Speaker #0en maillot de pain, gymnastique intellectuel, entretien. Bonjour à tous. Alors aujourd'hui, j'ai décidé de me questionner sur le pouvoir d'achat. Le pouvoir d'achat est une préoccupation politique majeure pour la droite, qui voit la juste rémunération sociale de l'effort individuel par le travail, la fameuse valeur travail de la France qui se lève tôt, comme... pour la gauche qui y voit l'outil de redistribution de la richesse produite par la communauté. Le pouvoir d'achat serait même le cœur nucléaire de la politique sérieuse. Dès qu'un sujet politique est avancé dans le débat, il ne faut pas plus de cinq minutes pour qu'un politicien professionnel dégaine le pouvoir d'achat comme première préoccupation des Français. affublant ainsi les autres sujets des qualificatifs infamants de polémiques et de politiques politiciennes. Tout gouvernement nouvellement élu a donc tendance à lancer son mandat par une nouvelle loi sur le pouvoir d'achat. Comme sa défense est revendiquée par l'entièreté de l'échiquier politique, République sociale oblige. Le pouvoir d'achat serait-il cette hybridation conceptuelle, à la fois philosophique et économique, assurant la jonction de la justice et de l'égalité ? Permettons-nous tout d'abord une petite étude sémantique du pouvoir d'achat. C'est pour mieux comprendre ce qui se cache derrière. La première question que l'on se pose est celle de savoir si le pouvoir d'achat est un pouvoir. Par essence, le pouvoir, entendu au sens philosophique, est relationnel, c'est-à-dire qu'il s'exerce dans le rapport au tiers. Or, le pouvoir d'achat s'exerce individuellement, par l'action de consommer un bien ou un service disponible sur un marché. Le pouvoir d'achat est donc une simple capacité individuelle d'accès au marché fondée sur une donnée objective, la disposition de la masse monétaire nécessaire pour satisfaire un besoin ou une envie. Pourquoi donc nommer cette simple capacité objective « pouvoir » ? Ne serait-ce pas parce que l'autonomie présumée du consommateur participe de la mystique du libéralisme économique comme cadre naturel d'exercice de la liberté ? La deuxième question sémantique qu'on est en droit de se poser concerne la notion d'achat. Qu'entend-on exactement par achat ? Est-il pertinent de mêler dans cette catégorie fourre-tout aussi bien les dépenses de survie, celles réalisées pour subvenir aux besoins essentiels comme la nourriture, l'eau, le chauffage, que les dépenses de nécessité, les déplacements, Internet, l'ordinateur, de confort, comme l'immobilier, ou d'agréments comme cinéma, vêtements de marque, loisirs, voyages ? Tous ces achats ne sont pas équivalents et n'ont pas la même signification sociale et politique. Donner un coup de pouce selon l'expression consacrée au pouvoir d'achat ne revêt pas la même signification si ce dernier a vocation à permettre aux gens de manger à leur faim ou de partir en villégiature pendant les congés payés. Une première critique qu'on pourrait formuler au pouvoir d'achat est qu'il résume le niveau de vie, voire de manière feutrée, le bien-être, à la logique marchande, au fait d'acheter. Jouir d'un pouvoir d'achat conséquent signifierait être heureux. Je soulève cette question, notamment à la lumière de cet indice du bonheur que l'ONU souhaite voir percer comme indicateur alternatif au PIB. On peut donc légitimement se questionner pour savoir si l'on peut être heureux en dehors du marché, si l'on est vraiment heureux dans le marché, et si c'est là le lieu pour l'être. La deuxième critique qu'on pourrait formuler au pouvoir d'achat est qu'il individualise le rapport à la richesse, dont la création répond pourtant à une logique collective, et invisibilise les rapports de classe en incluant dans le revenu disponible aussi bien les revenus du travail que ceux du capital et du patrimoine, mais aussi les prestations sociales. Ce revenu donne accès à un marché sur lequel les prix sont les mêmes pour tous. A l'occasion de la nouvelle politique de sobriété énergétique souhaitée par l'État, que penser de ces propositions visant à indexer les prix sur les revenus ? Serait-ce là une rupture insupportable du principe d'égalité ? Ou une simple mesure équitable de bon sens ? La dernière critique qu'on pourrait formuler au pouvoir d'achat est qu'il nie tous les autres moyens d'accès aux biens et services, comme le troc ou l'entraide, et de production individuelle de ressources via la maîtrise de certains savoir-faire, entretien d'impôt âgé, couture. Et pourtant, ceux-ci peuvent avoir un impact réel sur le niveau de vie en ayant cette particularité de se situer en dehors du marché. Le pouvoir d'achat qui se veut être un indicateur objectif, à valeur quasi scientifique par son mode de calcul, n'est-il donc pas surtout un indicateur politique, voire même civilisationnel ? Écoute du rôle des choses immatérielles, comme la transcendance ou la foi, dans la construction du niveau de vie, et surtout du bien-être. Si des questions se posent, le concept, lui, parfois, se repose. Et quand le concept se repose, c'est le bruit qui prend. Musique maestro.
