Description
Régis Decaix et Clarence Massiani, lisent une série de textes inédits de Clarence.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.


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Description
Régis Decaix et Clarence Massiani, lisent une série de textes inédits de Clarence.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Lequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Aujourd'hui, Clarence, je propose que nous explorions quelques-uns de tes écrits. Des écrits qu'on va essayer de lire à deux voix, lecture à deux. D'accord ?
Tout à fait. D'ailleurs, je précise que ce sont des écrits qui ont été réalisés en atelier d'écriture, comme des gammes.
D'accord. Alors, c'est moi qui vais lire le premier. Évoluer, il s'appelle. Évolute de fumée, comme aurait dit Serge, s'il était encore à chanter. Mais que faire de ce mot, évoluer ? Évoluer, voluer, évo. Même pas beau, ce triptyque, et sans aucune poésie. Sauf peut-être le voluer, vol, pareil à l'oiseau, et vol, en vol, dans un ciel si bleu et sans nuages, vol et huer, l'oiseau crie, traçant sa trajectoire et hurlant inlassablement. Vol, voleur, voleuse, voler, cacher, le stylo, l'argent, l'âme. de l'autre qui n'a rien vu ou vu du voir. Évoluer, voulu, voir ou vaut. Si tu disais juste vaut, nous dirait Jean-Michel dans sa tragédie, qui nous fait voler de rire à chaque réplique, voler au texte et évoluant dans la voix de la comédienne.
Ce texte que tu viens de nous lire a été conçu au départ à partir de ce mot, évoluer. Pour une vidéo littéraire, je me souviens. J'avais tout de suite pensé au volute de fumée et puis à Serge Gainsbourg. Et donc je l'ai lentement déplié de façon poétique, en m'inspirant tout d'abord des différentes syllabes du mot, comme vol, huer, voleur, voir, pour finir par vos, cette fameuse réplique dans la tragédie de Jean-Michel Ribe, qui fait écho aussi à mon travail de comédienne.
Alors maintenant, Clarence. Est-ce que tu pourrais nous présenter le texte suivant que nous allons lire ensemble ?
Il faut imaginer une équipe de tournage et une caméra devant un lieu qui, pour ma part, fait référence à un souvenir d'enfance. Il faut imaginer une voix off et deux personnages dont je ne sais pas exactement si on les entendrait parler ou si on verrait leur silhouette et qu'on entendrait seulement leur voix au lointain.
Ok. L'écoute de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en face de la maison près du petit parc, là où n'existe plus le tourniquet depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant le jardin et les murs.
Ce serait une longue et fine rue un peu cachée. Le petit parc d'en face du numéro 1, 20, pardon, n'existerait plus. Il n'y aurait plus... ni de magasin, ni de café. Tout se trouverait dans la rue principale qui partirait de la gare de Trouville à la plage des Planches, derrière l'hôtel Normandie. Elle marcherait le long de la rue pour s'arrêter devant la petite maison et son jardin. J'ai habité ici.
Vous vous en souvenez ?
Quelques images.
Des belles ?
Des belles et des moins belles.
Vous me racontez ?
Elle ne répond pas.
L'équipe de tournage est installée au 20 rue Vite de Rugo, à Deauville. Deau à la maison, face au petit parc qui n'existe plus depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant un emplacement vide.
Ce serait dans la longue et fine rue face à un emplacement vide où autrefois il y avait un petit parc avec un tourniquet dedans. Elle serait face à l'emplacement et Deau à la maison. Il se tiendrait à son côté. Et tous deux regarderaient le vide. Là se trouvait un petit parc.
Vous y jouiez ?
Oui, au tourniquet.
De quelle couleur ?
Rouge.
L'équipe de tournage est installée aux 20 rues Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large montrant la rue. C'est une rue calme, il n'y a rien de particulier qui puisse attirer l'œil. Tout se passe dans la rue principale.
Ce serait dans la longue et fine rue donnant dans un sens sur le port et dans l'autre vers la mer. Ils se tiendraient tous deux dans la direction de la mer. Là-bas se trouve la mer.
Souhaitez-vous vous y rendre ?
Oui, avec vous.
Aimeriez-vous vous baigner ?
Pas vous ?
Oui, beaucoup.
Elle commence à marcher.
Et la maison ?
Oublions-la.
Tenez-moi la main. L'équipe de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large, montrant la rue. On les voit tous les deux, main dans la main, s'en aller le dos vers la mer, que l'on ne peut pas apercevoir au loin, fondue au noir. À présent, tu voulais nous lire un inventaire d'objets qui font partie de ton quotidien.
Une lettre terrible de ma mère. Un « Je t'aime » sur une carte postale, dégalé rond dans un vase transparent. Une petite statue de Bouddha, un vieux Polaroïd, une boule de Noël cassée, des morceaux de puzzle non faits, un encens à moitié consumé, un sac à chien, des piles usagées, une petite lampe torche sans piles, un tournevis parangé, un jeu rond de billes à mettre dans un trou, un portable cassé, une clé USB, un paquet de masques noirs, un gel hydraulique, des carnets d'écriture crayonnés. Une fleur fanée, une bougie éteinte, un stylo mâchonné, un calendrier périmé, une clé violette, un ruban rouge, une statue de Shiva, un briquet usagé, pièce de monnaie, un joli sac de papier à thé, un brin de poussière, une affiche enroulée du papier cadeau transparent, une bille verte opale, une petite plante. verte, une tasse orange, un porte-monnaie noir, un casse-tête chinois en métal, un pot empli de pièces jaunes, un marteau, des graines pour oiseaux, une cigarette électronique, un chargeur Apple, un numéro de téléphone sur un morceau de papier, un papyrus, un thermos de Frida Kahlo, une cassette des Dors, un taille-crayon vert, un petit cadre en bois vide, un gant rouge. en cuir, une enveloppe à ne pas ouvrir avant ma mort, un ticket de métro, une place pour faux, un bonbon au chocolat, un bonhomme de terre cuite, une fleur de bac, une serviette de papier froissée, des post-it roses.
Moi, j'aime beaucoup ce type de texte d'énumération. qui bien évidemment, personnellement, m'évoque Georges Pérec avec son ouvrage « Je me souviens » , avec une espèce de litanie. Nous allons maintenant explorer un autre de ces textes que nous allons de nouveau lire ensemble et qui m'évoque à nouveau une espèce de regard un peu cinématographique.
Oui, je pourrais presque dire que peut-être, peut-être, que ce pourrait être la suite du texte de Deauville avec ses deux personnages. Mais ça, je ne sais pas vraiment.
Il marche devant elle à pas lent, elle à quelques mètres de lui. On pourrait penser qu'ils se connaissent et que même les mots ne les lient plus. On pourrait penser qu'ils sont devenus l'un pour l'autre, deux inconnus. Mais on aurait tort.
Il marche devant elle parce qu'il n'ose pas marcher à ses côtés tant il la désire. Elle n'avance pas plus vite de peur de vouloir le toucher. On pourrait penser qu'ils ne veulent pas marcher ensemble, on pourrait penser qu'ils ne s'aiment plus, mais on aurait tort.
Il marche devant elle, laissant une de ses mains se balancer le long de sa cuisse. Elle regarde cette main danser et ferme la sienne pour ne pas s'en emparer. On pourrait penser qu'il est détendu, voire indifférent, à elle qui la suit, qui le suit. On pourrait penser qu'elle veut le cogner, mais on aurait tort.
Il ralentit, elle s'arrête. Va-t-il s'en aller et elle le laisser partir ? Il semblerait que le temps se suspend brusquement. Le vent cesse de souffler dans les feuilles des arbres, un nuage passe. L'oiseau perché tout là-haut ne chante plus. Le parc se vide. Il fait froid.
Il s'arrête. Elle ne bouge plus. Il entend son propre cœur exploser en lui. Elle l'écoute, le reçoit contre le sien. Ça lui fait presque mal. On pourrait penser qu'ils vont se séparer là, sur ce chemin. On pourrait penser que c'est la fin. Mais on aurait tort.
Le froid les envahit tous deux. Ils tremblent, elles aussi. Le soleil qui brille a totalement disparu, caché par un amoncellement de nuages venus de nulle part. Une pluie fine tombe sans bruit.
Elle croise ses bras sur elle-même. Il fait de même. Elle regarde son dos. Ils devinent ses yeux. Ils sentent tous deux l'eau les mouiller. Ils ne font plus aucun geste. Le silence les envahit. On pourrait penser qu'ils n'ont plus rien à se dire. On pourrait penser qu'ils ne se supportent plus au point de ne plus pouvoir se retourner. On aurait tort. Alors, nous étions avec ce texte qu'on vient de lire, dans une forme d'exploration poétique. Et nous allons maintenant changer totalement de registre avec ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui est basé sur la répétition.
