- Speaker #0
Moi, je suis incapable de prendre en note sur un ordinateur. Ce n'est pas possible. Déjà, ça ne rentre pas dans mon cerveau. Et du coup, je ne peux pas le réutiliser parce que ça ne renvoie à rien en termes de connexion. Je ne sais pas si c'est ça, mais en termes de connexion neuronale, vraiment, ça ne fait pas sens.
- Speaker #1
Nora, Firoaga, Peck, l'endroit d'où j'écris. Dans le mouvement d'une écriture toujours manuscrite, elle trace sa voix particulière, non loin de ses sourires, autour de sa réflexion sur le monde. Bonjour Nora, Firouagé, Belk. Avant de passer à ces discussions, je souhaiterais juste que tu puisses nous décrire l'endroit où tu te situes en ce moment même.
- Speaker #0
Alors en ce moment même, je me situe dans la chambre d'un ami parce que je garde ses Ausha, parce que c'est l'été et que tout le monde part en vacances. Et donc je te parle depuis une chambre.
- Speaker #1
Ok, parfait. Pour ton premier rapport à l'écriture, est-ce que tu saurais décrire comment ça t'est venu ?
- Speaker #0
Quand je pense à écrire, moi ce qui me vient tout de suite, c'est l'objet carnet. Et c'est vrai que depuis que je suis toute petite, j'ai toujours eu énormément de carnets dans lesquels j'écrivais, mais aussi je dessinais, je collais des choses, etc. Et alors j'ai toujours été un peu perfectionniste. Et donc ces carnets, quand j'étais enfant surtout, J'en ai commencé, je pense, des milliers, sans jamais vraiment les finir comme on pense qu'on finit un carnet, c'est-à-dire qu'on a écrit sur toutes les pages et qu'à la fin, il n'y a plus de place. En fait, parce que j'arrassais les pages de ce que j'écrivais et ce que je dessinais, donc en fait, j'ai plus trop de traces de ce que pouvaient être ces premiers moments d'écriture, parce qu'en fait, mes carnets, il ne reste que la couverture. Donc voilà, mais depuis 2021, j'ai repris le fait d'écrire vraiment de manière, comment expliquer ça, de manière régulière peut-être. Et donc c'est toujours les mêmes carnets, ils sont noirs, lignés à l'intérieur. Et à l'extérieur, je colle des stickers. et donc à l'intérieur j'écris sont plus arrachées les pages, donc maintenant je termine les carnets normalement. Et oui, ces carnets c'est devenu des endroits dans lesquels j'écris des textes qu'après je vais, par exemple, poster sur Instagram ou que je vais envoyer, ou c'est vraiment un peu comme le cahier de brouillon dans lequel on s'entraîne et où on fait un premier jet. Mais à la fois, c'est un endroit où je dépose plein de bribes et où, en fait, quand je les relis, parce que je les relis assez fréquemment, je récupère des extraits d'idées, des phrases que, après, je reprends, etc. Donc, mon rapport à l'écriture, il est très dans cette écriture qui est du coup manuelle et couchée sur le papier.
- Speaker #1
C'est davantage de la... Prise de notes, du flux de pensée que tu mets sur papier ou c'est parfois plus construit ?
- Speaker #0
Il y a des deux. Il y a le tout, en fait. À la fois, ce carnet, je vais écrire des citations. Quand je regarde un film, si un personnage a dit quelque chose que je trouvais beau, je vais le noter. Si je suis en train de lire un livre, je vais noter des extraits de ce que je suis en train de lire, des extraits qui me plaisent. À la fois, des fois, je vais me mettre à écrire et en fait, ça va être juste, je raconte ma journée, mais au fil de ce que je raconte, ça va se transformer en quelque chose de plus poétique et moins, comment dire, terre à terre d'aujourd'hui. Je me suis levée, il s'est passé ça. Donc, c'est vraiment situé. Ce qu'il m'aide pour écrire, c'est situer, par exemple, le lieu dans lequel j'écris, ce qui est en train de se passer autour de moi ou ce qui n'est pas en train de se passer. Et à partir de ça, je vais arriver à accéder à quelque chose de plus profond. Moi, ce que j'aime, c'est la poésie, de plus poétique, dans le sens où ce rapport au réel et à l'ancrer dans un moment, ça va m'aider à dérouler ma pensée plus facilement que juste de mettre devant mon carnet ou mon ordinateur. dans une seconde phase, pour écrire directement en allant dans le vif du sujet. J'ai besoin de cet espace un peu à reculons, de ne pas entrer directement, mais d'avoir un premier stade avant d'entrer dans le vif du sujet ou ce que j'ai envie d'écrire réellement. Ça m'aide à accéder à l'émotion, de recontextualiser. Ça m'aide à entrer... dans ce que j'ai envie de raconter.
- Speaker #1
En fait, les carnets te permettent d'y avoir accès très facilement en te suivant au quotidien. Est-ce qu'il y a un moment ou un endroit particulier qui est plus favorable pour toi pour écrire ?
