- Speaker #0
Le 19 septembre 2024, pour le compte du site autosport.com, Mohamed Ben Sulaïem évoqua son agacement vis-à-vis du langage parfois châtié des pilotes de F1. « Nous devons faire la différence entre notre sport, le sport automobile, et le rap. Nous ne sommes pas des rappeurs. » Ils disent le mot qui commence par F combien de fois par minute ? « Nous ne sommes pas là-dedans. Ils sont qui ils sont, et nous sommes qui nous sommes. » Fin de citation. Hamilton et Verstappen ne manquèrent pas de monter au créneau, le septuple champion du monde pointant, à ses yeux, une dimension raciale au propos. Verstappen, lui, réagissant de façon plus sarcastique en différentes interviews. George Russell, alors président du GPDA, se fit porte-parole d'une lettre du groupement des pilotes appelant à être considéré comme des adultes. Malgré cela, pour le moment, la bataille a été gagnée par Ben Sulaïev. Et vous allez le découvrir dans un instant, elle ne date pas tout à fait d'hier. Et dans un avenir proche, si ce n'est déjà existant, il est probable que nous ne puissions plus revoir un Digitus Impudicus similaire à celui brandi il y a de cela 11 322 jours. « Digitus impudicus » , ce n'est rien d'autre que l'expression utilisée au temps de l'Empire romain pour désigner ce qu'on nomme aujourd'hui le doigt d'honneur. C'est donc un geste à la documentation millénaire, et dans un monde aussi masculin que celui de la F1, il est historiquement assez banal. Des doigts d'honneur, il en existe pas mal. Liste non exhaustive. Celui de Coulthard envers Schumacher en 2000, d'Alonzo à Schumacher Cadet à Monaco en 2004, de Bottas à l'adresse de Russell à Imola en 2021, de Massa à Coulthard en 2005, toujours à Imola, ou, plus récemment, de Norris à Verstappen à Miami 2025. Alors avec une simple petite recherche sur le net, vous en trouverez d'autres. Mais surtout des photos. Ceux de Verstappen, celui d'Isaac Hadjar, ou encore celui d'Eccleston lorsqu'il s'est vu offrir un déambulateur high-tech par Red Bull pour ses 80 ans. Bref, dans le monde de la F1, c'est un geste plutôt courant, presque banal je disais. On pourrait même dire un geste de connivence, un truc du paddock. Un geste dont on trouve facilement des traces, y compris sur la chaîne YouTube officielle du sport dans une vidéo sobrement nommée N-Gesture Compilation. Je vous laisse découvrir par vous-même les autres exemples de digitus impudicus qui y figurent. Mais, à mon goût personnel, dans cette compilation, il en manque deux. Dont un est parmi, entre guillemets, mes favoris si je puis m'exprimer ainsi. Alors, je n'ai pas l'habitude, ni de fierté ou d'excitation particulière à dégainer le doigt d'honneur, bien que je roule en bagnole en Ile-de-France, ce qui me donne quand même mille raisons de le faire. Le premier, c'est celui de Frenzen à l'égard de Blundell lors de son dépassement sur le circuit d'Adelaide en 1995. Ce doigt d'honneur, il est, comment dire, explosif. Fièrement dressé, frein en appui, cambré jusqu'à l'ultime moment où, empressé par l'entrée du virage suivant, Le pilote sober doit se libérer de son phallus digital. Bon, excusez-moi, cet été, il se trouve que j'ai lu les passages érotiques du livre de Bruno Le Maire et il m'en est malheureusement resté de sombres inspirations. Le deuxième doigt d'honneur, c'est celui pour lequel j'ai une petite affection. Brandi par un pilote il y a 11 322 jours, si l'on compte à partir de la publication de cet épisode. difficilement visible sur le signal international, mais archivée par une autre optique, celle d'un appareil photo. Alors de qui je parle ? Et bien tout simplement du pilote qui figure sur l'illustration visuelle de cet épisode. Au chapitre 12 de son autobiographie What Doesn't Kill You, lorsqu'il pénètre les bureaux de McLaren avant son entretien avec Ron Dennis, notre pilote est surpris par l'aspect très corporate et sérieux de Walking. Et quand Ron Dennis lui déclare « Nous allons devoir te changer Johnny » , Fini les rires et plaisanteries, ce n'est pas la façon de faire de McLaren, Johnny Herbert sent rapidement que sa place n'est pas vraiment ici. Vivotant chez Lotus, Herbert cherche une porte de sortie, l'écurie étant sur un fil rouge financier et des performances calamiteuses. Sondé sans lendemain par McLaren, il est alors engagé, temporairement par Ligier, propriété toute fraîche de Flavio Briatore, pour des essais. Mais, selon