Ah oui, je me suis trompé. C'est pas grave. Voilà,
donc le prochain texte. Donc là, nous étions effectivement dans un texte poétique. Et là, nous sommes dans une autre forme de poésie, mais qui est plutôt basée sur la répétition.
Oui, tout à fait.
D'accord.
Alors, c'est qui qui commence ? C'est toi ou c'est moi ?
Oui, je vais y aller.
D'accord, ok, super. Mon...
Mon corps. Mon corps qui... Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant
pour embrasser mon amant qui se redresse.
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma bouche.
Et voilà !
Ok ! Alors, c'est là où je m'étais un petit peu trompé. On avait décidé que tu allais terminer par justement la lecture d'un autre texte. Donc, un autre registre de ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui parle d'une jeune femme qui est vacataire sur un nouveau lieu de travail. Et on va rentrer dans le récit au fil de son intériorité, juste le temps de cette journée.
D'accord, nous t'écoutons.
Là, c'est le moment où Lucille est assise à un bureau qui n'est pas vraiment le sien, mais emprunté le temps d'une journée. Un bureau entouré d'autres bureaux dans une pièce non pas carrée ni rectangle, mais au doux nom d'une forme géométrique qu'elle n'a jamais su nommer. Des bureaux, des corbeilles à papier, des dossiers. Tout est ouvert. Pas de mur, pas de porte, mais des couloirs, et dans les couloirs, des machines à café. Du bruit aussi. Bruit de conversation téléphonique, bruit de pas, bruit d'échanges verbaux. Sur son bureau, des enveloppes et des feuilles arrangées. Elle ne travaille pas là, elle est en temporaire, en intermittence pour quelques jours. Mais là, c'est là où elle est. Sur ce bureau, au milieu des autres, qu'elle entend parler. C'est pour un magazine de cinéma. Le cinéma, elle connaît. Elle aimerait s'en approcher de plus près et évoluer au milieu d'un tournage plutôt que devant ce bureau. Mais elle n'a pas encore trouvé la porte d'entrée. Alors, pour le moment, elle plie les enveloppes et répond au téléphone. Personne ne la regarde, personne ne lui parle, mais elle, elle les voit et les entend. Elle a déjà perçu quelques habitudes d'éthique, le nombre de fois où celle-ci va aux toilettes, où celle-là appelle sa mère, ou encore celle dans le coin à gauche qui a toujours une collègue qui vient lui rendre visite et qui reste parler pendant des heures. Pas d'homme dans la pièce, mais elle en voit passer dans le couloir. Elles sentent leur regard lorsque l'un d'entre eux entre pour dire bonjour à l'une d'entre elles, mais c'est tout. On ne sait pas qui elle est. Et peut-être que c'est habituel qu'il y ait une inconnue qui vienne ranger des papiers dans des enveloppes. Certainement pour inviter des clients ou autre festivité de laquelle elle est évidemment exclue. Personne ne la connaît, elle ne connaît personne, mais elle est là, bien là, dans ce bureau, au milieu de tout. Là, c'est où elle travaille ce jour, et là... C'est le moment où elle va aller se chercher quelque chose à manger parce qu'elle n'a rien apporté. Elle n'aime pas ça. Elle sait que ce serait plus économique de se faire un sandwich chez elle et le mettre dans son sac, mais elle déteste l'idée de la tomate mayonnaise entre ses affaires. Alors elle apporte de l'argent pour s'acheter quelque chose et la moitié de sa paye de la journée s'en va en miettes. Il est midi. Elle doit prendre sa pause de trois quarts d'heure à peine. Elle ne se lève pas encore. Elle vient d'entendre les filles d'à côté qui, après avoir reçu l'avis de leur collègue, la critiquent ouvertement. « Tu trouves pas qu'elle a grossi ? » « Ouais, puis elle me gonfle à nous montrer les photos de ses gosses. » « Qu'est-ce qu'on s'en fout ? Ils sont moches, non ? » « Oui, comme elle ! » Et elles pouffent de rire en baissant et relevant la tête pour croiser leur regard et se mettre d'accord ensemble. Elle n'a pas vu que la collègue était moche, ni la photo des enfants, non. Au contraire, la femme qui est sortie un peu avant elle du bureau était plutôt jolie et pas grosse du tout. Alors elle n'ose plus. Elle n'ose plus se lever. Et si on riait d'elle dès qu'elle aurait franchi la porte ? Elle regarde l'heure, midi 10. Il lui faut y aller, sinon pas de pause repas. Elle attend que les filles regardent leur portable pour discrètement mais rapidement sortir de la pièce. Là, c'est le moment où elle est dans le couloir, dans l'escalier, dans le takeaway asiatique où elle demande un peu de riz et quelques légumes. Pas de rouleau de printemps ni de nems trop compliqués à avaler dans la petite cuisine du bureau et elle craint de se tâcher. Là, C'est le moment où, munie de son doggy bag plastifié enroulé dans un sac plastique, elle franchit de nouveau la porte du magazine. Elle mangerait bien dehors, mais c'est encore l'hiver. Là, c'est le moment où elle se retrouve dans l'escalier, le couloir, lorsque brusquement, elle trébuche, se rattrape sur un mur, agrippe son petit sac, retrouve son équilibre et regarde ses pieds. Là, c'est le lacet qui vient de casser. Mince. Elle aurait dû prévoir. Elle aurait dû savoir que ce foutu lacet allait la lâcher. Elle l'avait rafistolé comme elle pouvait ce matin-là dans le métro où il était déjà trop tard pour faire demi-tour ou trouver un cordonnier. Elle le regarde, défaite, gisant là par terre. Elle sait qu'il lui faut se pencher pour tenter une dernière fois de ficeler les boues qui restent, se doutant bien qu'elle ne pourra pas remplir tous les trous. Mais elle a son chinois à la main qu'il faudrait aller poser dans la cuisine avant de s'en occuper. Là, c'est le moment où elle se demande ce qu'elle fait là, dans ce couloir, dans ce bureau, dans cette boîte, dans ce monde auquel elle n'appartient pas. Il faut qu'elle bouge. Elle ne peut pas rester là au milieu avec toutes ces femmes et ces hommes qui vont bientôt passer devant, derrière, sur les côtés pour aller eux aussi se restaurer. Il faut qu'elle bouge. Déjà, les corps arrivent et elle reste coincée le long d'un mur. Pas à pas, elle avance minutieusement et se fiche devant la porte du bureau. Les deux filles en sortent parlant fort et enfilant leur sac sur leurs épaules. L'une d'elles la dévisage bizarrement. En une seconde, elle a dû percevoir la nourriture plastique, sa silhouette et peut-être même ses lacets. Mais pour cela, il aurait fallu que son regard tombe jusqu'au sol, ce qui n'était pas arrivé. Lucille les regarde s'éloigner, jette un coup d'œil, enlève ses chaussures et les tenant dans l'autre main, traverse le bureau vide jusqu'à la petite cuisine pour tomber nez à nez avec l'une d'entre elles. « Attention, tu vas le faire tomber » , lui dit la grande jeune femme qui lui fait face en attrapant d'une main leste le sac au nœud bien serré et le déposant sur la table. « Je... Merci, je suis désolée, mon... mon lacet. » J'ai vu, ça m'arrive tout le temps. J'en ai en rechange, je vais t'en chercher. Et là, c'est le moment où la jeune femme est déjà repartie vers son bureau. Lucille fait couler de l'eau dans l'évier, presse le bouchon du savon liquide, le laisse s'étendre entre ses doigts et se frotte les mains. Elle n'ose pas encore respirer, sursaute en entendant des pas. Tiens, celui-ci devrait faire l'affaire, lui dit la jeune femme en lui tendant un long lacet noir et fin. Lucille le prend et lentement le fait entrer dans les trous, puis remet ses pieds à l'intérieur. « Merci, je te le ramènerai demain. » « Non, laisse tomber, j'en ai plein. » Sur ces mots, la jeune femme, une cigarette à la main, s'en va. Lucille de nouveau se lave sous l'eau chaude, défait son sac, son riz, ses légumes qui ont un peu coulé, les pose dans une assiette et, munie d'une fourchette, mange. Elle respire. Elle sait que personne ne reviendra avant une bonne heure, mais elle ne veut pas trop tarder pour essayer de partir plus tôt. Elle regarde ses chaussures. Elle sourit.
Merci, Clarence. Voilà, on va terminer avec ce très beauté que tu viens de lire. Et on se retrouve donc pour un prochain podcast.