Speaker #2Bonjour Hotman, merci pour tes remarques sur la notion de pouvoir d'achat. Il est toujours intéressant d'interroger l'impensée des politiques publiques, de montrer que ce qui semble aller de soi peut comporter des biais idéologiques ou avoir des implications indésirables. Je vais commencer par résumer ton propos. J'espère avoir été fidèle à ta pensée, tu me diras. Pour commencer, tu critiques le concept même de pouvoir d'achat que tu sembles trouver ambigu ou mal construit. Le pouvoir d'achat, d'abord, ne serait pas un vrai pouvoir au sens philosophique. Qui dit pouvoir dit maîtrise, dit autonomie, dit emprise sur quelque chose. Or, dans le monde de l'économie de marché, de l'économie libérale, il te semble difficile de parler de pouvoir pour le citoyen ordinaire. Il y aurait donc une forme de mystification derrière cette idée de pouvoir. Par ailleurs, l'idée d'achat est, comme tu le montres, aussi vague que fourre-tout. Il y a, dans ce que ce pouvoir d'achat permet d'acheter, justement, des choses trop disparates pour être rangées dans une seule et unique catégorie. Dès lors, après avoir jeté un soupçon conceptuel sur cette notion, tu émets trois critiques. Première critique, là c'est la suivante, réduire les politiques publiques. De gauche comme de droite à l'objectif du pouvoir d'achat, c'est en fait rabattre la question du bonheur sur un indicateur monétaire, avec, selon toi, l'implication que cela réduirait la question de la vie bonne à la vie d'un consommateur. Hors du marché, point de salut. Et la voie d'accès au marché, ce serait justement cette hausse du pouvoir d'achat. Première critique pour résumer, quelque chose de réducteur dans le fait de concevoir les citoyens avant tout comme des consommateurs et oblitérer la question de la vie bonne. La deuxième critique, c'est l'idée que le pouvoir d'achat atomiserait le concept de richesse. Il l'individualiserait en laissant de côté l'idée que la richesse a toujours une origine et une nature collective. Je crois que tu tiens cette idée de Proudhon. La production de richesse n'est jamais le fait d'un seul individu. C'est ce que tu as suggéré dans les différents podcasts que tu as produits sur Proudhon. Cette richesse, elle est toujours sous-tendue. par un collectif de producteurs sans laquelle elle ne pourrait exister. L'origine de ma richesse, à moi, c'est mon travail, mais c'est aussi le vôtre. L'origine de votre richesse, à vous, c'est votre travail, mais c'est aussi le nôtre, c'est aussi le mien. Toute allusion aux retraites géantes des boomers serait ici malvenue, toutefois. Enfin, troisième critique, indexer toutes les politiques publiques sur l'objectif de maintien ou de hausse du pouvoir d'achat, c'est aussi présupposer que le marché est le seul moyen d'accès aux biens et aux services. C'est donc laisser de côté, ou invisibilité comme disent les sociologues, tous les autres moyens d'accès aux biens et aux services. Le troc, par exemple, le fait maison, l'entraide, le recyclage, l'économie circulaire, etc. Au fond, j'ai l'impression que toutes ces critiques ont un objet. Cet objet, c'est questionner la neutralité de cette notion de pouvoir d'achat. Montrer que derrière son aspect consensuel, il y a une construction idéologique. En cela, tu te places dans la filiation des philosophes, que Paul Ricoeur a appelé les maîtres du soupçon. Dans ce trio maléfique, on retrouve Friedrich Nietzsche, Karl Marx et Sigmund Freud. Nietzsche, d'abord, interroge les valeurs qui sous-tendent nos morales. Il le fait notamment dans la généalogie de la morale, et dans Par-delà, Bien et Mal. Il questionne autrement dit la valeur de ces valeurs. Il montre que la morale a une généalogie, que son origine n'est pas aussi pure qu'on l'imagine. Nous parlerons sûrement dans un autre épisode de la moralité des mœurs, chez