- Speaker #0
J'ai beaucoup réfléchi à cette question parce que je suis quelqu'un qui a beaucoup bougé dans sa vie et qui bouge encore beaucoup. Je fais beaucoup de choses. Je suis souvent chez moi, mais souvent pas chez moi. Et donc réfléchir à là d'où j'écris, c'est assez complexe parce que la première chose qui m'est arrivée, c'est j'écris à la bibliothèque universitaire. Parce que je suis étudiante, parce que c'est l'endroit où on trouve le calme et où en général pour travailler, chez moi j'ai beaucoup de mal à me poser dans une pièce de la maison, par exemple le salon ou la cuisine ou la salle à manger, pour écrire, ça j'ai beaucoup beaucoup de mal. l'endroit où j'écris le plus. et qui est assez fixe, ce serait quand même ma chambre. Moi, j'ai tendance à écrire la nuit, surtout. Donc, la nuit, dans mon lit, en général, j'avoue, j'ai un peu la flemme d'aller chercher mon carnet. Donc, j'écris dans les notes de mon téléphone, qu'après, je recopie dans mon carnet. Mais du coup, l'endroit...
- Speaker #1
Tu les recopies de la suite ?
- Speaker #0
Oui, je les recopie. Parce qu'en fait, je trouve que le numérique, ça apporte beaucoup de choses. Par exemple, du coup, je suis étudiante en anthropologie. Et souvent, je me dis qu'il a fallu écrire à l'époque où il n'y avait pas d'ordinateur, écrire par exemple le mémoire. Ça aurait été tellement plus difficile qu'aujourd'hui, le fait qu'on écrive une phrase. La phrase, elle ne va pas bien à cet endroit-là. On peut la sélectionner et la mettre à l'endroit où elle va parfaitement, sans avoir à recommencer à réécrire 14 fois la même page. Donc ça a du bon, le numérique. Mais d'un autre côté, il y a toujours ce truc de... Moi, ce qui me passionne, c'est l'archive. Et d'avoir ces carnets et de renoter dans ces carnets, ça permet que, par exemple, j'ai une mémoire qui fonctionne beaucoup par rapport à ces carnets. C'est-à-dire que je sais quelle époque correspond à quel carnet dans lequel j'écris. Pas que parce que je note quel mois je le commence, quel mois je le finis. Mais vraiment, visuellement, je sais où je l'ai écrit. Et donc, le fait de le recopier dans ce carnet... Ça a le place dans une chronologie qui est plus simple pour moi d'y retourner, de pouvoir y revenir en fait.
- Speaker #1
Si par exemple, tu as envie de te souvenir d'une référence liée à la nuit, avec un CTRL-F, tu pourrais très largement retrouver cette référence. Alors que là, tu penses chronologie et ensuite, tu le lis à ses carnets. C'est une vision un peu romantique de l'écriture, non ?
- Speaker #0
Un petit peu peut-être. Mais oui, des fois, je regrette de ne pas avoir contrôle F pour regarder dans mes carnets. C'est ça, on gagne beaucoup de temps. Mais c'est pour ça que j'ai essayé, je ne l'ai pas encore fait sur tous mes carnets, je note le numéro de page et je fais des sommaires de carnets. Ça me permet de retrouver un peu plus rapidement les choses. Mais bon, j'avoue que j'ai des obsessions. Vraiment, je ne suis pas quelqu'un qui fonctionne par obsession. Donc, je relis très fréquemment les carnets. Donc, vraiment, je les connais.
- Speaker #1
Par rapport à ces carnets, est-ce que tu t'en sers comme matière pour ensuite essayer d'avoir un texte plus élaboré ou c'est plus tu fais confiance à ta matière brute ?
- Speaker #0
Un peu des deux. Ça va être un peu des deux dans le sens où, quand vraiment je suis face à la page que j'ai envie d'écrire et que... parce que ça, ça m'arrive souvent, d'avoir envie d'écrire. de chercher des moyens de rentrer dans l'écriture. Donc là, mes carnets, ils vont être... Ils vont m'être utiles parce que ça va être écrit à partir de souvenirs. Mais autrement, c'est plutôt de la matière brute. En général, il y a un moment où j'écris juste une phrase ou juste deux mots et où après, ça va partir tout seul. Et c'est souvent comme ça que j'écris.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a quelque chose qui t'aide à écrire ?
