- Speaker #0
Je pensais avoir décroché le gros lot, un job de backpacker bien payé à Auckland sans expérience requise. Mais derrière les promesses de voyage et d'indépendance, j'ai plongé tête baissée dans un système de vente brutal et cynique. Bon épisode !
- Speaker #1
Le podcast
- Speaker #0
Chapitre 3 Poudreuse à Auckland Cela paraissait trop beau pour être vrai. Savoir parler un bon anglais, un salaire à 20$ de l'heure avec des avantages évolutifs, des possibilités de voyage, aucune expérience requise, un travail d'équipe... et le moyen d'être indépendant, hum, ouais, cela fait beaucoup pour un simple job de backpacker. Pourtant, comme n'importe quel autre pigeon, j'ai plongé lorsque j'ai vu l'annonce et balancé tout ce que j'avais en moi pour pondre la lettre de motivation la plus intéressante et qui accrocherait le plus vite leur attention. Madame, Monsieur, vous recherchez une personne motivée et bienveillante pour vous aider à atteindre vos objectifs ? Permettez-moi de me présenter. Je suis un homme de 30 ans, originaire de Belgique, toujours en quête de nouveaux défis, je serais ravi d'intégrer votre équipe. Comme vous avez pu le constater sur mon CV, j'ai travaillé dans des domaines très variés. Toutes ces expériences ont fait de moi ce que je suis aujourd'hui, un storyteller passionné, doté de la confiance nécessaire pour relever des nouveaux défis. J'apprends également très vite et j'apprécie particulièrement le travail d'équipe, deux aspects de votre offre d'emploi qui ont tout de suite attiré mon attention. Actuellement en poste, je reste néanmoins disponible pour commencer dès que possible si vous m'en donnez l'opportunité. Je me tiens à votre entière disposition pour tout complément d'informations. Dans l'attente de votre retour, je vous prie d'agréer Madame, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées. Leur réponse ne se fait pas attendre. En quelques minutes à peine, je reçois une invitation à me présenter à un entretien quelques jours plus tard. Cette bonne nouvelle me met en appétit et je commence à penser à un discours pour recueillir leur approbation, afin qu'ils viennent me manger dans la main. Ma confiance en moi déborde de toutes parts. Peut-être trop, mais qu'importe. Vaut mieux trop que pas assez dans ce type de job, pense-je. La première réunion est formelle. Nous sommes une dizaine installés autour d'une table de conférence. On nous explique brièvement quelle va être notre mission. Il va falloir vendre des contrats d'énergie, gaz et électricité. En faisant du porte-à-porte dans des quartiers aux alentours d'Auckland. La mission semble compliquée et je commence à douter un peu de moi. Mais mon assurance me permet d'attirer l'attention face à ces genoux de 18 ans qui viennent de débarquer en Working Holiday et qui peinent à comprendre l'accent des Néo-Zélandais. Je vois les yeux de Rebecca, une des responsables, s'illuminer durant mon discours. Ses lèvres pulpeuses et ses seins siliconés sont en émoi. Il pointe. J'ai touché une corte sensible à mon avis. Son acolyte Bertrand était le genre de mec à balancer des « Sweet as, cool bro, get it boy » à tout bout de champ, illustrant quelque peu sa vacuité d'esprit. La formation se poursuit ensuite avec ses prérequis. Pour avoir un salaire assuré, nous devons vendre un minimum par semaine. Au plus on vend, au plus on gagne évidemment. Devenir un bon vendeur nous permet de devenir chef d'une équipe. Et par la suite, si notre équipe fait un bon score, on peut devenir responsable d'un quartier. Cette hiérarchie me semble familière. Il s'agit bien évidemment d'un système pyramidal. Je