ses dires, en arrivant pour les tests à Barcelone, on lui signifie qu'il doit descendre deux garages plus loin et aller mouler son baquet chez Benetton. Car à ce moment de la saison, la priorité de Briator, c'est d'empocher le titre pilote, mais aussi de glaner le Graal des constructeurs. Oui, fin 1994, Briator est propriétaire de Ligier, en même temps d'être team principal de Benetton. Alors je vous passe les histoires de montage financier et comptable de tout ça, on verra ça éventuellement une autre fois. En tout cas, Briator veut essayer Herbert, pilote qui dispose d'une cote correcte, à l'avenir flou, et qui paraît un bon substitut à un Jos Verstappen décevant. C'est ainsi que l'anglais roulera pour Benetton lors des deux derniers Grand Prix de 1994. Sans éclat particulier, puisqu'il abandonnera sur sortie de piste à Suzuka, et pas de mécanique à Adelaide. Mais il est reconduit, en 1995, avec la garantie... Oral, qu'il disposera de la même attention et des mêmes ressources que Schumacher. Il est surtout mentionné dans son contrat une clause de performance indiquant qu'il a un minimum de points à ramener avant Silverstone sous peine de pouvoir être remplacé. Aux yeux de Briator, et pas Ricochet-Schumacher, Herbert a donc vocation à être un simple porteur d'eau. Mais ce n'est pas l'ambition de notre Johnny. Sa première erreur a été de croire à l'égalité promise et ainsi assumer ses ambitions devant la presse, déclarant qu'il était venu gagner des courses et viser le titre de champion du monde. Et là, première crispation de Schumacher. Sa deuxième erreur, il l'a décrit dans son autobiographie. Elle a lieu dès le début de la saison 95, au Grand Prix d'Argentine précisément. En finissant à 12 millième de son coéquipier le vendredi, sa proximité chronométrique provoque le soir même une discussion diplomatique, disons passive-agressive avec Schumacher. Le pilote anglais apprend le lendemain, par l'intermédiaire de Rossbrand, qu'il ne peut plus voir les datas du pilote allemand, mais que ce dernier, à l'inverse, peut continuer à voir celles d'Herbert. Procédé validé par le big boss Flavio Briatore. Au dire d'Herbert, dans un article publié par F1Oversteer.com le 13 janvier 2025, ce n'est que lorsqu'il était devenu évident que ce serait Schumacher en position favorable pour le titre qu'il eut de nouveau accès à ces datas. Au final, concernant 1995, et il le confesse lui-même, sa bêtise a été de complètement sous-estimer, pour ne pas dire occulter la dimension politique de Schumacher, sa relation avec Briator et le fonctionnement de ce dernier. En somme, d'être venu chez Benetton, la fleur au fusil. Alors, c'est toujours le problème avec les sources autobiographiques, il faut grandement s'en méfier, mais quand on connaît la suite de la carrière de Schumacher, les raisons de douter de la sincérité d'Herbert ne sont certes pas nulles, Mais elles ne sont pas non plus vraiment suspectes d'omission ou d'issimulation caractérisée. Car qu'on s'entende bien, et l'anglais le reconnaît lui-même, sportivement, en termes de pilotage, il s'est frotté à ce qui se fait de mieux dans l'histoire de son sport. Et Herbert, dans ses propos, n'a jamais contredit les dires d'un certain Katsuhisa Oma, directeur d'écurie qui, le temps d'une course, a connu les deux pilotes dans une même écurie, Tim Le Mans, en F3000 japonaise, sur la piste de Sugo. Dans un bel article intitulé « Johnny comme Lettlie » , écrit par David Tremaine pour Motosport Magazine, le japonais coupera la poire en deux attribuant à Herbert le qualificatif de pilote plus naturel ou instinctif, à contrario de Schumacher dit plus technique. Herbert était nettement moins fort que Schumacher, il n'y a pas vraiment à en discuter et ce n'est pas son propos. Mais il explique et contextualise l'échec relatif de sa saison 95 par un environnement interne marqué du favoritisme envers Schumacher la distance, voire le mépris de Briator à son égard, et les rumeurs tenaces de son éviction jusqu'à Silverstone, ou, si vous ne le savez pas, Alors, il y a deux ironies du sort ou du sport dans les deux victoires d'Herbert pour Benetton. Que ce soit à Silverstone...
- Speaker #1
On perçoit ses yeux, ça c'est extraordinaire. Attention ! Il l'a fait la bêtise ! Il l'a fait le tête à queue ! Tous les deux sont dehors ! Ils l'ont touché ! Tous les deux se sont touchés, mais qu'est-ce qui s'est passé ?
