- Speaker #0
On se retrouve une fois de plus pour un nouveau podcast, l'heure des retrouvailles avec Dominique a sonné. Alors je me rends à son restaurant, je constate sans trop d'étonnement qu'il arnaque ses employés. J'décide donc de lâcher une bombe en révélant le poteau rose. Bon épisode ! Keep your wings, Le podcast. Chapitre 14, champ de bataille. Je viens de pousser la lourde porte du restaurant de Dominique. Je me sens presque à la maison. Un stand dédié à la gaufre occupe tout le côté gauche du restaurant. L'odeur me rappelle instantanément toutes ces heures de boulot effectuées à Taipei. Les paquets de gaufres par dizaines sont installés sur ce même comptoir. Le chocolat Leonidas occupe également un espace réfrigéré, où trône plusieurs variantes de bières de Bruxelles Beer Project. Dans un autre coin du restaurant, les murs sont décorés d'affiches d'albums de Tintin. Un véritable good feeling m'envahit. La Belgique ne m'avait jusqu'à présent jamais manqué. Faut dire qu'à leur en parler lorsque je bossais, de sentir les odeurs des frites, de préparer les balotins de chocolat, de conseiller la Red My Lips à la place de la crique aux jeunes femmes qui n'y connaissent rien en bière, de faire monter la pâte de la gaufre de Bruxelles, d'empacter des liégeois 4x4... Je me sentais toujours un peu au pays. Le restaurant avait la capacité d'accueillir de nombreux couverts, mais pour le moment, c'est surtout l'air qui remplissait la salle. Personne, absolument personne n'était dans ce restaurant. Ok, ça commence bien, pensais-je. Bonjour, je cherche Charles, pensais-je à une barmède taïwanaise. Sans me répondre, elle appela Charles qui sortit rapidement la cuisine. C'est très étrange, mais la simple vue de mon interlocuteur me fait sourire. Il avait cette bonhomie, cette façon de marcher tranquille, ce côté relax qui est si souvent caractéristique des Belges. J'avais d'ores et déjà aucun doute quant à la sympathie de ce gars. Salut mec, c'est Seb. On a causé quelques fois sur Facebook. Je viens voir la bête ? Plutôt pas mal.
- Speaker #1
Ouais, le décor est sympa.
- Speaker #0
Me répondit-il.
- Speaker #1
L'ambiance est plutôt cool. Tu veux que je te fasse goûter une bière ? A mon avis, une bonne bière belge, ça doit te manquer.
- Speaker #0
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Charles me sert une boisson dorée qui réveille mes papilles gustatives. Ah ouais, ça c'est pas de la Taiwan Beer, hein, rétorquais j'après ma première gorgée. Y'a même pas de comparaison possible ! Et niveau fréquentation ici, ça marche ?
- Speaker #1
Aujourd'hui c'est vrai que c'est calme, mais certains soirs on a beaucoup de monde, c'est dingue.
- Speaker #0
C'est un véritable passionné que Charles commençait à déblatérer les différentes recettes qu'il avait déjà établies avec Dominique et Victor, un pisteau qui travaillait depuis quelques mois déjà. Je dois bien avouer que la carte me faisait énormément envie. Des moules, des mitraillettes, des pizzas gaufres, une garniture de pizza sur une pâte de gaufres de Bruxelles, plutôt consistante mais originale, le retour des croiffles, avec cette pâte de croissant passée dans la machine à gourre, que j'avais eu aussi l'occasion de cuire, saupoudré avec du sucre impalpable ou éventré pour pouvoir y placer du jambon ou du fromage avec une sauce andalouse, mais aussi de la carbonade flamande, de quoi raviver en moi quelques souvenirs et avoir envie d'en profiter encore plus.
- Speaker #2
Et qui va là ?
- Speaker #0
C'est que cela m'a une voix derrière moi, je me retourne, étonné d'entendre quelqu'un d'autre parler français. C'était Dominique, comme au dernier jour où je l'avais laissé, casquette sur la tête, jeans, basket, blaire occupé, j'en n'ai jamais vraiment l'air.
- Speaker #2
Comment tu vas Seb ?
- Speaker #0
Me demanda-t-il en me tendant la main. Pas mal de choses à dire, mais globalement ça roule.répondis-je en empoignant la patte qui m’avait sous payée les mois précédents.
- Speaker #2
Et tu étais où avant ? T'étais pas parti vers l'Est ?
- Speaker #0
Oui, j'ai fait la côte, puis le Sud avant de rejoindre l'Ouest à Taichung.
