- Speaker #0
Dans ce deuxième chapitre, on plonge au cœur du voyage avec mes parents. Entre la modernité clinique des gratte-ciels et le chaos organique des quartiers populaires, je vous emmène explorer le choc des générations. Bon épisode !
- Speaker #1
Tipiwings, le podcast.
- Speaker #0
Chapitre 2. Points de vue divergents. Les épaisses cernes de ma mère, traduisant la fatigue due à ce premier éprouvant voyage en dehors de l'Europe, s'effacent presque instantanément à ma vue. Un large sourire apparaît sur son visage alors qu'elle m'enlace en me serrant fortement dans ses bras.
- Speaker #2
Tu m'as tellement manqué.
- Speaker #0
Me chuchote-t-elle à l'oreille, tout en maintenant son étreinte maternelle. Ça va Sébastien ? Me lance timidement mon père qui ne esait feindre l'indifférence trop longtemps. Le guide est derrière nous et nous attend de pied ferme. Tristan est un local et a vécu dans plusieurs pays en Asie. Il parle chinois, malais et anglais et connaît quelques notions de japonais également. Il a vécu plus de 25 ans en Malaisie, et nous a été recommandé par notre agence comme un gars de terrain qui maîtrise tous les coins et recoins de la Malaisie. Convaincu, mes parents avaient accepté ce choix, et, probablement un peu pour me faire plaisir, de faire un mix entre visite, culture, nature et farniente en fin de voyage. « Comment s'est passé le vol ? » demandait-je à ma mère.
- Speaker #2
« Maintenant que tu es là, ça va mieux. »
- Speaker #0
me répond-elle à mi-mot. Je me doute d'ores et déjà que les 11 heures d'avion du paraître interminables, pour eux qui n'ont jamais été plus loin que l'Europe de l'Est pour leur voyage de noces. Nous nous installons dans la voiture, alors que mon père tente d'impressionner le chauffeur avec ses dernières leçons d'anglais imposées dans le cadre de son travail. Yeah for sure, we come from Belgium Lance mon père en gonflant sa poitrine. Where ? Réplique le guide quelque peu décontensé. Belgium ! Répondis-je à l'arrière de la voiture. Ha yes! Chocolate and good beers! Rétorque-t-il directement. Mes parents s'étonnent et se mettent à rire en ajoutant leurs petits commentaires. Le voyage vers l'hôtel se passe sans encombre et le programme prévoit un peu de repos pour notre famille avant de démarrer les visites dès le lendemain. Après avoir déposé nos bagages et pris une douche, nous décidons de nous installer au bar de Nantes-sur-le-Trois. La vue est splendide, la température est agréable, du moins pour moi, et les cocktails sont bons. Un style de vie aux antipodes de celui que j'avais mené les 11 derniers mois. À moi le luxe et les bons petits plats, enfin. Malgré la fatigue, je parviens à faire sortir mes parents de l'hôtel pour aller se balader en ville et trouver un restaurant.
- Speaker #3
Aller le soir, en ville, comme ça ?
- Speaker #0
Le questionnement perd déjà paniqué.
- Speaker #3
Est ce bien raisonnable?
- Speaker #0
Eh oui, insiste-je. Il y a un marché de nuit pas très loin et sans doute plusieurs restaurants aux alentours. Nous sortons tous les trois et errons dans les rues animées de la capitale malaisienne. Je jette un oeil à ma mère et vois son regard complètement perdu. « Ça change, hein ? » lui signifie-je.
- Speaker #2
« C'est tout de même plus grand que Villers-Poterie. »
- Speaker #0
me lance-t-elle naïvement. Les premiers rabatteurs cernent mes parents et leur proposent des babioles. Coincés et n'osant pas dire non, ils se font alpaguer à l'intérieur d'un petit commerce portant à une des rues principales. Je les accompagne par curiosité alors qu'ils se retrouvent piégés par un vendeur insistant qui souhaite leur refourguer des horribles montres plaqués or qui reflètent comme des phares dans la nuit noire.