- Speaker #2
On va peut-être revoir un ralenti depuis les... l'extérieur, Jean-Louis. Et oui, on le suivait le trait.
- Speaker #1
Tous les deux sont dehors. Oh là Il y a de l'huile sur le cockpit.
- Speaker #2
On a vu que Damon Hill subissait un choc car il a perdu le volant des mains.
- Speaker #1
Oui, il lui est... Ah oui, on voit qu'il a touché à l'avant.
- Speaker #2
Il y avait de l'huile sur le... saut devant il a la bénéton de schumacher que la chasse de la moitié de la gare parce que ça se passe et dans le passage du prix aurait priori en anglais voici la chèvre et la williams qui aille l'attaqué trop long non c'est trop long les
- Speaker #1
aime bien tous les deux ces deux garçons là mais c'est trop long de la part de des monies franchement on peut pas attaquer là comme ça peut-être qu'il a glissé aussi des mônes en tout cas on n'a pas fini de reparler de ça dans le grand prix de grande bretagne et surtout au cours du championnat du monde parce que voilà nos deux
- Speaker #0
Ou, quelques semaines plus tard, à Monza. Il y a précisément 11 322 jours, soit le 10 juin. septembre 1995.
- Speaker #1
Oh, attention, mais c'est Démonil. Et Schumacher, j'ai peur. Et Schumacher, plutôt que Berger, j'ai vu marquer ça sur l'écran. C'était Démonil qui se rapprochait de plus en plus de Schumacher. Et Schumacher va régler ses comptes.
- Speaker #2
Schumacher va régler ses comptes avec Démonil. Il a couru vers la voiture de Démonil. On va voir ça,
- Speaker #1
vu que la caméra embarquait. Ah oui, Schumacher a l'air très en colère. Alors si on pouvait revoir monsieur le réalisateur de la télévision italienne, si vous pouvez nous remontrer pourquoi on en est arrivé là. On le voit Johnny. Ah non mais là il ne pouvait pas. Et non. Il a freiné trop tard.
- Speaker #2
Il a été gêné par la rose qui se trouvait à gauche. Il a freiné trop tard. Il a percuté. Il n'a pas essayé de dépasser Schumacher.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #2
Il a percuté. Il a appris les temps à l'arrière. Et Schumacher a furieux.
- Speaker #1
Très en colère Schumacher. « Et vous savez pourquoi le public de Monza ? Ben oui ! Simplement c'est un, Berger, deux, allez-y, en tête du Grand Prix ! »
- Speaker #0
Monza 1995, c'est une course pleine de rebondissements durant laquelle Herbert, partant de la 8ème position, emporta une victoire opportuniste grâce à une série d'abandons, parmi lesquels une nouvelle collision entre Schumacher et Hill après Silverstone, vous venez de l'entendre. Et surtout, l'abandon improbable des deux Ferrari. Berger, car sa suspension fut endommagée par la caméra de l'aileron arrière d'Alesi, quant à ce dernier, il abandonna à huit tours de l'arrivée en raison d'une rupture de roulement de roue. Un des abandons les plus cruels d'Alesi, puisqu'il voit s'envoler le rêve d'une deuxième victoire, en 1995, après le Canada, deux surcroît devant les typhosis pour sa dernière en tant que...
- Speaker #2
pilote Ferrari.
