Speaker #0Bonjour à tous, vous êtes sur le podcast fin, le podcast qui discute les aliments de vos assiettes. Aujourd'hui, à l'approche de Pâques et des fameuses chasses aux oeufs occidentales, nous allons parler gourmandise, car aujourd'hui, on s'attaque évidemment au chocolat. Après avoir été une giga hater du chocolat pendant de nombreuses années, j'avoue que ça faisait un peu partie de mes traits de personnalité de dire que je n'aimais pas le chocolat, j'ai finalement grandi pour réussir à en apprécier le goût. Et aujourd'hui, je ne vais pas mentir, c'est un plaisir de manger un carré de chocolat noir avec une pointe de fleur de sel, for the win. Même si je suis contente que mon palais, il ait évolué et que maintenant je sois une adulte aujourd'hui. C'est un peu compliqué d'aimer le chocolat quand on sait ce qui se passe derrière et le temps passe. Et je me dis que peut-être qu'il aurait fallu que je reste une hater, puisqu'à en voir la couleur de cette industrie aujourd'hui, c'est peut-être mieux d'avoir pour personnalité de ne pas aimer le chocolat. Bref, pour le contexte, c'est un épisode un peu spécial, puisqu'il s'inscrit aussi dans le cadre de la programmation de la coopérative de recherche design Où sont les dragons ? qui mène le projet Cuisine et le futur. Et en fait, c'est un projet collaboratif qui mêle à la fois recherche appliquée, sociologie, design fiction et cuisine. Tout ça dans l'objectif de rendre tangible un futur probable d'une cuisine qu'on devra faire quand il sera plus 4,5 degrés Celsius. Et autant vous dire que c'est bonne ambiance. Mais bon, le point de ce projet, c'est quand même de dire qu'on va continuer à vivre. probablement et on devra s'adapter et cuisiner autrement. Quel sera cet autrement ? Et si je poursuis dans ce contexte, le 8 avril prochain, il et elle organisent un événement pour penser Pâques sans chocolat cette fois. Et ça aura lieu à la butinerie à Pantin. Aujourd'hui, on parle d'un sujet extrêmement sérieux, c'est-à-dire comment justifier moralement de manger un oeuf en chocolat alors que le monde veut le voilà. Je gasse l'ambiance. On est... à deux minutes d'enregistrement, à peine, j'ai gâché l'ambiance. C'est OK. Grosso modo, le chocolat, c'est un peu la rom-com toxique de l'alimentation, puisqu'au début, c'est un peu mystique. Ensuite, ça devient un symbole social, puis un produit industriel pas cher, et maintenant, ça redevient un peu compliqué, un peu cher. Walli Wallou. Dans cet épisode, on va explorer trois grands axes. Ça a été hyper compliqué d'écrire ce script, puisque il y a tellement de choses à dire, et il y a tellement de ressources aussi sur le chocolat, là-haut, sur d'autres aliments. Il peut y avoir moins d'écrits qui parlent spécifiquement de l'aliment en question, et qui donnent vraiment des ressources et des informations dessus. Pour le chocolat, vraiment, je n'étais pas à plaindre. J'ai été submergée par les informations. Voilà. J'ai fait face à une montagne et il a fallu essayer de trier tout ça, essayer de faire quelque chose de plus ou moins digeste et de plus ou moins écoutable. Ça a fait sens à la période de Pâques, parler de chocolat à la même temps à la base, c'était pas une fête pour manger des oeufs en chocolat, mais bon. C'est la team, c'est la moi du futur. Pendant cet épisode, en tout cas en faisant le montage, je me suis rendue compte qu'il y avait plein de choses que j'aurais voulu développer plus parce que ça nécessitait des précisions. Donc me voilà à faire des enregistrements complémentaires. Je suis désolée par avance si jamais la qualité n'est pas la même, puisque j'enregistre pas avec le même micro, pas dans les mêmes conditions et pas au même endroit. Le reste de l'épisode a été tourné à la gaieté lyrique, tandis que les informations complémentaires ont été tournées depuis mon humble domicile. Bref, sur ce, je vous laisse avec la petite histoire. Pâques, c'est d'abord le symbole de renouveau. On a la Pâques juive qui célèbre la liberté. En fait, elle commémore... la sortie d'Egypte du peuple hébreu et la fin de l'esclavage. C'est d'ailleurs la racine étymologique du mot PESA, avec un apostrophe H que je ne sais pas comment prononcer. La