- Speaker #3
« Qu'est-ce qu'on fait ? »
- Speaker #0
Murmure mon père, visiblement mal à l'aise alors que le commerçant tentait de lui en mettre une aux poignets. « On n'est pas intéressé » , déclarais-je à cet oppressant marchand tout en donnant une impulsion dans le dos de mes parents pour bouger ailleurs. Le visage de mon père s'éclaircit, comme reconnaissant d'avoir été sauvé d'un sacré pétrin. Nous nous promenons dans les allées fort fréquentées de Kuala Lumpur à la recherche d'un restaurant qui mettra tout le monde d'accord. Comprenez, pas trop attrape touriste pour moi, pas trop sale et en dehors des grands axes pour mes parents. Le compromis est rapidement scellé et nous trouvons enfin un endroit où manger notre repas du soir.
- Speaker #2
« Je ne soupe pas avec des baguettes, hein ? »
- Speaker #0
Préviens d'emblée ma mère. « Ne t'inquiètes pas » , lui répondis-je, « c'est assez touristique ici, ils auront des fourchettes » .
- Speaker #2
« Et s'ils n'en ont pas ? »
- Speaker #0
Rétorque-t-elle visiblement stressée par l'expectative ?
- Speaker #2
« Je ne sais pas, manger avec des baguettes, comment je vais faire ? »
- Speaker #0
« Pas de stress » , insista-t-il de nouveau, « ça va aller » . Comme convenu, des fourchettes nous ont été données et les angoisses existentielles de ma mère ont pu être apaisées
- Speaker #2
Il y a beaucoup plus de monde qu'à Villers-Poterie.
- Speaker #0
Lance-t-elle entre deux bouchées de nazis goreng. Et je me rends compte que le seul système de référence que possède ma mère est Villers-Potry, notre petit village de 1286 habitants. Bah oui, je me doute que ça doit choquer bouleverser ses repères et son propre système de croyance sur le monde. Mon père, un peu plus habitué de voyager pour le travail, principalement en France, reste tout de même sur ses gardes.
- Speaker #3
C'est trop...
- Speaker #0
Me déclare-t-il en parlant du nombre de gens présents. 1 790 000 habitants en 2017 tout de même. Il est loin le temps des magasins soi-disant bondés du ville de Charleroi. Après notre repas,
- Speaker #3
Plutôt bon.
- Speaker #0
Selon mes parents, nous sommes rentrés à l'hôtel prendre un dernier verre sur le rooftop. Conversation sérieuse fait son apparition sans prévenir alors je sirote mon cuba libré.
- Speaker #2
Tu as pensé à ta pension ?
- Speaker #0
Me demande frontalement ma mère. Here we go again, répondit Judith à Kotak.
- Speaker #3
Ta mère a raison.
- Speaker #0
Insiste mon père.
- Speaker #3
Il est temps d'allaiter tes conneries et de songer à ton avenir.
- Speaker #0
Je songe à mon présent surtout. Comme c'est parti, rien ne m'assure que j'aurai ma pension à 67 ans. Ce sera peut-être même plus tard. Quand je l'aurai, je serai sûrement trop fatigué pour entreprendre quoi que ce soit ou pour voyager. Une vie passée à trimer pour avoir comme unique finalité la pension, ce saint graal à ne pas perdre de vue comme motivation pendant des années, la récompense après tant de travail, de stress, de manque de reconnaissance, des factures qui s'amassent de plus en plus, ça va. Je travaille comme journaliste indépendant, j'ai subi cette pression, ce salaire de merde, ces horaires décalés, et je devais être disponible quasiment à toute heure du jour et de la nuit. Je ne veux plus passer par là.
- Speaker #3
Et quand tu devras payer un loyer, hein ? Et tes assurances et tes factures ? Comment tu feras quand tu rentreras ?
- Speaker #0
Qui te dit que j'aurai une maison ? Ou que je finirai par rentrer un jour en Belgique ? Au vu du prix de l'immobilier, c'est peu probable que je m'achète le moindre bien de toute façon. Alors si c'est pour me retrouver endetté et enchaîné pendant des années, quel est le but ? Quel est le prix et le sacrifice total pour ce confort ? Cette soi-disant stabilité qui n'est qu'un couteau sous la gorge pendant de nombreuses années. Je refuse de rentrer dans ce carcan pour le moment en tout cas. Les sourcils français, les yeux fouillants. Plus aucun mot ne s'est échappé de nos bouches respectives. Nous sommes allés nous coucher fâchés, mais dès le lendemain, les langues se sont déliées et les souris sont revenues. Le voyage allait enfin pouvoir commencer.