- Speaker #0
Entre les nuits glaciales à 4° sur un parking d'Oakland et les réveils à l'eau pour cuire des fraises, l'aventure néo-zélandaise prend un nouveau tournant. Bienvenue dans l'envers du décor du voyage en van, là où la solidarité des parkings croise la dureté du travail au rendement. Bon épisode ! Ce départ en van, cette exaltation, cette montée d'adrénaline à conduire dans le roue d'Oakland... eh bien s'est vite évaporée vers la tombée de la nuit. En particulier lorsque je me suis rendu compte qu'il n'y avait que très peu d'endroits gratuits pour ce que l'on voue se garer. Hors de question de payer un camping alors que j'ai une voiture. Surtout pas en début de trip, insistais-je. Limite pour prendre une douche chaude quand je n'en pourrais plus, mais pas aussitôt. Alors que ces mots résonnaient dans ma tête comme un leitmotiv, je me suis mis en quête d'un endroit valable pour la nuit. Je parviens finalement à trouver une place aux abords du parc Victoria. Le parking redevient payant vers 8h du matin. Bon, qu'importe, je me serais levé avant. Demain, je vais débuter mon premier road trip avant de commencer à travailler. Je fais bien attention à ne pas me faire repérer et rentre incognito à l'intérieur de la caisse. Tire les rideaux et m'empare de quelques tartines et d'une boîte de thon pour un repas improvisé à l'arrière. Allongé sur mon lit, les doigts remplis d'huile d'olive, je déguste ce premier sandwich qui ne sera pas le dernier de mon aventure. La nuit tombe rapidement, il est à peine 17h et je me résous à regarder un film sur mon ordinateur. Le décalage horaire est encore mon principal ennemi. J'ai de grosses phases de fatigue ces premières semaines et je n'arrive pas à lutter plus. Vers 21h... Je suis déjà dans les bras de Morphée Mais cette nuit ne sera pas pour autant de tourpeau Le van tremble à chaque passage des voitures qui frôlent la carrosserie Faut dire que les Néo-Zélandais aiment bien conduire comme des fous furieux Avec leurs grosses bagnoles tunées Leurs moteurs font un bruit ahurissant Et je constate très vite que les Rednecks ont trouvé leur coin dans Auckland Et ils se situent bien entendu aux abords du parc Cette première nuit sera également bien plus fraîche que ce que je ne le pensais Il fait à peine 4°C dehors et l'humidité se ressent fortement dans la caisse C'est un fait Mon sac de couchage et mon duvet ne sont pas assez conséquents pour garder mon corps au chaud. J'essaye de dormir tout habillé au vu des conditions climatiques. Le lendemain, je me mets en route vers la péninsule Coromandel, un petit bijou qui me fait oublier les quelques désagréments rencontrés, notamment une batterie capricieuse. J'avais un point de chute à une vingtaine de kilomètres d'Auckland où je pouvais facilement dormir gratuitement et un parc à proximité où faire le plein d'eau potable, ma vaisselle et utiliser les commodités. Alors je me prépare à manger à l'arrière de ma caisse, un jeune homme va me trouver. Il était journaliste radio et cherchait des témoignages de personnes vivant dans leur voiture. Des backpackers ? Bah, tu devrais en trouver assez facilement, lui répondit J.Tacotac.
- Speaker #1
Non, non, non, je parle de Kiwi.
- Speaker #0
Surnom donné aux habitants de la Nouvelle-Zélande.
- Speaker #1
De plus en plus de personnes n'ont plus moyen pour se payer un logement. Ils sont contraints de vivre dans leur voiture.
- Speaker #0
Oh, ah bah j'ignorais. J'ai pas aperçu grand monde à part des jeunes voyageurs.
- Speaker #1
Pas de soucis, je te laisse ma carte au cas où tu en voudrais. Bonne journée.
- Speaker #0
Merci, à toi aussi. Et t'es le fruit du hasard, mais le soir même, je fis la rencontre de Marc. Cela faisait déjà 6 mois qu'il vivait dans sa voiture avec son chien. Très sympathique et le cœur sur la main, il n'hésitait pas à partager ses restes de nourriture avec moi. J'étais gêné et confus. Je refusais, mais il insistait tellement que je finissais par récupérer ses super wares de pâtes, des viennoiseries, du pain et autres joyeusetés. Une soirée, j'ai eu la chance de le rencontrer avec sa bande de potes. Plusieurs autres sans-abri vivant dans leur voiture aussi. De discuter un peu avec eux. Nous avons même fait une soirée pizza tous ensemble. Un moment what the fuck mais qui m'a donné un parfait exemple de la gentillesse des kiwis. Après mon premier road trip, je finis par négocier un dernier plan cul chez Mala pour fêter mon anniversaire.
