Speaker #0Bienvenue dans ce nouvel épisode de lecture d'une histoire qui, j'en suis certain, vous plaira. Je vous souhaite de passer un très très bon moment. Et si ce n'est pas déjà fait, avant de vous endormir, vous pouvez vous abonner au podcast pour ne louper la sortie d'aucun épisode. Bonne écoute, bonne nuit, et n'oubliez pas, vous êtes une personne formidable. Mon amie Lucienne est une femme délicieuse, mais comme elle est fort occupée, et moi aussi, nous nous voyons rarement. Je l'ai connue jadis en province, mariée à un juge au tribunal. Quand on connaît Lucienne, cette idée qu'elle a pu être l'épouse d'un juge au tribunal devient effrayante. Un jour, elle annonça à son juge et à toute la famille réunie qu'elle voulait faire du théâtre. Ce fut, comme bien vous pensez, une suffocation générale. Un conseiller à la cour, ami de son beau-père, intervint en personne pour lui démontrer l'indignité de cette pensée. Il s'écriait « Ah ça ! Vous voulez déshonorer un nom à tout jamais, un nom cité de génération en génération comme un exemple de vertu ? » Puis il ajouta Pour parler ainsi, vous devez avoir des troubles cérébraux. Je crains qu'il ne soit nécessaire de vous faire soigner dans une maison spéciale. Je vois encore la fine silhouette de Lucienne contournant la source factice, à l'ombre des saules dorées, dans le square cérémonieux où il y avait musique le jeudi et le dimanche. Je la vois descendant la principale rue de la ville, saluée d'un petit air par les jeunes gens de la société, claires d'avoués, attachées de préfectures industrielles, tandis que les dames, raides dans leurs toilettes cossues, coiffées de chapeaux à plumes et de chignons volumineux, la gratifiaient. Lèvres pincées d'un salut hypocrite. Quelques années plus tard, je retrouvais Lucienne à Paris. Elle avait divorcé et faisait non point du théâtre, mais du dessin. J'ai eu du mal à me débrouiller, me dit-elle, et puis la chance est venue à force de volonté. Je gagne bien ma vie. N'ayant pas de fortune personnelle, vous pensez que mon ex-mari ne me fait pas de rente. Mes dessins, je les signe, lus. Peut-être avez-vous déjà vu des petites machines de moi, Luce. Je crois bien que je les connais, les dessins de Luce. Aimables, plaisants, charmants, comme celles qui les signent. Et Luce me vanta la joie d'être seul, la joie d'être libre. Et croyez bien, ajouta-t-elle, que ce n'est pas pour faire un mauvais usage de ma liberté que je l'ai reconquise. Ah ! pas d'homme dans sa vie, si vous saviez comme c'est bon. Je n'existe que pour mon travail, qui est toute ma joie. Et quel orgueil j'éprouve ! de gagner moi-même ma subsistance, de ne dépendre de personne. Venez voir mon petit logis suranné. Je l'ai découvert dans une vieille maison tout au fond de Passy. Est-ce curieux ? Lorsqu'on a habité la province, Même en la fuyant, c'est dans les quartiers qui vous la rappellent le plus, que, d'instinct, l'on se réfugie à Paris. Oh ! il n'est pas somptueux, mon gîte, et pourtant, lui seul me donne vraiment l'impression d'être chez moi. Autrefois, Dans les imposantes demeures que j'habitais, tout m'était hostile. J'éprouvais le vague sentiment de n'être là qu'une passante. Et pour la première fois, je m'apprivoise, et pourvu que je n'aille pas engraisser. « Lucienne, pas la plus petite amourette ? Jolie comme vous êtes ! » Mais Lucienne se cabre et répond. « Ah non, non, non, l'amour, je suis brouillée à tout jamais avec lui. Les torts sont entièrement de son côté d'ailleurs. » Je vous raconterai cela un jour. Ça remonte loin. Les hommes, voyez-vous, magistrats ou autres, prenez-les ici ou là, sots ou intelligents. Eh bien, mon Dieu, tous appartiennent à la même race détestable. N'exagérez rien à Lucienne. Et puis, pour parler franc, une femme jeune, qui vit seule et sans amour, me semble la plus pitoyable, la plus déshéritée des créatures. J'ai cru que Lucienne allait me pulvériser. Aussi vrai qu'il fait jour, glapit-elle, n'aurais-je pas de quoi manger ? Et un millionnaire me demanderait-il ma main, que je préférerais balayer les rues plutôt que d'accepter. Un millionnaire peut-être, Lucienne, mais un homme que vous aimeriez, de grâce, parlons d'autre chose. Un an se passa sans que je revisse Lucienne. Les charmants dessins de Luce, publiés ici et là, seuls me rappelaient son existence. Et hier elle est venue me voir, pimpante et gaie comme toujours. Nous avons philosophé sur la vie, sur l'amour. Et il y a tant de pauvres êtres isolés, dont on ne soupçonne pas la détresse morale, m'a-t-elle dit. D'aucuns s'imaginent que Paris est une sorte de ville enchantée, où, dès qu'il s'agit d'amour, Ceux qui le souhaitent n'ont qu'un signe à faire pour qu'aussitôt. Il leur apparaît sous l'aspect le plus ineffable. Quelle erreur ! Paris, au contraire, est l'endroit par excellence où les êtres les mieux faits, pour se convenir, ont le moins de chance de se joindre. L'on est perdu dans un désert à Paris. Un désert habité, ce qui est encore plus désespérant. Tenez, je connais un homme, ma foi, très bien, 45 ans, physique agréable, intelligent, cultivé, riche, qui voulait épouser une jeune femme n'ayant pour dote que sa joliesse. Sa gaieté, son bon caractère, il préférait même une femme ayant eu le cœur blessé, une désillusionnée de l'amour. Ainsi, pensait-il, elle goûtera mieux la tendresse sincère que je lui offre. Elle pourra comparer. Une artiste, une doctoresse, une avocate lui eussent plus ? Eh bien, vous pourriez croire que la compagne qu'il souhaitait était facile à rencontrer. En effet, tant de femmes, semble-t-il, n'osent plus imaginer qu'il existe de par le monde un homme capable de leur offrir ce bonheur miraculeux. Détrompez-vous. Le prétendant en question est substitut. Il avait des relations uniquement dans le monde de la magistrature. Or, aucune des jeunes veuves, divorcées ou jeunes filles de son entourage ne le séduisait. On me l'a présenté pour que… Dans mon milieu artiste, je lui déniche l'oiseau bleu. J'ai cherché, et ce n'est pas une, mais dix femmes qui, d'abord, me parurent lui convenir. Ah oui, tenez, celle-ci que je croyais libre, en réalité ne l'était point. Et celle-là, pas davantage. L'autre, intoxiquée d'art, voulait bien se marier, mais avec un grand peintre. La quatrième, poétesse, sans l'ombre de talent, et ne possédant pas un sou vaillant, préférait un homme de lettres, arrivé qui la poussa. Une cinquième le trouvait trop maigre. Une sixième qui, depuis huit ans, avoue 36 automnes, le trouvait trop mûr. Bref, pensant déjà le tenir, elles se sont mises à faire Tant de simagrées, tant de chichis, Qu'elles m'ont exaspérée. Je lui demandai alors, « Qu'avez-vous fait, Lucienne ? » « Hé ! que vouliez-vous que je fisse ? Je l'ai épousée par Bleu.