Speaker #0Prologue. Ma fille, fermez donc la porte et venez près de moi. Voilà, ici. Je voudrais vous conter une histoire. Vous êtes en âge maintenant de l'entendre. Voyons, par où commencer ? Oui, bien sûr, par un beau jeune homme. Il était riche, noble, valeureux, grand évidemment. Pour le reste, figurez-vous un visage et un corps selon vos goûts. Vous avez bien déjà vos petites préférences, n'est-ce pas ? Ne rougissez pas, mon poussin. Une mère devine ces choses-là. Notre héros, donc, voulait prendre femme. Et pour choisir son épouse, il avait imaginé une étonnante épreuve. Les prétendantes devaient passer une nuit dans un lit fort haut, fait d'un empilement de dix matelas. « Maman, je connais ce conte. » Le prince avait caché un petit poids entre le sommier et le premier matelas. La jeune fille était d'une telle délicatesse qu'elle en fut gênée toute la nuit. « Petite sotte, vous ne connaissez rien encore. » Ne vous semble-t-il pas que cette histoire de poids est absurde au possible ? Que la morale en est on ne peut plus bête ? Sentir un petit poids à travers dix matelas, comme si une bonne épouse devait être à ce point fragile et se pâmer au moindre inconfort. Mon cœur, écoutez-moi bien. Les contes cachent une once de vérité sous mille fadaises. Voici le vrai de l'affaire. Celle-ci m'a été racontée par ma mère. Pour commencer, il n'était pas prince, mais lord héréditaire. près de Greenhead, à cinquante lieues d'ici. Et le petit pois ? Le petit pois, voyons, vous pensez bien qu'il n'y en avait pas plus que de citrouilles et de haricots magiques, ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière des légumes ? Madousse, le conte du petit pois sous le matelas, c'est une soupe qu'on fait avaler aux fillettes innocentes. L'histoire réelle, celle de ce lord et des prétendantes qui couchaient chez lui, elle n'est pas pour les enfants. Il est des vérités sur l'amour. Sur les nuits des jeunes filles et ce qu'elles font dans leur lit, qu'on apprend en grandissant, ce sont ces secrets que je m'en vais vous conter. Aussi, tendez une oreille attentive et ne m'interrompez plus. Bouche à oreille. Avec son autorité habituelle, Mrs. Watkins se plaça devant la fenêtre et émit trois augures. Premièrement, un orage éclaterait en fin d'après-midi. Deuxièmement, les tulipes sortiraient tard cette année. Troisièmement, une nouvelle extraordinaire allait bientôt lui être portée. En mars, les averses impromptues étaient quotidiennes à Greenhead. Dans cette région au climat rude, les tulipes poussaient toujours plus tardivement qu'au sud de l'Angleterre. Quant à la nouvelle extraordinaire, il suffisait d'observer la rapidité avec laquelle la voisine, Mrs Barrett, traversait l'allée, pour conclure qu'elle amenait une formation de la plus haute importance. Car la brave Mrs Barrett ne se pressait jamais. Ses jambes courtes n'avaient pas été conçues à cet effet. Et pourquoi se dépêcher quand on vivait dans une région reculée où rien ne se passait jamais ? Depuis le dernier bal donné par la ville pour fêter le premier jour de l'an 1813, Greenhead s'était engourdi dans deux mois d'ennuis pesants. Et voilà que Mrs. Barrett courait à la porte des Watkins. Mrs. Watkins tira sur sa jupe, tapota son chignon, sonna pour le thé, s'assit, prit une longue inspiration. Quand le majordome annonça à Mrs. Barrett, elle affichait le détachement le plus distingué. « Linda, quel plaisir ! » dit-elle. Et dans ces trois mots, elle parvint à insuffler à la fois la surprise et l'enthousiasme. « Ma chère ! » dit Mrs. Barrett, qui de son côté n'insuffla rien, étant très essoufflée. Mrs. Watkins versa le thé, offrit un biscuit et toutes les petites phrases d'usage. Elle s'en débarrassa aussi vite qu'il était acceptable, platitude sur les confitures préparées par sa cuisinière, les camélias qui égayaient les parterres en hiver, le dernier bal qui datait de si loin. Enfin, Mrs. Barrett reposa sa tasse, poussa un soupir et sembla prête à lâcher le morceau. Mrs. Watkins se pencha en avant. Elle était presque tendue, ce qui était une véritable gageur dans ce corps tout en mollesse, chignons tremblotants, lèvres affaissées, couplissées, épaules tombantes, ventre coulant. Les