Pâque chrétienne qui fête la résurrection de mon gars Jésus-Christ, et on a même des traditions païennes, bien plus anciennes, qui célébraient l'arrivée du printemps et de la fertilité. Et si vous vous demandez pourquoi on parle de printemps alors que Pâques tombe souvent en avril, eh bien c'est parce que Pâques est une fête astronomique. Pour fixer sa date, on attend que l'équinoxe de Mars passe, puis on attend la première pleine Lune. C'est ce petit jeu avec la Lune qui décale la fête en avril. Et c'est justement en avril... que les anciens peuples célébraient et ostrent la déesse de l'aurore avec des symboles de fertilité comme le lièvre et les œufs. La boucle est bouclée. Si on en revient à pourquoi la tradition de Pâques, il y a autant d'œufs partout maintenant, des œufs en chocolat, mais voilà. Et bien c'est surtout une histoire de frigo, ou plutôt d'absence de frigo. Pendant les 40 jours de carême, il était interdit de manger des œufs. Historiquement, le carême était une période de jeûne extrêmement stricte appelée l'abstinence quadragésimale. Jusqu'au Moyen-Âge, l'Église interdisait les lacticitina, c'est-à-dire les produits laitiers, le beurre, le fromage et les œufs, considérés comme de la viande liquide ou des produits d'origine animale. Ce n'est qu'en 1491, via une bulle du pape Innocent VII, la bulle du beurre, que certaines régions ont obtenu le droit de manger du beurre et des œufs, contre des dons à l'Église. Mais pour le peuple, la restriction est restée très ancrée jusqu'au XVIIe siècle. sauf que les poules Au temps où les chrétiens ne pouvaient vraiment pas manger des œufs, elles ne s'arrêtaient pas de pondre. A la fin du jeûne, on se retrouvait avec des stocks géants. Pour ne pas les gâcher, on les décorait et on les offrait. Pour ce qui est du chocolat, il a fallu attendre le XIXe siècle et la révolution industrielle. Les chocolatiers ont eu l'idée de génie de créer des moules en métal pour couler du cacao à la place des œufs de poule. C'était plus gourmand, plus vendeur, et c'est comme ça qu'on est passé de la symbolique de la vie au plaisir de la gourmandise. Fin de l'indication. L'axe 1 qu'on va explorer aujourd'hui, c'est comment ça se passait avant que c'est le maudit. J'aime pas dire c'est le maudit parce que normalement c'est aime le maudit. Il y a déjà un aime le maudit et normalement vous pensez à la même personne que moi. Quand je dis aime le maudit, je parle pas aux méchants dans les mini-mois, je parle de notre aime le maudit. Vous pouvez me saouler avec ce mec s'il vous plaît, tout mon respect. Je me sens un peu comme ça. Mais du coup, voilà, si vous avez des petites idées de comment on peut appeler Christophe Colomb, notre cher ami, je suis preneuse. Bref, après cette très très très longue digression, on va rentrer dans le vif du sujet et retourner très loin avant que notre copain le sait, ne découvre ce qu'est le cacao. Et bon, évidemment, avant que l'Europe ne découvre le concept d'appropriation culturelle, mais ça c'est un autre sujet. Les sociétés méso-américaines, elles consommaient déjà des boissons à base de cacao, puisque ça poussait là-bas. Et en fait, on a des preuves chimiques et archéologiques de ça. Par exemple, on a retrouvé des résidus de cacao qui ont été détectés sur des céramiques anciennes et des usages qui remontent très loin dans le temps. Le cacao, il vient d'un arbre tropical de sous-bois, aujourd'hui connu sous le nom scientifique Théobroma cacao. C'est un nom qui a été inventé par... Un mec qui s'appelle Carl Von... Carl Von Linné, au XVIIIe siècle, pour pouvoir classifier l'espèce. Et ouais, Théobroma cacao, ça vient donc du grec, ça signifie nourriture des dieux. Rien que ça. Mais en fait, le cacao et le Théobroma cacao, il n'a évidemment pas qu'un seul nom, mais une constellation de noms vernaculaires selon les langues et les régions. Et pour rappel, un nom vernaculaire, c'est juste un mot pompeux pour dire un nom commun. Bref, il y a pas mal de... mots pour désigner ce qu'on appelle aujourd'hui le chocolat en tout cas en français. D'ailleurs, je vous pèse mes terribles tentatives de prononcer des mots à consonance espagnole, parce que ça ne va pas le faire. Et