- Speaker #2
T'as vu ce qu'il s'est passé à Oralien ? Ah... Avec cet hôtel complètement destroy ?
- Speaker #0
Ouais. j'étais à... J'étais à Hualien pendant le tremblement de terre.
- Speaker #2
Ah, t'as vraiment pas eu de chance.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #2
Et tu traînes où maintenant ?
- Speaker #0
Bah, en fait, j'ai pris ma carte de banque et je dois attendre une bonne semaine au moins avant de la recevoir par colis au DHL de Taichung. Je suis un peu limité niveau thune.
- Speaker #2
Et tu dors où alors ?
- Speaker #0
Oh, dans un hostel près du Night Market.
- Speaker #2
Écoute, j'ai une idée. J'ai un appartement sur Taichung. Si tu veux, tu peux l'occuper et en échange, je viens travailler quelques heures au resto pour aider Charles et Victor. Tu n'auras qu'à faire un peu de plonge.
- Speaker #0
Ah bah ouais, pourquoi pas. Moi comme ça, j'économiserais un peu d'argent. Le deal est scellé. Le lendemain, je prends mes affaires avec moi et retourne au restaurant. Dominique m'y attend et me conduit vers son appartement. Parfait ! J'ai l'impression d'avoir réussi mon coup. Ne pas payer le logement pendant une semaine. Bon, je devrais travailler mais c'est pas encore trop grave. Je ne dois aider Charles qu'une fois la nuit tombée. Vers 18h, je me dirige vers le restaurant, je passe la porte d'entrée et... Personne. Personne ne mange dans ce restaurant. Charles m'accueille et me dit « Ouais c'est bizarre, c'est très calme pour le moment. Tu as déjà mangé ? Tu veux quelque chose ? » Ensuite la carte et les cibles me prend une mitraillette à la carbonate flamande. Plutôt pas mal au final. J'ai quand même dû payer, mais j'ai une petite réduc. Après mon repas, je continue de discuter avec Charles. Il n'y a pas grand monde au restaurant, donc nous en profitons pour parler de la Belgique, des belgicismes, de la cour des miracles, de Steve Leroux, du bar à quitte Marcinelle et ses 29 enfants. On évoque aussi notre enfance, nos films préférés, nos soirées étudiantes. On se rappelle notre passion et honté pour le jumpstyle. On décide de finir quelques fonds de bouteilles quand le restaurant est presque désert. On branche le PC sur le haut-parleur et on fait péter le gros son de hardcore vibe de DJ Koon. La soirée se passe comme sur des boulettes, mais il se fait tard et Charles doit bosser le matiné.
- Speaker #1
A demain !
- Speaker #0
Me lança-t-il.
- Speaker #1
Je ne suis même pas sûr que tu devras bosser demain si c'est encore aussi calme.
- Speaker #0
Bah je passerai quand même. Si jamais t'as du rush, t'es jamais. Le jour suivant, à 18h tapante, je débarque de nouveau dans le restaurant. Miracle, il y a quelques clients. Et visiblement des gens qui semblent bien connaître Charles. Ils discutent avec un mandarin, langue qu'il maîtrise plutôt bien puisqu'il suit des cours depuis un bon moment. Dans la façon qu'il aide se présenter aux clients, je sens également toute la maîtrise de son potentiel dans l'hospitalité. Faut dire que Charles est un bosseur. Il a baroudé quelques années, a été manager d'un restaurant belge au Laos. Bref, il a toutes les capacités requises pour effectuer la même chose à Taïwan. Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Étant donné qu'il est occupé, je décide d'aller faire un tour dans les cuisines. Et j'en profite pour taper la causette avec Victor le cuistot. Pas besoin d'aide ?
- Speaker #3
Non. ça va. »
- Speaker #0
Le répondit-il en souriant.
- Speaker #3
« Je prépare juste un petit truc à bouffer pour l'équipe. »
- Speaker #0
Nous continuons à discuter. Le jeune papa est posé, mais semble plus ferme dans ses propos. On apprend que Charles est trop gentil et qu'il a du mal à se confronter parfois avec Dominique. Comment ça ? Il a des soucis avec Dominique ? Le questionneige. Laisse-moi deviner. Des problèmes de paiement, hein ?
- Speaker #3
Ouais, moi ça va, mais lui, il lui doit des mois de salaire.
- Speaker #0
À qui ? À Charles ?
- Speaker #3
Ouais, il lui a dit qu'il n'a pas l'argent pour le moment, qu'il galère et qu'il arrivera à le payer un peu plus tard, une fois que le restaurant marchera mieux.
