Speaker #0Elles rêvent, tranquilles et souriantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout. Bienvenue dans votre podcast favori pour passer un moment de détente et une nuit paisible. Installez-vous confortablement et profitez chaque soir de votre moment de relaxation avec le podcast Dormir sans souci. Notre citation du jour de William Shakespeare nous a été envoyée par notre abonné Judith de Boulogne. Si doux est l'amour que nous avons imploré, plus doux est l'amour qui s'offre de lui-même. Merci Judith. Lettre manuscrite, envoyée par une certaine Geneviève à un certain Henri. Non, mon ami, n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me dégoûte. On dirait que Dieu, car je crois à Dieu, a voulu gâter tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il nous avait donné l'amour, la plus douce chose qui soit au monde, mais... Trouvant cela trop beau et trop pur pour nous, il a imaginé l'essence, l'essence ignoble, sale, révoltant, brutaux, l'essence qu'il a façonnée comme par dérision et qu'il a mêlée aux ordures du corps, qu'il a conçue de telle sorte que nous n'y pouvons songer sans rougir, que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les yeux et, honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre, comme s'il était criminel. Ne me parlez jamais de cela, jamais. Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je me plais près de vous, que votre regard m'est doux et que votre voix me caresse le cœur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous désirez, vous me deviendriez odieux. Le lien délicat qui nous attache l'un à l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme d'infamie. Restons ce que nous sommes. Et aimez-moi si vous voulez, je le permets. Votre ami, signé Geneviève. Lettre de réponse de Henri à Geneviève. Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler brutalement, sans ménagement galant, comme je parlerai à un ami qui voudrait prononcer des voeux éternels ? Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant. Avez-vous oublié les vers de Musset ? Je me souviens encore de ses spasmes terribles, de ses baisers muets, de ses muscles ardents, de ses têtes absorbées, blêmes et serrant les dents. S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles. Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous l'éprouvons aussi quand, emportés par l'impétuosité du sang, nous nous laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous l'être d'élection, De charme constant, de séduction infinie que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le plus infini des bonheurs. La caresse, madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle grandit, nous vous aimons. Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il, et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double pas de l'amour et de la volupté auprès du piège, et il ajoute, dès que nous nous sommes laissés prendre, dès que l'affolement d'un instant est passé, Une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui nous a trompés. Nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous. Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écoeurés. La nature nous a vaincus. nous a jetés à son gré dans des bras qui s'ouvraient parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent. Oui, je sais les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues, les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui nous laisse à l'âme une amère mélancolie. Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle l'amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre longtemps, quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage et le sourire et le son de la voix, quand on a été obsédé, possédé par la forme absente et toujours visible, dites. N'est-il pas naturel que les bras s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se mêlent ? N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dites-moi si les lèvres n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair qui semble couler dans les veines ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles ? Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous. Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer, malgré nous, à éterniser les générations. Eh bien, volons-lui la caresse, faisons la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la. Trompons à notre tour la nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre. Prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des dessins premiers. de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions, aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise. comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains. Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes, Ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses. Or, j'ai lu dans un livre érudit, le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément. Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable, qui appelle irrésistiblement la caresse, s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants ? Oui, madame. Laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence. Laissons les poètes... Ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes chantaient l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel. Laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles. Laissons les doctrinaires à leur doctrine, les prêtres à leur commandement. Et nous aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve. épuise, ranime et plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante qui fait crier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage. Aimons-la ? Non pas tranquille, normale. légale, mais violente, furieuse, immodérée. Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère. Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle. Et si vous voulez, madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre. Les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent celles-là, sans souci, sans pensée torturante, sans autre désir que celui du baiser prochain, qui sera délicieux et apaisant, comme le dernier baiser. Les autres... Celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent des chagrins. Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et souriantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes. Car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout, et j'aurai encore tant de choses à dire. Signé Henri