l'étiquette Théobroma, comme je l'ai dit tout à l'heure, elle arrive un peu plus tard sur le terrain. Et ce sont des usages et des mots pluriels. Il n'y a pas un nom originel unique pour désigner le cacao. Et d'ailleurs, c'est là que ça devient vraiment intéressant. Parce qu'en observant cette forêt de mots, on réalise qu'on a été victime de ce que les linguistes appellent la glotophagie. La glotophagie, du grec glota, la langue, et phagéine, manger, c'est littéralement quand une langue dominante vient dévorer les autres. Regardez ce qui s'est passé. En imposant un nom unique, le chocolat, on a pratiqué une forme de cannibalisme linguistique. On a effacé le abacara, le Bayouk ou le Abba de Colombie dont je vous parlais à l'instant. Le mot chocolat est devenu un mot rouleau compresseur qui a aplati des siècles de savoirs locaux. Pourquoi c'est un problème ? Parce qu'un nom vernaculaire, c'est une carte d'identité sociétale. Quand les Mayas disaient cacao, ils parlaient de l'action de boire ensemble, du lien social. Quand les Aztèques disaient chocolat, ils décrivaient une sensation physique, l'eau amère. En remplaçant ces noms outils par un seul terme marketing global, On a déconnecté la fève de son histoire. On a transformé un rituel sacré en une simple marchandise. Bref, la littérature récente, elle converse pour dire que le cacao poussait sur un berceau amazonien au sens large, donc l'Amazonie et les zones adjacentes de l'Amérique du Sud humide. Et on a longtemps raconté que cacao égale mésoamérique, point final. Sauf qu'il y a des travaux récents, encore une fois, donc c'est plutôt des travaux en archéo-génomique, plus des analyses biochimiques sur des centaines d'objets qui suggèrent une histoire un peu plus vaste. Le cacao, donc d'Amazonie à l'origine, il circule en fait très tôt et sur plusieurs millénaires via des échanges et un réseau jusqu'à l'Amérique centrale, puis le Mexique, et avec une diversité de variétés consommées selon les cultures. Donc en fait, le cacao tout seul, il avait déjà réussi à circuler dans l'Amérique latine et potentiellement jusqu'au Caraïbe. La circulation du cacao, elle se fait donc par zone productrice par rapport au climat favorable. et aussi par réseau d'échange, donc avec les marchés, les routes commerciales, les conquêtes, etc. Le Soconusco, sur la côte pacifique du sud du Mexique, c'est un bon exemple de région cacaoïère intégrée à des circuits politico-économiques à grande échelle. Et attention, chocolat à l'époque, c'est pas une tablette comme on en connaît aujourd'hui au supermarché. On parle surtout de boissons à cette époque-là. Le cacao, il était d'abord utilisé pour faire des boissons, Et c'est des boissons qui ont... qui sont loin de l'idée qu'on se fait aujourd'hui d'un chocolat bien sucré, hyper réconfortant et tout. À l'époque, c'est des boissons qui peuvent être amères, épicées, qui sont un peu mousseuses et parfois associées à des contextes cérémoniels. Et en Méso-Amérique notamment, le cacao, ce n'est pas juste une boisson. C'est aussi, évidemment, en fonction des lieux et des périodes, une marchandise stratégique et un marqueur de prestige. Et aussi, entre autres, de la petite monnaie. Il faut bien comprendre que le cacao, dans l'économie préhispanique de la Méso-Amérique, ce n'est pas seulement un produit de consommation, c'est le pilier d'un système de tribu-commerce. Ça veut dire que le cacao servait à la fois de monnaie d'échange sur les marchés, le commerce, et d'impôts forcés, le tribut. Les grandes cités comme Tenochtitlan chez les Aztèques ne pouvaient pas faire pousser de cacao à cause de leur climat. Alors elles imposaient aux provinces tropicales conquises de livrer des milliers de sacs de fèves chaque année. C'est le tribut. La fève perdait alors son nom local, son identité de fruit, pour devenir une unité de compte, une preuve de soumission politique. Dans les chocolats chauds de l'époque, en tout cas à la base des bases, ce qu'on pouvait trouver à l'intérieur, c'est des choses comme du piment, des fleurs, parfois du miel et une logique de boisson à l'eau. Le cacao, il était fondu dans de l'eau et pas dans du lait, comme ce qu'on fait majoritairement