Au revoir, bonne journée.
Au revoir.
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Régis Decaix et Clarence Massiani, lisent une série de textes inédits de Clarence.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Lequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Aujourd'hui, Clarence, je propose que nous explorions quelques-uns de tes écrits. Des écrits qu'on va essayer de lire à deux voix, lecture à deux. D'accord ?
Tout à fait. D'ailleurs, je précise que ce sont des écrits qui ont été réalisés en atelier d'écriture, comme des gammes.
D'accord. Alors, c'est moi qui vais lire le premier. Évoluer, il s'appelle. Évolute de fumée, comme aurait dit Serge, s'il était encore à chanter. Mais que faire de ce mot, évoluer ? Évoluer, voluer, évo. Même pas beau, ce triptyque, et sans aucune poésie. Sauf peut-être le voluer, vol, pareil à l'oiseau, et vol, en vol, dans un ciel si bleu et sans nuages, vol et huer, l'oiseau crie, traçant sa trajectoire et hurlant inlassablement. Vol, voleur, voleuse, voler, cacher, le stylo, l'argent, l'âme. de l'autre qui n'a rien vu ou vu du voir. Évoluer, voulu, voir ou vaut. Si tu disais juste vaut, nous dirait Jean-Michel dans sa tragédie, qui nous fait voler de rire à chaque réplique, voler au texte et évoluant dans la voix de la comédienne.
Ce texte que tu viens de nous lire a été conçu au départ à partir de ce mot, évoluer. Pour une vidéo littéraire, je me souviens. J'avais tout de suite pensé au volute de fumée et puis à Serge Gainsbourg. Et donc je l'ai lentement déplié de façon poétique, en m'inspirant tout d'abord des différentes syllabes du mot, comme vol, huer, voleur, voir, pour finir par vos, cette fameuse réplique dans la tragédie de Jean-Michel Ribe, qui fait écho aussi à mon travail de comédienne.
Alors maintenant, Clarence. Est-ce que tu pourrais nous présenter le texte suivant que nous allons lire ensemble ?
Il faut imaginer une équipe de tournage et une caméra devant un lieu qui, pour ma part, fait référence à un souvenir d'enfance. Il faut imaginer une voix off et deux personnages dont je ne sais pas exactement si on les entendrait parler ou si on verrait leur silhouette et qu'on entendrait seulement leur voix au lointain.
Ok. L'écoute de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en face de la maison près du petit parc, là où n'existe plus le tourniquet depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant le jardin et les murs.
Ce serait une longue et fine rue un peu cachée. Le petit parc d'en face du numéro 1, 20, pardon, n'existerait plus. Il n'y aurait plus... ni de magasin, ni de café. Tout se trouverait dans la rue principale qui partirait de la gare de Trouville à la plage des Planches, derrière l'hôtel Normandie. Elle marcherait le long de la rue pour s'arrêter devant la petite maison et son jardin. J'ai habité ici.
Vous vous en souvenez ?
Quelques images.
Des belles ?
Des belles et des moins belles.
Vous me racontez ?
Elle ne répond pas.
L'équipe de tournage est installée au 20 rue Vite de Rugo, à Deauville. Deau à la maison, face au petit parc qui n'existe plus depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant un emplacement vide.
Ce serait dans la longue et fine rue face à un emplacement vide où autrefois il y avait un petit parc avec un tourniquet dedans. Elle serait face à l'emplacement et Deau à la maison. Il se tiendrait à son côté. Et tous deux regarderaient le vide. Là se trouvait un petit parc.
Vous y jouiez ?
Oui, au tourniquet.
De quelle couleur ?
Rouge.
L'équipe de tournage est installée aux 20 rues Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large montrant la rue. C'est une rue calme, il n'y a rien de particulier qui puisse attirer l'œil. Tout se passe dans la rue principale.
Ce serait dans la longue et fine rue donnant dans un sens sur le port et dans l'autre vers la mer. Ils se tiendraient tous deux dans la direction de la mer. Là-bas se trouve la mer.
Souhaitez-vous vous y rendre ?
Oui, avec vous.
Aimeriez-vous vous baigner ?
Pas vous ?
Oui, beaucoup.
Elle commence à marcher.
Et la maison ?
Oublions-la.
Tenez-moi la main. L'équipe de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large, montrant la rue. On les voit tous les deux, main dans la main, s'en aller le dos vers la mer, que l'on ne peut pas apercevoir au loin, fondue au noir. À présent, tu voulais nous lire un inventaire d'objets qui font partie de ton quotidien.
Une lettre terrible de ma mère. Un « Je t'aime » sur une carte postale, dégalé rond dans un vase transparent. Une petite statue de Bouddha, un vieux Polaroïd, une boule de Noël cassée, des morceaux de puzzle non faits, un encens à moitié consumé, un sac à chien, des piles usagées, une petite lampe torche sans piles, un tournevis parangé, un jeu rond de billes à mettre dans un trou, un portable cassé, une clé USB, un paquet de masques noirs, un gel hydraulique, des carnets d'écriture crayonnés. Une fleur fanée, une bougie éteinte, un stylo mâchonné, un calendrier périmé, une clé violette, un ruban rouge, une statue de Shiva, un briquet usagé, pièce de monnaie, un joli sac de papier à thé, un brin de poussière, une affiche enroulée du papier cadeau transparent, une bille verte opale, une petite plante. verte, une tasse orange, un porte-monnaie noir, un casse-tête chinois en métal, un pot empli de pièces jaunes, un marteau, des graines pour oiseaux, une cigarette électronique, un chargeur Apple, un numéro de téléphone sur un morceau de papier, un papyrus, un thermos de Frida Kahlo, une cassette des Dors, un taille-crayon vert, un petit cadre en bois vide, un gant rouge. en cuir, une enveloppe à ne pas ouvrir avant ma mort, un ticket de métro, une place pour faux, un bonbon au chocolat, un bonhomme de terre cuite, une fleur de bac, une serviette de papier froissée, des post-it roses.
Moi, j'aime beaucoup ce type de texte d'énumération. qui bien évidemment, personnellement, m'évoque Georges Pérec avec son ouvrage « Je me souviens » , avec une espèce de litanie. Nous allons maintenant explorer un autre de ces textes que nous allons de nouveau lire ensemble et qui m'évoque à nouveau une espèce de regard un peu cinématographique.
Oui, je pourrais presque dire que peut-être, peut-être, que ce pourrait être la suite du texte de Deauville avec ses deux personnages. Mais ça, je ne sais pas vraiment.
Il marche devant elle à pas lent, elle à quelques mètres de lui. On pourrait penser qu'ils se connaissent et que même les mots ne les lient plus. On pourrait penser qu'ils sont devenus l'un pour l'autre, deux inconnus. Mais on aurait tort.
Il marche devant elle parce qu'il n'ose pas marcher à ses côtés tant il la désire. Elle n'avance pas plus vite de peur de vouloir le toucher. On pourrait penser qu'ils ne veulent pas marcher ensemble, on pourrait penser qu'ils ne s'aiment plus, mais on aurait tort.
Il marche devant elle, laissant une de ses mains se balancer le long de sa cuisse. Elle regarde cette main danser et ferme la sienne pour ne pas s'en emparer. On pourrait penser qu'il est détendu, voire indifférent, à elle qui la suit, qui le suit. On pourrait penser qu'elle veut le cogner, mais on aurait tort.
Il ralentit, elle s'arrête. Va-t-il s'en aller et elle le laisser partir ? Il semblerait que le temps se suspend brusquement. Le vent cesse de souffler dans les feuilles des arbres, un nuage passe. L'oiseau perché tout là-haut ne chante plus. Le parc se vide. Il fait froid.
Il s'arrête. Elle ne bouge plus. Il entend son propre cœur exploser en lui. Elle l'écoute, le reçoit contre le sien. Ça lui fait presque mal. On pourrait penser qu'ils vont se séparer là, sur ce chemin. On pourrait penser que c'est la fin. Mais on aurait tort.
Le froid les envahit tous deux. Ils tremblent, elles aussi. Le soleil qui brille a totalement disparu, caché par un amoncellement de nuages venus de nulle part. Une pluie fine tombe sans bruit.
Elle croise ses bras sur elle-même. Il fait de même. Elle regarde son dos. Ils devinent ses yeux. Ils sentent tous deux l'eau les mouiller. Ils ne font plus aucun geste. Le silence les envahit. On pourrait penser qu'ils n'ont plus rien à se dire. On pourrait penser qu'ils ne se supportent plus au point de ne plus pouvoir se retourner. On aurait tort. Alors, nous étions avec ce texte qu'on vient de lire, dans une forme d'exploration poétique. Et nous allons maintenant changer totalement de registre avec ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui est basé sur la répétition.
