Speaker #0Bienvenue dans la page 99, un podcast littéraire animé, écrit et produit par Sarah Daphné, 100% dédié à la littérature et à son actualité. Dans ce podcast, nous parlerons de livres, d'essais, de magazines, de bandes dessinées ou encore de livres spécialisés. Le tout accompagné d'invités, des amoureux des livres, des libraires, des éditeurs et des auteurs. Êtes-vous prêt à emparquer pour ce nouvel épisode ? nous les avons vus décliner devenir l'ombre d'eux-mêmes séjourner de plus en plus longtemps à l'hôpital jusqu'à disparaître tout à fait sans qu'ils soient jamais faits mention de leur décès et encore moins de leur inhumation là où la mort réunissait tous les voisins pour des veillées funèbres improvisées autour de mères désemparées sur leurs canapés autour d'enfants guindés dans leurs beaux habits de pères de frères d'oncles qui s'essuyaient furieusement les yeux sans laisser à leurs larmes la moindre chance de couler, le sida a imposé son absence de rituel et le plan de son silence. Aujourd'hui, je vais vous parler d'un nouveau roman. Et la question que je me pose, c'est si ce court extrait de la page 99 permet d'en identifier les éléments. Alors, un indice toutefois, c'est le fait que... Il y est mention du sida. On peut donc émettre l'hypothèse que ça se passe à une période où le sida tue, et surtout à une période où le sida tue une maladie qui vient tout de suite de faire son apparition. Peut-être s'agit-il des années 90. Un duo, c'est difficile à définir. On sait qu'il y a des voisins qui se réunissent quand il y a une mort. Autre question, s'agit-il d'un roman français ou d'un roman étranger ? Comment le savoir ? Alors de par le si, j'aurais tendance à dire qu'il s'agit d'un roman français mais en même temps c'est de la triche puisque je sais déjà de quel roman il s'agit. En effet, aujourd'hui, le roman dont je vais vous parler s'appelle Il est des hommes qui se perdront toujours. Il est des hommes qui se perdront toujours est un roman publié en 2020 par l'autrice Rebecca Lillery. A noter qu'il s'agit en réalité d'un surnom car l'autrice de son vrai nom, Emmanuelle Bayamak Tam, est une écrivaine qui avait déjà publié d'autres romans, notamment Housebound en 2013, ou encore Les garçons de l'été en 2017. Très récemment, en 2024, elle a fait parler d'elle puisque son dernier roman sur la liste des concours des lycéens et puis des associations d'extrême droite ont très largement manifesté leur désaccord. Si vous avez bougé ce livre, je cite trop vulgaire. Il est des hommes qui se perdront toujours. C'est l'histoire d'une fratrie qui est composée de trois membres. Karel, le frère aîné, qui va grandir avec sa sœur Frédérica, auquel va s'ajouter plus tardivement un troisième frère, Mohand. La spécificité de cette fratrie est que, premièrement, ils vont grandir dans le Marseille des années 80, dans une cité qui s'appelle la cité Artaud. C'est également une fratrie qui va être marquée... par la violence d'abord la violence physique d'un peur qui va passer de nombreuses années durant l'enfance de nos trois protagonistes à les humilier le battre et à les violenter aussi psychologiquement que physiquement par ailleurs la violence elle est également sociale puisque dans ce marseille des années 80 c'est marqué par la pauvreté le chômage qui est croissant les trafics ont toujours la corruption Voilà, ça plante un peu le décor, on peut le dire. Mais ce que j'aime bien aussi, c'est que c'est marqué par un contexte assez particulier, notamment social. Dans la cité Artaud, on se côtoyait essentiellement des personnes qui sont certes économiquement toutes issues de classes moyennes, mais plutôt défavorisées. Par contre, ce qui va être intéressant, c'est qu'on va retrouver différentes nationalités. des maghrébins ou encore comme le père du narrateur, les belges, et aussi toute une communauté qui va avoir son importance qui sont la communauté du voyage. Ça forme un cocktail explosif où grandit Karel, donc notre principal narrateur. Karel, c'est un garçon qui est très sensible, alors très tôt va comprendre que son père ne l'aimera jamais, qu'il ne pourra jamais compter sur son père. Il va également très vite prendre conscience de la faiblesse de sa mère, une mère qui va passer son temps à satisfaire les désirs de son père, à se faire