- Speaker #2
Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?
- Speaker #0
Me demande-t-elle. Confiant et survolté, je réponds. Tu sais, je suis un garçon simple. Une pizza, un film et une bonne pipe me conviennent très bien. Bah ouais. J'ai 30 ans et je suis l'un de toute ma famille et mes amis. C'est la première fois que je célèbre mon anniversaire à l'étranger et étonnamment, je n'ai pas envie de faire la fête dans les bars. Principalement parce que ça coûte la blinde. 10 dollars, soit 5 euros pour une pinte dégueulasse. Mais surtout car je ne connais pas grand monde. J'ai aucune envie de m'amuser pour mes 30 ans en compagnie d'étrangers. Je me suis mis sur le confort, le partage d'une pizza et d'un coït assuré. Coucou ! Lancez-je après avoir entendu savoir à travers le parlophone. J'ai les pizzas !
- Speaker #2
Monte, quatrième étage.
- Speaker #0
Passe à peine la porte que Mala me serre dans ses bras tendrement en me lançant un Bon anniversaire ! dit-elle en prenant les deux pizzas.
- Speaker #2
Donne-moi ça. Je vais les déposer, allez prendre vos thés de vin. Tu aimes l'eau rouge j'espère ?
- Speaker #0
Ouais ouais nickel ! Alors que Mala est affairée dans la cuisine à la recherche de sa piquette, je retire mes pompes et m'installe sur le lit. J'observe sa chambre. Et constate quelques clichés de sa famille, que je n'avais pas bien vu lors de la première nuit que nous avions passé ensemble. « Comment tu vas au fait ? » lui demandai-je au moment où elle passe à la porte.
- Speaker #2
« Ça va, on fait aller. Je vais bientôt partir en Inde pour rendre visite à ma famille et mon fiancé. » « On verra comment ça se passe. »
- Speaker #0
me lance-t-elle.
- Speaker #2
« Ils ne comprennent pas que j'ai envie d'avoir une vie au-delà de celle de mère. Et je n'ai pas envie de rester au foyer et d'attendre que mon mari rentre. Et encore moins de ne pas travailler car son salaire sera suffisant. Enfin, soit on n'est pas là pour parler de ça, mais pour fêter ton anniversaire. »
- Speaker #0
Je lui souris en rechant la tête et commence à remplir nos verres de vin. « On emmerde les autres. Vivons pour nous. » Lui rétorquais-je en trinquant.
- Speaker #2
« Tu as raison. »
- Speaker #0
répliqua-t-elle en posant sa main sur ma cuisse. Cette fois-ci, je l'ai senti plus libéré et moins triste que la dernière fois. Nous avons passé la nuit ensemble, avant que je reprenne la route pour aller signer mon contrat pour bosser dans un verger de fraises. Quelques jours plus tard, vers 6h15, l'alarme de mon téléphone retentit. « Il est temps de me... » réveiller et de manger pour prendre des forces. Je suis garé sur le parking de la bibliothèque de Manurewa, située à 10 km de mon taf. Il fait trop froid dehors pour prendre le petit déjeuner. Je décide d'agripper mon sachet de cookies et commence à m'empiffrer alors que je tente péniblement de décoller mes yeux pleins de croûte. Je suis censé commencer à 7h du matin. J'ai 30 minutes pour me préparer et une dizaine de réservoirs à la conduite. Le timing est serré mais mon sommeil est plus important que le reste. J'arrive sur place avec les pieds qui traînent et je sens d'ores et déjà que je vais détester ce job. J'obtiens le numéro 5094. Il s'agit de mon matricule et de celui qui va m'accompagner jusqu'à la fin de ce travail. Une pointeuse est située sur le côté droit d'un container aménagé qui sert de bureau au directeur. Lorsque j'y scanne mon index, une trentaine d'étiquettes en sortent avec mon numéro de matricule dessus. Je les mets dans ma poche et me rends vers les allées où sont plantées les fraises. L'endroit est plutôt grand et tout est réparti en blocs. Étonnamment, Il n'y a pas que des backpackers mais beaucoup de personnes venant des îles Samoa, Tonga, Cook, Fiji La différence c'est qu'ils ne sont pas payés au rendement Ce sont les seuls qui prennent leur temps et qu'on entend rire à gorge déployée comme des gamins durant toute la journée Ils mettaient une ambiance bon enfant dans les champs Par tous les temps nous bossions d'arrache-pieds, qu'il pleuve, qu'il grêle, qu'il y ait énormément de vent Cela ne changeait rien du tout Au cours de la matinée un tracteur suit nos mouvements et tire une remorque sur laquelle s'entassent des paniers en fer Ils contiennent 6 formats standard de raviés de fraises vides Chaque travailleur doit prendre un panier enrouler l'étiquette avec son matricule sur la poignée et commencer à cueillir les fraises dans la rangée qui lui était attribuée. Le travail était rintant. Il faut sans cesse se baisser pour récupérer les fraises. Attention, uniquement les biens rouges sous peine d'avoir des sanctions. Il faut également prendre soin de ne pas racheter les feuilles sinon on risque de se faire engueuler par la responsable, dont une redoutable vietnamienne qui n'épargnait personne. Je les haïs tellement, mais j'ai fini par l'apprécier de plus en plus au fil des jours. Contrairement à la plupart des backpackers qui l'envoyaient balader, j'essayais de l'écouter et de ne pas lui répondre. Au final, elle venait me refiler une grosse poignée de fraises à me mettre dans les paniers.