chers flasques de Mrs. Watkins ne tenaient ensemble que par une volonté de faire. Cette énergie brûlait dans un unique but. Bien mariée, ces trois filles. Les boucles de Mrs. Barrett s'agitaient sous son bonnet tant elle brûlait de parler. « Ce biscuit est délicieux, » dit-elle. « Vous féliciterez la cuisinière pour moi ? » Mrs. Watkins, sur les charbons ardents, la remercia. « Mais j'oubliais ! Bien sûr, vous avez appris la nouvelle ! » ajouta Mrs. Barrett. Mrs. Watkins secoua impatiemment la tête. Même le majeur d'hommes, debout dans un coin du salon, inclina une oreille. « Vraiment ? Vous ne savez donc pas ? » Mrs. Watkins était sur le point d'imploser. Heureusement, Mrs. Barrett ne pouvait contenir plus longtemps sa révélation. « On raconte que le fils de Lord Henderson se cherche une épouse ! » s'écria-t-elle. « Comment ? » Mrs. Watkins faillit en lâcher sa tasse. Comme la nouvelle était proprement révolutionnaire, elle répéta « Comment ? » encore une ou deux fois, sous le regard satisfait de Mrs. Barrett. « Mais je croyais Blankensop Castle déserté ! » dit-elle enfin. « Le domaine est à l'abandon. Son fils ? Mais oui, il avait pourtant un fils, il y a si longtemps. Je le pensais, peut-être, parti à Londres, chez un grand-oncle, ou dans les colonies. Qui donc se souvient de lui ? Tout cela est si loin. » Mrs. Watkins en perdait sa syntaxe. Mrs. Barrett, étant passée par la même commotion quelques minutes plus tôt, opinait vigoureusement. « Blankensop Castle, je n'y suis plus allée depuis le mariage, » continua Mrs. Watkins. « Vous rappelez-vous ? » Enfin ma chère, comment l'oublier ? Le mariage dont il était question avait eu lieu un quart de siècle plus tôt. Le duc de Henderson épousait Lady Stater. Il était de la meilleure naissance et elle, orpheline, apportait une fortune colossale. Les festivités avaient été d'un luxe inouï. En s'installant à Blankenship Castle, le couple avait assuré l'essor du duché. Sur leur grand domaine bordant la forêt, ce n'était que balles, feux d'artifice, représentations théâtrales, chasses, thés. partis à cheval et sur l'eau. Hélas, leur mariage avait connu un tragique revers. La jeune épouse avait décédé trois ou quatre ans après avoir eu un fils. Le duc avait cessé de recevoir. Un jour, on avait appris sa mort, et les portes de Blankensop Castle s'étaient définitivement fermées. Vous écoutez Inky et peete se livrent, le podcast lecture en 15 minutes, à peu près. le podcast lecture qui donne vie et voix aux premiers mots d’un livre et vous donne envie de découvrir les suivants. Ou pas. Je suis Mafalda vidal, amoureuse des jolis mots et belles histoires. Vous venez d'écouter l'Inkipit de D'or et d'oreiller, écrit par Flore Vesco, publié en 2021 à l'École des loisirs. L'histoire derrière D'or et d'oreiller, c'est l'histoire de Sadima. Sadima, c'est la femme de chambre et aussi la sœur de lait de Margaret, Maria et May, les trois filles de Madame Watkins. Quand les filles de la maison reçoivent la fameuse invitation du Lord à passer la nuit chez lui, sans chaperon, leur mère commence par s'insurger du manque de convenance du dit Lord. Mais bon, il est richissime, alors elle peut bien fermer les yeux sur cette inconvénance. Cette nuit en solitaire est présentée comme une épreuve à passer pour devenir la femme du Lord. Mais ce n'est pas tout à fait l'épreuve qu'on croit. Le lit est certes démesurément haut, mais il n'est pas précisé si un petit pois se trouve sous les couches du matelas. Les trois sœurs vont échouer, mais Sadima va réussir. Et elle va alors se rendre compte que cette épreuve n'était en fait que la première de trois épreuves, et elle va se trouver forcée de passer les deux autres. Mais pas tout de suite. D'abord, elle doit faire connaissance avec Adrian, le fameux Lord Anderson, avec son unique domestique, avec son chat, Et avec sa demeure. D'or et d'oreiller se présentent comme la revisite du célèbre conte de la princesse au petit pois. Conte qui est, je pense que nous serons tous d'accord, un peu cucul à praline. Et qui n'a pas vraiment de sens non plus. Ne serait-ce que parce que le petit pois, il est déjà écrasé par tous les matelas, avant même que quelqu'un ou