aujourd'hui. Et certains récits mentionnent aussi l'épaississement avec des préparations de maïs, comme l'atoll. Il y avait une coloration rouge qui se faisait via le roucou. Bref, maintenant qu'on a un peu poussé les bases, on va passer à la partie numéro 2, c'est-à-dire quand l'Europe est arrivée. Comme d'habitude, plot twist, vous ne vous y attendiez pas, il y a des colons européens qui ont débarqué. qui ont goûté et qui sont repartis avec. Et à ce moment-là, comme souvent, l'Europe, pour ne pas dire les colons, adopte, transforme et fait de cette nouveauté un marqueur social, comme d'hab. Des sources de synthèse sur l'histoire du cacao en Europe rappellent que l'Espagne a longtemps gardé son, je cite, « secret » autour de la boisson avant que le cacao ne se diffuse vers l'Italie au début du XVIIe siècle et qu'il devienne à la mode ailleurs en Europe. notamment en France au moment des alliances dynastiques. Quand on dit que l'Espagne a gardé le secret, il faut entendre secret comme un mix de monopole commercial, de circulation limitée et de consommation d'élite. Les Espagnols ont cultivé une forme de confidentialité autour du chocolat pendant une longue période, mais parler de secret au sens strict du terme, ça peut effectivement être un peu dramatique. Et du coup, là c'est un truc qui est quand même très humain, mais on ne boit pas une boisson, on boit un statut social. Et c'est un peu ce qui se passe aujourd'hui avec le matcha, mais bon, c'est un autre sujet. Mais du coup, comme à chaque fois, les produits venus d'ailleurs, ils permettent aux classes aisées de se distinguer des pauvres, parce que c'est souvent très cher à la base. Et on invente souvent tout un monde matériel autour. Donc, c'est pas seulement boire un chocolat, c'est boire un chocolat avec une chocolatière, en ayant fait mousser le lait dans un moussoir avant, avec des tasses, un service, et grosso modo des rituels de salon. Et en fait, le chocolat devint à ce moment-là une performance sociale entière et une façon de dire je suis de bonne compagnie, je sais tenir ma tasse de chocolat. Et pour développer un petit peu par rapport au moussoir, c'est un peu un truc à double tranchant parce que du coup, ça arrivait en Europe pour se distinguer. Mais il y avait un problème technique à la base des bases. quand on buvait du chocolat, en tout cas fait à partir de cacao et d'eau et d'épices, c'est qu'il fallait empêcher les particules de se déposer et gérer la matière grasse. Je vous explique un peu plus tard comment on fait du chocolat, mais grosso modo, il y a du gras dans le chocolat. C'est pour ça que ça existe le beurre de cacao, par exemple. Et en fait, c'est ce truc-là où il faut empêcher les particules de se déposer et gérer la matière grasse qui fait que c'est une des raisons pour lesquels il y a des ustensiles qui se sont développés. Alors ici, après avoir approfondi mes recherches, je vous fais un petit disclaimer. On parle souvent du dépôt au fond de la thèse comme d'un problème technique que les Européens ont dû résoudre, mais en réalité c'était un problème que pour les Européens. En Méso-Amérique, on ne cherchait pas la fluidité parfaite. Le chocolat était une boisson texturée. Et c'était comme ça. Pour les Mayas et les Aztèques, le gras et les particules solides, c'était la richesse. C'était la nourriture. Alors comme ils faisaient pour que ça soit pas désagréable quand même, et ben leur secret c'était la mousse. Au lieu de pester contre le dépôt, ils utilisaient la physique. En transvasant le chocolat d'un vase à l'autre, de très haut, ils créaient une émulsion naturelle. Un peu comme quand on verse le thé à la marocaine, j'imagine. La mousse emprisonnait des saveurs et les matières grasses en haut de la tasse. On dégustait d'abord cette mousse onctueuse, presque comme une meringue liquide. Le dépôt, au fond, c'était juste la signature d'un produit brut et sacré. Le problème arrive quand le cacao débarque dans les salons aristocratiques en Europe. Là, on change de logiciel. L'élite européenne a une obsession pour la finesse, le lisse, le sang-grumeau. Ils veulent une boisson qui ressemble à du thé ou du café, pas une soupe rituelle. C'est cette obsession