Speaker #0Vous écoutez Inky et Pete se livrent, le podcast lecture qui donne vie et voix au premier mot d'un livre et vous donne envie de découvrir les suivants. Ou pas. En ce mois de novembre, Inky et Pete vous font découvrir les trois premières nouvelles de la collection Flash Fiction des éditions Lufthanger. Flash Fiction, c'est des textes d'imaginaire, des textes courts mais intenses, écrits par des plumes de talent et livrés tous les mois directement dans votre boîte aux lettres. Le lien pour vous abonner est des mains. et bénéficier d'une réduction se trouve dans la description du podcast. Et voici l'incipit de la deuxième nouvelle de cette collection, Écrire leur nom, par Claire Cambier. T'es con, mon pauvre vieux. Les yeux plissés sur le papier journal, Lazare inscrit dans les petits carrés blancs les lettres du mot dont la définition l'a tracassé toute la journée. I-N-H-U-M-E-R. Inhumé. Faut le faire quand même, pour un fossoyeur. Il considère avec satisfaction sa grille enfin remplie et soulève sa tasse pour boire une gorgée. La chicorée, en plus d'être trop diluée, a eu le temps de refroidir. Pas terrible comme récompense. Il va pour attraper une bouteille de Sky quand un bruit lointain, métallique, interrompt son mouvement. L'ascenseur est en train de descendre. Lazare jette un œil à la date sur le devant du journal. au cas où la solitude aurait fini par lui faire perdre la boule. Mais non, ce n'est pas le jour du ravitaillement. C'est quoi ce bordel ? Il étire le bras derrière le fauteuil et vérifie la boîte de réception du pneumatube. Aucun message de JP. Le grincement se poursuit. Ce boucan annonce un truc imprévu. Et c'est bien la dernière chose que Lazare apprécie. Personne ne descend plus ici depuis des années. Trop d'accidents. À croire que les mous du bulbe qui vivent entassés sous les dômes de la surface ne savent pas utiliser de combi. Il remonte à loin le temps des pionniers qui ont fondé la colonie. Il n'y en a pas un parmi ceux qui sont nés ici depuis qui aurait eu le cran de descendre dans les galeries pour liquider la vermine qui infestait ce caillou. Lazare se lève dans un grognement et traverse la salle en cinq pas allongés. Dans le couloir, chaque enjambé déclenche l'allumage d'une lampe qui s'éteint ensuite dans son dos. Plus l'extrémité se rapproche, Plus son inquiétude grandit, ça ne peut quand même pas être une inspection. Il ne se souvient même plus à quand remonte la dernière. De l'autre côté des portes métalliques, les câbles coulissent avec les grincements d'usage. Ce qui est inhabituel en revanche, c'est de voir les bâtons s'ouvrir sur une gamine bariolée avec un sac sur le dos. « T'es qui toi ? » La fille ne ressemble pas du tout à une officielle, avec ses fringues aux couleurs éclatantes qui tombent autour d'elle comme s'il n'y avait rien en dessous à part des os. Le pull bleu clair, le pantalon violet, Lazare n'a jamais vu de vêtements dont les teintes hurlaient si fort. « Je suis stagiaire. » Sa voix, un peu nasillarde, est plus grave que Lazare ne l'avait imaginée. « Stagiaire ? » Il n'y a pas eu d'apprenti dans les catacombes depuis... Lazare est presque sûr d'avoir été le dernier apprenti. « Tu es sûr que tu ne t'es pas trompé ? » La gamine secoue la tête. Les petites boucles brunes qui rebondissent autour de son visage participent à lui donner l'air d'une enfant perdue. « Je peux sortir ? » Comme il n'y a pas grand-chose d'autre à faire, Lazare s'écarte et la fille le rejoint dans le couloir. Désormais, ils se font face et Lazare ne sait pas vraiment quoi dire. La gamine observe les parages, les