Ah oui, je me suis trompé. C'est pas grave. Voilà,
donc le prochain texte. Donc là, nous étions effectivement dans un texte poétique. Et là, nous sommes dans une autre forme de poésie, mais qui est plutôt basée sur la répétition.
Oui, tout à fait.
D'accord.
Alors, c'est qui qui commence ? C'est toi ou c'est moi ?
Oui, je vais y aller.
D'accord, ok, super. Mon...
Mon corps. Mon corps qui... Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant
pour embrasser mon amant qui se redresse.
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma bouche.
Et voilà !
Ok ! Alors, c'est là où je m'étais un petit peu trompé. On avait décidé que tu allais terminer par justement la lecture d'un autre texte. Donc, un autre registre de ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui parle d'une jeune femme qui est vacataire sur un nouveau lieu de travail. Et on va rentrer dans le récit au fil de son intériorité, juste le temps de cette journée.
D'accord, nous t'écoutons.
Là, c'est le moment où Lucille est assise à un bureau qui n'est pas vraiment le sien, mais emprunté le temps d'une journée. Un bureau entouré d'autres bureaux dans une pièce non pas carrée ni rectangle, mais au doux nom d'une forme géométrique qu'elle n'a jamais su nommer. Des bureaux, des corbeilles à papier, des dossiers. Tout est ouvert. Pas de mur, pas de porte, mais des couloirs, et dans les couloirs, des machines à café. Du bruit aussi. Bruit de conversation téléphonique, bruit de pas, bruit d'échanges verbaux. Sur son bureau, des enveloppes et des feuilles arrangées. Elle ne travaille pas là, elle est en temporaire, en intermittence pour quelques jours. Mais là, c'est là où elle est. Sur ce bureau, au milieu des autres, qu'elle entend parler. C'est pour un magazine de cinéma. Le cinéma, elle connaît. Elle aimerait s'en approcher de plus près et évoluer au milieu d'un tournage plutôt que devant ce bureau. Mais elle n'a pas encore trouvé la porte d'entrée. Alors, pour le moment, elle plie les enveloppes et répond au téléphone. Personne ne la regarde, personne ne lui parle, mais elle, elle les voit et les entend. Elle a déjà perçu quelques habitudes d'éthique, le nombre de fois où celle-ci va aux toilettes, où celle-là appelle sa mère, ou encore celle dans le coin à gauche qui a toujours une collègue qui vient lui rendre visite et qui reste parler pendant des heures. Pas d'homme dans la pièce, mais elle en voit passer dans le couloir. Elles sentent leur regard lorsque l'un d'entre eux entre pour dire bonjour à l'une d'entre elles, mais c'est tout. On ne sait pas qui elle est. Et peut-être que c'est habituel qu'il y ait une inconnue qui vienne ranger des papiers dans des enveloppes. Certainement pour inviter des clients ou autre festivité de laquelle elle est évidemment exclue. Personne ne la connaît, elle ne connaît personne, mais elle est là, bien là, dans ce bureau, au milieu de tout. Là, c'est où elle travaille ce jour, et là... C'est le moment où elle va aller se chercher quelque chose à manger parce qu'elle n'a rien apporté. Elle n'aime pas ça. Elle sait que ce serait plus économique de se faire un sandwich chez elle et le mettre dans son sac, mais elle déteste l'idée de la tomate mayonnaise entre ses affaires. Alors elle apporte de l'argent pour s'acheter quelque chose et la moitié de sa paye de la journée s'en va en miettes. Il est midi. Elle doit prendre sa pause de trois quarts d'heure à peine. Elle ne se lève pas encore. Elle vient d'entendre les filles d'à côté qui, après avoir reçu l'avis de leur collègue, la critiquent ouvertement. « Tu trouves pas qu'elle a grossi ? » « Ouais, puis elle me gonfle à nous montrer les photos de ses gosses. » « Qu'est-ce qu'on s'en fout ? Ils sont moches, non ? » « Oui, comme elle ! » Et elles pouffent de rire en baissant et relevant la tête pour croiser leur regard et se mettre d'accord ensemble. Elle n'a pas vu que la collègue était moche, ni la photo des enfants, non. Au contraire, la femme qui est sortie un peu avant elle du bureau était plutôt jolie et pas grosse du tout. Alors elle n'ose plus. Elle n'ose plus se lever. Et si on riait d'elle dès qu'elle aurait franchi la porte ? Elle regarde l'heure, midi 10. Il lui faut y aller, sinon pas de pause repas. Elle attend que les filles regardent leur portable pour discrètement mais rapidement sortir de la pièce. Là, c'est le moment où elle est dans le couloir, dans l'escalier, dans le takeaway asiatique où elle demande un peu de riz et quelques légumes. Pas de rouleau de printemps ni de nems trop compliqués à avaler dans la petite cuisine du bureau et elle craint de se tâcher. Là, C'est le moment où, munie de son doggy bag plastifié enroulé dans un sac plastique, elle franchit de nouveau la porte du magazine. Elle mangerait bien dehors, mais c'est encore l'hiver. Là, c'est le moment où elle se retrouve dans l'escalier, le couloir, lorsque brusquement, elle trébuche, se rattrape sur un mur, agrippe son petit sac, retrouve son équilibre et regarde ses pieds. Là, c'est le lacet qui vient de casser. Mince. Elle aurait dû prévoir. Elle aurait dû savoir que ce foutu lacet allait la lâcher. Elle l'avait rafistolé comme elle pouvait ce matin-là dans le métro où il était déjà trop tard pour faire demi-tour ou trouver un cordonnier. Elle le regarde, défaite, gisant là par terre. Elle sait qu'il lui faut se pencher pour tenter une dernière fois de ficeler les boues qui restent, se doutant bien qu'elle ne pourra pas remplir tous les trous. Mais elle a son chinois à la main qu'il faudrait aller poser dans la cuisine avant de s'en occuper. Là, c'est le moment où elle se demande ce qu'elle fait là, dans ce couloir, dans ce bureau, dans cette boîte, dans ce monde auquel elle n'appartient pas. Il faut qu'elle bouge. Elle ne peut pas rester là au milieu avec toutes ces femmes et ces hommes qui vont bientôt passer devant, derrière, sur les côtés pour aller eux aussi se restaurer. Il faut qu'elle bouge. Déjà, les corps arrivent et elle reste coincée le long d'un mur. Pas à pas, elle avance minutieusement et se fiche devant la porte du bureau. Les deux filles en sortent parlant fort et enfilant leur sac sur leurs épaules. L'une d'elles la dévisage bizarrement. En une seconde, elle a dû percevoir la nourriture plastique, sa silhouette et peut-être même ses lacets. Mais pour cela, il aurait fallu que son regard tombe jusqu'au sol, ce qui n'était pas arrivé. Lucille les regarde s'éloigner, jette un coup d'œil, enlève ses chaussures et les tenant dans l'autre main, traverse le bureau vide jusqu'à la petite cuisine pour tomber nez à nez avec l'une d'entre elles. « Attention, tu vas le faire tomber » , lui dit la grande jeune femme qui lui fait face en attrapant d'une main leste le sac au nœud bien serré et le déposant sur la table. « Je... Merci, je suis désolée, mon... mon lacet. » J'ai vu, ça m'arrive tout le temps. J'en ai en rechange, je vais t'en chercher. Et là, c'est le moment où la jeune femme est déjà repartie vers son bureau. Lucille fait couler de l'eau dans l'évier, presse le bouchon du savon liquide, le laisse s'étendre entre ses doigts et se frotte les mains. Elle n'ose pas encore respirer, sursaute en entendant des pas. Tiens, celui-ci devrait faire l'affaire, lui dit la jeune femme en lui tendant un long lacet noir et fin. Lucille le prend et lentement le fait entrer dans les trous, puis remet ses pieds à l'intérieur. « Merci, je te le ramènerai demain. » « Non, laisse tomber, j'en ai plein. » Sur ces mots, la jeune femme, une cigarette à la main, s'en va. Lucille de nouveau se lave sous l'eau chaude, défait son sac, son riz, ses légumes qui ont un peu coulé, les pose dans une assiette et, munie d'une fourchette, mange. Elle respire. Elle sait que personne ne reviendra avant une bonne heure, mais elle ne veut pas trop tarder pour essayer de partir plus tôt. Elle regarde ses chaussures. Elle sourit.
Merci, Clarence. Voilà, on va terminer avec ce très beauté que tu viens de lire. Et on se retrouve donc pour un prochain podcast.
Au revoir, bonne journée.
Au revoir.
