Speaker #0« Hello l'équipe et bienvenue dans le deuxième épisode de la série « Dire les termes » du podcast « Phase B » . Aujourd'hui, on va s'intéresser à un phénomène que vous avez peut-être vu passer sur vos feeds en fin d'année 2025. Je vous parle du grand boycott de Spotify qui a été lancé pile au moment du traditionnel recap de fin d'année. Depuis plusieurs mois, certains artistes retirent leur musique de la plateforme pendant que des auditeurs se désabonnent massivement. Sur les réseaux sociaux, le hashtag Boycott Spotify a même pris beaucoup d'ampleur, surtout sur Insta et sur X. Mais du coup, qu'est-ce qui se passe exactement ? Pourquoi tout le monde s'en prend à Spotify maintenant ? Et surtout, du coup, est-ce que ça a vraiment du sens de couper son abonnement ? Alors du coup, dans cet épisode de podcast, je vais vous proposer d'analyser cet appel au boycott. Et pour cela, il va falloir repartir d'un point central de la société capitaliste, c'est-à-dire l'argent. On va commencer par parler d'un sujet qui revient assez souvent, surtout du côté des artistes, c'est la question de la rémunération. Alors en fait, sur Spotify, comment ça se passe exactement la rémunération ? Sur ce que tu payes chaque mois pour ton abonnement, Spotify va garder environ 30%. Puis, elle va reverser le reste à ce qu'on appelle les ayants droit, c'est-à-dire les labels et les éditeurs. Ce sont ensuite... eux qui redistribuent aux artistes, souvent avec des contrats qui sont très déséquilibrés. Certains artistes vont toucher entre 15 à 25% de la part du label, ce qui est franchement très peu. Concrètement, si on veut parler en termes de chiffres, une écoute sur Spotify va rapporter très peu à la personne qui a créé le morceau. D'après une estimation que j'ai trouvée qui date de janvier 2026, un stream va rapporter en moyenne entre 0,3 et 0,5 centimes d'euros. Pour vous donner un ordre d'idée plus précis... En gros, 1000 écoutes, ça fait environ 3 à 5 euros. 1 million d'écoutes, ça représente entre 3000 et 5000 euros bruts. Et donc, ça veut dire que pour toucher 100 euros, il faut accumuler entre 25 000 et 35 000 streams. Et encore, ça reste des moyennes. Le résultat de ça, c'est qu'il y a une énorme concentration. C'est-à-dire que la majorité des revenus du streaming va aux plus gros artistes et aux plus grandes maisons de disques. Pendant ce temps-là, les artistes indépendants, les artistes de niche, eux, ils peinent à atteindre un revenu décent. même s'ils ont des dizaines, voire des centaines de milliers d'écoutes. Pourtant, le malaise, il ne vient pas seulement de ces montants de rémunération. Il vient aussi de la manière dont l'argent est réparti sur un modèle qu'on appelle le modèle market-centric. En gros, Spotify va mettre tout l'argent des abonnements dans un grand pot commun. Ensuite, la plateforme va regarder quels artistes ont généré le plus d'écoutes sur l'ensemble de la plateforme et la redistribution de l'argent se fait en fonction de cette part-là. Je vais vous donner un exemple et vous laisser imaginer que sur un mois, 5% de... toutes les écoutes sur Spotify sont celles de Taylor Swift. C'est vraiment un exemple. Et bah du coup, 5% de tout l'argent des abonnements du mois iront à ces ayants droit. Et ça, même si toi tu n'as jamais écouté une seule de ces chansons. Ça veut dire que ton abonnement, en gros, va financer les artistes qui sont le plus streamés sur la plateforme au global et non pas ceux que tu écoutes réellement. Ce système, forcément, il va chercher à avantager les artistes les plus populaires, c'est-à-dire ceux qui cumulent des dizaines ou des centaines de millions de streams. Et à l'inverse, les artistes de niche ou les artistes indépendants vont toucher beaucoup moins. Pour autant, il y a quand même plein d'artistes indépendants ou de niche qui ont une communauté de fans qui est très solide, avec des fans très fidèles. Donc dans ces cas-là, le modèle market-centric qui est utilisé sur Spotify ne permet pas vraiment une rémunération équitable de ces artistes. C'est pour ça que ce modèle, il est de plus en plus critiqué. Beaucoup d'acteurs de la musique plaident pour un système alternatif qu'on peut appeler le modèle user-centric ou fan-centric. Dans ce modèle-là, le principe, il est tout simple. Ton abonnement, il va plus aller dans un pot commun et va être réparti uniquement entre les artistes que toi tu vas