- Speaker #0
Quand je dois écrire ? sur un ordinateur par exemple, je vais commencer, je fais toujours des brouillons. Je commence toujours à poser des idées et finalement, même quand j'écris de manière globale, souvent j'écris à partir de bribes. C'est-à-dire que je vais avoir plusieurs phrases qui vont arriver, et ça va être comment je lis mes phrases. Et après, une fois que j'arrive à une certaine liaison, j'arrive peut-être à agrandir le texte, à rajouter des choses, etc. Et ça va vraiment partir de bribes écrites à la main souvent. C'est vraiment comme ça que ça me vient. Parce qu'il y a quelque chose de plus fluide dans le geste de l'écriture. Quand on pianote sur un clavier pour écrire sur un ordinateur, par exemple, il y a ce geste de relever les doigts. Dans mon cerveau, ce n'est pas relié aux mêmes choses. Moi, je suis incapable de prendre en note sur un ordinateur. Ce n'est pas possible. Déjà, ça ne rentre pas dans mon cerveau. Et du coup, je ne peux pas le réutiliser parce que ça ne renvoie à rien en termes de connexion, je ne sais pas si c'est ça, mais en termes de connexion neuronale, vraiment, ça ne fait pas sens.
- Speaker #1
Est-ce que tu as actuellement un projet particulier ou une actualité à partager ?
- Speaker #0
C'est plein de projets ! C'est plus la mise en place du projet. Des idées de projets, je pourrais les vendre ! Mais c'est plus les mettre en pratique. Là, ça demande du temps, ça demande de l'espace. ça demande de l'argent.
- Speaker #1
Pour conclure l'entretien, j'ai demandé à ce que tu choisisses un texte particulier que tu recommandes. Je vais du coup te laisser en parler.
- Speaker #0
Le livre que j'ai choisi, je me rappelle très bien de l'endroit où je l'ai lu la première fois. C'était dans le Gers, là où est originaire ma famille maternelle. Et du coup, c'était l'été, au bord d'un lac. où l'eau est vraiment très très belle et où la plage où on peut se baigner donne directement sur l'autre côté de la rive qui est une forêt. Donc c'est vraiment magnifique comme endroit. Et je trouvais que parler du lieu, c'était important parce qu'il rentrait plutôt bien en résonance avec le texte qui, quand j'y pense, me fait penser à une couleur. C'est la couleur verte, mais aussi à... à une matière qui serait liquide, peut-être un peu visqueuse. Du coup, ce livre, c'est Le corps lesbien de Monique Wittig. Je pense que c'est le premier, non, ce n'était pas le premier livre que j'ai lu d'elle, mais c'est en tout cas le premier où elle utilise une forme d'écriture qui est de la poésie. qui n'est pas de la prose, enfin qui est de la prose, mais qui n'est pas un texte universitaire. Moi, j'ai commencé par La Pente Estraite. Et de découvrir sa façon d'écrire qui est si peu commune, moi je n'avais jamais lu ça avant, déjà ça m'a énormément plu de manière personnelle. Mais aussi dans mon écriture, elle a une écriture qui est un peu assurée. ou parfois c'est difficile de reprendre sa respiration. Ce n'est pas une écriture qui est facile à lire au niveau visuel, parce que justement elle fait des expérimentations, que ce soit avec les barres, avec une des barres dans son écriture, mais aussi sa façon d'utiliser la ponctuation, ou justement de ne pas trop l'utiliser. Ça, ça m'a beaucoup plu.
- Speaker #1
Je trouve que tu en parles merveilleusement bien.
- Speaker #0
Merci. Je suis celle qui mugit de ces trois cornes. Je suis la triple, je suis la redoutable, la bienveillante, l'infernale. Je suis la noire, la rouge, la blanche. Je suis la très grande, la très haute, la très puissante. Celle dont le souffle délétère a empoisonné des milliers de générations, ainsi soit-il. Je siège au plus haut des cieux, au cercle scélère où se tient sa faux aux joues violettes. Comme à elle, les étoiles font par leurs éclairs mes joues pâles. Je suis la souveraine. Je tonne de mes trois voix la vociférance, la sereine, la stridente. Mais que tu surviennes, ma plus adorable, aussitôt j'abandonne ma position, indubitablement hiérarchie. Je te relève de ton agenouillement. J'arrache ta bouche à mes genoux. Gagnée d'une fièvre allègre, je me jette à tes pieds, dont ma langue lèche la poussière. Je te dis, sois bénie entre toutes les femmes, toi qui... La première est de me relever de ma faction situation éclatante, s'il en fut mais morose toutefois à cause de ma très grande solitude. Que tu perdes le sens du matin et du soir, de la stupide dualité. avec tous ceux qui sont tu. Que tu t'étendes telle que je te vois enfin sur le plus grand espace possible. Que ta compréhension embrasse la complexité des jeux des astres et des agglomérations féminines. Qu'en ce lieu, tu te combattes toi-même dans un affrontement forcené, soit sous la forme de l'ange, soit sous la forme de la démone. Que la musique des sphères enveloppe ton combat. Que tu ne t'égares pas en poursuivant des mortenés. Que l'étoile noire pour finir te couronne, te donnant de t'asseoir à mes côtés, à l'apogée de la figuration de l'amour lesbien, ma plus inconnue.
- Speaker #1
Merci pour cette lecture. C'était Nora Firoaguer-Pelk.
- Speaker #0
L'endroit d'où j'écris...
- Speaker #1
Une réalisation, Benjamin Miletzo.