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Description
Régis Decaix et Clarence Massiani, lisent une série de textes inédits de Clarence.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Lequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Aujourd'hui, Clarence, je propose que nous explorions quelques-uns de tes écrits. Des écrits qu'on va essayer de lire à deux voix, lecture à deux. D'accord ?
Tout à fait. D'ailleurs, je précise que ce sont des écrits qui ont été réalisés en atelier d'écriture, comme des gammes.
D'accord. Alors, c'est moi qui vais lire le premier. Évoluer, il s'appelle. Évolute de fumée, comme aurait dit Serge, s'il était encore à chanter. Mais que faire de ce mot, évoluer ? Évoluer, voluer, évo. Même pas beau, ce triptyque, et sans aucune poésie. Sauf peut-être le voluer, vol, pareil à l'oiseau, et vol, en vol, dans un ciel si bleu et sans nuages, vol et huer, l'oiseau crie, traçant sa trajectoire et hurlant inlassablement. Vol, voleur, voleuse, voler, cacher, le stylo, l'argent, l'âme. de l'autre qui n'a rien vu ou vu du voir. Évoluer, voulu, voir ou vaut. Si tu disais juste vaut, nous dirait Jean-Michel dans sa tragédie, qui nous fait voler de rire à chaque réplique, voler au texte et évoluant dans la voix de la comédienne.
Ce texte que tu viens de nous lire a été conçu au départ à partir de ce mot, évoluer. Pour une vidéo littéraire, je me souviens. J'avais tout de suite pensé au volute de fumée et puis à Serge Gainsbourg. Et donc je l'ai lentement déplié de façon poétique, en m'inspirant tout d'abord des différentes syllabes du mot, comme vol, huer, voleur, voir, pour finir par vos, cette fameuse réplique dans la tragédie de Jean-Michel Ribe, qui fait écho aussi à mon travail de comédienne.
Alors maintenant, Clarence. Est-ce que tu pourrais nous présenter le texte suivant que nous allons lire ensemble ?
Il faut imaginer une équipe de tournage et une caméra devant un lieu qui, pour ma part, fait référence à un souvenir d'enfance. Il faut imaginer une voix off et deux personnages dont je ne sais pas exactement si on les entendrait parler ou si on verrait leur silhouette et qu'on entendrait seulement leur voix au lointain.
Ok. L'écoute de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en face de la maison près du petit parc, là où n'existe plus le tourniquet depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant le jardin et les murs.
Ce serait une longue et fine rue un peu cachée. Le petit parc d'en face du numéro 1, 20, pardon, n'existerait plus. Il n'y aurait plus... ni de magasin, ni de café. Tout se trouverait dans la rue principale qui partirait de la gare de Trouville à la plage des Planches, derrière l'hôtel Normandie. Elle marcherait le long de la rue pour s'arrêter devant la petite maison et son jardin. J'ai habité ici.
Vous vous en souvenez ?
Quelques images.
Des belles ?
Des belles et des moins belles.
Vous me racontez ?
Elle ne répond pas.
L'équipe de tournage est installée au 20 rue Vite de Rugo, à Deauville. Deau à la maison, face au petit parc qui n'existe plus depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant un emplacement vide.
Ce serait dans la longue et fine rue face à un emplacement vide où autrefois il y avait un petit parc avec un tourniquet dedans. Elle serait face à l'emplacement et Deau à la maison. Il se tiendrait à son côté. Et tous deux regarderaient le vide. Là se trouvait un petit parc.
Vous y jouiez ?
Oui, au tourniquet.
De quelle couleur ?
Rouge.
L'équipe de tournage est installée aux 20 rues Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large montrant la rue. C'est une rue calme, il n'y a rien de particulier qui puisse attirer l'œil. Tout se passe dans la rue principale.
Ce serait dans la longue et fine rue donnant dans un sens sur le port et dans l'autre vers la mer. Ils se tiendraient tous deux dans la direction de la mer. Là-bas se trouve la mer.
Souhaitez-vous vous y rendre ?
Oui, avec vous.
Aimeriez-vous vous baigner ?
Pas vous ?
Oui, beaucoup.
Elle commence à marcher.
Et la maison ?
Oublions-la.
Tenez-moi la main. L'équipe de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large, montrant la rue. On les voit tous les deux, main dans la main, s'en aller le dos vers la mer, que l'on ne peut pas apercevoir au loin, fondue au noir. À présent, tu voulais nous lire un inventaire d'objets qui font partie de ton quotidien.
Une lettre terrible de ma mère. Un « Je t'aime » sur une carte postale, dégalé rond dans un vase transparent. Une petite statue de Bouddha, un vieux Polaroïd, une boule de Noël cassée, des morceaux de puzzle non faits, un encens à moitié consumé, un sac à chien, des piles usagées, une petite lampe torche sans piles, un tournevis parangé, un jeu rond de billes à mettre dans un trou, un portable cassé, une clé USB, un paquet de masques noirs, un gel hydraulique, des carnets d'écriture crayonnés. Une fleur fanée, une bougie éteinte, un stylo mâchonné, un calendrier périmé, une clé violette, un ruban rouge, une statue de Shiva, un briquet usagé, pièce de monnaie, un joli sac de papier à thé, un brin de poussière, une affiche enroulée du papier cadeau transparent, une bille verte opale, une petite plante. verte, une tasse orange, un porte-monnaie noir, un casse-tête chinois en métal, un pot empli de pièces jaunes, un marteau, des graines pour oiseaux, une cigarette électronique, un chargeur Apple, un numéro de téléphone sur un morceau de papier, un papyrus, un thermos de Frida Kahlo, une cassette des Dors, un taille-crayon vert, un petit cadre en bois vide, un gant rouge. en cuir, une enveloppe à ne pas ouvrir avant ma mort, un ticket de métro, une place pour faux, un bonbon au chocolat, un bonhomme de terre cuite, une fleur de bac, une serviette de papier froissée, des post-it roses.
Moi, j'aime beaucoup ce type de texte d'énumération. qui bien évidemment, personnellement, m'évoque Georges Pérec avec son ouvrage « Je me souviens » , avec une espèce de litanie. Nous allons maintenant explorer un autre de ces textes que nous allons de nouveau lire ensemble et qui m'évoque à nouveau une espèce de regard un peu cinématographique.
Oui, je pourrais presque dire que peut-être, peut-être, que ce pourrait être la suite du texte de Deauville avec ses deux personnages. Mais ça, je ne sais pas vraiment.
Il marche devant elle à pas lent, elle à quelques mètres de lui. On pourrait penser qu'ils se connaissent et que même les mots ne les lient plus. On pourrait penser qu'ils sont devenus l'un pour l'autre, deux inconnus. Mais on aurait tort.
Il marche devant elle parce qu'il n'ose pas marcher à ses côtés tant il la désire. Elle n'avance pas plus vite de peur de vouloir le toucher. On pourrait penser qu'ils ne veulent pas marcher ensemble, on pourrait penser qu'ils ne s'aiment plus, mais on aurait tort.
Il marche devant elle, laissant une de ses mains se balancer le long de sa cuisse. Elle regarde cette main danser et ferme la sienne pour ne pas s'en emparer. On pourrait penser qu'il est détendu, voire indifférent, à elle qui la suit, qui le suit. On pourrait penser qu'elle veut le cogner, mais on aurait tort.
Il ralentit, elle s'arrête. Va-t-il s'en aller et elle le laisser partir ? Il semblerait que le temps se suspend brusquement. Le vent cesse de souffler dans les feuilles des arbres, un nuage passe. L'oiseau perché tout là-haut ne chante plus. Le parc se vide. Il fait froid.
Il s'arrête. Elle ne bouge plus. Il entend son propre cœur exploser en lui. Elle l'écoute, le reçoit contre le sien. Ça lui fait presque mal. On pourrait penser qu'ils vont se séparer là, sur ce chemin. On pourrait penser que c'est la fin. Mais on aurait tort.
Le froid les envahit tous deux. Ils tremblent, elles aussi. Le soleil qui brille a totalement disparu, caché par un amoncellement de nuages venus de nulle part. Une pluie fine tombe sans bruit.
Elle croise ses bras sur elle-même. Il fait de même. Elle regarde son dos. Ils devinent ses yeux. Ils sentent tous deux l'eau les mouiller. Ils ne font plus aucun geste. Le silence les envahit. On pourrait penser qu'ils n'ont plus rien à se dire. On pourrait penser qu'ils ne se supportent plus au point de ne plus pouvoir se retourner. On aurait tort. Alors, nous étions avec ce texte qu'on vient de lire, dans une forme d'exploration poétique. Et nous allons maintenant changer totalement de registre avec ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui est basé sur la répétition.