Nietzsche et plus généralement de ce très beau texte qu'est la généalogie de la morale. Marx, ensuite, deuxième maître du soupçon, développe avec Friedrich Engels la notion d'idéologie, qui correspond pour aller vite à la vision du monde dominante, propre à chaque époque dans une société. On retrouve cette notion d'abord dans un texte inachevé mais très beau qui s'appelle l'idéologie allemande. Le propre d'une idéologie, c'est d'universaliser et de naturaliser des phénomènes qui ont une origine historique et sociale. Donc universaliser, c'est-à-dire dire que c'est universel, que c'est commun à tous les humains, et naturaliser, ça veut dire réduire un phénomène. construit, historique et social, à quelque chose de naturel, donc de présent partout et d'universel. L'idéologie du monde capitaliste nous fait ainsi penser, selon les marxistes, que le marché est un mode de fonctionnement économique universel et que le capitalisme serait le système économique le plus conforme à la nature humaine. Freud, enfin, troisième maître du soupçon et l'inventeur de la psychanalyse, Ils cherchent, derrière les conduites anodines, des déterminismes psychiques inconscients. Par exemple, moi qui crois être un cœur pur et qui crois bien agir par pur montée d'âme, je suis peut-être mu par des désirs inconscients, beaucoup moins purs. Mon désintéressement moral apparent n'est peut-être qu'une forme détournée de jouissance, ou l'expression d'une pulsion de mort. Il y a, à mon sens, une filiation plutôt marxiste dans ton propos. Le pouvoir d'achat serait ainsi une construction idéologique, qu'il faudrait relier à son contexte socio-économique, le monde capitaliste et libéral. Et je vois mal comment on pourrait te donner tort là-dessus. Un système économique a toujours tendance à surdéterminer notre vision du monde, nos valeurs et nos objectifs. Je ne pense pas que cela se fasse toutefois selon un déterminisme strict, mais il est évident que le sol sur lequel poussent les pensées a un effet sur ces pensées. La notion de pouvoir d'achat est donc bien une notion située, propre à un système économique et une époque, et tu fais bien de le rappeler. Dès lors, critiquer cette notion, cela revient à critiquer le système qu'il a sous temps. C'est une démarche qu'on trouve toujours chez Marx, qui dit qu'il faut être radical. radicale, cela vient du latin radix, qui signifie la racine. Être radical, c'est donc prendre les choses à la racine, pour comprendre d'où elles proviennent, et s'attaquer à elles si on trouve l'ensemble défaillant. Donc, critiquer le pouvoir d'achat... C'est au fond critiquer le sol qui rend possible cette notion, et ce sol c'est le capitalisme libéral. Pour autant, je pense que l'on peut sauver cette notion d'achat malgré ses limites inhérentes et dans les limites du système qui la situe. Il n'y a rien de parfait en ce monde, et rien ou presque qui ne souffrirait d'aucun biais idéologique. Et cette notion de pouvoir d'achat, elle a justement, selon moi, ce mérite d'être l'un des objectifs. de politiques publiques les plus neutres, donc les plus consensuelles. Alors je dis bien qu'il tend vers la neutralité, cet objectif, pas qu'il ait d'une neutralité absolue. Pour comprendre cela, examinons la définition du pouvoir d'achat et son mode de calcul. Alors je m'excuse d'être un peu technique, mais vous allez voir, c'est pas très compliqué. Le pouvoir d'achat, c'est la quantité de biens et de services qu'un ménage peut consommer selon son revenu disponible en fonction de l'évolution du niveau des prix. Son mode de calcul, j'ai fait mes recherches sur internet, c'est le suivant. C'est revenu nominal, c'est d'ailleurs le revenu visible sur la fiche de paie, ou le revenu général tel qu'on peut le voir avec différents indicateurs, divisé par l'indice des prix x 100. Donc revenu nominal divisé par l'indice des prix x 100. On peut observer ici que l'indice des prix, qui est pris en compte, ne peut pas être totalement neutre. Pourquoi ? Parce qu'il est calculé par l'INSEE en fonction d'un panier de biens et de services, avec tout ce que ce panier peut avoir de partiellement arbitraire. Bref, ce n'est pas un indicateur parfaitement neutre et rien n'est parfait en ce bas monde. Toutefois, lorsque le pouvoir politique affirme vouloir augmenter le pouvoir d'achat des citoyens, et qu'il en fait leur préoccupation première, je n'interprète pas cela forcément comme une réduction des administrés au statut de consommateurs sans