- Speaker #0
C'est les corps lourds que je quitte Sankang en direction de Rantepao. Je suis alors invité à des funérailles traditionnelles, un moment à part mais qui me marquera profondément. Bon épisode ! Keep your wings, le Podcast. Chapitre 8 Traînée de sang. Il est temps pour moi de quitter Sengkang, le cœur lourd après avoir expérimenté l'accueil chaleureux de sa population. De nouveau au Sulawesi, hors de question d'être pressé. On ne sait jamais dire lorsqu'on va finalement arriver à destination, vu que les transports en commun sont pratiquement inexistants. Le stop ou les voitures de particulier, c'est la panacée. Pourtant, trouver ces véhicules n'est décidément pas évident. Il faut connaître les bonnes personnes, savoir où attendre, et surtout, être sûr que l'on se dirige vers la bonne destination. C'est au cours de mon périple que je fais la connaissance de Marianne, professeure d'anglais. Elle s'étonne de me voir traîner ici. Nous entamons rapidement la conversation et elle me demande où je souhaite me rendre. J'aimerais aller à Rantepao, lui signifiais-je. J'ai cru comprendre que c'est l'endroit où sont effectuées des cérémonies religieuses assez particulières.
- Speaker #1
Ah oui, c'est à 200 km d'ici. Faut compter environ 6 heures pour s'y rendre.
- Speaker #0
6 heures ? Me répétais-je en moi-même. J'imagine qu'il va s'agir du même type de trajet auquel j'ai dû faire face pour venir jusqu'ici. Et je suppose également que les conditions routières sont... catastrophique et que plusieurs arrêts vont être faits au cours du voyage. Ma reine me donne alors son Facebook afin que l'on reste en contact.
- Speaker #1
« Je vais être sûre que tu arrives à bon port. »
- Speaker #0
me lance-t-elle. C'est gentil. « Euh, vous savez où je peux attendre ? »
- Speaker #1
« Mon cousin connaît quelqu'un qui effectue ce genre de déplacements régulièrement. Je vais lui poser la question. »
- Speaker #0
Un grand merci. Alors qu'elle est au téléphone depuis plusieurs minutes déjà, je me rends compte à plusieurs reprises que ma reine emploie un mot qui sonne comme « boulet » en français. Je ris intérieurement, bien de me douter que le mot qu'elle emploie est en fait boulet, et plutôt péjoratif. Le boulet, c'est le touriste de base, blanc, plein d'argent, qui voyage à l'autre bout du monde, et surtout qui pense avoir tous les droits. Raison pour laquelle on essaye un peu de l'arnaquer. Peu importe que vous soyez un modeste voyageur ou un gros con affichant vos richesses et possessions dans un pays en développement, aucune différence ne sera faite lorsqu'il s'agit d'argent. Des prix allant du simple au double, voire parfois jusqu'à 5 fois le montant initial. Après... Il faut être humble et accepter de payer plus que les locaux, c'est normal. Par contre, lorsque ces prix sont exorbitants et injustifiés, c'est assez énervant. Par exemple, pour accéder au temple de Borobudur sur l'île de Java, le prix était de 325 000 roupies indonésiennes pour les étrangers et de 50 000 pour les locaux. Soit plus de 6 fois le prix. L'Indonésie aime bien ses boulets et les plumes jusqu'au bout. Lorsque j'ai voyagé vers Antepao, j'ai bien entendu payer plus que les locaux. Le double du prix et cela me semblait totalement raisonnable. Oui, c'était le double, mais c'était loin d'être exagéré. Un minimum de décence des deux côtés et il est possible de s'entendre. Je décide de tirer tout ça au clair quelques jours plus tard avec Marianne. Le touriste est là pour profiter de ses vacances. Il n'en a pas beaucoup chaque année alors il veut se faire plaisir. Hôtel de luxe, bonne nourriture, bon restaurant. Il n'est pas vraiment intéressé par les rencontres. Il cherche simplement le soleil et la plage. Le voyageur, lui, choisira toujours de refuser la solution la plus facile. Il fera attention à son budget, essaiera de vivre comme les locaux, prendra les transports en commun, mangera dans les warung, qui sont les restaurants de rue en Indonésie, Quelques mots de la langue à pied en chemin, et surtout, c'est le plaisir de rencontrer les gens et de discuter. Et c'est là pour moi toute la différence. Parce que voyager, ce n'est pas la même chose que de partir en vacances. Je ne mange pas dans des restaurants chics, je ne prends pas de taxi, je ne fais pas la fête en boîte. J'aime simplement voyager. N'achète pas de téléphone cher, ni de vêtements de marque. Et d'ailleurs, il existe de très bonnes offres pour passer d'une île à une autre en Indonésie. Ensuite, tout dépend vraiment de ce que tu fais et de la manière dont tu te comportes. Mais on peut voyager sans trop dépenser d'argent. Parfois, c'est aussi une question de choix.
