- Speaker #0
Irréductible, adjectif féminin ou masculin, qui ne peut être réduit, qu'on ne peut ramener à une expression, une forme simple, enfermée dans des cases, qui échappe aux étiquettes. Vous écoutez Irréductible, costar-moricanes et costar-moricans, elles et ils racontent les codes d'armor d'hier, d'aujourd'hui et de demain, leurs nuances, leurs visages. au-delà des clichés, leur farouche liberté. Dans cet épisode, rencontre avec Mathilde Beaussault. Bonjour Mathilde Bossot, merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation dans le podcast Irréductible Costar-Morican et Costar-Morican. Si, pour vous présenter, je me contente de dire que vous êtes écrivaine, est-ce que ça vous semble juste, complet, est-ce que c'est tout ?
- Speaker #1
C'est juste, on peut ajouter que je suis aussi professeure de français. Et maman de deux enfants, voilà, ce qui m'accapare pas mal.
- Speaker #0
Vous êtes aussi lauréate du Grand Prix de littérature policière 2025 et du Prix Louis Guillou du département des Côtes d'Armor. Et vous êtes aussi costarmoricaine.
- Speaker #1
Oui, je suis née à Lamballe, dans les Côtes d'Armor.
- Speaker #0
Et ça compte ça pour vous, dans votre portrait, de dire que vous êtes costarmoricaine ?
- Speaker #1
Ah oui, parce que c'est toute mon enfance. J'ai passé 18 ans dans les Côtes d'Armor, donc c'est quand même une jolie partie de ma vie, presque la moitié.
- Speaker #0
Dans votre premier roman, Les Saules, l'action se déroule dans un village. Ça dresse le portrait de ses habitants, de leur quotidien, et quotidien qui se trouve bouleversé par le meurtre d'une jeune fille, Marie.
- Speaker #1
Absolument.
- Speaker #0
Vous avez grandi à Plénéjugon.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai.
- Speaker #0
Est-ce que vous vous êtes inspirée des lieux de votre enfance ?
- Speaker #1
Oui, alors... totalement dans les saules. Par exemple, la maison qu'on retrouve, c'est celle de mon enfance. Elle était boutiquée de cette manière-là. La rivière également. C'est là que je passais beaucoup de temps quand j'étais petite fille à pêcher les tritons, les tétards. Et voilà. Donc, c'est totalement autobiographique. J'y suis retournée par le truchement de la fiction, je dirais presque de manière instinctive. Je crois qu'en vieillissant, je suis devenue, comme beaucoup, nostalgique, en fait. de cette nature à la fois verdoyante, à la fois protectrice et en même temps ensauvagée. J'avais envie de retrouver cette nature avec un grand N que j'ai perdu parce qu'aujourd'hui je vis en ville. Je travaille dans une banlieue, je côtoie tous les jours des gamins qui vivent dans des immeubles, parfois qui sont très nombreux, et je mesure la chance que j'ai eue de grandir dans un espace ouvert, mes parents, en tout cas je ne me souviens pas d'absence de liberté fixée quant à mes robinsonades. Je pouvais aller jusqu'où je voulais et j'avais d'ailleurs un gros chien dont je pensais qu'il me protégeait, un peu comme ma petite Marguerite, héroïne des saules.
- Speaker #0
Vous avez eu aussi l'occasion d'évoquer par ailleurs un rapport un peu ambivalent aussi au lieu de votre enfance. Le fait d'avoir été fille d'agriculteur et d'agricultrice, fille de paysan, est-ce que c'est une étiquette qu'on vous a collée ? Est-ce que vous en avez souffert ?
- Speaker #1
Je crois un petit peu. Quand j'étais petite fille, je côtoyais beaucoup d'enfants d'agriculteurs, donc c'était facile, nous avions un peu la même vie. Et en grandissant, c'est vrai que je me suis confrontée, frottée à un monde qui était différent. Et parfois, oui, il m'a été reproché, une anecdote que j'ai pu déjà raconter, de sentir mauvais juste parce que j'étais enfant d'agriculteur. Et écrire, c'était aussi un moyen de réembrasser cet héritage refusé. Je n'ai pas repris la ferme familiale, il n'en a jamais été question. Je voyais tellement mes parents travailler que... Je ne l'imaginais pas, j'étais une fille aussi, c'était plus compliqué à ce moment-là pour les filles peut-être. Donc c'était une manière de me réapproprier quelque chose que j'avais gardé silencieux, que j'avais parfois tu, dont j'ai peut-être eu honte. Aujourd'hui c'est une grande fierté, je le dis au présent, que je suis fille d'agriculteur.