Ah oui, je me suis trompé. C'est pas grave. Voilà,
donc le prochain texte. Donc là, nous étions effectivement dans un texte poétique. Et là, nous sommes dans une autre forme de poésie, mais qui est plutôt basée sur la répétition.
Oui, tout à fait.
D'accord.
Alors, c'est qui qui commence ? C'est toi ou c'est moi ?
Oui, je vais y aller.
D'accord, ok, super. Mon...
Mon corps. Mon corps qui... Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant
pour embrasser mon amant qui se redresse.
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma bouche.
Et voilà !
Ok ! Alors, c'est là où je m'étais un petit peu trompé. On avait décidé que tu allais terminer par justement la lecture d'un autre texte. Donc, un autre registre de ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui parle d'une jeune femme qui est vacataire sur un nouveau lieu de travail. Et on va rentrer dans le récit au fil de son intériorité, juste le temps de cette journée.
D'accord, nous t'écoutons.
Là, c'est le moment où Lucille est assise à un bureau qui n'est pas vraiment le sien, mais emprunté le temps d'une journée. Un bureau entouré d'autres bureaux dans une pièce non pas carrée ni rectangle, mais au doux nom d'une forme géométrique qu'elle n'a jamais su nommer. Des bureaux, des corbeilles à papier, des dossiers. Tout est ouvert. Pas de mur, pas de porte, mais des couloirs, et dans les couloirs, des machines à café. Du bruit aussi. Bruit de conversation téléphonique, bruit de pas, bruit d'échanges verbaux. Sur son bureau, des enveloppes et des feuilles arrangées. Elle ne travaille pas là, elle est en temporaire, en intermittence pour quelques jours. Mais là, c'est là où elle est. Sur ce bureau, au milieu des autres, qu'elle entend parler. C'est pour un magazine de cinéma. Le cinéma, elle connaît. Elle aimerait s'en approcher de plus près et évoluer au milieu d'un tournage plutôt que devant ce bureau. Mais elle n'a pas encore trouvé la porte d'entrée. Alors, pour le moment, elle plie les enveloppes et répond au téléphone. Personne ne la regarde, personne ne lui parle, mais elle, elle les voit et les entend. Elle a déjà perçu quelques habitudes d'éthique, le nombre de fois où celle-ci va aux toilettes, où celle-là appelle sa mère, ou encore celle dans le coin à gauche qui a toujours une collègue qui vient lui rendre visite et qui reste parler pendant des heures. Pas d'homme dans la pièce, mais elle en voit passer dans le couloir. Elles sentent leur regard lorsque l'un d'entre eux entre pour dire bonjour à l'une d'entre elles, mais c'est tout. On ne sait pas qui elle est. Et peut-être que c'est habituel qu'il y ait une inconnue qui vienne ranger des papiers dans des enveloppes. Certainement pour inviter des clients ou autre festivité de laquelle elle est évidemment exclue. Personne ne la connaît, elle ne connaît personne, mais elle est là, bien là, dans ce bureau, au milieu de tout. Là, c'est où elle travaille ce jour, et là... C'est le moment où elle va aller se chercher quelque chose à manger parce qu'elle n'a rien apporté. Elle n'aime pas ça. Elle sait que ce serait plus économique de se faire un sandwich chez elle et le mettre dans son sac, mais elle déteste l'idée de la tomate mayonnaise entre ses affaires. Alors elle apporte de l'argent pour s'acheter quelque chose et la moitié de sa paye de la journée s'en va en miettes. Il est midi. Elle doit prendre sa pause de trois quarts d'heure à peine. Elle ne se lève pas encore. Elle vient d'entendre les filles d'à côté qui, après avoir reçu l'avis de leur collègue, la critiquent ouvertement. « Tu trouves pas qu'elle a grossi ? » « Ouais, puis elle me gonfle à nous montrer les photos de ses gosses. » « Qu'est-ce qu'on s'en fout ? Ils sont moches, non ? » « Oui, comme elle ! » Et elles pouffent de rire en baissant et relevant la tête pour croiser leur regard et se mettre d'accord ensemble. Elle n'a pas vu que la collègue était moche, ni la photo des enfants, non. Au contraire, la femme qui est sortie un peu avant elle du bureau était plutôt jolie et pas grosse du tout. Alors elle n'ose plus. Elle n'ose plus se lever. Et si on riait d'elle dès qu'elle aurait franchi la porte ? Elle regarde l'heure, midi 10. Il lui faut y aller, sinon pas de pause repas. Elle attend que les filles regardent leur portable pour discrètement mais rapidement sortir de la pièce. Là, c'est le moment où elle est dans le couloir, dans l'escalier, dans le takeaway asiatique où elle demande un peu de riz et quelques légumes. Pas de rouleau de printemps ni de nems trop compliqués à avaler dans la petite cuisine du bureau et elle craint de se tâcher. Là, C'est le moment où, munie de son doggy bag plastifié enroulé dans un sac plastique, elle franchit de nouveau la porte du magazine. Elle mangerait bien dehors, mais c'est encore l'hiver. Là, c'est le moment où elle se retrouve dans l'escalier, le couloir, lorsque brusquement, elle trébuche, se rattrape sur un mur, agrippe son petit sac, retrouve son équilibre et regarde ses pieds. Là, c'est le lacet qui vient de casser. Mince. Elle aurait dû prévoir. Elle aurait dû savoir que ce foutu lacet allait la lâcher. Elle l'avait rafistolé comme elle pouvait ce matin-là dans le métro où il était déjà trop tard pour faire demi-tour ou trouver un cordonnier. Elle le regarde, défaite, gisant là par terre. Elle sait qu'il lui faut se pencher pour tenter une dernière fois de ficeler les boues qui restent, se doutant bien qu'elle ne pourra pas remplir tous les trous. Mais elle a son chinois à la main qu'il faudrait aller poser dans la cuisine avant de s'en occuper. Là, c'est le moment où elle se demande ce qu'elle fait là, dans ce couloir, dans ce bureau, dans cette boîte, dans ce monde auquel elle n'appartient pas. Il faut qu'elle bouge. Elle ne peut pas rester là au milieu avec toutes ces femmes et ces hommes qui vont bientôt passer devant, derrière, sur les côtés pour aller eux aussi se restaurer. Il faut qu'elle bouge. Déjà, les corps arrivent et elle reste coincée le long d'un mur. Pas à pas, elle avance minutieusement et se fiche devant la porte du bureau. Les deux filles en sortent parlant fort et enfilant leur sac sur leurs épaules. L'une d'elles la dévisage bizarrement. En une seconde, elle a dû percevoir la nourriture plastique, sa silhouette et peut-être même ses lacets. Mais pour cela, il aurait fallu que son regard tombe jusqu'au sol, ce qui n'était pas arrivé. Lucille les regarde s'éloigner, jette un coup d'œil, enlève ses chaussures et les tenant dans l'autre main, traverse le bureau vide jusqu'à la petite cuisine pour tomber nez à nez avec l'une d'entre elles. « Attention, tu vas le faire tomber » , lui dit la grande jeune femme qui lui fait face en attrapant d'une main leste le sac au nœud bien serré et le déposant sur la table. « Je... Merci, je suis désolée, mon... mon lacet. » J'ai vu, ça m'arrive tout le temps. J'en ai en rechange, je vais t'en chercher. Et là, c'est le moment où la jeune femme est déjà repartie vers son bureau. Lucille fait couler de l'eau dans l'évier, presse le bouchon du savon liquide, le laisse s'étendre entre ses doigts et se frotte les mains. Elle n'ose pas encore respirer, sursaute en entendant des pas. Tiens, celui-ci devrait faire l'affaire, lui dit la jeune femme en lui tendant un long lacet noir et fin. Lucille le prend et lentement le fait entrer dans les trous, puis remet ses pieds à l'intérieur. « Merci, je te le ramènerai demain. » « Non, laisse tomber, j'en ai plein. » Sur ces mots, la jeune femme, une cigarette à la main, s'en va. Lucille de nouveau se lave sous l'eau chaude, défait son sac, son riz, ses légumes qui ont un peu coulé, les pose dans une assiette et, munie d'une fourchette, mange. Elle respire. Elle sait que personne ne reviendra avant une bonne heure, mais elle ne veut pas trop tarder pour essayer de partir plus tôt. Elle regarde ses chaussures. Elle sourit.
Merci, Clarence. Voilà, on va terminer avec ce très beauté que tu viens de lire. Et on se retrouve donc pour un prochain podcast.
Au revoir, bonne journée.
Au revoir.
