Speaker #0Les trois globes reposaient dans la mousse synthé comme des visages assoupis. A l'intérieur de chacun d'eux se déchaînait une tempête, explosion de limaille dans une prison de cristal. Shylot s'accroupit devant la caisse et sentit le long des tibias la fraîcheur de l'humus remontant du sol. Du fond de leur boîte, les globes scintillaient comme pour l'appeler. Ils tremblaient avec une myriade de petits chuintements et viraient de couleur sous les coups des orages qui se jetaient, furieux, contre leur arrondi. Bleu, vert, orangé, violacé, rouge, frémissement, un éclair jaune puis vert à nouveau. Elle les effleura du bout des doigts. Ils étaient tièdes, non froids. Elle retira la main quand l'un crépita en dégageant de la chaleur. On les aurait cru vivants, de véritables merveilles. Une goutte glacée s'écrasa sur son front puis dévala l'arête de son nez. Elle renifla. L'humidité pelait les murs du hangar. Des conteneurs et des pièces de rebuts s'entassaient sur sa gauche. La lueur froide d'une lune filtra entre les branchages du toit et découpait, dans le coin opposé, un véritable cimetière de gigabots et d'engins de chantier démantelés. En face, un vieux réservoir oscillait, malmenant des accroches usées qui avaient déjà cédé sur un côté. La tuyauterie talait de rouille génie. Le vent s'infiltra dans les branches qui couvraient le toit et courait en sifflant dans les coudes asséchées des tuyaux. Le réservoir pencha doucement, son ombre au sol trembla. Atroce grincement. Une nouvelle rafale menaça d'emporter le toit. Des brindilles s'en décrochèrent. Pire, avec les intempéries, l'odeur de fientes, exacerbées, imprégnait jusqu'à la gorge. Shylot retint sa nausée. Les gamelins qui étaient venus la chercher à la pension plus tôt s'ébrouaient à quelques distances, indifférents à son examen. Elle les payait grassement. Ils gonflaient leurs duvets pour se prémunir du froid et de l'impatience, et secouaient leurs longues ailes en projetant des gouttelettes tout autour d'eux. Des plumes rouges, des plumes bleues et vertes, des plumes couleur de nuit ou de charbon, comme des fleurs qui éclosent et déploient par centaines leurs pétales colorés. Des fleurs dotées de serres acérées et d'une longue griffe préhensile au bout des ailes. Shylot frissonna à son tour, mais le froid n'y était pour rien. À ses genoux, les globes vibraient, et son cœur accéléra pour les rattraper. Des décades entières de recherches, de détours et d'impasses, pour finalement échouer ici. dans cet entrepôt du bout de l'univers qui puait le guano et les emmerdes. Au dehors, la pluie attaqua. Des torrents se déversèrent sur Gamla, perçant la moisissure de nuages qui s'amoncelaient depuis quelques heures déjà. Le treillis commençait à être submergé et, ça et là, des flaques se formaient entre les caisses et les conteneurs. Shylot prit conscience d'une nouvelle fuite dans le toit, juste au-dessus de sa tête, des gouttes s'insinuaient dans l'interstice entre sa peau et le col de sa combinaison. Et quelque part devant elle, Le rythme saccadé des conversations des gamelins, tout en cliquetis et en claquettement, se superposait à la pluie comme un bruit blanc. Le premier tir les prit tous par surprise. Shylot rentra la tête dans les épaules et plongea derrière la cargaison, avant de se rappeler ce que valaient les globes. « Gaz, gaz, gaz ! » Elle jura tout ce qu'elle pouvait en rabattant le couvercle pour protéger les œuvres et dégaina son propre plasma. Du menton, elle activa le com sur son autre bras. « Oh, raboule ! La tempête brûle les signaux, je n'arrive pas à te repérer ! » La voix de sa copilote lui parvint hachée. Shyloy regarda autour d'elle pour trouver un signe distinctif. « Toit