écouter. Mettons que ce mois-ci tu n'as streamé que des artistes indépendants. Alors les 10€ de ton abonnement seront répartis entre eux proportionnellement à ton écoute. Si par exemple t'écoutes 3 artistes niche mais en boucle, les 10€ de ton abonnement seront répartis uniquement entre ces 3 artistes. Et donc n'iront pas à des artistes que tu n'écoutes pas. Autrement dit, ton abonnement sert directement à rémunérer tes artistes préférés et pas forcément les grandes superstars du moment. Du coup, ce modèle serait peut-être considéré comme plus juste, plus représentatif des goûts individuels, et surtout, il permettrait à des petits artistes de recevoir une rémunération plus équitable. Le problème, c'est que pour les plateformes, ce système reste quand même plus complexe à gérer. Surtout, il remet en cause un équilibre qui est quand même largement dominant pour l'instant, qui profite largement aux artistes dominants et aussi aux grandes maisons de disques. Et donc, c'est là que tout commence. En fait, ce sentiment d'injustice autour de la rémunération, ça va devenir la base d'un vrai ressentiment qui vient se connecter à d'autres polémiques qui touchent l'entreprise de Spotify. Il y a une deuxième grande raison à ce boycott massif, et pour le coup elle est beaucoup plus explosive. Elle va toucher directement au contexte géopolitique actuel, et à l'idée que l'argent du streaming musical pourrait servir à financer la guerre. Tout a commencé à la fin de l'année dernière, quand le magazine Challenge a révélé publiquement les liens entre Daniel Heck, qui est le cofondateur et le PDG de Spotify, et une start-up européenne spécialisée dans l'IA militaire. En gros... Daniel Heck a créé un fonds d'investissement et il a levé plus de 600 millions d'euros pour financer cette entreprise européenne qui développe notamment des drones intelligents. Et on parle ici de drones qui sont utilisés par plusieurs armées, y compris sur le front ukrainien par exemple. Ce lien direct entre l'argent des abonnements et une société d'armement, il a choqué des milliers de musiciens et d'utilisateurs. En gros, c'est l'idée que nos écoutes et nos playlists puissent indirectement alimenter un secteur aussi éloigné de la culture, surtout qui est lié à la violence et au conflit armé. qui est devenu un puissant moteur de colère. A l'annonce de cette révélation, il y a des artistes qui ont réagi de manière très frontale. Il y a plein de groupes qui ont carrément retiré leur musique de Spotify. Leur message était clair. En gros, on ne veut pas que notre art contribue à tuer des gens. Ils ont aussi invité leurs fans à les suivre sur d'autres plateformes. Sur les réseaux, les messages étaient encore plus percutants. Par exemple, j'ai pu lire sous le hashtag Boycott Spotify des choses comme « Écouter de la musique sur Spotify, c'est financer la mort et la destruction. Choisissez si vous voulez être complice de cette honte. » Cette polémique, elle s'est aussi nourrie de la question palestinienne, qui est quand même une question très actuelle, avec certains internautes qui ont pu accuser cette start-up, financée par Daniel Heck, de participer directement à des opérations militaires en Palestine. Alors même si pour l'instant, aucun lien commercial concret n'a été établi avec l'armée israélienne, cette proximité assumée avec l'armement et l'IA militaire, elle a quand même fait basculer le débat. En fait, ici, on ne parle plus seulement de rémunération injuste, on parle aussi d'éthique politique, de choix de société, et du coup, de ce que nos abonnements soutiennent. concrètement dans le monde réel. Et ça, ça change tout. En plus de toutes les controverses liées à l'armement, il y a un troisième grand motif de rejet de Spotify par ses utilisateurs. On parle ici de la manière dont la plateforme gère ses contenus, avec une gestion qui est quand même de plus en plus critiquée pour toutes ces dérives liées à l'intelligence artificielle et à la désinformation. Je vais vous donner un exemple concret. Imagine, tu lances une playlist du genre Indie Chill ou quoi, pour bosser tranquille, et là, il y a un groupe inconnu qui commence à tourner en boucle. Ce groupe, c'est The Velvet Sundown, et ça dira peut-être quelque chose à certains d'entre vous. Tu les trouves cool, tu likes le morceau, tu lances leur album, bref, tu commences à devenir assez fan. Sauf qu'en fait, The Velvet Sundown, c'est