rabaisser par lui, à être humiliée par lui. C'est aussi un garçon qui va faire profil bas, si je puis dire, pour éviter les coups. Car son père est violent, mais il est également alcoolique. On sait très bien quel type de duo ça forme. Mais Carrel va aussi grandir dans une crainte, la crainte de ressembler à son père. Ça c'est une question qui revient souvent dans le roman. Qu'en est-il de l'hérédité ? Est-ce qu'il y a presque un facteur gymnétique de la violence ? Quand on a grandi comme ça avec un père aussi violent, aussi injuste, comment on se construit finalement ? Petite particularité, ce père est obsédé par la célébrité. Il se trouve que... Karel et également sa sœur sont extrêmement beaux et donc il va très tôt décider de les emmener dans des studios de cinéma leur faire passer des auditions il est obsédé par ça pour lui ses enfants ne valent rien si ce n'est peut-être par miracle décrocher une audition outre Karel on va retrouver un autre personnage qui aura son importance même si c'est un personnage secondaire c'est sa sœur Andrika donc elle est qualifiée comme étant extrêmement bonne. Contrairement à Karel, elle sait ce qu'elle veut. Elle veut sortir de la cité de Marseille. Elle veut s'affranchir de son père et de sa mère et elle va au fur et à mesure des années rejeter totalement son milieu d'origine. Alors que pour Karel, les choses sont un peu plus complexes. Il a à la fois envie de s'en extraire mais on dirait que c'est plus fort que lui en fait. Il ne parvient pas à en sortir. Il est comme happé. par cette violence tant sociale, comme je l'ai dit, culturelle ou encore économique. Et à cette fratrie, on va s'ajouter Mohand, qui est le petit dernier, qui va naître vraiment plusieurs années après. C'est un enfant qui n'est absolument pas désiré par le père, et que la mère va prendre en affection, et va développer à son encontre une compassion excessive, qui va presque devenir de la pitié. Parce qu'en effet, Mohand naît avec quelques complications. Il a une maladie, on ne sait pas trop ce que c'est exactement, mais on sait qu'il souffre beaucoup de douleurs abdominales. Et déjà que c'est un enfant qui n'est pas aimé, qui n'est pas désiré par ce père, toutes ces séquelles physiques vont devenir le prétexte pour ce père, pour le violenter, l'humilier, le rabaisser. Et il y a des scènes qui restent extrêmement pures à lire. tout, Mohand va développer une forme de beauté et il va retrouver une seconde famille auprès des gens et du voyage en fait, puisque comme je l'ai dit au début de cette chronique la cité Artho est située à proximité de ses gitans et en fait c'est Karel qui va commencer à nouer une sorte d'amitié avec un enfant gitan de son âge et Mohand va se retrouver propulsé dans cette famille Et c'est là où il va recevoir de l'amour, de l'affection et surtout il va y trouver un genre de statut social au sein de cette communauté. Alors c'est vrai que rien ne nous est épargné, c'est vraiment la cité dans tous ces clichés. On va retrouver un trafic de drogue qui est très important, une pauvreté extrême, une espèce de guerre entre différents gangs pour contrôler ce trafic de drogue. Une prostitution à peine voilée également. comme je vous l'ai lu dans l'extrait Lucida. Mais malgré tout, il y a comme une grande famille qui se développe dans cette cité. Tout le monde est au courant des problématiques que subit la famille de Carel et lors de certains moments, notamment lors des moments difficiles, c'est là où va naître une espèce de solidarité entre les habitants de cette cité. Toutefois, et comme le précise l'extrait qui a été lu en début de cette chronique, cette solidarité est assez... spéciale en fait, elle va pas se développer au quotidien. Dans le livre en tout cas il n'est pas référence à des petites entraides, je suis rassurée d'être quelqu'un à aller faire des courses, c'est vraiment plutôt être là dans les moments extrêmement difficiles, c'est pour ça que je trouvais ce passage de la page 99 vraiment intéressant, je trouvais qu'il décrivait bien l'ambiance de cette cité, c'est à dire autour d'événements difficiles, durs, de... deuil, du traumatisme, finalement c'est là que la cité va se mobiliser. Et au-delà de Marseille, de cette fratrie, il y a les gitans comme je vous ai dit, et là beaucoup de chapitres sur