- Speaker #1
Elle me disait « Oh you darling ! »
- Speaker #0
« Thank you sweetie ! » lui répondais-je. Son visage d'ordinaire fermait, s'illuminait, et elle en devenait très attachante. Le plus difficile à gérer pendant la cueillette, c'était ma partenaire de rangée, qui parfois empiétait sur mon côté et arrachait devant ma gueule les plus grosses fraises. « Euh, tu peux conserver ton côté ? » et je répétais plusieurs fois cette grognasse hollandaise qui n'arrêtait pas de s'accaparer les meilleurs fruits. Toute la matinée était consacrée à la cueillette de fruits entrecoupée par un smoko, comprenez, une pause clope de 10 minutes. Ensuite, 30 minutes de pause à midi pour le lunch avant de reprendre le taf. Sauf qu'en deuxième partie de journée, place à l'éprouvant paillage, qui consiste à recouvrir les allées de paille afin d'améliorer la fertilité du sol. Même si cela semble facile comme cela, cette partie du boulot était des plus pénibles. Quand j'ai terminé le taf, je me rendais dans les toilettes de la bibliothèque la plus proche afin de m'y laver en vitesse et nettoyer mes ongles noirs. Ce qui me déplaisait fortement dans ce travail, ce n'était pas le côté épuisant et répétitif, mais bien la pseudo-compétition que le patron essayait d'instaurer entre les backpackers. Chaque matin, un tableau récapitulatif jugeait les performances de chacun. Différentes classifications, trop lent, lent, presque bonus, bonus. Bien évidemment, avoir un bonus signifiait qu'on serait payé le plus en fonction du nombre de kilos ramassés. Le prix variait tous les jours et il était parfois frustrant d'avoir un bonus pour un prix inférieur à celui de la veille. Avoir trois remarques trop lents impliquait un départ anticipé et une fin de travail abrupte. Autant pour les fraises, les responsables avaient du monde, mais concernant le paillage, le travail était moindre. Après quelques jours, le boss ne choisissait que les personnes qui étaient en bonus pour s'occuper du paillage. Ces personnes étaient une fois encore mises en compétition et se voyaient parfois affubler de commentaires beaucoup trop lents, malgré qu'elles étaient déjà parmi les plus rapides. Une concurrence terrible et qui finissait par miner les relations entre backpackers. N'étant pas très adroit au paillage, j'ai vu plusieurs de mes journées s'achever prématurément. Quelques heures de travail dans les fraises n'étaient pas assez pour économiser de l'argent. Je me suis rapidement mis en enquête d'un autre travail afin de couper court à ce dernier. Le temps de trouver un nouveau taf, je me suis lié d'amitié avec un couple de français qui étaient déjà à leur deuxième mois dans la cueillette de fraises. Bien appréciés par l'une des surveillances, ils étaient très souvent chouchoutés par cette dernière. Quelques jours avant que je quitte définitivement les fraises, mes potes s'étaient barrés en route vers l'Asie. La surveillante m'avait interpellé en me disant
- Speaker #3
« Oh, ils doivent te manquer 5045 et 5046. »
- Speaker #0
Elle ne connaissait même pas leur prénom. La bonne blague. J'ai finalement quitté la cueillette après deux semaines. au profit d'un poste qui à première vue semblait plus prestigieux, celui de démarcheur pour une compagnie d'énergie. Ma motivation est au top, mon premier entretien est parfait, mon onglet solide, rien ne m'empêchera d'obtenir ce job. Et bien j'étais loin de me douter que ce travail en marketing allait me dégoûter au plus haut point.