- Speaker #1
Ah, je comprends mieux maintenant. Merci de m'avoir ouvert l'esprit.
- Speaker #0
Pas de soucis. Une fois arrivé à Tanatoraja, une régence du Sulawesi, je vais à la rencontre de mon hôte dans la homestay que j'ai réservée. Mais il m'apprend que cette dernière est en travaux. Il m'invite à me rendre chez Dewi, sa mère qui possède aussi une maison d'hôte. Très sympathique et grande voyageuse, son anglais plutôt bon et il est aisé de discuter avec elle.
- Speaker #2
Tu arrives à un moment opportun.
- Speaker #0
me confie-t-elle en refaisant son énorme chignon.
- Speaker #2
Il y a une cérémonie funévaire en cours. Je te conseille d'y aller avec un guide, mais j'y serai aussi. Tu pourras nous rejoindre par la suite. Tu es le bienvenu à ma table.
- Speaker #0
Merci beaucoup. Je vais aller me renseigner pour un guide rapidement.
- Speaker #2
Il y a un petit bureau sur le point gauche de la place centrale. Tu le trouveras facilement.
- Speaker #0
Après coup, je réaliserai que ce guide n'était absolument pas nécessaire et que j'aurais pu y aller par moi-même en louant un scooter. Mais n'étant pas certain, j'ai préféré y aller accompagné. Après avoir réservé mon guide, ce dernier me dit
- Speaker #3
Il est de coutume de ramener un présent pour la famille.
- Speaker #0
Quel genre de cadeau, le questionne-je ?
- Speaker #3
Oh, de cigarette, de l'argent, de l'alcool.
- Speaker #0
Ok, je vais voir ce que je peux faire. De l'alcool, me direz-vous ? Eh bien, oui. Bien que l'Indonésie soit composée en grande majorité d'une population musulmane, certains bastions sont chrétiens. À Rantepao, en dehors des vieilles traditions et des cultes, le christianisme est pratiqué. Au sud Sulawesi, 11% de la population est chrétienne, ce qui représente presque un million de personnes. Quoi de plus étonnant que de voir des églises chrétiennes en Indonésie, j'y n'aurais pas cru au début, probablement par manque de connaissances sur le pays. Mais sans doute est-il nécessaire de rappeler que les Pays-Bas ont colonisé tardivement cette partie de l'Indonésie, de 1905 à 1907. L'évangélisation y était lente, mais face à l'imposante majorité musulmane partout ailleurs, cette dernière a persisté plus que prévu. Après plusieurs conflits, c'est un véritable syncrétisme qui persiste actuellement. Parallèlement à la religion, les coutumes de l'époque ont subsisté. La majorité des Toraja sont aujourd'hui chrétiens, mais en dépit des conversions et des changements socioculturels irrémédiables, Notamment ceux conférés par l'ingérence de l'état indonésien, de la mondialisation et du tourisme international dans les affaires locales. Qu'ils connaissent depuis quelques décennies, l'effet culturel et religieux continue d'occuper un rôle essentiel comme le monde par exemple des cérémonies funéraires traditionnelles. C'est ce qu'on peut lire sur un site spécialisé sur l'Indonésie. Le lendemain, après avoir acheté un paquet de cigarettes, je me rends près de l'office où le guide est censé m'attendre.
- Speaker #3
« As-tu le cadeau ? »
- Speaker #0
Me lance-t-il d'emblée. « Oui, j'ai acheté un paquet de cigarettes. » Je lui tends le paquet et il me regarde avec gêne. Il soupire et me prévient que ce n'est pas suffisant.
- Speaker #3
Il faut acheter une farde de cigarette. Et une meilleure marque, de préférence.
- Speaker #0
Me précise-t-il. Comme par hasard, pensais-je. Cependant, je n'ai d'autre choix que de me contraindre à ces désidératas si je souhaite qu'ils m'accompagnent à la cérémonie. On nous rend donc chez un ami à lui qui me vendra une farde de cigarette d'une...
