, si je ne me trompe, ma raison n'avait presque rien à faire. Mes convictions, où je ne me connais plus moi-même, n'étaient en aucune façon basées sur l'idéal Et on aurait pu découvrir, à moins que je ne m'abuse grandement, aucune teinture du mysticisme de mes lectures, soit dans mes actions, soit dans mes pensées. Persuadé de cela, je m'abandonnais aveuglément à la direction de ma femme et j'entrais avec un cœur imperturbé dans le labyrinthe de ses études. Et alors, me plongeant dans des pages maudites, Je sentais un esprit maudit qui s'allumait en moi. Morella venait, posant sa main froide sur la mienne et ramassant dans les cendres d'une philosophie morte quelques graves et singulières paroles qui, par leur sens bizarre, s'incrustaient dans ma mémoire. Et alors, pendant des heures, Je m'étendais, rêveur, à son côté, et je me plongeais dans la musique de sa voix, jusqu'à ce que cette mélodie à la longue s'infectât de terreur, et une ombre tombait sur mon âme, et je devenais pâle. Et je frissonnais intérieurement, et ainsi la jouissance s'évanouissait soudainement dans l'horreur, et l'idéal du beau devenait l'idéal de la hideur. Il est inutile d'établir le caractère exact des problèmes qui, jaillissant des volumes dont j'ai parlé, furent pendant longtemps presque le seul objet de conversation entre Morella et moi. Les gens instruits dans ce que l'on peut appeler la morale théologique les concevront facilement, et ceux qui sont illettrés n'y comprendraient que peu de choses en tout cas. L'étrange panthéisme de Fichte, la palingénésie modifiée des pythagoriciens, et par-dessus tout, la doctrine de l'identité telle qu'elle est présentée par Schelling, étaient généralement les points de discussion qui offraient le plus de charme à l'imaginative Morella. Cette identité, dite personnelle, M. Locke, je crois, l'a fait judicieusement consister dans la permanence de l'être rationnel, et en tant qu'il existe une conscience qui accompagne toujours la pensée, c'est elle, cette conscience, qui nous fait tous être ce que nous appelons nous-mêmes, nous distinguant ainsi des autres êtres pensants, et nous donnant notre identité personnelle. Mais le principium individuationnis, la notion de cette identité, fut pour moi, en tout temps, un problème du plus intense intérêt, non seulement à cause de la nature inquiétante et embarrassante de ses conséquences, mais aussi à cause de la façon singulière et agitée dont en parlait Morella. En vérité, le temps était maintenant arrivé où le mystère de la nature de ma femme m'oppressait comme un charme. Je ne pouvais plus supporter l'attouchement de ses doigts pâles, ni le timbre profond de sa parole musicale, ni l'éclat de ses yeux mélancoliques. Et elle savait tout cela. Mais ne m'en faisait aucun reproche. Elle semblait avoir conscience de ma faiblesse ou de ma folie. Et tout en souriant, elle appelait cela la destinée. Elle semblait aussi avoir conscience de la cause, à moi inconnue, de l'altération graduelle de mon amitié, mais elle ne me donnait aucune explication et ne faisait aucune allusion à la nature de cette cause. Morella toutefois n'était qu'une femme, et elle dépérissait journellement. À la longue, Une tache pourpre se fixa immuablement sur sa joue, et les veines bleues de son front pâle devinrent proéminentes, et ma nature se fondait parfois en pitié. Mais, un moment après, je rencontrai l'éclair de ses yeux chargé de pensée, et alors mon âme se trouvait mal, et éprouvait le vertige de celui dont le regard a plongé dans quelques lugubres et insondables abîmes. Dirais-je que j'aspirais ? Avec un désir intense et dévorant au moment de la mort de Morella, cela fut ainsi, mais le fragile esprit se cramponna à son habitacle d'argile pendant bien des jours, bien des semaines et bien des mois fastidieux, si bien qu'à la fin mes nerfs torturés remportèrent la victoire sur ma raison, et je devins furieux de tous ces retards. Et avec un cœur de démon, je maudis les jours et les heures et les minutes amères qui semblaient s'allonger et s'allonger sans cesse, à mesure que sa noble vie déclinait, comme les ombres dans l'agonie du jour. Un soir d'automne, comme l'air dormait immobile dans le ciel, Morella m'appela à son chevet. Il y avait un voile de brume sur toute la terre et un chaud embrasement sur les eaux. Voici le jour des jours, dit-elle quand j'approchai. Le plus beau des jours pour vivre ou pour mourir. C'est un beau jour pour les fils de la terre et de la vie. Plus beau encore pour les filles du ciel et de la mort. Je baisai son front et elle continua. Je vais mourir, cependant je vivrai. Morella, ils n'ont jamais été ces jours où il t'aurait été permis de m'aimer, mais celles que, dans la vie, tu abhorras, dans la mort, tu l'adoreras. Morella, je répète que je vais mourir, mais en moi est un gage de cette affection, quelle mince affection que tu as éprouvée pour moi, et quand mon esprit partira, l'enfant vivra. Mais tes jours seront des jours pleins de chagrin, de ce chagrin qui est la plus