- Speaker #0
Mais le restaurant...
- Speaker #3
C'est une catastrophe.
- Speaker #0
M'interrompit-il.
- Speaker #3
Ça ne prend pas du tout. Le soir, on veut même transformer le restaurant en bar, mais personne ne vient. C'est pas le genre de cuisine qui motive les Taïwanais. On en a quelques-uns qui se ramènent, mais c'est plutôt des expats qui viennent bouffer ici.
- Speaker #0
Je reste bouche bée. Et en même temps, je suis pas si surpris que ça. Décide plus tard dans la soirée d'entamer une franche discussion avec Charles. Mec, t'as entendu parler de Théo ? Pas de moi, c'était un gars qui bossait pour Dominique sur Taipei,
- Speaker #1
non ?
- Speaker #0
Tu sais pourquoi il s'est barré ?
- Speaker #1
Pas vraiment, mais Dominique m'a dit qu'il avait fait le bâtard, qu'il avait effacé les recettes des gaufres inscrites sur les tableaux dans la cuisine centrale.
- Speaker #0
Théo s'est barré parce que Dominique lui devait de l'argent, il ne lui payait pas les heures supplémentaires, et il l'a renaqué plusieurs fois, en lui promettant des trucs qu'il n'a jamais vu venir. Promotion, visite de travail, des facilités, enfin... Bref, rien n'est jamais arrivé. J'ai été eu aussi, mais bon, moi j'ai pas investi une partie de ma vie là-dedans. Je me doute de te le dire, car Victor m'a expliqué que tu avais aussi des problèmes de thune avec Dominique. Et bah, je pense que tu dois te méfier, mec. Je viens de larguer une bombe. Charles reste estomaqué. Bah, je le vois bien à son regard. Ce n'est pas que de la surprise. C'est presque comme s'il se rendait compte de quelque chose qu'il avait toujours voulu nier, qu'il refusait d'admettre depuis de nombreux mois. Tu sais, je crois avoir compris le mode de fonctionnement de Dominique. Il cherche très souvent des gens un peu paumés, et il leur vend mon zémerveille. Les responsabilise en leur confiant des postes importants. Lui faisant un peu de chantage affectif pour les faire rester à ses côtés. Mais le problème, c'est que lui, pendant ce temps-là, il fait rien. Toi, tu te tues au travail, mais au final, tu n'obtiens pas la reconnaissance attendue et la paie qui va avec. Il m'a laissé quasiment gérer tout le restaurant seul à l'ouverture. Poursuit mon compatriote. Il me disait qu'il était occupé avec le festival de nourriture européenne. Quoi ? M'exclamais-je. Mais enfin, il ne s'est jamais venu car il était trop occupé par les préparatifs de l'ouverture du resto. Charles soupire et se plonge dans une introspection. Il commence à me détailler, irascible, toutes les fois où Dominique a abusé de sa gentillesse. Au beau trocon, soupire-t-il.
- Speaker #1
J'ai plein de trucs pour le faire plonger. Il faut que je lui parle, et que je joue carte sur table avec lui.
- Speaker #0
Peu après, j'ai décidé de révéler mon identité de journaliste à Charles, et lui donner le numéro de téléphone de Théo, afin qu'ils puissent partager leur expérience, et surtout qu'ils se coordonnent pour entreprendre quelque chose de fort face à Dominique. Après, ne porte pas sur tes épaules le restaurant toi tout seul, ne te sacrifie pas non plus. Faut vraiment que tu te tapes du poing sur la table pour qu'ils comprennent qu'il y a de l'abus. Il a essayé de te faire culpabiliser, mais à un moment, stop. Chaque jour, jusqu'à l'obtention de ma carte de crédit, je passais au restaurant. Je voyais la motivation de Charles se menuiser au fil du temps. Dominique, quant à lui, ne venait plus des masses. Il était revenu sur Taipei. Le jour où j'ai quitté Taichung, j'ai presque supplié mon nouveau pote de quitter ce taf, d'arrêter de se faire arnaquer, de s'opposer à son bourreau. Il m'a jamais véritablement répondu oui ou non, il a juste murmuré un « je sais » . Révélateur de la situation compliquée dans laquelle il était fourré. C'est le cœur gros que j'ai quitté Taichung en direction de la capitale taïwanaise. Mon périple est presque fini, mais il me reste encore un boulot effectué dans un hostel, de nouveau en échange du logement, l'occasion d'économiser de l'argent et de passer les deux dernières semaines qu'il me reste au calme. Mais ça, c'était sans compter ma veine légendaire.