suis déjà moins chaud. Mais j'essaie de rester réaliste. J'ai besoin d'un job et d'argent de toute manière. L'achat du van est tout de même un sacré trou dans mon budget. Et je me dois de le combler de toutes les manières possibles. Il faut que j'obtienne ce job. Une fois la réunion terminée, je repars tranquillement vers mon van garé plus loin et je reçois un texto me prévenant que je fais partie de l'équipe. Le rendez-vous a lieu demain à 9h, il va falloir que je m'organise pour trouver un endroit où dormir à proximité et surtout un endroit où pouvoir me doucher. A la différence de travailler en champ ou dans les fermes, avoir du look qui est trop propre sur soi est requis. Impossible donc de me présenter sans m'être lavé et habillé comme un baraki, il fallait donc une chemise et un jeans. Chaque matin je me levais, marchais jusqu'à la bibliothèque avec mon sac à dos m'introduisait dans les toilettes et me lavait en fermant la porte à clé. Pénible, stressant et parfois humiliant, pourtant je devais m'y accoutumer. Le boulot quant à lui n'était pas vraiment à mon goût. Chaque matin, nous avions une formation sur comment vendre les produits, expliquer les forces et faiblesses de ces derniers, et surtout comment utiliser l'application sur les iPads qu'on nous fournissait. Un système assez complexe qui me forçait à me balader avec des notes dans mes poches pour ne pas oublier le fonctionnement de celui-ci. Nous faisions ensuite une répétition de nos speeches avec différentes situations. Par exemple, lorsqu'un client est occupé, Qu'il ne veut pas répondre ou qu'il dit qu'il n'est pas intéressé. Cet exercice était censé nous apporter de la confiance et nous booster pour la journée. Ensuite, direction supermarché pour acheter un lunch avec Karl, notre chef d'équipe. Jamais de ma vie, au grand jamais, je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi speed que lui. Sur cocaïné au possible, un débit de paroles incessant, une manière de conduire sèche et saccadée, une facilité et une propension à l'énervement. Ses expressions n'étaient que binaires, soit une explosion de joie ou une crise de colère. Cheveux plaqués en arrière, chaînes en or, Carl est un Australien qui était venu travailler pour la boîte d'énergie qui m'employait. Il avait fait ses preuves dans Lander et venait maintenant tenter de conquérir le territoire néo-zélandais. Constamment sur son téléphone, même en conduisant, ce type était un danger public. Parmi mes compagnons, certains l'adoraient, voire l'adulaient, et d'autres le détestaient tout autant que moi. Une fois largué dans notre tiécard, nous avions un tracé à respecter avec comme consigne de sonner, frapper à toutes les portes. Un tableau sur lequel on indiquait les refus, les callbacks, par exemple mon mari rentre à 17h, passez à ce moment-là. Ainsi que les contrats vendus. Plusieurs expériences m'ont remarqué, notamment mon premier jour de formation avec Carl, qui méprisait les gens qui ne savaient pas parler un bon anglais et leur hurlait dessus.
- Speaker #1
On va vous laisser, bande d'enfoirés. Oui, oui, c'est ça, passez une bonne journée, crétins.
- Speaker #0
Ce gars était juste une merde et n'hésitait pas à utiliser l'intimidation pour parvenir à ses fins. Technique de vente ? Non, je le répète, ce gars était juste une sombre merde.
- Speaker #1
Vous ne voulez quand même pas dépenser le peu de pension qu'il vous reste dans l'électricité hors de prix. Comme ça, quand vos petits-enfants débarquent chez vous, ils peuvent enfin brancher leur téléphone et console sans brouiner. Et trouveront ça enfin cool de rester chez leurs grands-parents.