âme. Je ne pense pas qu'il s'agisse de dire que le marché résume tout. Avec son revenu disponible, en effet, chacun est libre de dépenser son argent comme il le souhaite. Cet argent n'est qu'un intermédiaire qui permet à l'individu d'atteindre plus ou moins aisément la vie qu'il souhaite mener. Et lorsqu'un responsable politique cherche à augmenter le pouvoir d'achat, on peut voir, si on est généreux, cela comme une tentative d'augmenter la puissance qu'aurait chacun de se réaliser, quelles que soient ses aspirations, quelles que soient ses normes et ses valeurs. On peut prendre deux exemples. Prenons l'exemple fictif de Noémie, aide-soignante, qui rêve de pouvoir rénover sa maison et de faire un voyage par an avec sa famille. Une hausse de son pouvoir d'achat lui permet d'aller au bout de ses aspirations, somme toute assez banales, assez communes. Second exemple, Balthazar, professeur de physique-chimie, et qui rêve de devenir l'homme le plus tatoué d'Europe. Une hausse de son pouvoir d'achat lui permettra peut-être de recouvrir enfin son gros orteil droit qui restait désespérément blanc. Cet objectif de pouvoir d'achat me paraît préférable à d'autres objectifs moins neutres, en ce que cet objectif évite le piège et le risque de ce que le philosophe rouen-augien appelle le paternalisme. Le paternalisme, on le retrouve en morale, on le retrouve aussi en politique. En politique, c'est cette attitude qui consiste à penser que le pouvoir est mieux à même de savoir ce qui est bon pour l'individu que l'individu lui-même. Être paternaliste, c'est ainsi se considérer comme un père aimant et protecteur pour des citoyens adultes qui n'en demandent pas tant. Rien à voir ici, je le précise avec la notion de patriarcat, qu'il serait par ailleurs intéressant d'examiner à un autre moment. En visant la hausse de mon pouvoir d'achat, l'état contemporain ne se place pas au-dessus de mon épaule en me demandant s'il est vraiment intelligent de continuer à garnir ma collection de pins ou d'investir dans les crypto-monnaies. La question de la vie bonne est ainsi laissée à l'appréciation de chacun, ce qui me semble être un critère important pour déterminer si nous avons un état respectueux des libertés individuelles. Pour résumer, je préfère qu'un pouvoir politique s'occupe de mon portefeuille, en tout cas de l'accroissement de mon portefeuille, de mon revenu disponible, que de mon historique de recherche sur Internet, du contenu de mon frigo ou de ma chambre à coucher. Je préfère au pire être perçu comme un consommateur que comme un individu qu'il faudrait transformer en bon citoyen, que ce soit d'une république du vivre-ensemble solidaire ou d'une république de droite conservatrice ou traditionnelle. En réalité, dans cette notion de pouvoir d'achat, ce qui me dérange plus, c'est moins le pouvoir d'achat comme objectif que cette rhétorique lancinante du pouvoir d'achat. J'ai l'impression que ce thème est souvent employé pour discréditer toute préoccupation des citoyens. Certains citoyens se plaignent, mettons, d'insécurité. La plupart des responsables politiques qui appartiennent au cercle de la raison, pour reprendre une expression du très grand philosophe Alain Minc, balayeront cette plainte d'un revers de main, en expliquant aux malheureux citoyens que leur vraie priorité, à eux, même s'ils ne savent pas encore tout à fait, c'est la hausse de leur priorité. de leur pouvoir d'achat. Il suffit d'écouter les responsables politiques pour voir que c'est visible autant du côté de la droite raisonnable que de la gauche raisonnable. Raisonnable au sens du cercle de la raison. Autrement dit, l'objectif du pouvoir d'achat me paraît raisonnable... dans un sens ici plus rigoureux, à défaut d'être nobles. Et de toute façon, on ne demande pas au pouvoir politique de poursuivre des objectifs nobles. Cela, c'est plutôt l'affaire des individus. Ce qui me paraît moins raisonnable et pernicieusement paternaliste, c'est l'utilisation de cet objectif pour taire toute autre préoccupation raisonnable des individus. Bref, pour résumer ma pensée, je dirais que le pouvoir d'achat, c'est un objectif imparfait, qui n'est pas d'une neutralité absolue, mais qui est quand même un indicateur peut-être satisfaisant dans nos démocraties libérales, dans nos états-providence. de l'efficacité d'une politique publique, qu'elle soit de gauche ou qu'elle soit de droite. Il ne faut pas non plus tomber dans le risque, effectivement, et c'est un peu ce que tu disais, que cet objectif de pouvoir d'achat oblitaire toutes les autres préoccupations et tous les autres objectifs des citoyens qui sont après tout à leur niveau eux aussi raisonnables.