- Speaker #0
Herbert voit donc la victoire lui tomber dessus à la manière d'un renard héritant du fromage du corbeau, mais ainsi récompenser. pensé sa course et sa survie dans ce Grand Prix mouvementé. Au moment de monter sur le podium, l'angle de vue du signal international est suffisamment lointain pour qu'on ne s'aperçoive pas du geste d'Herbert. Mais cela n'a pas échappé à la célérité d'un photographe. C'est en effet par deux doigts d'honneur bien tendus qu'Herbert entame la célébration de la deuxième victoire de sa carrière. Alors l'histoire... est peu connue et pas rigoureusement documentée. Certainement parce qu'elle n'a pas été vue clairement en Mondovision. Premier point, même a posteriori, le pilote Benetton n'a reçu aucune sanction ou rappel à l'ordre documenté pour ses doigts d'honneur. Preuve de plus que pour l'époque, le geste et son retentissement n'étaient pas si scandaleux que cela. Par ailleurs, Herbert n'en parle pas non plus dans le chapitre 13 de son autobiographie où il accorde pourtant pas mal de place à cette victoire à Monza. Si bien que l'interprétation généralement acceptée qu'on trouve sur ses doigts d'honneur est souvent attribuée à un geste d'humeur d'Herbert en raison de son éviction de Benetton pour 1996. En effet, après l'annonce estivale de l'arrivée d'Alesi, quelques jours avant Monza, on apprendra que Berger figurera aux côtés du français chez Benetton. C'est ainsi que les doigts d'honneur du pilote anglais sont interprétés comme destinés à Briator. Mais ce n'est pas tout à fait comme ça que ça s'est passé et les images le démontrent facilement. En fait, pour reconstruire un début de vérité, il faut à la fois regarder les images et se plonger dans une interview pour le site automoto.it en date du 31 août 2018, où le pilote anglais déclare à propos de son geste, je cite, « Je pilotais bien. Mes temps autour étaient solides, mais je ne pouvais certainement pas rivaliser avec la Ferrari qui était incroyablement rapide. À un moment donné, on m'a annoncé que j'étais en tête. J'ai alors géré la course et je l'ai remportée. » C'était formidable de voir tous ces gens m'applaudir alors même que je ne pilotais pas pour Ferrari. Je suis monté sur le podium et j'ai regardé la foule en contrebas. C'était un sentiment merveilleux jusqu'à ce que j'aperçoive deux fans de Schmarer en train de me huer et de me faire un doigt d'honneur. Je n'ai pas pu me retenir. J'ai levé les mains, je leur ai fait deux doigts d'honneur et je les ai envoyés se faire foutre. Ça, jusque-là, à la vue des images, c'est très plausible. En tout cas, bien plus crédible que le doigt d'honneur à l'égard de Briator. Car ce dernier est sur le podium avec Herbert au moment des hymnes. Et factuellement, il s'y tient même avant Herbert, s'éclipse et y entre de nouveau après son pilote victorieux. Ce qui est aussi vérifiable, c'est la froideur entre les deux hommes sur ce podium. Et ça, le pilote anglais en parle longuement. Les deux briscards savent qu'ils ne partageront pas la saison 96 ensemble et aucune forme d'hypocrisie n'émane des images de ce podium. Juste de la politesse protocolaire ultra convenue. En revanche, ce qui n'est pas plausible, ou disons, à minima, difficilement vérifiable, c'est la fin de l'interview d'Herbert. Selon lui, après ses doigts d'honneur, Briator se tenait juste là, l'air agacé. Il m'a demandé, putain mais qu'est-ce que tu fous, t'es un abruti. Et comme il venait de me virer pour embaucher Alésie, je me suis retourné. J'ai attrapé le trophée, je lui ai fait un doigt d'honneur et je l'ai envoyé se faire foutre en retour. Or, le problème de cette version, c'est qu'elle ne correspond aucunement aux images visibles. Mais, elle en corrobore une autre. celle qu'Herbert dispensera au même journal cinq ans plus tard. Cette fois-ci, il attribuera ses doigts d'honneur à son limogéage de Benetton, se contredisant lui-même avec cinq ans d'écart. Et encore une fois, c'est le souci des sources autobiographiques, et pour le coup, il faut faire avec. Alors, à chacun de se faire son opinion, mais pour ma part, les faisceaux d'indices et d'informations disponibles me font surtout pencher pour la première version, à savoir une réaction aux supporters de Schumacher, et qu'en arrière-pensée, ces digitus impudicus étaient aussi, peut-être, destinés à Briator ou au monde entier. Ça, je ne saurais pas vraiment le dire. Alors au-delà de l'ambiguïté qui demeure sur la pure véracité des faits, ce qui me plaît avec ce geste d'Herbert, c'est sa spontanéité, son inconscience et aussi le contexte qu'il a fait émerger. Celui d'un pilote qui nage à contre-courant en interne et ensuite, une deuxième ironie du sort, puisqu'Herbert a gagné une course à Monza au détriment des deux pilotes Ferrari qu'ils remplaceront en 1996. Bref, ces doigts d'honneur de célébration, plus le temps passe et plus je les apprécie car aujourd'hui, ils n'auraient pas du tout... les mêmes répercussions qu'en 1995. En introduction, je vous disais qu'il était probable qu'on ne voit plus un geste comme celui d'Herbert. Et ceci, dans la suite de son interview de 2023 donnée à automoto.it, Johnny Herbert en est parfaitement conscient. « Si je l'avais fait aujourd'hui, avec les règles actuelles, dit-il, il m'aurait disqualifié pour six mois minimum. » Alors, comment en est-on arrivé là ? Eh bien pour cela, je vous propose de revenir en novembre 2012. Car je dois vous parler d'une lettre. Mais aussi... d'une homophonie. Et tout ça, vous pourrez le découvrir sur la phase B.