Speaker #0Aujourd'hui, c'est la journée mondiale du bien-être. Alors avant de commencer, je voulais prendre un instant pour vous parler. On court tous un peu après le temps. On oublie souvent de respirer, de ralentir, de se reconnecter à soi. Et pourtant, le bien-être n'est pas un luxe. C'est un besoin. C'est un besoin simple et essentiel. Je vous souhaite donc beaucoup, beaucoup de tendresse, d'amour, de légèreté, de douceur, une bonne santé mentale et physique. Et si chacune de ces lectures peut vous apporter un peu de bien-être, un moment de repos, nous en sommes honorés et nous vous en remercions. Bonne écoute, bonne nuit, et n'oubliez pas, vous êtes une personne formidable. La fille Jeanne allait épouser Jacques. Ils se connaissaient depuis l'enfance, et l'amour ne prenait point entre eux les formes cérémonieuses qu'ils gardent généralement dans le monde. Ils avaient été élevés ensemble sans se douter qu'ils s'aimaient. La jeune fille, un peu coquette, faisait bien quelques agaceries innocentes au jeune homme. Elle le trouvait gentil, en outre, et bon garçon. Et chaque fois qu'elle le revoyait, elle l'embrassait de tout son cœur. Elle l'embrassait de tout son cœur, mais sans frisson, sans ce frisson qui semble plisser la chair du bout des mains jusqu'au bout des pieds. Lui, Il pensait tout simplement « elle est mignonne » et il songeait à elle avec cette espèce d'attendrissement instinctif qu'un homme éprouve toujours pour une jolie fille. Ses réflexions n'allaient point plus loin. Voilà qu'un jour, Jeanne entendit par hasard sa mère dire à sa tante Sa tante Albert, car la tante Lison était restée vieille fille. Je t'assure qu'ils s'aimeront tout de suite ces enfants-là. Ça se voit. Quant à moi, Jacques est absolument le gendre que je rêve. Et immédiatement, Jeanne s'était mise à adorer Jacques. Alors elle avait rougi en le voyant, sa main avait tremblé dans la main du jeune homme. Ses yeux se baissaient quand elle rencontrait son regard. Et elle faisait des manières pour se laisser embrasser. Si bien qu'il s'était aperçu de tout cela. Il avait compris, et dans un élan où se trouvait autant de vanité satisfaite que d'affection véritable, il avait saisi à plein bras la jeune fille en lui soufflant dans l'oreille. « Je t'aime, je t'aime. » À partir de ce jour-là, Ça n'avait été que recoulement, galanterie, etc., un déploiement de toutes les façons amoureuses que leur intimité passée rendait sans gêne et sans embarras. Au salon, Jacques embrassait sa fiancée devant les trois vieilles femmes, les trois sœurs, sa mère, la mère de Jeanne et sa tante Lison. Ils se promenaient avec elle, seuls tous les deux, des jours entiers dans les bois, le long de la petite rivière. À travers les prairies humides, Là où l'herbe était criblée de fleurs des champs, et ils attendaient le moment fixé pour leur union, sans impatience trop vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant le charme exquis des insignifiantes caresses des doigts pressés. Des regards passionnés, des regards si longs, que les âmes semblent se mêler, et vaguement tourmentés par le désir encore indécis des grandes étreintes, sentant comme des inquiétudes à leurs lèvres qui s'appelaient, ils semblaient guetter, s'attendre. se promettre, quelquefois quand ils avaient passé tout le jour dans cette sorte de tiédeur passionnée, dans ces platoniques tendresses, ils avaient au soir comme une courbature singulière, et ils poussaient tous les deux de profonds soupirs, sans savoir pourquoi, sans comprendre. Des soupirs gonflés d'attente. Les deux mères et leur sœur, Tante Lison, regardaient ce jeune amour avec un attendrissement souriant. Tante Lison, surtout, semblait tout émue à les voir. C'était une petite femme qui parlait peu. s'effaçait toujours, ne faisait point de bruit, apparaissait seulement aux heures des repas, remontait ensuite dans sa chambre, là où elle restait enfermée, sans cesse. Elle avait un air bon et vieillot, un œil doux et triste. Elle ne comptait presque pas dans la famille. C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble vivant qu'on a l'habitude de voir chaque jour, mais dont on ne s'occupe jamais. Ces deux sœurs, qui étaient veuves, ayant tenu une place dans le monde, La considérer un peu comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec une familiarité sans gêne, qui cachait une sorte de bonté, un peu méprisante pour la vieille fille. Elle s'appelait Lise. étant née au jour où Béranger régnait sur la France. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Aujourd'hui, elle était Tante Lison, une humble vieille proprette, affreusement timide. Les siens l'aimaient d'une affection participant de l'habitude, de la compassion et d'une indifférence bienveillante. Les enfants ne montaient jamais l'embrasser dans sa chambre. Seule la bonne pénétrait chez elle. On l'envoyait chercher pour lui parler. C'est à peine si on savait où se situait cette chambre. Cette chambre où s'écoulait solitairement toute cette pauvre vie, elle ne tenait point de place. Quand elle n'était pas là, on ne parlait jamais d'elle, on ne songeait jamais à elle. C'était un de ces êtres effacés. qui demeurent inconnues, même à leurs proches. Elles marchaient toujours à petits pas pressés et muets, ne faisaient jamais de bruit, ne heurtaient jamais rien, semblaient communiquer aux objets la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites d'une espèce d'ouate, Tant elle maniait légèrement et délicatement ce qu'elle touchait. Quand on prononçait « tant te lisons » , ces deux mots n'éveillaient pour ainsi dire aucune pensée dans l'esprit de personne. C'est comme si on avait dit « la cafetière » ou « le sucrier » . La chienne Lout possédait certainement une personnalité beaucoup plus marquée. On s'en occupait bien davantage. On la câlinait sans cesse. On l'appelait ma chère Lout, ma belle, ma petite Lout. En somme, on la pleurait infiniment plus. Le mariage du couple devait avoir lieu à la fin du mois de juin. Les jeunes gens vivaient les yeux dans les yeux, les mains dans les mains, la pensée dans la pensée, le cœur dans le cœur. Le printemps. Tardif cette année, hésitant, grelottant jusque-là sous les gelées claires des nuits et la fraîcheur brumeuse des matinées, venait de jaillir tout à coup. Quelques jours chauds un peu voilés avaient remué toute la sève de la terre, ouvrant les feuilles comme par miracle. et répandant partout cette bonne odeur amollissante des bourgeons et des premières fleurs. Puis un après-midi, le soleil victorieux, séchant enfin les buées flottantes, s'était étalé, rayonnant sur toute la plaine. Sa gaieté claire avait empli la campagne, pénétrée partout dans les plantes, les bêtes et les hommes, et les oiseaux amoureux voletaient, battaient des ailes, s'appelaient Jeanne et Jacques. Oppressé d'un bonheur délicieux, mais plus timide que de coutume, inquiet de ces tressaillements nouveaux qui entraient en eux avec la fermentation des bois, était resté tout le jour côte à côte, sur un banc, devant la porte du château. n'osant plus s'éloigner seul, et regardant d'un œil vague, là-bas, sur la pièce d'eau, les grands signes qui se poursuivaient. Puis, venu le soir, il s'était senti apaisé, plus tranquille. Et après le dîner, ils s'étaient accoudés en causant doucement à la fenêtre. Leur mère jouait au piqué dans la clarté ronde que formait l'abat-jour de la lampe, et Tante Lison tricotait des bas pour les pauvres du pays. Une haute futée s'étendait au loin, derrière l'étang, et dans le feuillage encore menu des grands arbres, la lune tout à coup s'était montrée. Peu à peu, elle avait monté à travers les branches qui se dessinaient sur son orbe, et gravissant le ciel au milieu des étoiles qu'elle effaçait. Elle s'était mise à verser sur le monde cette lueur mélancolique où flottent des blancheurs et des rêves, si chers aux attendries, aux poètes, aux amoureux. Les jeunes gens l'avaient regardée d'abord, puis, tout imprégnée par la douceur tendre de la nuit. Par cet éclairement vaporeux des gazons et des massifs, ils étaient sortis à pas lents et ils se promenaient sur la grande pelouse jusqu'à la pièce d'eau. Lorsqu'elles eurent terminé les quatre parties de piqué, les deux mères s'endormant peu à peu, eurent envie de se coucher. « Il faut rappeler les enfants » , dit l'une d'elles. « Laisse-les donc, il fait si bon dehors. Lison va les attendre, n'est-ce pas, Lison ? » La vieille fille releva ses yeux inquiets. « Certainement je les attendrai, » dit-elle. Alors Tante Lison à son tour se leva, et laissant sur le bras du fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint s'accouder à la fenêtre. et contempla cette nuit charmante. Les deux amoureux allaient sans fin à travers le gazon. Ils allaient de l'étang jusqu'au perron, du perron jusqu'à l'étang. Ils se serraient les doigts et ne parlaient plus. Jeanne, tout à coup, aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe. « Tiens, » dit-elle, « tant lisons nos regards. » Jacques leva la tête, et ils continuèrent à rêver à marcher lentement. assémé. Mais la rosée couvrait l'herbe. Ils eurent un petit frisson de fraîcheur et décidèrent de rentrer. Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, Lison s'était remise à tricoter. Elle avait le front penché sur son travail. et ses petits doigts maigres tremblaient un peu, comme s'ils eussent été fatigués. Jeanne s'approcha. « Tante, nous allons dormir maintenant. » La vieille fille tourna les yeux. Ils étaient rouges comme si elle eût pleuré. Jacques et sa fiancée n'y prirent point garde, mais le jeune homme aperçut les fins souliers de la jeune fille couverts d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement, « N'as-tu point froid à tes chers petits pieds ? » Et tout à coup... Les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement si fort que son ouvrage s'en échappa. La pelote de laine roula au loin sur le parquet et cachant brusquement sa figure dans ses mains. La vieille fille se mit à pleurer par grands sanglots. Les deux enfants s'élancèrent vers elle. Jeanne, à genoux, écarta ses bras, bouleversée, répétant. « Qu'y a-t-il ? » tente Lison. Alors la pauvre vieille, balbutiant, Avec la voix toute mouillée de larmes et le corps crispé de chagrin, répondit. C'est quand il t'a demandé, n'as-tu point froid à tes chers petits pieds ? Moi, on ne m'a jamais dit de ces choses-là. Jamais. Jamais. Je vous souhaite une très bonne nuit et plein d'amour toute votre vie.