- Speaker #0
Vous vous êtes affranchie e cette étiquette et vous revenez finalement aux sources.
- Speaker #1
Oui, c'est-à-dire que... De génération en génération, les fermes étaient transmises dans ma famille, du côté paternel comme du côté maternel. J'ai des grands-parents qui étaient agriculteurs et qui, il faut bien le dire, tiraient le diable par la queue. C'était des petites fermettes. Ensuite, des parents qui ont repris les fermes. J'ai des oncles et tantes qui étaient aussi agriculteurs. Et ensuite, j'ai eu la chance, notamment, que mes parents me disent que j'avais le droit de faire ce que je voulais et que grâce aux études, en fait, on pouvait... On pouvait choisir un travail qu'on aimait et acquérir une forme d'indépendance. C'est important pour les femmes notamment. Et donc j'ai fait des études de lettres. Et en écrivant, en ayant trouvé la force du verbe, la force des mots, c'était un moyen, je me souviens quand j'ai commencé à écrire les saules, de me dire peut-être que moi je vais décrire ce monde-là qui n'est pas toujours décrit, qui n'est pas toujours raconté. Voilà, j'avais cette envie-là, peut-être presque cette prétention quand j'écrivais. Et puis, je me disais juste que j'allais le faire lire à ma maman et lui dire, voilà, tu as bien fait de me payer des études. Tu vois, j'arrive à raconter la tuerie du cochon.
- Speaker #0
Sur la place des femmes, parce qu'elles ont une place très importante dans vos romans.
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
Les personnages principaux sont des femmes.
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
Et je pense aussi à votre, enfin, pas votre maman, à la maman de Marguerite, Chantal, qui est agricultrice ou plutôt femme d'agriculteur. Oui. Puisqu'on est dans les années 80. Donc je voulais vous partager un extrait d'archive qui fait écho à la situation des femmes dans les années 80, les femmes d'agriculteurs. Formidable. Donc on est en 1982 sur France 3 Bretagne et c'est deux agricultrices costarmoricaines qui témoignent de leur situation à la ferme. Elles s'appellent Yvonne Lemézec, près de l'Envolon, et Amida Bouquet, à Trémargate, en centre-Bretagne.
- Speaker #2
Je faisais un travail, irremplaçable, j'avais ma place à côté de celle de mon mari.
- Speaker #3
Actuellement, la femme en agriculture, c'est la moitié de l'homme en gros. Et ce n'est même pas reconnu, on ne cotise même pas la MSA, on est sur la MSA du mari. Et ce qui fait qu'on va arriver à la retraite après avoir travaillé tant d'années, et aussi dur que l'homme, parce qu'on se partage les tâches, mais c'est aussi difficile. Moi je dis souvent à François, mets ta main à côté de la mienne, tu fais le double de moi. Pourquoi il y a des choses que je ne peux pas faire physiquement, mais il y a beaucoup de choses que je fais qui... pour avancer la ferme. Et bon, on va arriver à la retraite, sans encore avoir d'attente, que l'homme veuille bien nous faire vivre. Je pense que pour la dignité d'une femme, c'est à faute de se sentir comme ça. Moi, je ne pourrais jamais supporter ça.