durable des impressions, car les heures de ton bonheur sont passées. Et la joie ne se cueille pas deux fois dans une vie, comme les roses de Paestum deux fois dans une année. Un léger tremblement courut sur ses membres. Elle mourut, et je n'entendis plus sa voix. Comme elle l'avait prédit, Son enfant, auquel en mourant elle avait donné naissance, et qui ne respira qu'après que la mère eut cessé de respirer, son enfant, une fille vécue. Et elle grandit étrangement en taille et en intelligence, et devint la parfaite ressemblance de celle qui était partie. Et je l'aimais d'un plus fervent amour que je ne me serais cru capable d'en éprouver pour aucune habitante de la terre. Avant qu'il fût longtemps, le ciel de cette pure affection s'assombrit, et la mélancolie et l'horreur et l'angoisse y défilèrent en nuages. J'ai dit que l'enfant grandit étrangement en taille et en intelligence. Étrange en vérité fut le rapide accroissement de la nature corporelle, mais terrible, oh ! Terrible furent les tumultueuses pensées qui s'amoncelèrent sur moi pendant que je surveillais le développement de son être intellectuel. Pouvait-il en être autrement quand je découvrais chaque jour dans les conceptions de l'enfant la puissance adulte et les facultés de la femme ? Quand les leçons de l'expérience tombaient des lèvres de l'enfance ? Quand je voyais à chaque instant la sagesse et les passions de la maturité jaillir de cet œil noir et méditatif ? Quand tout cela frappa mes sens épouvantés, quand il fut impossible à mon âme de se le dissimuler plus longtemps, à mes facultés frissonnantes de repousser cette certitude, y a-t-il lieu de s'étonner que des soupçons d'une nature terrible et inquiétante se soient glissés dans mon esprit ? ou que mes pensées se soient reportées avec horreur vers les contes étranges et les pénétrantes théories de la défunte Morella. J'arrachais à la curiosité du monde un être que la destinée me commandait d'adorer. Dans la rigoureuse retraite de mon intérieur, Je veillais avec une anxiété mortelle sur tout ce qui concernait la créature aimée. Et comme les années se déroulaient, chaque jour je découvrais de nouveaux points de ressemblance entre l'enfant et sa mère, que son sourire ressemblait au sourire de sa mère, Je pouvais l'admettre, mais cette ressemblance était une identité qui me donnait le frisson. Que ses yeux ressemblassent à ceux de Morella, je devais le supporter. Il pénétrait trop souvent dans les profondeurs de mon âme, avec l'étrange et intense pensée de Morella elle-même, et dans le contour de son front élevé, et dans les boucles de sa chevelure soyeuse. Et dans ses doigts pâles qui s'y plongeaient d'habitude, et dans le timbre grave et musical de sa parole, et par-dessus tout, oh, par-dessus tout, dans les phrases et les expressions de la morte sur les lèvres de l'aimée, de la vivante, je trouvais un aliment pour une horrible pensée dévorante, pour un ver qui ne voulait pas mourir. Ainsi passèrent deux lustres de sa vie, et toujours ma fille restait sans nom sur la terre. Mon enfant et mon amour étaient les appellations habituellement dictées par l'affection paternelle, et la sévère réclusion de son existence s'opposait à toute autre relation. Le nom de Morella était mort avec elle. De la mère, je n'avais jamais parlé à la fille, il m'était impossible d'en parler. En réalité, durant la brève période de son existence, cette dernière n'avait reçu aucune impression du monde extérieur, excepté celle qui avait pu lui être fournie dans les étroites limites de sa retraite, à la longue. Cependant, la cérémonie du baptême s'offrit à mon esprit, dans cet état d'énervation et d'agitation, comme l'heureuse délivrance des terreurs de ma destinée. J'hésitais sur le choix d'un nom. Et une foule d'épithètes de sagesse et de beauté, de noms tirés des temps anciens et modernes de mon pays et des pays étrangers, vint se presser sur mes lèvres, et une multitude d'appellations charmantes de noblesse, de bonheur et de bonté, qui m'inspira donc alors d'agiter le souvenir de la mort enterrée. Sous ses voûtes obscures et dans le silence de la nuit, je chuchotais dans l'oreille du Saint-Homme les syllabes Morella Quel être, plus que démon, convulsa les traits de mon enfant et les couvrit des teintes de la mort, quand, tressaillant à ce son à peine perceptible, elle tourna ses yeux limpides du sol vers le ciel. Et, tombant prosterné sur les dalles noires de notre caveau de famille, répondit, me voilà. Les années peuvent passer, mais le souvenir de cet instant, jamais. Et je perdis tout sentiment du temps et des lieux. Et les étoiles de ma destinée disparurent du ciel, et dès lors la terre devint ténébreuse. Et toutes les figures terrestres passèrent près de moi comme des ombres voltigeantes, et parmi elles je n'en voyais qu'une. Morella. Mais elle mourut, et de mes propres mains je la portai à sa tombe, et je ris d'un amer et long rire, quand, dans le caveau où je déposai la seconde, Je ne découvris aucune trace de la première. Morella