yeux séparés du monde par une paire de lunettes aux montures carrées. Ses yeux paraissent immenses à cause des verres grossissants. « C'est JP qui t'envoie ? » « C'est ça. » « Il ne vous a pas prévenu ? » Lazare souffle. « C'est tout JP, ça. » Il fait chier. Bon, ben, passe devant. C'est tout droit. Lazare fouille sa cervelle en guidant la fille le long du couloir. Il repense au message qu'il a échangé avec JP, dernièrement. Depuis le temps que cette vieille tête de pioche lui parle de prendre sa retraite, ça lui ressemble bien d'avoir pris les devants en envoyant la relève. Les couleurs que porte la gamine tranchent avec le gris uniforme du couloir. Une petite peluche balance à chacun de ses pas, pendue à la fermeture de son sac à dos vert. Drôle de candidate, quand même. « Tu as quel âge ? » « Seize ans. » Quel âge Lazare avait-il la première fois qu'il est descendu ? Pas plus que ça. Peut-être même un peu moins. En arrivant au quartier, Lazare se glisse le long du mur pour presser le bouton d'ouverture de la porte. Celle-ci coulisse dans un chouintement. Il reste sur le seuil tandis que la fille pénètre la pièce. Lazare n'avait jamais remarqué qu'il y avait autant de bordel. Les piles de journaux sur la table, les tasses agglutinées dans l'évier, les vieilles bouteilles au sol. La gamine file droit vers le fauteuil et s'y laisse tomber, son sac sur les genoux. Lazare sent ses épaules se tendre. Ce fauteuil, normalement, c'est le sien. « Tu t'appelles comment ? » La gamine se contente de secouer la tête. Depuis tout à l'heure, elle se gratte le côté de la nuque, du bout des doigts. Ça commence à devenir énervant. « Quoi ? Tu n'as pas de nom ? Vous n'avez qu'à m'appeler comme vous voulez. » « C'est pas vrai. Tu sors d'où, toi ? » Pour toute réponse, la gamine hausse les épaules. Ça se voit à peine, tellement elle flotte dans son pull. « Bon, ben, ce sera machine. » La gamine tique un peu, mais l'expression s'efface tout de suite. De la poche ventrale de son sweat, elle tire un écran rectangulaire qu'elle commence à tapoter. « Si tu cherches du réseau, il n'y en a pas ici. » « J'ai remarqué. » Lazare se tient debout à côté de la table, sans trop savoir où se mettre. « Pour envoyer des messages, il y a le cube. » Elle garde les yeux fixés sur son portable et secoue la tête. « C'est bon. » C'est déjà bizarre de voir quelqu'un ici après tout ce temps, mais dans son fauteuil, c'est encore pire. « Tu as faim ? » Cette fois-ci, elle hausse les épaules. Lazare en a déjà marre d'insister. Il voulait juste être sympa à la base. La gosse replie les genoux et pose les talons sur le siège. Une idée lumineuse se présente qui devrait lui permettre de récupérer son fauteuil. « Bon, bah choisis ta chambre. » Cette fois-ci, Machine lui accorde un regard. Elle considère les environs et semble seulement prendre connaissance des six portes fermées qui entourent la pièce. « Y a personne d'autre ? » « Non, plus maintenant. » Un petit silence inconfortable descend. tandis que la gamine observe les portes, toutes pareilles. Lazare relance. « Celle-là, c'est ma chambre. Là, la salle de bain. Ça, c'est le bureau, mais t'as pas besoin d'y aller. Il est verrouillé de toute façon. » Du coup, ça te laisse le choix entre les trois autres. Pour l'encourager un peu, Lazare presse le bouton de la porte opposée à la sienne. Machine range l'appareil dans sa poche et s'extrait du fauteuil dans un mouvement presque liquide. Elle s'approche de l'ouverture et se tient un moment sur le seuil. à considérer la pièce. Un lit, un bureau, une chaise, une armoire. Ça n'a rien