quelqu'une ne passe la nuit dessus. Mais en réalité, le conte de la princesse au petit pois sert juste de base, de prétexte. Et le roman est rempli de clins d'œil à plein d'autres contes. Cendrillon, La Belle et la Bête, Barbe Bleue. Ce qui est sûr, c'est que tous les ingrédients du conte sont présents dans cette histoire. On a une princesse, même si Sadima n'est pas vraiment une princesse, et certainement pas au petit poids. On a un prince, même si ce n'est pas vraiment un prince. C'est un lord, et même s'il n'est pas tout à fait charmant, en revanche, il est tout à fait charmeur. On a aussi une belle mère, très belle pour le coup, mais vraiment méchante. Pas gratuitement en tout cas. Les fonctions du conte sont là aussi. La première, découvrir la vie. Mais aussi apprendre les leçons de la vie. Leçons pas toujours évidentes et souvent déguisées. En bref, grandir, découvrir et se découvrir. Dans cette histoire, la part belle est faite à la découverte et à la curiosité. Ici, ce n'est pas un vilain défaut, au contraire, elle est encouragée. La découverte de soi, la découverte de l'autre. La découverte de son corps, son propre corps et celui de l'autre aussi. La découverte de la magie, de la magie intérieure, de sa magie intérieure. La découverte aussi des mots. et des jeux possibles avec les mots et de leur pouvoir. Pouvoir que renferment les lettres, la ponctuation, les silences et les non-dits aussi. Donc finalement, la découverte de la magie des mots et de la lecture. Cette découverte passe par des comptines, des comptines qui répondent au conte, qui se brodent comme une dentelle autour de lui, une dentelle qui retirerait ses ailes pour se transformer en dents et croquer le conte, les comptines, la vie. Sans modération. C'est un peu le roman parfait pour toutes les amoureuses et amoureux des mots. D'or et d'oreiller, c'est aussi un roman qui interroge la place de la femme. Dans les contes, la femme apparaît souvent, pour ne pas dire toujours, comme passive. Et les seules femmes actives sont pointées du doigt, parce que ce sont les méchantes, les marâtres, les belles-mères pas belles du tout, ou alors les femmes douées de magie. Et si on réfléchit, sans ces femmes au pouvoir magique, fées ou sorcières, Les contes n'existeraient pas. D'ailleurs, ils ne s'appellent pas contes de fées pour rien. Les fées sont le moteur. Dans Cendrillon, c'est bien une fée qui fait bouger les choses. Dans Podane, c'est une fée qui aide Podane à s'échapper. Dans La Belle et la Bête, le destin de la bête est contrôlé par une fée. Dans La Belle au bois dormant, une fée est à l'origine de la malédiction, et des fées gagnent du temps, et des fées encore aident le prince Philippe. Dans Pinocchio, sans la fée bleue, pas de petit garçon. Dans La Petite Sirène, pas de fées, pas de jambes, pas d'histoire. Donc vous avez compris l'idée, les fées, les femmes et leur magie sont les créatrices d'histoire. Et ici, Sadima porte à la fois le rôle de la femme et de la fée. Et elle fait exploser, presque littéralement, les préjugés et les idées préconçues, à la fois sur les femmes, mais aussi sur la noblesse. Et par là même, sur toute la société. Pour ça, elle met le corps, sa complétude, sa sensualité au centre. Pour résumer, D'or et d'oreiller, c'est une histoire qui prend l'apparence d'un conte, d'une comptine, mais on sait bien que les apparences sont trompeuses. C'est aussi une histoire d'intimité, d'amour, de corps qui se cherche, de sensualité, de magie qui se trouve. C'est une histoire destinée aux enfants et aux adultes curieux, qui n'ont pas peur de poser des questions, qui n'ont pas peur non plus de chercher ce qui est caché et de trouver ces choses cachées, de trouver ces réponses. D'or et d'oreiller a remporté le grand prix SGDL du roman jeunesse en 2022, mais aussi le prix de la voix des blogs ados en 2022, et aussi le prix sorcière 2022, catégorie carrément passionnant maxi. Moralité, lisez D'or et d'oreiller de Flore Vesco. Merci de m'avoir écoutée jusqu'au bout. Si vous avez passé un bon moment, dites-le moi, dites-le aussi à votre plateforme d'écoute et n'hésitez pas à partager le podcast avec d'autres amoureuses et amoureux des mots. A bientôt !