Description
Régis Decaix et Clarence Massiani, lisent une série de textes inédits de Clarence.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Lequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Aujourd'hui, Clarence, je propose que nous explorions quelques-uns de tes écrits. Des écrits qu'on va essayer de lire à deux voix, lecture à deux. D'accord ?
Tout à fait. D'ailleurs, je précise que ce sont des écrits qui ont été réalisés en atelier d'écriture, comme des gammes.
D'accord. Alors, c'est moi qui vais lire le premier. Évoluer, il s'appelle. Évolute de fumée, comme aurait dit Serge, s'il était encore à chanter. Mais que faire de ce mot, évoluer ? Évoluer, voluer, évo. Même pas beau, ce triptyque, et sans aucune poésie. Sauf peut-être le voluer, vol, pareil à l'oiseau, et vol, en vol, dans un ciel si bleu et sans nuages, vol et huer, l'oiseau crie, traçant sa trajectoire et hurlant inlassablement. Vol, voleur, voleuse, voler, cacher, le stylo, l'argent, l'âme. de l'autre qui n'a rien vu ou vu du voir. Évoluer, voulu, voir ou vaut. Si tu disais juste vaut, nous dirait Jean-Michel dans sa tragédie, qui nous fait voler de rire à chaque réplique, voler au texte et évoluant dans la voix de la comédienne.
Ce texte que tu viens de nous lire a été conçu au départ à partir de ce mot, évoluer. Pour une vidéo littéraire, je me souviens. J'avais tout de suite pensé au volute de fumée et puis à Serge Gainsbourg. Et donc je l'ai lentement déplié de façon poétique, en m'inspirant tout d'abord des différentes syllabes du mot, comme vol, huer, voleur, voir, pour finir par vos, cette fameuse réplique dans la tragédie de Jean-Michel Ribe, qui fait écho aussi à mon travail de comédienne.
Alors maintenant, Clarence. Est-ce que tu pourrais nous présenter le texte suivant que nous allons lire ensemble ?
Il faut imaginer une équipe de tournage et une caméra devant un lieu qui, pour ma part, fait référence à un souvenir d'enfance. Il faut imaginer une voix off et deux personnages dont je ne sais pas exactement si on les entendrait parler ou si on verrait leur silhouette et qu'on entendrait seulement leur voix au lointain.
Ok. L'écoute de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en face de la maison près du petit parc, là où n'existe plus le tourniquet depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant le jardin et les murs.
Ce serait une longue et fine rue un peu cachée. Le petit parc d'en face du numéro 1, 20, pardon, n'existerait plus. Il n'y aurait plus... ni de magasin, ni de café. Tout se trouverait dans la rue principale qui partirait de la gare de Trouville à la plage des Planches, derrière l'hôtel Normandie. Elle marcherait le long de la rue pour s'arrêter devant la petite maison et son jardin. J'ai habité ici.
Vous vous en souvenez ?
Quelques images.
Des belles ?
Des belles et des moins belles.
Vous me racontez ?
Elle ne répond pas.
L'équipe de tournage est installée au 20 rue Vite de Rugo, à Deauville. Deau à la maison, face au petit parc qui n'existe plus depuis longtemps. La caméra est en plan extérieur large, montrant un emplacement vide.
Ce serait dans la longue et fine rue face à un emplacement vide où autrefois il y avait un petit parc avec un tourniquet dedans. Elle serait face à l'emplacement et Deau à la maison. Il se tiendrait à son côté. Et tous deux regarderaient le vide. Là se trouvait un petit parc.
Vous y jouiez ?
Oui, au tourniquet.
De quelle couleur ?
Rouge.
L'équipe de tournage est installée aux 20 rues Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large montrant la rue. C'est une rue calme, il n'y a rien de particulier qui puisse attirer l'œil. Tout se passe dans la rue principale.
Ce serait dans la longue et fine rue donnant dans un sens sur le port et dans l'autre vers la mer. Ils se tiendraient tous deux dans la direction de la mer. Là-bas se trouve la mer.
Souhaitez-vous vous y rendre ?
Oui, avec vous.
Aimeriez-vous vous baigner ?
Pas vous ?
Oui, beaucoup.
Elle commence à marcher.
Et la maison ?
Oublions-la.
Tenez-moi la main. L'équipe de tournage est installée au 20 rue Victor Hugo à Deauville, en plan extérieur large, montrant la rue. On les voit tous les deux, main dans la main, s'en aller le dos vers la mer, que l'on ne peut pas apercevoir au loin, fondue au noir. À présent, tu voulais nous lire un inventaire d'objets qui font partie de ton quotidien.
Une lettre terrible de ma mère. Un « Je t'aime » sur une carte postale, dégalé rond dans un vase transparent. Une petite statue de Bouddha, un vieux Polaroïd, une boule de Noël cassée, des morceaux de puzzle non faits, un encens à moitié consumé, un sac à chien, des piles usagées, une petite lampe torche sans piles, un tournevis parangé, un jeu rond de billes à mettre dans un trou, un portable cassé, une clé USB, un paquet de masques noirs, un gel hydraulique, des carnets d'écriture crayonnés. Une fleur fanée, une bougie éteinte, un stylo mâchonné, un calendrier périmé, une clé violette, un ruban rouge, une statue de Shiva, un briquet usagé, pièce de monnaie, un joli sac de papier à thé, un brin de poussière, une affiche enroulée du papier cadeau transparent, une bille verte opale, une petite plante. verte, une tasse orange, un porte-monnaie noir, un casse-tête chinois en métal, un pot empli de pièces jaunes, un marteau, des graines pour oiseaux, une cigarette électronique, un chargeur Apple, un numéro de téléphone sur un morceau de papier, un papyrus, un thermos de Frida Kahlo, une cassette des Dors, un taille-crayon vert, un petit cadre en bois vide, un gant rouge. en cuir, une enveloppe à ne pas ouvrir avant ma mort, un ticket de métro, une place pour faux, un bonbon au chocolat, un bonhomme de terre cuite, une fleur de bac, une serviette de papier froissée, des post-it roses.
Moi, j'aime beaucoup ce type de texte d'énumération. qui bien évidemment, personnellement, m'évoque Georges Pérec avec son ouvrage « Je me souviens » , avec une espèce de litanie. Nous allons maintenant explorer un autre de ces textes que nous allons de nouveau lire ensemble et qui m'évoque à nouveau une espèce de regard un peu cinématographique.
Oui, je pourrais presque dire que peut-être, peut-être, que ce pourrait être la suite du texte de Deauville avec ses deux personnages. Mais ça, je ne sais pas vraiment.
Il marche devant elle à pas lent, elle à quelques mètres de lui. On pourrait penser qu'ils se connaissent et que même les mots ne les lient plus. On pourrait penser qu'ils sont devenus l'un pour l'autre, deux inconnus. Mais on aurait tort.
Il marche devant elle parce qu'il n'ose pas marcher à ses côtés tant il la désire. Elle n'avance pas plus vite de peur de vouloir le toucher. On pourrait penser qu'ils ne veulent pas marcher ensemble, on pourrait penser qu'ils ne s'aiment plus, mais on aurait tort.
Il marche devant elle, laissant une de ses mains se balancer le long de sa cuisse. Elle regarde cette main danser et ferme la sienne pour ne pas s'en emparer. On pourrait penser qu'il est détendu, voire indifférent, à elle qui la suit, qui le suit. On pourrait penser qu'elle veut le cogner, mais on aurait tort.
Il ralentit, elle s'arrête. Va-t-il s'en aller et elle le laisser partir ? Il semblerait que le temps se suspend brusquement. Le vent cesse de souffler dans les feuilles des arbres, un nuage passe. L'oiseau perché tout là-haut ne chante plus. Le parc se vide. Il fait froid.
Il s'arrête. Elle ne bouge plus. Il entend son propre cœur exploser en lui. Elle l'écoute, le reçoit contre le sien. Ça lui fait presque mal. On pourrait penser qu'ils vont se séparer là, sur ce chemin. On pourrait penser que c'est la fin. Mais on aurait tort.
Le froid les envahit tous deux. Ils tremblent, elles aussi. Le soleil qui brille a totalement disparu, caché par un amoncellement de nuages venus de nulle part. Une pluie fine tombe sans bruit.
Elle croise ses bras sur elle-même. Il fait de même. Elle regarde son dos. Ils devinent ses yeux. Ils sentent tous deux l'eau les mouiller. Ils ne font plus aucun geste. Le silence les envahit. On pourrait penser qu'ils n'ont plus rien à se dire. On pourrait penser qu'ils ne se supportent plus au point de ne plus pouvoir se retourner. On aurait tort. Alors, nous étions avec ce texte qu'on vient de lire, dans une forme d'exploration poétique. Et nous allons maintenant changer totalement de registre avec ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui est basé sur la répétition.