les gitans, sur leur mode de fonctionnement, sur cette hiérarchie qui est extrêmement marquée, sur une misogynie qui est très importante, et malgré tout sur le fait que le mode de vie des gitans évolue en fait, ils se sédentarisent, les femmes sont vite ultime de violences, elles sont sans cesse rabaissées, reléguées à la maison, mais certaines d'entre elles arrivent tout de même à s'en extraire, certaines d'entre elles arrivent à trouver un métier, donc là il y a une forme d'évolution sociale. Et en fait le nœud de l'intrigue ça va être autour de Karel, comment il va grandir, comment il va se construire, qu'est-ce qu'il va devenir par la suite. Il est en effet tout le temps partagé entre la volonté de partir, de tout quitter, de s'extraire complètement de cette cité. Et puis il va finalement y rester parce qu'il est lié à ses gitans, parce qu'il est lié à son frère, parce que d'une certaine façon il est aussi lié à son père. Et puis un drame va survenir dans le roman dont je ne vais pas vous parler sinon ce serait spolié. Et ce drame là va l'amener à beaucoup s'interroger sur son identité. Et il va craindre à ce moment là de répéter vraiment la vie de son père. Et en parlant du père c'est également un personnage extrêmement important puisque le roman va débuter par son décès. On sait dès le début qu'à l'aube des années 2000 le père va mourir. Et en fait, la fratrie ne ressent absolument aucune tristesse, c'est-à-dire qu'à part le nom de père, il n'a pas vraiment été présent pour ses enfants. Et en fait, ce qui est intéressant, c'est l'histoire de ce père, qui en réalité est belge, il vit dans un autre pays, comment il va finalement se retrouver à Marseille, comment il va rencontrer la mère, qui est d'origine maghrébine de cette fratrie, et comment ils vont finalement tous les deux... vraiment s'inspirer vers le bas, tomber dans les formes d'addiction, de drogue, d'alcoolisme. Et on pose la question, qui a tué le père ? Alors, ce n'est pas un roman policier, finalement. Cette question, elle va y répondre, l'autrice, plus tard dans le roman. Enfin, quelque chose qui est vraiment à noter, c'est le style. Le style de l'autrice que j'ai absolument adoré. C'est cru, c'est vulgaire, c'est vioûnant. en fait, il y a des moments où je disais certaines pages et j'avais réellement l'impression de me prendre une claque en pleine figure et justement c'est ça, ça engendre c'est puissant, c'est intense, c'est irritant ça explique vraiment la violence je veux dire on va pas écrire un livre sur la cité Artaud de Marseille avec cette fratrie en faisant des phrases mielleuses, alors oui Rebecca Ligény c'est pas une autrice avec une écriture consensuelle mais en son fond son livre, ça marche, ça fonctionne on est happé par cette famille, on se prend d'affection pour Carel, pourtant il est détestable, pour Andrika qui est absolument magnifique et surtout on ressent tellement de compassion pour Andrika et même pour la mère de cette fratrie faut-il ou pas lire Il est des hommes qui se perdront toujours oui, oui et mille fois oui il faut absolument lire ce roman alors c'est vrai que Boris d'être choqué par ce niveau de langage mais honnêtement ça en vaut vraiment la peine. C'est un livre que j'ai absolument adoré, que j'ai dévoré en quelques jours seulement. C'est un livre qui va vous faire ressentir une palette d'émotions, du dégoût, de la colère, de la joie, de la tristesse, de la déception. Le fait de se sentir également totalement désemparé. C'est un roman coûteux. point qui vous met KO dès les premières pages et pourtant dont il va s'en dégager tout le temps un certain charme, une certaine poésie et j'ai trouvé la fin un peu triste certes, quelque part presque comme une forme de douceur voluptueuse et c'est ça le génie de cette autrice c'est que certes son langage peut paraître cru, vulgaire, il peut choquer mais il y a une forme de magie et de beauté dans la vulgarité. Et c'est pour ça que je le recommande. Alors qu'il peut exister d'autres romans où la vulgarité, finalement, elle va être artificielle, superficielle. Ce n'est absolument pas le cas. Donc, pour résumer, lisez Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Liguerie, qui est publiée sur Folio Classique. Je vous remercie. Je vous dis à une prochaine fois au podcast de la page 99.