pas un vrai groupe. C'est une création 100% générée par intelligence artificielle avec un outil qu'on appelle Suno. Résultat, il y a plus de 3 millions d'écoutes sur Spotify qui ont été dopées par les algorithmes et les playlists automatiques. Et en fait, c'est pas vraiment un cas isolé. Il y a aussi plein de morceaux qui sont publiés sous le nom d'artistes décédés et qui sont en fait des morceaux complètement créés par IA. Par exemple, il y a un titre intitulé « Together » qui a été crédité à un certain Blake Foley, qui est en fait mort en 1989. Il y a plein d'autres titres de ce genre qui ont envahi les radios personnalisées qu'on donne aux auditeurs, sans qu'en fait beaucoup d'entre nous se doutent de leur origine. Parmi celles et ceux qui tirent la sonnette d'alarme, on retrouve Liz Pelly, qui est une journaliste culte du New York Times et l'autrice du livre Mood Machine. Elle, elle accuse Spotify d'avoir mis en place un programme interne dédié à la création de faux artistes IA, ce qui aurait en fait pour effet de diluer les royalties des vrais musiciens et d'uniformiser la plateforme en une immense bibliothèque de musique générique. Selon elle, c'est pas vraiment un bug, c'est pas vraiment un oubli, c'est en fait une stratégie. Et du côté de Spotify, les dirigeants, ils s'en cachent pas vraiment. L'un d'eux a même récemment déclaré que si un morceau est créé légalement par une IA plaît au public, il n'y a aucune raison de l'interdire. C'est une position qui hérisse vraiment de nombreux artistes qui sont déjà fragilisés par la baisse des revenus du streaming et qui, en plus, se retrouvent menacés par l'apparition de l'IA. Et les critiques sur la plateforme ne s'arrêtent pas là. Le traitement réservé aux podcasts fait aussi partie du scandale. Pendant plusieurs années, Spotify a continué à promouvoir l'émission de Joe Rogan, pourtant accusé de relayer des théories complotistes, des propos d'extrême droite et de la désinformation sur la vaccination. En réaction, il y a plein d'artistes majeurs comme Neil Young ou Johnny Mitchell qui ont retiré leur musique de la plateforme en disant qu'ils refusaient que leurs œuvres côtoient ce type de contenu sans qu'il y ait une modération claire ou une responsabilité éditoriale prise par la plateforme. Le dernier sujet qui cristallise la méfiance des utilisateurs, c'est la question des données personnelles. En fait, Spotify, comme toute autre plateforme, va collecter une quantité massive d'informations sur nos habitudes d'écoute, sur nos goûts, sur nos déplacements, parfois même dans certains cadres réglementaires, des données biométriques comme le visage. Ces données vont servir tout d'abord à affiner les recommandations musicales, à créer des playlists personnalisées ou à créer des radios. Mais elles vont aussi servir à nourrir de la publicité ciblée. Et du coup, c'est dans ce cadre-là que j'aimerais vous parler d'une polémique qui date de 2023, mais qui trouve un retentissement fort avec l'actualité de nos jours. C'est le fait que The Intercept avait révélé que Spotify avait diffusé des campagnes publicitaires de LICE, la police migrateur américaine, sur sa plateforme. En gros, c'était des messages qui apparaissaient entre deux morceaux, notamment dans certaines régions à forte population hispanophone. Et pour beaucoup d'entre nous, cette découverte avait provoqué un vrai malaise. En fait, on se demandait vraiment comment une plateforme de divertissement et liée à la musique pouvait-elle servir de support de communication à une structure gouvernementale qui est quand même accusée de violation des droits humains. D'autant que les algorithmes de ciblage publicitaire de Spotify reposent précisément sur l'utilisation des données personnelles des utilisateurs. Autrement dit, la plateforme pourrait, volontairement ou non, aider à diffuser ce type de campagne auprès des publics particulièrement vulnérables. Dans plusieurs pays, en fait, la combinaison... entre les législations locales et les outils techniques de la plateforme va inquiéter les défenseurs de la vie privée. Beaucoup redoutent une nouvelle forme de surveillance douce où on n'écoute plus seulement de la musique, c'est la musique qui nous écoute aussi. Bref, derrière Spotify, il n'y a plus seulement un service de streaming, il y a aussi une machine de recommandations un peu tentaculaire, une fabrique de contenu automatisé, et