- Speaker #0
Bonjour à toi et bienvenue dans ce dernier épisode du podcast consacré à Taïwan. La fin de mon voyage est mouvementée puisque je perds mon passeport au cours d'une soirée arrosée. Parallèlement, je redécouvre Dominique, mon boss, sous un nouveau jour. Bon épisode ! Keep your wings,Le podcast. Chapitre 15. Changement de perspective. Je vais enfin arriver à Taipei, ou plutôt devrais-je dire je suis enfin de retour. Après avoir effectué un tour de Taïwan, je perçois désormais mieux comment fonctionne ce pays, cette société, ses habitants. Il me reste deux semaines avant de m'envoler vers d'autres horizons. J'ai trouvé du nouveau du travail en hostel, contre hébergement. Mon planning est minutieusement préparé, encore un jour avant de commencer. C'est l'occasion rêvée de faire une dernière grosse soirée avec un de mes bons potes qui étudie dans la capitale. Nous finissons la soirée jusqu'aux petites heures du matin aux abords du Triangle, une boîte tenue par des français qui attire énormément d'étudiants et quelques locaux. L'entrée permet d'avoir une boisson gratuite, ce qui est l'idéal pour se mettre en jambe avant de filer au 7-Eleven, bien entendu, pour dévaliser le rayon whisky et s'enjailler le reste de la nuit. Je rentre, tant bien que mal, en me titubant dans mon ancienne coloc. Le lendemain, le réveil est brutal. Bouche pâteuse, haleine de bouc, marteau piqueur sur la tempe, confusion. Ouais, heureusement que c'était la dernière. Pensez-je, en rassemblant mes affaires que j'avais éparpillées sur le sol. Soudain, c'est la douche froide. Où est mon passeport ? Spécialiste en objets perdus, je m'arrange pour faire disparaître tout ce que je touche. Donnez-moi de l'alcool, une pincée de maladresse et oui, mon passeport n'échappera malheureusement pas à cette triste malédiction. Après avoir repris mes esprits, vu ma soirée défiler sous la douche, je me suis directement mis en quête de mon passeport. J'ai appelé la compagnie de taxi, j'ai contacté mes potes, j'ai fait le tour de triangle, alerté la police du coin, m'en dit auprès des commerces voisins, des femmes de ménage qui s'évertuaient à garder ce coin d'étudiants le plus propre possible chaque matin, en vain. Ma recherche fut infructueuse et mon seul recours fut finalement de contacter le consulat belge de Taïwan. Après avoir adressé mes doléances auprès de la représentante cachée derrière l'épaisse vide de son guichet, elle me propose une solution. Un passeport temporaire, valable 6 mois qui me permettrait de quitter Taïwan sans soucis et de rentrer en Belgique afin d'en demander un nouveau. Mes espoirs de long voyage volent en éclats. Mon billet d'ores et déjà réservé depuis un mois pour le Vietnam va passer à la trappe. Une fin de voyage presque tragique avec tous les inconvénients que cela implique. Un retour au Bercail, une attente de plusieurs semaines, une dépense énorme d'argent pour revenir en Asie. Je fais la moue mais j'accepte mon triste sort jusqu'à ce que je tente une pirouette. Je suis un peu piégé car j'ai un Working Holiday Visa. Je dois rentrer directement en Belgique, alors je pourrais rester encore à Taïwan.
- Speaker #1
Ah, vous êtes en working holiday ?
- Speaker #0
Me lance mon interlocutrice.
- Speaker #1
Et depuis quand, monsieur ?
- Speaker #0
Bah, ça va faire bientôt 6 mois.
- Speaker #1
Oh, bah alors vous êtes éligible à 6 mois supplémentaires ?
- Speaker #0
Oui, oui, exact.
- Speaker #1
Écoutez, dans ce cas, ce que je peux faire, c'est tendre de 6 mois la validité de votre passeport temporaire. Et dans ce cas, vous pourrez rester un an sur le territoire sans devoir rentrer directement en Belgique.
- Speaker #0
Oh, ça, ça serait super ! J'ai prévu des vacances au Vietnam prochainement, est-ce que je pourrais quand même malgré tout sortir du territoire ?
- Speaker #1
Bien sûr, avec un passeport valable 12 mois. Vous avez encore droit à 6 mois de voyage.