de branchage ! » « Merci, capitaine ! » grinça Ove. « On est sur Gamla ! » Gamla, des arbres enchevêtrés, battus par les vents sur 80% de sa surface. Shylot tendit le bras derrière elle et tira. Le réservoir laissa échapper un sifflement et de vilaines volutes de gaz rougeâtres. Une alarme fatiguée s'éveilla en tout sautant. Au second tir, l'explosion souffla le toit. « Là, tu me vois ? » « Par les étoiles, capitaine, on n'avait pas dit en douceur pour cette fois ? » Recroquevillée derrière la caisse qui abritait les globes, Shylot avisa les décharges de plasma au-dessus de sa tête. « Je t'assure que... » « Ouais, tu m'expliqueras plus tard, capitaine, mets toi l'abris le temps que j'arrive. » Shylot risqua un œil par-dessus sa cachette. Les gamelins qui l'avaient guidée ici s'étaient retranchés derrière les épaves de machines sans plus se préoccuper d'elles. Les membres éclatés des gigabots tressautaient sous les tirs. Derrière les nappes de fumée échappées du réservoir, leurs assaillants progressaient. Ils atteindraient bientôt la hauteur de Shylot, menaçant sérieusement la marchandise. Le nez dans le creux du coude pour se protéger des émanations, Shylot tira la case dans le giron d'un gigabot dont la tête s'inclina quand elle le heurta. Moi aussi, je me demande ce que je fous là, maugréa-t-elle à l'intention du robot. Sa gorge la brûlait, son nez la brûlait, ses yeux la brûlaient, et les intrus se rapprochaient dangereusement de sa position.
Speaker #1Vous écoutez Inky et Peete se livre, le podcast lecture en 15 minutes, à peu près, qui donne vie et voix aux premiers mots d'un livre et vous donne envie de découvrir les suivants. Ou pas. Je suis Mafalda Vidal, lectrice, narratrice, autrice... podcasteuse et surtout amoureuse des jolis mots et des belles histoires. Vous venez d'écouter l'incipit de Bordure, de Lucie Mosca, publié aux éditions L'Atalante en 2026 et lu par l'autrice elle-même. Bordure, c'est l'histoire de Shylot, donc qu' on vient de rencontrer dans l'incipit. Shylot, elle est capitaine de vaisseau, et elle et son équipage sont revenus de la guerre. Ils ont survécu, et ils essayent tant bien que mal de réintégrer la société. Shylot s'est officiellement reconvertie dans le commerce et le transport d'œuvres d'art. Officiellement, parce qu'officieusement, elle récupère et transporte des secrets et des preuves plus ou moins compromettantes dans le but de faire tomber des personnes plus ou moins haut placées. Et évidemment, ces personnes plus ou moins haut placées ne veulent pas que leurs secrets soient diffusés, ni leurs privilèges, leurs carrières, leurs positions, compromises. Et cette dernière mission de récupération, qui devait en théorie se passer sans gros soucis majeurs, va se transformer en embuscade et en spirale de l'enfer. Bordure, c'est donc l'histoire de celles et ceux qui sont revenus de la guerre qui a eu lieu sur la bordure, dont Shylot et son équipage. Ces guerriers et ces guerrières voudraient bien reprendre une vie normale, mais à cause des traumatismes vécus, des blessures, des tortures, des drogues prises pour supporter tout ça, eh bien, ils et elles ne le peuvent pas. Je viens de vous dire que Bordure racontait une histoire de guerre, mais attention ! Ce n'est pas une histoire de guerre comme on en voit beaucoup en science-fiction, une histoire de conquête, d'écrasement de l'autre pour gagner des ressources, des terres, du pouvoir et j'en passe. Non, bordure ça se passe après la guerre. Mais en fait, la guerre, en science-fiction comme ailleurs, elle a beau être finie, elle est infinie. La guerre est toujours là, comme une plaie purulente infectée qui ne parvient pas à cicatriser. Ça brûle, ça démange, ça