- Speaker #0
Elles ont quand même été vraiment irréductibles, les femmes agriculteurs, rien que pour obtenir leur statut. Oui,
- Speaker #1
ça a été une lutte quand même. C'est ce qu'elle raconte très bien dans le reportage, la reconnaissance d'un statut. Pendant très longtemps, il n'y a pas si longtemps que ça, les femmes agricultrices étaient les femmes d'eux avant tout. Elles n'avaient pas de statut. Donc une séparation, un divorce était presque inenvisageable parce que vous vous retrouviez à la rue. Ça m'interrogeait ça. Quand j'écrivais, je ne le conscientisais absolument pas quand j'ai commencé à écrire les saules. Mais devenant maman, travaillant, je me suis rendue compte. Bien sûr que mon père, il travaillait, il se levait tous les matins à 6h30, des journées inépuisables. Mais ma maman également avait un rôle prépondérant. Je n'ai pas connu de nourrice, par exemple, les femmes d'agriculteurs ou les agricultrices. Elles s'occupaient de leurs enfants, elles s'occupaient des bêtes. Quand les fermes ont pris un petit peu plus d'ampleur, elles s'occupaient aussi de la comptabilité. Je veux dire, ce sont des heures qui n'étaient justement pas toujours décomptées. Je suis heureuse aujourd'hui que les choses ont changé. Mais en ancrant mon récit dans les années 80, ça me permettait de réinterroger finalement tout cela. Sans en faire un livre féministe, mais en ayant à cœur de faire pulser un féminisme à travers certaines lignes.
- Speaker #0
C'était important pour vous d'offrir des rôles clés aux femmes dans vos romans ?
- Speaker #1
Là encore, je n'y ai pas beaucoup réfléchi. Je crois que parce que je suis une femme, il me semble plus facile, en tout cas mon imaginaire, tant vers les jeunes femmes et également vers les mères, ce que je suis. vers les personnes âgées, parce que je les ai beaucoup côtoyées dans les campagnes, notamment ma grand-mère, qui faisait partie de mon paysage quotidien. Donc j'ai l'impression peut-être de mieux les comprendre. Et c'est vrai que quand je pars de quelque chose que je connais, de quelque chose que j'ai croisé, j'ai l'impression de me sentir plus légitime dans l'écriture. Donc ça m'aide, ça me donne confiance.
- Speaker #0
Il y a beaucoup de votre enfance, et il y a beaucoup, on peut dire, des côtes d'armor aussi dans vos romans. Merci. Ça raconte quelque chose des Côtes d'Armor, en fait, ce qu'on lit dans vos romans.
- Speaker #1
Ah oui, puis ce n'est pas fini, quoi. Ça continue, c'est-à-dire que je continue d'écrire. Et c'est là que je retourne en permanence. C'est dans des lieux que j'ai traversés. Ce sont des fermes que j'ai connues. Je ne sais pas si un jour ça va s'arrêter, si je vais pouvoir ancrer mon récit ailleurs. Mais j'ai l'impression que je renoue avec quelque chose de perdu. Et ce n'est pas très grave quand il y a des vides de mémoire. Ce n'est pas très grave parce que du coup, la fiction s'occupe du reste. Et moi, c'est ma manière de fonctionner je crois, ce sont ces deux brins-là, à la fois mes souvenirs et puis la fiction qui s'occupe d'enturerubaner tout ce qui me manque.
- Speaker #0
En conclusion, je vais vous poser la même question qu'à tous les invités. Selon vous, qu'est-ce qui vous rend irréductiblement costarmoricaine ?
- Speaker #1
Je crois que j'hérite d'un sacré caractère, mais un caractère qui m'a permis d'avancer, qui m'a permis aussi de donner corps et vie à mes ambitions, sans pour autant écraser les autres. Enfin, je l'espère toujours, c'est ce que j'ai à cœur. Donc, irréductiblement costarmoricaine, c'est peut-être cette volonté, en tout cas farouche, vissée à mes entrailles de raconter la terre, de raconter l'amour des lieux qu'on a traversé, qu'on peut traverser. Et je l'espère qu'on traversera toujours.
- Speaker #0
Merci beaucoup à vous d'être venue aujourd'hui. Je le rappelle, votre premier roman, Les Sceaux, a été récompensé par de nombreux prix littéraires, dont le prix Louis Guillou qui est décerné par le département des Côtes d'Armor. Et votre deuxième roman, La Colline, est sorti le 6 mars dernier. Les Sceaux et La Colline sont disponibles aux éditions du Seuil. L'émission Irréductible est un podcast réalisé par le département des Côtes d'Armor avec le concours de l'Ancre Violette. Un grand merci au groupe de rock costarmoricain The Craftman Club qui en a composé la musique. Retrouvez tous les épisodes sur cotesdarmor.fr A bientôt !