- Speaker #0
Mon sourire en coin en dit long sur ce qu'il se passe dans mon cerveau. C'est l'explosion de joie. J'exulte intérieurement. Je vais encore pouvoir voyager pendant 6 mois avant de rentrer à la maison. C'est moins abrupt que de devoir tout quitter d'ici 2 semaines. Donc je remplis le formulaire nécessaire, je donne les photos et autres informations utiles à la confection de ce passeport de fortune. Voilà, c'est fait. J'aurai qu'à revenir le chercher d'ici quelques jours. Alors que je travaillais dans l'hostel depuis presque une semaine, je reçus un message de Dominique. Lâché par mon ancienne collègue, la jeune est pleine de stéréotypes mais... Il avait besoin d'un coup de main pour un événement sur Taipei. Au début j'ai souri. Ensuite j'ai décidé de nier l'affaire. Peu après, alors que j'en ai fini mon shift à l'hostel, un étrange coutu de Dominique me sort de ma léthargie.
- Speaker #2
J'ai vraiment besoin de toi, je compte sur May, mais elle a des ennuis avec la police en ce moment.
- Speaker #0
Comment ça ?
- Speaker #2
Elle était censée travailler, mais elle a été arrêtée par la police. Elle m'a appelé avec le téléphone d'une amie.
- Speaker #0
Mais enfin, qu'est-ce qui s'est passé ?
- Speaker #2
Quelqu'un lui a envoyé un colis avec une arme. Au début, la police a cru que l'arme lui était destinée.
- Speaker #0
Oh putain !
- Speaker #2
Quelqu'un lui en veut visiblement, et veut lui faire peur. Elle peut pas venir travailler pour le moment et je suis débordé sur le stand.
- Speaker #0
Pris de court, ma bonne conscience me rattrape et je décide de rendre service étant donné que j'avais fini mon chiffre. Je préviens alors Dominique que je ne peux que l'aider quelques heures. Il accepte mon offre et me propose de me retrouver quelques heures plus tard au stand situé à côté de la Taipei 101. Les souvenirs des premiers jours remontent peu à peu à la surface. L'odeur de caramel me chatouille de nouveau les narines. Et j'avoue, je prends presque de nouveau plaisir à cuire ces gaufres que j'ai exécrées en fin décembre.
- Speaker #2
Merci pour le coup de main !
- Speaker #0
Me lance Dominique.
- Speaker #2
Ça fait vraiment plaisir. En plus, tu sais comment tout fonctionne et on gagne un temps de fou.
- Speaker #0
Ces premiers remerciements sincères de mon boss sont étonnants. Je les avais jamais entendus auparavant en fait. La surprise suivante fut probablement l'affluence rencontrée. Exit les journées à s'emmerder devant des gaufres qui moisissent sur la grille recouverte de sucre perlé. Le rush est bien présent. Le caramel fondu éclabousse mon t-shirt, se réfugie sous maison, brûle de nouveau ma peau. Qu'importe, je continue, je hurle des slogans en chinois pour inviter les curieux à venir acheter des gos, je fais lever la victoire dès que les gens veulent prendre des photos de moi. Bref, j'ai compris ce qui marche dorénavant. Et je ne suis pas le seul à travailler. Dominique est à mes côtés et apporte la touche finale aux préparations. Le client récupère son dû, les yeux écarquillés par tant de beauté. Il sourit, empoigne une fourchette et après avoir coupé avec hâte un premier morceau qu'il engloutit en quelques secondes, se mit à sourire avec un râle de satisfaction.
- Speaker #3
« Hum, feichang haochi ! »
- Speaker #0
s'exclame-t-il. Ce qui signifie, c'est délicieux. La reconnaissance du travail est là, et je vois dans les yeux de Dominique une fierté. Une fierté légitime et méritée, oserais-je dire. Je termine cette première journée sur une note positive. Dominique me fait alors une proposition étonnante.
- Speaker #2
Seb, pourquoi tu viens pas bosser les jours qui restent ? En échange, je peux t'héberger, comme ça tu dors pas à l'hostel et je te paye ta nourriture en plus.
- Speaker #0
Je réfléchis et décide de bien négocier mon retour dans le business de la gaufre. J'accepte, mais pour 1000 NT par jour, un lift à l'aéroport car je suis censé partir dans la nuit qui suit le dernier jour de l'événement.