- Speaker #0
J'hallucine, pensais-je intérieurement en voyant la mine déconfite du petit vieux qui ne savait pas comment se débarrasser de lui. Mes trois premiers jours furent un fiasco. Aucune vente, aucun moyen de convaincre les gens. J'ai beaucoup trop d'empathie et comprends que les gens ne veulent pas être emmerdés ou s'embarquer dans des situations qu'ils ne comprennent pas ou ne maîtrisent guère. Mon pitch était pourtant plutôt bon. Bonjour, comment allez-vous ? Passez une bonne journée ? Profitez du soleil un petit peu, mais craintes, je vais pas vous prendre trop de temps et je suis pas là pour vous réclamer de l'argent. Viens forcer le rire surtout. Je m'appelle Sébastien et je travaille pour... J'ai été envoyé dans votre quartier dû à une hausse inconsidérée des prix d'électricité. Oui, vous avez probablement constaté cela sur votre dernière facture d'électricité, je me trompe. Écoutez, j'ai été envoyé aujourd'hui pour être sûr que vous et vos voisins payez le bon prix et recevez les réductions dont vous avez droit. Vous payez vos factures chez qui en fait ? Vous les recevez par mail ou par courrier ? Ah, fantastique ! Ramenez-moi une facture, je jette un oeil. Là. Je tourne le dos, comme on me l'a appris, pour provoquer une réaction du consommateur et le forcer à aller chercher sa facture. « Ouah, mais c'est super cher, dites-moi ! » Ne jamais regarder le montant, toujours utiliser cette réplique. « Ah, je peux battre ce prix avec nos 15% de réduction, amenez-moi votre permis de conduire ! » De nouveau, je tourne le dos pour forcer le futur client à s'exécuter. Ensuite, la partie la plus ardue commençait. Rempire ce fameux formulaire en ligne en encodant toutes les données du client, passer un coup de fil à la centrale pour valider l'accord du client. Un long processus qui parfois est avorté dû à des soucis techniques ou à des clients impatients en train de réaliser dans quoi ils s'embarquaient. La pression était réelle. Chaque fois que quelqu'un faisait une vente, Karl envoyait un message sur le téléphone des membres de l'équipe.
- Speaker #1
9 et 1 de plus. Tiffany a réalisé sa deuxième vente de la journée. Bien joué, meuf. Qui va réaliser la prochaine ? S'il y a une vente dans moins de 15 minutes, je paye un shot au gagnant. L'objectif de la tournée est 15. N'oubliez pas.
- Speaker #0
Ces messages anodins, censés remonter le moral des troupes, ne faisaient qu'accentuer mon angoisse. Ils faisaient voler en éclat ma confiance en moi. En fin de journée, Karl nous récupérait et nous ramenait au bureau situé à Auckland. Et le lendemain, c'était la même rengaine, sauf qu'un tableau était dessiné et on affichait les ventes de chacun. On passait de nouveau en revue les pitches en ajoutant des phrases supplémentaires.
- Speaker #1
« Si vous voyez que la femme qui vous ouvre la porte a plein de marmots et qu'elle est mal fagotée, bah, c'est qu'elle ne s'en sort pas. Dites-lui qu'avec ce qu'elle économisera, elle pourra payer un petit cadeau supplémentaire pour ses enfants à Noël. »
- Speaker #0
Ou encore.
- Speaker #1
« Si vous voyez une femme un peu pomponnée qui tente d'exister en tant que personne forte et indépendante, dites-lui que son mari sera content lorsqu'il verra qu'elle aura pris la décision de lui faire économiser de l'argent en choisissant une meilleure option pour son fournisseur d'électricité. »
- Speaker #0
Comment ces gens pouvaient-ils se regarder en face et jouer comme cela avec les sentiments des gens ? Bien entendu, les quartiers dans lesquels ils nous amenaient étaient majoritairement des endroits populaires et loin des belles demeures. On vendait aux classes défavorisées et moins alertes du rêve, de la poudre de Berlin-Pimpin, un contrat l'offrant certes un prix avantageux pendant un an, avant que ce dernier n'augmente et ne devienne plus cher que tous les autres concurrents. Les quartiers populaires étaient la plupart du temps la cible de mon entreprise, mais il y avait parfois des exceptions évidemment. J'ai tenu le plus que je pouvais, réussi à conclure deux ventes, gagner un défi d'équipe durant une journée, Mais rien, rien n'était assez bien enrichissant pour me permettre de rester dans cet environnement aussi pourri. Je démissionnerai après 9 jours seulement. Au final, je n'aurai rien gagné et n'aurai fait que perdre de l'argent. J'essaye donc de me ramasser sur les fermes. Ils cherchent du monde pour travailler dans le business des kiwis. J'espère y couper, mais pas cette fois.