plus largement un acteur politique et économique dont les choix façonnent la manière même dont on consomme la culture. Après toutes les critiques que je vous ai énumérées, il y a une question qui revient souvent. À quoi ça sert concrètement de boycotter Spotify ? Et en fait, est-ce qu'une action individuelle peut vraiment peser sur un géant pareil ? En 2025, on a vraiment vu apparaître une vraie vague de désabonnements, de retraits de catalogues et d'appels au boycott. C'est venu d'artistes, c'est venu de collectifs militants, c'est aussi venu de simples auditeurs. Plusieurs organisations, notamment du secteur humanitaire et du monde musical, ont appelé à quitter la plateforme, expliquant que l'enjeu dépassait Spotify. Il s'agissait en fait de remettre en question un modèle qui est globalement nuisible pour les créateurs, où la valeur de la musique semble complètement déconnectée de ceux qui la produisent. En pratique pourtant, Spotify reste ultra dominant, avec plus de 30% de parts de marché mondial et une base d'abonnés qui continue littéralement de croître. En fait, le boycott n'a pas fait s'effondrer la plateforme, mais il a quand même eu deux effets concrets. Déjà, il a exercé une pression réputationnelle très forte. Pour la première fois, Spotify a dû justifier publiquement certaines décisions, notamment sur la rémunération des artistes et sur les contenus controversés. Ensuite, il a incité ses concurrents à se distinguer en proposant des modèles plus équitables, comme la rémunération dont on a parlé de fan-centric, ou alors des espaces de mise en avant des indépendants, des artistes de niche, etc. Mais au-delà des chiffres, le boycott, il a une portée symbolique. Boycotter, c'est pas seulement se priver d'un service, c'est un acte politique, une façon de dire « je refuse de cautionner ce système » . Historiquement, les boycotts, on le sait, ont souvent marqué des tournants sociaux. Dans le cas de Spotify, boycotter, c'est participer à une prise de conscience collective. C'est se rappeler que la musique, c'est pas un produit comme un autre, qu'elle a une valeur artistique, qu'elle a une valeur humaine, et qu'il mérite d'être mieux respecté. Alors même si ça change pas tout de boycotter, ça met quand même un grain de sable dans la machine. Pour celles et ceux qui veulent agir, il existe... plusieurs options. Je pense que la première, ce serait de poser la question de changer de plateforme. Par exemple, pour privilégier un service qui va rémunérer mieux les artistes ou qui va valoriser la qualité d'écoute. En France, je peux vous donner un exemple, c'est la plateforme Cobuzz qui déjà rémunère super bien les artistes et qui est souvent citée parce qu'elle a une super qualité d'écoute. La deuxième possibilité, c'est d'aller soutenir directement les artistes. Par ce biais, on peut acheter des vinyles, acheter des CD, des fichiers sur Bandcamp, contribuer même à leur newsletter. ou aller les voir en concert. La dernière possibilité que vous avez, c'est de garder Spotify, mais d'essayer de l'utiliser différemment. Par exemple, en essayant d'éviter de le promouvoir, en essayant de réduire son usage, ou alors de compenser en soutenant directement les créateurs qu'on écoute le plus. Alors j'en profite d'ailleurs pour faire une petite parenthèse, pour vous dire que ce podcast lui aussi, il est disponible sur Spotify. Parce que paradoxalement, c'est quand même là que beaucoup d'entre vous écoutent leur contenu audio. Alors j'ai fait le choix d'y rester, non pas par adhésion, mais pour essayer d'amener ce débat au cœur même de l'écosystème concerné. Parler de ces enjeux sur Spotify, c'est déjà une manière d'occuper l'espace et de faire résonner les alternatives là où les gens écoutent. Le plus important pour moi, c'est de se rappeler que chaque geste individuel, même s'il est petit, il s'inscrit dans un mouvement qui est collectif. Alors maintenant, c'est à vous de choisir. Vous pouvez choisir de vous désabonner, vous pouvez choisir de migrer vers une autre plateforme, vous pouvez choisir de rester, vous pouvez choisir de soutenir autrement les artistes. Dans tous les cas, ça devient plus qu'une décision de consommation, c'est vraiment un choix de valeur. Moi, je ne cherche pas à vous faire culpabiliser, je cherche juste à vous donner les clés de lecture les plus importantes pour que vous puissiez faire vos choix en toute conscience.