- Speaker #2
Marché conclu.
- Speaker #0
Rétort Dominique comme serrant la pince. Et je viens t'aider après-demain, comme ça je peux prévenir les gens de l'hostel ce soir et ils sont pas pris de coup.
- Speaker #2
Aucun souci !
- Speaker #0
Le deal est scellé. Je retourne à mon hostel, consulte mon téléphone que j'avais laissé de côté pendant le boulot. Fiona m'avait envoyé un message. Elle voulait savoir comment se passait ma nouvelle vie. Je n'en comptais mes aventures depuis notre rupture ou départ. Plutôt réactive, je tente de lui proposer de se revoir.
- Speaker #4
Nous pouvons sortir avec mes amis aussi. Comme j'ai un petit ami maintenant, ce n'est peut-être pas une bonne idée de se voir en tête à tête.
- Speaker #0
Oui, peut-être. Si ça te dit, on peut aller faire un peu de rando près de Taipei, si tu veux.
- Speaker #4
Ok.
- Speaker #0
C'est un revers de pleine face que je me prends. M'a-t-elle véritablement contactée pour avoir de mes nouvelles, ou juste pour m'exposer le fait qu'elle avait un petit ami ? Je garde la face en lui disant que je suis prêt à tout de même aller trekker avec elle et ses amis, mais nous ne nous sommes plus jamais parlé depuis lors. Dans la même veine, j'ai reçu quelques heures plus tard un message qui éveillait ma curiosité.
- Speaker #5
Je pose ça là, mais si on se voit, je porterai peut-être de la lingerie un peu sexy.
- Speaker #0
Noémie devait se rendre sur Taipei pour quelques heures demain, dans l'après-midi. Je me mis à sourire. Plus de 350 km me séparaient d'elle. Je me souviens de lui avoir précisé que je partais en début avril et elle a ajouté
- Speaker #5
Si par hasard je passe sur Taipei, je t'ai tué en courant.
- Speaker #0
J'ignore si c'est véritablement le hasard qui veut nous réunir, mais en tout cas, je ne compte pas laisser passer cette opportunité. Noémie est de loin la fille pour laquelle j'ai eu le plus gros coup de cœur à Taïwan. Nos conversations, nos intérêts communs, notre âge, notre vision du monde, tout me laissait penser que quelque chose de fort se passait entre nous. Sans que je ne lui dévoile, sans que je ne lui dise quoi que ce soit, il était extrêmement aisé pour moi de communiquer avec elle, et de comprendre ce qu'elle ressentait au final. Nous avions même une discussion sur la série Rick and Morty, de Justin Roland et Dan Harmon, un petit bijou d'animation co-réalisé par le créateur de Community. Dans la saison 3, Rick veut absolument goûter la sauce Szechuan, spécialement préparée en édition limitée dans les McDonald's à l'occasion de la sortie du dessin animé Mulan. Un petit racisme sucré-salé. Une blague récurrente entre nous qui finira par nous tirailler dès le lendemain. En route pour trouver un motel, je décide de m'arrêter avec Noémie en quête de cette fameuse sauce. Nous fûmes malchanceux malgré leur tour annoncé par la chaîne de fast-food suite à l'engouement des fins de la série. Cependant, toujours dans le même délire, nous avons commandé une trentaine, quarantaine de nuggets, je ne me rappelle plus exactement, et nous nous sommes ensuite rendus dans un motel, on ne va pas changer les bonnes habitudes, nous avons fait l'amour comme des amants sortis de prison récemment, et avons dégusté nus comme des vers ces nuggets comme plaisir post-coïd. Une belle façon de dire au revoir et de partager un dernier moment composé d'intimité, de folie et d'aventure. Après ces adieux, il était temps pour moi de récupérer mon passeport temporaire, afin de le mettre en lieu sûr et surtout d'éviter à l'avenir toute perte. Alors que je pensais ma journée finie, je reçus un message de Pierre me proposant d'aller boire une bière dans un parc. Je ne l'avais plus revu depuis son licenciement. Crâne rasé, jeans délavés, il avait décidément bien changé. Plus libre qu'avant, moins prise de tête, il s'était libéré des chaînes qui traduisait son malaise. Nous avons conversé quelques heures, histoire de raconter nos différents emplois, nos plans cul, nos