Speaker #0La vieillesse, c'est pas pour les mauviètes. Bette Davis. Laurence Bisang, dans Générations. J'ai 66 ans, je suis soixantenaire. Pour l'actrice espagnole Rosy de Palma, je la cite, la soixantaine, c'est la puberté de la vieillesse, c'est comme l'adolescence de la vieillesse. Ah, j'aime bien cette vision des choses, j'aime bien cette comparaison. Ça veut dire que pour l'instant, j'entre en vieillesse, en fait. Je découvre le chemin qui mène à l'âge, au grand âge, comme on dit plus lointain là-bas, on verra bien jusqu'où j'irai. Alors je commence à apprendre les usures du temps. Les usures, j'aime bien. Là, je parle juste de l'érosion normale du corps. Des petites douleurs, peut-être, parfaitement gérables, dans la nuque, les articulations quand il pleut, voyez ? Les lunettes qu'il faut rectifier. Une démarche moins alerte, notamment en descendant les escaliers. Ah oui, je dois regarder où je mets les pieds, hein ? Même s'il n'y a pas 36 000 possibilités, il n'y en a qu'une sur la marche suivante. Oui, mais il faut que je la vise. Et puis alors, les oublis. Les oublis des noms, oh là là. Ah mais oui, tu sais, cette actrice-là est formidable. Elle rayonne encore aujourd'hui, elle se bat contre Trump, elle a joué avec... Cet acteur, tu sais, ce réalisateur-là... Oh là Voilà, des blancs, peut-être un petit peu plus fréquents. Une concentration faillible. Vous voyez, j'ai l'impression qu'une pensée en chasse facilement une autre. Enfin voilà. Cela dit, j'aimerais vous dire que c'est une période plutôt sympa et beaucoup plus détendue. C'est un constat, vraiment. J'ai atteint un âge où je suis tranquillou, devenue un peu transparente, donc... Moins observée, détaillée ou jugée sur mon look, ma coiffure, mon teint, hâlé ou pas. Je ne suis plus, entre guillemets, remarquable. Pas encore qualifiée de vieille, mais pas loin. Et notez que, c'est vrai, on a déjà voulu me céder des places assises dans le bus. Bon, d'un autre côté, pas assez vieille pour être touchante, si vous voyez ce que je veux dire. Dans cet entre-deux, je suis. Entre la jeune vieille et la dame âgée respectable. En fait, je suis mi-vieille. mi-cuite peut-être aussi, mais assez âgée pour recevoir depuis deux ans au printemps un courrier de la Ville de Lausanne - où j'habite - qui me prévient gentiment qu'en cas de canicule cet été, je ne dois pas oublier de m'hydrater et rester à l'ombre. C'est la société, l'administration qui connaît ma date de naissance, qui me dit que je fais désormais partie du club des aînés. Voilà, c'est comme ça. Cela dit, je profite des bons côtés de cet âge aussi. Je suis libre. Libre comme à dix ans. Sauf que quand j'avais dix ans, Je ne savais pas que j'étais libre. Libre, ça implique moins de pression, plus besoin de suivre les exigences standards, et notamment pour une femme. Plus de compte à rendre. Bien dans ma peau et mes baskets. Ah bah oui, parce qu'alors zut aux talons, depuis longtemps. Confort d'abord. Et par exemple, les jambes blanches à cette période. Et il fut un temps, franchement, ça ne me paraissait pas joli et gênant. Et j'avais recours aux crèmes autobronzantes. Avec des résultats pas toujours probants d'ailleurs. Aujourd'hui, je me dis, c'est comme ça. Et personne ne va m'en vouloir. Et je ne parle pas des poils aux gambettes, justement. Des années à porter des jupes longues par moment en plein été pour masquer la repousse, en attendant de faire les foins, comme je disais, à la cire. Parce que les poils sont interdits sur un corps féminin. Alors je sais, ça change un petit peu, et tant mieux d'ailleurs. Autre avantage de l'âge, cela dit, les poils aux gambettes, on les enlève, les poils ont compris qu'on ne les appréciait pas, et seuls quelques-uns se manifestent encore sur l'épiderme. Bim ! Vous savez, de vous à moi, je suis peut-être plus sereine dans mon corps moins ferme et ma tête avec mes rides que quand j'avais 20 ans. Mais je suis à peu près sûre de ça d'ailleurs. Alors je ne suis pas en train de vous dire que je m'en fiche de tout ça et que je me laisse aller. Non, pas du tout. J'accepte simplement certaines choses et je rejette certaines contraintes. Parce que j'assume et j'ose calmement, sagement. Et en cela j'approuve cette rêverie du célèbre promeneur solitaire Jean-Jacques Rousseau. La jeunesse est le temps d'étudier la sagesse. La vieillesse est le temps de la pratiquer. Allez, pratiquons, pratiquons !