- Speaker #3
Marque très appréciée des locaux.
- Speaker #0
M'assure-t-il avec un grand sourire. Ben voyons. Assis derrière lui sur son scooter, je suis impatient et surtout curieux de voir comment la cérémonie va se dérouler. J'ai entendu parler de ces dernières lors de mon arrivée à l'aéroport de Sulawesi, mais sans vraiment réaliser son importance. Ce n'est qu'hier soir que je me suis intéressé de plus près aux cérémonies funéraires de Toraja. Définitivement, c'est une coutume totalement étrangère à nous autres européens. Et paradoxalement, dans la culture Toraja, le défunt n'est pas enterré tout de suite. Après avoir été momifié, il continue à vivre dans la maison, à prendre pain au repas, aux différentes activités familiales. et ce, dans l'attente d'organiser des funérailles. Ces dernières sont coûteuses car prestigieuses. Par conséquent, il faut parfois plusieurs mois, voire années à la famille Andoyer pour récolter la somme nécessaire afin de les organiser. J'ai un souvenir fugace qui me revient à mon arrivée à l'aéroport de Makassar. Un homme m'avait parlé de ces fameuses cérémonies. Mais comment pouvait-il savoir qu'une d'entre elles allait s'organiser prochainement ? En effet, cette cérémonie se mue de plus en plus en un tourisme mortuaire qui accueille de nombreux curieux et avides de sensations fortes. La cérémonie s'étale sur plusieurs jours et fournit aux touristes tout ce dont ils ont toujours rêvé voir, sans véritablement oser. Sacrifices d'animaux, danser champs tribaux, parades avec les corps momifiés... La veille encore, j'ignorais tout de cette cérémonie avant même de m'y rendre. Je n'en attendais rien, et ce fut un véritable choc pour moi. À peine arrivé... Je suis frappé par le nombre de personnes présentes. Les funérailles dans la culture Toraja réunissent tous les membres de la famille. Il devait y avoir plus de 500 personnes présentes sans compter les quelques touristes. Il y a quelque chose de bizarre sur place. Des photographes et caméramans immortalisent le moment, à la demande de la famille. Autant nous sommes habitués à filmer nos événements heureux, tels que mariage, baptême, communion. Mais qui parmi nous penserait à immortaliser les funérailles d'un proche ? L'endroit est atypique, presque à la manière d'un parc d'attraction. Du monde partout, des maisons avec des motifs traditionnels, des femmes portant des habits colorés, des hommes en jupe noire, un DJ qui annonce le nom des arrivants et des membres de la famille à travers des baffles survoltées, et sérieusement beaucoup trop fort. Au centre de la pièce, des cochons ficelés à des bambous s'écoumonnent. Ils sont inquiets et ils ont les raisons de l'être. La plupart des familles les ont apportés comme cadeaux, offrandes pour la cérémonie. Par chance, ou malchance, C'est aujourd'hui qu'ils seront sacrifiés et cuisinés pour les personnes présentes, moi y compris. Au début, on atteignait à peine une dizaine de cochons, mais au plus la journée avançait, le compteur s'élevait à une cinquantaine. Des buffles étaient également présents, mais auraient encore une journée de ripi avant d'être tués. Cette perspective me fait froid dans le dos, et je ne suis pas à mon aise car je redoute ce moment. Le défunt a l'air d'être quelqu'un d'important. Ses funérailles vont s'étaler sur dix jours. En fonction de la position sociale de la personne décédée, la cérémonie durera plus longtemps. Chez les Toraja, le rang a toujours une forte importance et influencera la vie comme la mort du défunt. Une affiche avec sa photo est disposée sur le chemin emprunté par les visiteurs. Chaque personne qui arrive doit se rendre auprès de la famille proche afin de présenter ses condoléances et offrir son cadeau. Une fois cette visite terminée, des hommes vêtus de noir ont formé un cercle, ont joint leurs mains et ont offert des mélopées à l'assemblée sous les cris étouffés des quelques cochons qu'ils entouraient. Un frisson me parcourut les chines. Une atmosphère décidément étrange entre l'activité folle autour du site Les chants, les porcs et buffles attachés qui gémissaient à peur et, les rires des enfants qui jouaient et le crépitement des baffes au bon marché du DJ de la journée.
- Speaker #3
« Viens ! »
- Speaker #0
Me lance une voix qui m'agrippe par le bras. Je sursaute. Mon guide vient de gâcher mon introspection et m'invite à le suivre.