Speaker #2Ce que tu me dis, Ottman, me fait penser au paternalisme que j'évoquais tout à l'heure. Donc toujours à cette idée et ce risque que le pouvoir politique puisse prétendre ou penser mieux connaître que les individus eux-mêmes ce qui est bon pour eux. Et ce paternalisme, en réalité, nous ramène encore un peu plus loin, à une question encore plus abstraite, qui est la question politique elle-même. La question politique, celle du gouvernement des âmes, celle du gouvernement des corps, au départ, a été souvent abordée sous l'angle un peu métaphorique du pasteur. Qu'est-ce que c'est un pasteur ? C'est un être qui mène son troupeau là où il pense que c'est bon pour le troupeau, et qui décide de la nourriture du troupeau et du mode de vie du troupeau. Et cette conviction que la politique est une activité presque pastorale, on la trouve par exemple dans la philosophie grecque, on la trouve chez Platon, on la trouve aussi très souvent dans les trois monothéismes, avec cette idée que le gouvernant est une sorte de chef ou de père, souvent à l'image du divin ou une émanation du divin. Dans tous les cas, on retrouve dans la question politique une sorte d'opposition entre ce modèle pastoral qui prétendrait... de façon paternaliste, savoir mieux que les individus ce qui est bon pour eux, opposition entre ce modèle et un modèle qu'on pourrait dire plus libéral, qui est plus centré sur l'individu, sur ses désirs et toutes ces choses-là. Donc la question politique, elle se résume à ça en fait. Il y a des gens qui veulent faire ce qu'ils désirent, et de l'autre côté il y a des gouvernants qui souhaitent encadrer les désirs des individus parce qu'ils sentent que la coexistence de tous les désirs n'est pas possible, qu'elle risque d'entamer le tissu social, de dégrader l'équilibre d'une société. Et cette question politique, on peut encore remonter d'un cran dans l'abstraction, finalement, on peut la résoudre en s'intéressant à la question de la nature humaine elle-même. Qu'est-ce que c'est un humain, au fond ? L'humain, c'est un être désirant. Et le problème du désir, c'est ce que tu disais en utilisant la métaphore de la femme de l'autre qui est toujours plus belle, le problème de ce désir, c'est que... Il renaît sans cesse, un peu comme un phénix, il renaît en permanence de ses cendres. Un désir satisfait ne veut pas dire une vie comblée et réussie. Un désir satisfait, ça veut dire systématiquement un désir qui renaît. Et cette nature humaine, qui est centrée autour de la question du désir, c'est là aussi quelque chose qui a obsédé les grandes religions, les grandes théories philosophiques, les grandes théories politiques. Cette obsession du désir, on la voit par exemple dans le bouddhisme, qui affirme que la racine des mots de l'individu, c'est cette nature désirante. Et l'homme devient heureux et accompli lorsqu'il parvient à se libérer de ce cycle infernal du désir qui renaît sans cesse. Voilà, donc on est parti du pouvoir d'achat. On avait plein de choses à dire là-dessus. Je pense qu'on est remonté ensuite vers la question de l'action politique avec tout le paternalisme qu'elle engage, qui est toujours un risque. Parler de paternalisme... On s'est rendu compte que ça nous ramenait encore plus Ausha la question politique. La question politique, c'est la question du rapport entre une société et ses chefs, et la question même de la légitimité de ses chefs. Et cette question politique, enfin, nous a mené à la question encore plus générale de la nature humaine et de ce qui semble la constituer, c'est-à-dire ce désir. Ce désir qui est à la fois quelque chose de positif, il y a une phrase très connue de Hegel qui dit que rien de grand ne s'est fait dans l'histoire sans passion, et la passion principale c'est le désir. Et il y a aussi quelque chose dans ce désir de négatif, qui est cette fuite en avant perpétuelle de l'humanité. Bref, pour revenir à ce que disait Marx, qui disait que pour être radical, il fallait aller à la racine des choses, et bien si on va à la racine des choses, je pense qu'il faut aller vers cette idée de nature humaine, si elle existe, et vers cette question plus fondamentale du désir. Et je pense que là, on a un beau programme pour de futurs épisodes centrés sur cette question.