d'extraordinaire. « Je prends celle-là. » « Ok, je te montre. » « C'est bon. » Sans se retourner, la gosse entre dans la chambre. Elle dépose son sac sur le lit, puis la porte se referme derrière elle. Lazare reste là, tout seul. Sauf que ça n'est pas aussi agréable que d'habitude. Son regard s'attarde sur le fauteuil. Les contours du corps de la gamine ont commencé à s'imprimer dans le vieux cuir synthétique. Lazare récupère le dernier message de JP pour écrire au dos. « C'est quoi cette fille que tu m'as envoyée ? » « Merci de prévenir, elle. » Il roule le papier avec des gestes nerveux et le glisse dans un cylindre en plastique. Puis, d'une pression, il expédie le tout. Vous venez d'écouter Linky Pit de Écrire leur nom, une nouvelle écrite par Claire Cambier, qui arrivera dans la boîte aux lettres de tous les abonnés Flash Fiction en février 2026. Écrire leur nom, c'est donc une nouvelle. Mais même si c'est une nouvelle, donc une histoire relativement courte, je vais vous en dire deux mots. Je sais que certains et certaines préfèrent se lancer dans la lecture des nouvelles sans rien en savoir, pour avoir la surprise complète, et si c'est le cas... Vous avez le droit, et même le devoir, d'arrêter votre écoute ici. Si vous êtes toujours là, c'est que vous voulez en savoir plus. Donc, écrire leur nom, c'est l'histoire de Lazare. Lazare, c'est un vieil homme solitaire et ronchon que l'on a rencontré dans l'Inkipit. Il vit tout seul dans ses souterrains depuis bien longtemps. Il y a ses petites routines, ses petites habitudes, et surtout, il y vit tranquille. Jusqu'à ce qu'une ado arrive et fasse exploser son quotidien. Et le duo ? Papy Grignon, ado un peu blasé, ça fonctionne hyper bien. Les mots et les dialogues sonnent si justes, on croirait vraiment les avoir en face de nous, et c'est drôle. Mais écrire leur nom, c'est aussi une histoire de mort. Lazare est en contact direct avec la mort. C'est lui qui enterre les morts de la surface. Et quand cette adolescente se pointe dans sa grotte, en lui disant qu'elle est là pour faire un stage, d'un côté, ça le saoule, parce qu'il n'a pas vraiment envie d'avoir à former quelqu'un, et donc d'avoir une débutante dans les pattes, D'un autre côté, il est soulagé parce que bon, il se fait un peu vieux quand même. Et encore d'un autre côté, il est projeté plusieurs dizaines d'années en arrière, quand lui-même était en stage et quand lui-même a découvert les catacombes pour la première fois. Écrire leur nom, c'est aussi une histoire d'amour. Un amour presque parental, filial, adelphique, intergénérationnel. En fait, Lazare s'identifie énormément à l'adolescente, à machine comme il l'appelle. Et voir ces deux êtres que tout oppose en apparence se lier de manière tout à fait contre-intuitive, mais en même temps tellement naturelle, c'est beau. Il y a une autre histoire d'amour dans cette histoire, mais je ne peux pas vous en parler sans trop spoiler, donc je ne vous en parle pas. En à peine quelques pages, on a un univers d'une profondeur juste folle, et c'est le cas de le dire parce qu'on est sous terre et qu'en plus on creuse. Un univers extrêmement riche en histoire et en émotions. Ces quelques pages vous feront retenir votre souffle et battre le cœur à toute allure. Moralité, lisez Écrire leur nom de Claire Cambier. Et pour ça... abonnez-vous à Flash Fiction. Le lien est dans la description. Merci de m'avoir écoutée jusqu'au bout. Si vous avez passé un bon moment, dites-le moi. Dites-le aussi à votre plateforme d'écoute et n'hésitez pas à partager le podcast avec d'autres amoureux et amoureuses des mots. A bientôt.