Ah oui, je me suis trompé. C'est pas grave. Voilà,
donc le prochain texte. Donc là, nous étions effectivement dans un texte poétique. Et là, nous sommes dans une autre forme de poésie, mais qui est plutôt basée sur la répétition.
Oui, tout à fait.
D'accord.
Alors, c'est qui qui commence ? C'est toi ou c'est moi ?
Oui, je vais y aller.
D'accord, ok, super. Mon...
Mon corps. Mon corps qui... Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant
pour embrasser mon amant qui se redresse.
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma...
Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma bouche.
Et voilà !
Ok ! Alors, c'est là où je m'étais un petit peu trompé. On avait décidé que tu allais terminer par justement la lecture d'un autre texte. Donc, un autre registre de ce texte que tu vas nous lire.
Oui, qui parle d'une jeune femme qui est vacataire sur un nouveau lieu de travail. Et on va rentrer dans le récit au fil de son intériorité, juste le temps de cette journée.
D'accord, nous t'écoutons.
Là, c'est le moment où Lucille est assise à un bureau qui n'est pas vraiment le sien, mais emprunté le temps d'une journée. Un bureau entouré d'autres bureaux dans une pièce non pas carrée ni rectangle, mais au doux nom d'une forme géométrique qu'elle n'a jamais su nommer. Des bureaux, des corbeilles à papier, des dossiers. Tout est ouvert. Pas de mur, pas de porte, mais des couloirs, et dans les couloirs, des machines à café. Du bruit aussi. Bruit de conversation téléphonique, bruit de pas, bruit d'échanges verbaux. Sur son bureau, des enveloppes et des feuilles arrangées. Elle ne travaille pas là, elle est en temporaire, en intermittence pour quelques jours. Mais là, c'est là où elle est. Sur ce bureau, au milieu des autres, qu'elle entend parler. C'est pour un magazine de cinéma. Le cinéma, elle connaît. Elle aimerait s'en approcher de plus près et évoluer au milieu d'un tournage plutôt que devant ce bureau. Mais elle n'a pas encore trouvé la porte d'entrée. Alors, pour le moment, elle plie les enveloppes et répond au téléphone. Personne ne la regarde, personne ne lui parle, mais elle, elle les voit et les entend. Elle a déjà perçu quelques habitudes d'éthique, le nombre de fois où celle-ci va aux toilettes, où celle-là appelle sa mère, ou encore celle dans le coin à gauche qui a toujours une collègue qui vient lui rendre visite et qui reste parler pendant des heures. Pas d'homme dans la pièce, mais elle en voit passer dans le couloir. Elles sentent leur regard lorsque l'un d'entre eux entre pour dire bonjour à l'une d'entre elles, mais c'est tout. On ne sait pas qui elle est. Et peut-être que c'est habituel qu'il y ait une inconnue qui vienne ranger des papiers dans des enveloppes. Certainement pour inviter des clients ou autre festivité de laquelle elle est évidemment exclue. Personne ne la connaît, elle ne connaît personne, mais elle est là, bien là, dans ce bureau, au milieu de tout. Là, c'est où elle travaille ce jour, et là... C'est le moment où elle va aller se chercher quelque chose à manger parce qu'elle n'a rien apporté. Elle n'aime pas ça. Elle sait que ce serait plus économique de se faire un sandwich chez elle et le mettre dans son sac, mais elle déteste l'idée de la tomate mayonnaise entre ses affaires. Alors elle apporte de l'argent pour s'acheter quelque chose et la moitié de sa paye de la journée s'en va en miettes. Il est midi. Elle doit prendre sa pause de trois quarts d'heure à peine. Elle ne se lève pas encore. Elle vient d'entendre les filles d'à côté qui, après avoir reçu l'avis de leur collègue, la critiquent ouvertement. « Tu trouves pas qu'elle a grossi ? » « Ouais, puis elle me gonfle à nous montrer les photos de ses gosses. » « Qu'est-ce qu'on s'en fout ? Ils sont moches, non ? » « Oui, comme elle ! » Et elles pouffent de rire en baissant et relevant la tête pour croiser leur regard et se mettre d'accord ensemble. Elle n'a pas vu que la collègue était moche, ni la photo des enfants, non. Au contraire, la femme qui est sortie un peu avant elle du bureau était plutôt jolie et pas grosse du tout. Alors elle n'ose plus. Elle n'ose plus se lever. Et si on riait d'elle dès qu'elle aurait franchi la porte ? Elle regarde l'heure, midi 10. Il lui faut y aller, sinon pas de pause repas. Elle attend que les filles regardent leur portable pour discrètement mais rapidement sortir de la pièce. Là, c'est le moment où elle est dans le couloir, dans l'escalier, dans le takeaway asiatique où elle demande un peu de riz et quelques légumes. Pas de rouleau de printemps ni de nems trop compliqués à avaler dans la petite cuisine du bureau et elle craint de se tâcher. Là, C'est le moment où, munie de son doggy bag plastifié enroulé dans un sac plastique, elle franchit de nouveau la porte du magazine. Elle mangerait bien dehors, mais c'est encore l'hiver. Là, c'est le moment où elle se retrouve dans l'escalier, le couloir, lorsque brusquement, elle trébuche, se rattrape sur un mur, agrippe son petit sac, retrouve son équilibre et regarde ses pieds. Là, c'est le lacet qui vient de casser. Mince. Elle aurait dû prévoir. Elle aurait dû savoir que ce foutu lacet allait la lâcher. Elle l'avait rafistolé comme elle pouvait ce matin-là dans le métro où il était déjà trop tard pour faire demi-tour ou trouver un cordonnier. Elle le regarde, défaite, gisant là par terre. Elle sait qu'il lui faut se pencher pour tenter une dernière fois de ficeler les boues qui restent, se doutant bien qu'elle ne pourra pas remplir tous les trous. Mais elle a son chinois à la main qu'il faudrait aller poser dans la cuisine avant de s'en occuper. Là, c'est le moment où elle se demande ce qu'elle fait là, dans ce couloir, dans ce bureau, dans cette boîte, dans ce monde auquel elle n'appartient pas. Il faut qu'elle bouge. Elle ne peut pas rester là au milieu avec toutes ces femmes et ces hommes qui vont bientôt passer devant, derrière, sur les côtés pour aller eux aussi se restaurer. Il faut qu'elle bouge. Déjà, les corps arrivent et elle reste coincée le long d'un mur. Pas à pas, elle avance minutieusement et se fiche devant la porte du bureau. Les deux filles en sortent parlant fort et enfilant leur sac sur leurs épaules. L'une d'elles la dévisage bizarrement. En une seconde, elle a dû percevoir la nourriture plastique, sa silhouette et peut-être même ses lacets. Mais pour cela, il aurait fallu que son regard tombe jusqu'au sol, ce qui n'était pas arrivé. Lucille les regarde s'éloigner, jette un coup d'œil, enlève ses chaussures et les tenant dans l'autre main, traverse le bureau vide jusqu'à la petite cuisine pour tomber nez à nez avec l'une d'entre elles. « Attention, tu vas le faire tomber » , lui dit la grande jeune femme qui lui fait face en attrapant d'une main leste le sac au nœud bien serré et le déposant sur la table. « Je... Merci, je suis désolée, mon... mon lacet. » J'ai vu, ça m'arrive tout le temps. J'en ai en rechange, je vais t'en chercher. Et là, c'est le moment où la jeune femme est déjà repartie vers son bureau. Lucille fait couler de l'eau dans l'évier, presse le bouchon du savon liquide, le laisse s'étendre entre ses doigts et se frotte les mains. Elle n'ose pas encore respirer, sursaute en entendant des pas. Tiens, celui-ci devrait faire l'affaire, lui dit la jeune femme en lui tendant un long lacet noir et fin. Lucille le prend et lentement le fait entrer dans les trous, puis remet ses pieds à l'intérieur. « Merci, je te le ramènerai demain. » « Non, laisse tomber, j'en ai plein. » Sur ces mots, la jeune femme, une cigarette à la main, s'en va. Lucille de nouveau se lave sous l'eau chaude, défait son sac, son riz, ses légumes qui ont un peu coulé, les pose dans une assiette et, munie d'une fourchette, mange. Elle respire. Elle sait que personne ne reviendra avant une bonne heure, mais elle ne veut pas trop tarder pour essayer de partir plus tôt. Elle regarde ses chaussures. Elle sourit.
Merci, Clarence. Voilà, on va terminer avec ce très beauté que tu viens de lire. Et on se retrouve donc pour un prochain podcast.
Au revoir, bonne journée.
Au revoir.
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