culturelle pour la pureté visuelle qui a poussé les ingénieurs européens à inventer des machines, des moussoirs complexes, puis finalement la poudre de cacao industrielle qu'on connaît aujourd'hui. Ce qu'on appelle un progrès technique, c'est en fait le résultat d'un caprice esthétique. On a sacrifié la matière et la texture originelles pour satisfaire un idéal de transparence européen. Le molinillo, tel qu'on le connaît, c'est-à-dire le bâton sculpté avec des bagues mobiles, est une invention qui apparaît au Mexique après l'arrivée des Espagnols, mais elle est inspirée par les techniques locales. Les Espagnols, peu habitués aux gestes du transvasement, en effet, ils en mettaient partout, ils ont cherché un outil pour créer cette mousse. indispensable sans quitter la tête des yeux. Le mot, il vient de molère, qui veut dire moudre ou tourner. C'est un bâton qu'on fait pivoter entre ses pommes, un peu comme les mousseurs à lait qu'on a aujourd'hui dans nos placards. Quand le chocolat devient la boisson favorite à la cour de Versailles, sous Louis XIV et Louis XV, le molinio se européanise et change de nom. Il devient alors le moussoir. En France, on ne se contente plus d'un bâton de bois brut. On fabrique des moussoirs en ivoire, en argent ou en bois précieux, souvent intégrés directement au couvercle de la chocolatière. C'est la grande innovation européenne. Le couvercle de la théière a un trou au centre pour laisser passer le manche du moussoir. On peut ainsi battre le chocolat tout en le gardant au chaud et sans s'éclabousser. Dans l'histoire de la nutrition, il y a des éléments qui nous disent que des médecins et des auteurs, ils ont vanté les usages médicinaux du cacao et du chocolat selon les cadres théoriques de l'époque. Et au XIXe siècle, la publicité a contribué à stabiliser cette double image de trucs nourrissants et bons pour la santé. Et c'est encore un cliché qui persiste, puisque, je ne sais pas si vous avez déjà entendu ça, mais probablement que oui, manger un carré de chocolat noir, ce serait bon pour... La santé, parce que c'est bon pour le cerveau, ou je sais pas quoi, ça aide à dormir, et Bref, c'est peut-être vrai, mais il y a tout un tas de croyances, et en fait ces croyances ne nous viennent pas d'hier. On ne les a pas inventées avec TikTok, c'est vraiment un truc qui circulait depuis un bail. Et petite anecdote, à Florence, dans les cercles médicaux et de cours, le chocolat était à la fois un outil de prestige politique et de secret. On en revient sur cette histoire de secret. En gros, il y a plusieurs sources qui n'en racontent que Francesco Redi. Donc c'était un médecin et un savant. à la cour. Il a développé un chocolat parfumé au jasmin pour Cosimo 3. Et la recette, elle a été gardée comme une affaire sensible, vraiment décrite comme secret d'état dans certains récits, avant d'être divulguée plus tard, donc datée au début du XVIIIe siècle, selon plusieurs synthèses. Et le procédé, il était hyper exigeant. En gros, c'était des couches de cacao concassées, alternées avec des fleurs de jasmin fraîches, remplacées chaque 24 heures pendant une dizaine de jours environ. Je ne sais pas si vous imaginez la tonne de fleurs de jasmin qui sont... utilisé pour ce truc. Le résultat, il permettait de transférer l'arôme sans eau de jasmin, qui était jugé inefficace, et sans chauffer trop fort. Voilà, donc il s'est fait chier, et maintenant on a tout son secret. Bref. Dans une étude sur les boissons de salon à Strasbourg et en Alsace, on voit bien le contraste. Le café est déjà partout, alors que le thé et le chocolat restent rares sous l'ancien régime. A l'époque, le chocolat est réservé à l'élite, ou pire, il est perçu comme une boisson de convalescence. Bref, c'est pas du tout le petit plaisir quotidien, c'est l'événement. Et si le café a gagné cette bataille de popularité face au chocolat, ce n'est pas seulement une question de goût ou de mode, c'est une question de chimie. Là où le chocolat est une boisson riche, nourrissante, qui invite au repos, le café apporte la caféine. C'est le carburant. idéal pour la nouvelle sociabilité urbaine du XVIIIe siècle. Dans les coffee house, on a besoin d'avoir l'esprit vif