Speaker #0La vieillesse, c'est pas pour les mauviettes. Bette Davis. Laurence Bisang, dans Générations. Novembre. Novembre commence avec la Toussaint, le premier. La fiesta des saints, je suppose des saintes. Et le 2 novembre, c'est la fête des morts, n'est-ce pas ? Le jour de nos morts, on célèbre nos défunts. Nos proches partis dans un autre monde, ou du moins qui ont quitté celui-ci. Ces morts qui nous accompagnent pourtant toute l'année. Enfin, je ne sais pas pour vous, mais c'est comme ça pour moi. Mes parents ont disparu depuis des années. Mon père et ma mère, ils m'ont conçue, ils m'ont nourrie spirituellement, ils m'ont constituée. Ils et elles sont avec moi. Je pense à elle, à lui, souvent. À une date précise. Ou à un moment, je dirais à un moment "Madeleine de Proust". À chacun, chacune les siennes, bien sûr. Ce plat que cuisinait Maman. Ce mot cité par mon Père. Depuis mille ans, c'est Odilon de Cluny, qui fut notamment abbé de Cluny, c'est lui qui a instauré cette "fête", entre guillemets, vers l'an 1000 donc, pour séparer précisément la commémoration des défunts de la Toussaint. Ne mélangeons pas les morts et les saints. Cet été, j'ai perdu une personne chère: le papa de ma fille, malade, thérapie inefficace, il a pris la décision de tout arrêter, de passer aux soins palliatifs. Et c'était dire à sa fille et à ses amis qu'il acceptait ce qui allait arriver, sa mort. Grande force qui aide ses proches à accepter aussi. Et donc peu de temps avant de mourir, il nous a dit « je suis en train de mourir » . Et il en a pratiquement ri, comme s'il n'y croyait pas. Il nous a dit aussi "J'attends". La mort est devenue son projet ? Son projet pendant ses derniers jours de vie. Oui, alors définition du mot projet: "Initiative temporaire et unique qui sert à atteindre un objectif précis en suivant un plan." Oui, d'habitude les projets nous font avancer dans le temps et dans la vie, à court terme ou à long terme. Il peut y avoir des petits projets quotidiens, hein ? Ou d'ampleur exceptionnelle. Dans son cas, un tout dernier projet, attendre la mort et mourir. Alors comment l'accompagner ? En plus, il vivait en France à près de deux, trois heures de nous, sa famille, ses amis en Suisse. On est allé le voir, le revoir, mais bon, on aurait voulu être plus présent. Même si , en définitive, il semblerait quand même qu'on meurt seul. Quand une personne proche meurt, ça brasse énormément de souvenirs qui nous reviennent, bim, et se mélangent à nos larmes. Et qui vont rester avec nous, avec le temps, tant qu'on y pense. On le sait à partir d'un certain âge, disons celui de la retraite, la prochaine étape à plus ou moins long terme, celle qui est devant nous toutes et tous, en fait depuis la naissance, définitive, finale, la mort. Qui fait partie de la vie, c'est malin, mais c'est vrai. On dit nos disparus. Comme le soulignait Victor Hugo, les morts sont des invisibles. Mais non des absents. Et je finirai avec les mots de Marcel Proust: "Les vivants ne sont que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonction." Un franc gai luron, ce Marcel !