mésaventures de part et d'autre. Bien décidé à rester sur Taïwan, il cherchait à trouver un boulot qui lui permettrait de rester et profiter probablement d'un sponsor. Nous sommes quittés en nous souhaitant le meilleur, espérant nous revoir dans un futur proche. Cette journée aurait pu se terminer là, mais j'avais également proposé à Joyce et Lynn de nous revoir avant mon départ. L'occasion d'aller manger un bout ensemble, de parler de nos vies respectibles, et de ce qu'il s'était passé depuis le tremblement de terre. Nous avons chacun vécu cette expérience et ses conséquences différemment. Il nous aura fallu du temps pour oublier et passer à autre chose, mais nous en sommes ressortis encore plus forts qu'auparavant. Sans aucune hésitation, ce mauvais souvenir était bien loin de nous au moment où nous évoquions nos futurs projets. Un moment tendre, partagé à trois, qui m'a rappelé le meilleur de Royal Yen. Le lendemain, j'avais mon sac avec moi, prêt à retrouver Dominique pour l'événement et terminant en beauté ces trois jours. J'ai bien avoué que je n'ai jamais vu Dominique bosser autant. À l'écoute des curieux gourmands, il mettait la main à la pâte, il se démenait pour attirer la clientèle. Les journées étaient chargées, sans le moindre répit, c'était des heures et des heures sans s'arrêter. La caisse s'emplissait de billets, les paquets de gaufres s'amenuisaient de plus en plus, les cernes et la sueur au long de nos visages en disaient le nom sur notre fatigue. Enfin, l'enseigne marchait. C'est un succès. Après tous ces échecs, j'en étais presque content pour Dominique. Cette fois-ci, c'est bien mérité, pense-je. Le soir, une fois l'événement terminé, nous repartions à la cuisine centrale, préparer la pâte à gaufres des Liégeoises et des Bruxelloises. Ensuite, nous finions dans un restaurant, retrouver quelques amis à Dominique. Nous sirotions quelques bières et mangeons comme des rois. Dominique me payait tout, ne me refusait absolument rien et ne comptait pas son argent. Après, nous regagnions son domicile où sa femme attendait avec leur petite fille. Souvent vexée, elle semblait reprocher à Dominique sa longue journée. Il ne bronchait pas, s'occupait de la petite jusqu'à ce qu'elle s'endorme, discutait avec sa moitié pour qu'elle cesse de bouder et s'en allait dormir. C'est là que j'ai réalisé que ma vision de Dominique avait radicalement changé. Il n'était pas le mauvais bougre qui le laissait paraître. Il a bien entendu des tonnes de défauts, hein. C'est ni Théo ni Charles qui m'ont répondu le contraire. Et pourtant, je sais pas, je finissais par me sentir coupable pour lui. J'ai jamais vraiment su si j'avais changé d'avis, ou si tout simplement il avait évolué, ou s'était remis en question. La dernière journée de travail fut longue, suivie par un déménagement pénible de tous les meubles, machines, en direction de la cuisine centrale. Lors du trajet, je ne puis m'empêcher de regarder silencieusement le paysage défiler. sentir une dernière fois l'odeur abominable du stinky tofu et du refoulement des goûts de certains quartiers du centre. Alors que nous étions de retour chez Dominique, une énième dispute commençait avec sa femme. Elle décida de m'appeler un taxi, me serrer la main, en me souhaitant bonne continuation. En route vers l'aéroport, j'ai revu ces 6 mois défiler devant mes yeux. Mes peurs du début, mes bafouillements mandarinesques, les gaufres, Marie, Fiona le trekking, la rencontre avec Dominique, Lucie, la métamorphose de Pierre, May l'interpellante situation dans laquelle elle semblait s'être fourrée, ma pub taïwanaise, ma solitude au nord-est, le tremblement de terre, les rencontres et partages à Doulan, Kending et ses magnifiques paysages, Noémie et nos parties de jambes en l'air, Charles et le restaurant, tant de choses vécues en si peu de temps. L'avenir n'a jamais été aussi radieux, rempli de son lot de surprises. Émerveille-moi, surprends-moi. Fais-moi pleurer, fais-moi vivre à 100% bordel.