pour faire des affaires ou débattre de politique. Le café devient la boisson de la vigilance et de la productivité. C'est l'anti-sommeil. Alors que le chocolat reste une parenthèse ou un événement presque médical, le café s'impose comme l'outil indispensable du quotidien moderne. On ne boit plus seulement par plaisir, on boit pour être efficace. Et cette passion pour le café a créé de vraies tensions domestiques. En 1674, à Londres, des milliers de femmes ont signé une pétition contre le café. Leur argument ? Le café rendait leur mari bavard, politique et totalement inutile à la maison. Et est-ce que c'est ça qui les rendait vraiment inutiles, franchement mes belles ? Mais imaginez le contraste, alors que le chocolat reste cette boisson douce et intime, le café est devenu le symbole d'une vie publique, frénétique, qui éloigne les hommes de leur foyer. On ne buvait pas seulement du café pour le goût, on le buvait pour rester éveillé dans ses nouveaux lieux de pouvoir. C'est la victoire de la caféine sur la quiétude du chocolat. Et si on regarde cette pétition de 1674 avec nos yeux d'aujourd'hui, on y voit les prémices d'une fracture sociale très moderne. Le café, c'était la boisson de l'espace public, celle qui permettait aux hommes de s'extraire du foyer pour conquérir le monde. Le chocolat, lui, a été domestiqué. Il est devenu la boisson du dedans, du soin, de la convalescence. En gros, une boisson de femme, selon les critères de l'époque. C'est fascinant de voir comment le marketing contemporain a hérité de cette séparation. Le café, c'est la performance, l'efficacité, le bureau. Alors que le chocolat, c'est le réconfort, la pause, l'émotion. souvent associé dans les pubs à une forme de culpabilité féminine. Ça a persisté longtemps, et on a carrément une chanson qui touche le sujet du bout des doigts, La femme chocolat d'Olivia Ruiz, que j'adore. Alors comment ce chocolat rare et médical a-t-il fini par devenir le compagnon inséparable de notre espresso ? Eh ben c'est une revanche historique. Au début du XXe siècle, les chocolatiers comme Suchard ont compris qu'ils ne gagneraient pas contre le café. Alors, ils ont décidé de s'y associer. Ils ont inventé le Napolitain, c'est un tout petit carré de chocolat emballé individuellement et conçu spécialement pour être offert avec la tasse. C'est un coup de génie marketing, le restaurateur offre un petit cadeau et le chocolat, autrefois boisson prestige, devient l'accessoire indispensable pour adoucir l'amertume du café. On est passé du chocolat médicament que l'on buvait seul dans sa chambre au chocolat récompense que l'on croque en public. Le sacré de la Méso-Amérique s'est glissé dans la poche du succès du café pour devenir ce petit rituel quotidien que nous connaissons tous. Bon alors petite pause parce que j'ai encore énormément de choses à dire sur le chocolat et si je le dis dans un seul et même épisode, vous n'allez pas écouter jusqu'au bout et personne ne va rien comprendre et ce sera beaucoup trop long et ce sera chiant. Donc on s'arrête là pour aujourd'hui. Je vous fais la petite conclusion pour vous dire qu'au XVIIe siècle, le chocolat c'était vraiment le summum du chic, du secret médical et de l'entre-soi aristocratique. On est vraiment sur un produit liquide ultra codé et franchement pas accessible au commun des mortels. Mais évidemment, l'histoire ne s'arrête pas à une tasse de cacao au jasmin bu dans un salon doré. Ce qu'on va voir juste après, enfin la semaine prochaine, c'est comment le capitalisme et la révolution industrielle ont pété tous ces codes pour transformer cette élixir des dieux en un snack de supermarché à deux balles. On se retrouve dans la deuxième partie pour parler de la naissance de la tablette, de l'arnaque de Willy Wonka, et surtout de la face hyper sombre de cette industrie qui est sous ses airs de gourmandise et en train de cramer la planète et d'exploiter des gosses. C'était fin. J'espère que cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à me laisser 5 étoiles sur l'application de podcast depuis laquelle vous m'écoutez, 5 étoiles et pas autre chose, sinon vous pouvez garder votre réseau. Et on se dit à la semaine prochaine, bisous !