dévore. Shylot a vécu la guerre. elle a vu ses amis mourir, elle a vu ses amis souffrir. C'est quelque chose qui ne peut pas changer en appuyant sur le bouton fin. Ça continue à vivre et à exister dans les souvenirs, dans les cauchemars, dans la chair de celles et ceux qui l'ont vécu et ou mené. Mais ça continue aussi à vivre dans les sociétés et les mondes que la guerre a touchés. Parce que cette guerre, cette cicatrice à vif, elle pulse aussi dans toutes les injustices du quotidien. Et les injustices du quotidien, il y en a plein. À l'échelle de l'univers, où les actions de quelques puissants intouchables ont des conséquences sur tous les gens « normaux » , mais aussi à l'échelle de la ville-monde de Concordia, ou habite Shylot, ville qui, pour commencer, est une ville bâtie tout en hauteur, donc où les gens d'en bas ne voient même pas le ciel, et récupèrent toute la pollution des gens d'en haut. Mais le gouvernement et la police œuvrent à améliorer le quotidien de tous et toutes, quel que soit son niveau de richesse, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ? Bordure, c'est surtout une histoire d'amitié, de famille de cœur, de famille choisie. Parce que, heureusement, pour apaiser les démangeaisons que la guerre a engendrées, pour aider à la cicatrisation, il y a quelques remèdes, comme l'amitié, la famille de cœur. Les personnages de Bordure, l'équipage de Shylot, ses amis, sont des créatures à fourrure ou à écailles. Certains ont des ailes, d'autres des tentacules, mais ça n'a aucune espèce d'importance, parce qu'elles sont toutes humaines. Elles sont toutes à la fois... parfaite et imparfaite, à la fois loyale et faillible, dans le bon et dans le mauvais sens. Enfin, Bordure, c'est aussi une histoire qui parle d'art, et plus précisément d'une galerie d'art qui deal des œuvres d'art dans toute la galaxie, et de comment l'art peut guérir et changer le monde. L'art a une place toute particulière dans ce roman. Il est à la fois un moyen de guérison, un baume à l'âme pour retrouver pied après les horreurs de la guerre, mais il est aussi une arme bien plus puissante qu'on pourrait le croire, car il renferme des messages. Des secrets. Alors au sens figuré, c'est certain, mais dans bordure, c'est aussi au sens propre. Et ce sont les fameux messages que Shylot transporte dans son vaisseau. Et ainsi, sous la couverture de la galerie d'art, circulent des secrets à même de changer le monde et l'univers, notamment au niveau politique, là où se joue le pouvoir et la vie de tous. Et cette image-là est particulièrement marquante. Parce que qui peut croire aujourd'hui que l'art, quelle que soit sa forme, n'est pas politique ? Et en même temps, Bordure, c'est de la science-fiction, et même du space opéra, où il y a à la fois des vaisseaux spatiaux, des voyages interstellaires, des pistolets à plasma, des courses-poursuites au milieu des étoiles, et de l'art, et de l'amour, et de l'amitié, et des parcours de reconstruction personnelle, et de la sensibilité. Et ça, c'est génial. Pour finir, je vais citer le titre d'un super podcast, Bordure, c'est beaucoup plus que de la SF. Donc, si vous aimez la science-fiction, lisez Bordure. Et si vous n'aimez pas la science-fiction, ou plutôt pas encore, lisez Bordure de Lucie Mosca aux éditions L'Atalante. Merci de m'avoir écoutée jusqu'au bout. Si vous avez passé un bon moment, n'hésitez pas à me le dire par mail ou en commentaire, à donner des étoiles à ce podcast et à le partager avec d'autres amoureuses et amoureux des mots. Si vous voulez encore plus d'Inky et Peete, Vous pouvez vous inscrire à ma newsletter. Je vous y donne des nouvelles inspirantes, j'espère, tous les dimanches, à peu près. A très bientôt !