- Speaker #3
« C'est l'heure, ça a déjà commencé. »
- Speaker #0
Me lance-t-il en passant son index sous sa gorge. Je me tétanise. Je n'ai aucunement envie de voir ça. Je lui dis que je ne préfère pas y assister. Mais il ne semble guère m'écouter. et me tient toujours par le bras pour m'emmener au plus près de la zone sacrificielle. 50 voire 60 cochons attendent leur dernière heure en grognant et s'agitant. Un homme s'empare d'un couteau et d'un coup sec tranche la gorge de l'animal le plus proche de lui. Son corps s'agite et se marre convulsé alors que le sang s'échappe et recouvre le sol poussiéreux. J'essaye tant bien que mal de détourner mon regard et lance à mon guide un « j'en ai vu assez » .
- Speaker #3
« Tu n'as pas envie de prendre une photo ? »
- Speaker #0
m'interroge-t-il avec malice. « Pourquoi faire ? Est-ce que je prendrais une photo dans un abattoir ? » rétorquai-je.
- Speaker #3
« Regarde là-bas ! »
- Speaker #0
me pointe-t-il du doigt. Je cherche des yeux ce qu'il tient tant à me montrer et constate que les sacrifices vont plus vite que prévu. le cochon qui avait été gorgé et déjà pris en charge par d'autres personnes, occupées à le sectionner et à vider les organes et autres déchets. Quelques minutes après, un homme utilisera un lance-flamme afin de brûler les poils de la bête pour faciliter la tâche des cuisinières devant préparer leur pas pour les centaines de personnes présentes. Après avoir enfin réussi à m'extirper des griffes de mon guide, j'ai un peu son but, avec la seule et unique envie de rasser ces images graphiques de ma mémoire. Je tombe alors sur Dewey et son fils, assis sous l'une des cabanes réservées pour les invités. Ils sont avec d'autres membres de la famille en pleine discussion. J'enlève mes chaussures et m'assieds en leur compagnie. Nous discutons un peu et ils ne cessent de me questionner sur ce que je pense de la cérémonie. « Très impressionnant et inédit, pour moi » , leur expliquai-je en évitant de mentionner les sacrifices d'animaux. Nous continuons ensuite de discuter de la région et des lieux intéressants à explorer. On m'évoque ces anciennes cavités dans les arbres où l'on plaçait le corps des bébés et jeunes enfants. La croyance veut qu'une fois l'arbre guéri, le chirubin pourra commencer une nouvelle vie après la mort. Soudain, une femme, les bras chargés d'un plateau, déposa des bols au centre du cercle où nous formions, interrompant notre conversation. Des légumes, du riz... Et du porc bien juteux. Et merde, pensais-je en mon for antérieur.
- Speaker #2
Mange, il est frais.
- Speaker #0
S'extasie Dewi en s'emparant d'un bol et de baguettes. La bonne blague, je me doute qu'il est frais, il est mort il y a 25 minutes. Ce fut sans doute le repas le plus pénible que j'ai eu à manger. Non seulement ce porc avait un goût de sang, mais j'entendais au loin les hurlements des cochons que l'on massacrait minute après minute. Une expérience épouvantable de mon côté, où je n'ai pas réussi à laisser ma raison contrôler mes sentiments. Je suis resté encore une heure sur place, mais j'ai ensuite demandé à mon guide de me ramener. J'avais eu assez d'émotions fortes pour la journée et l'enterrement lui-même n'avait pas lieu avant une semaine. Je n'aurais donc pas l'occasion d'assister à la portée du cercueil dans sa niche funéraire, qui est généralement située à l'étage supérieur des maisons traditionnelles des Toraja. Quelques jours avant que j'arrive, une nouvelle avait d'ailleurs bouleversé la région. Au cours de funérailles, le plancher de ces fameuses niches s'était rompu. faisant tomber le cercueil sur un homme qui décédera plus tard d'une hémorragie interne en route vers l'hôpital. Ironie du sort, il s'agissait du fils de la défunte. Peu après cette fois l'aventure, j'ai décidé de manger végétarien pendant quelques jours. Et je me suis remis quelques pas en question sur ma propre hypocrisie. Je mange de la viande, mais en même temps je suis sensible à la cruauté animale. C'est décidé, je vais réduire ma consommation de viande. Cet événement m'aura plus traumatisé que prévu, même si je n'ai pas encore la force de devenir un végétarien complet.