Speaker #1Je suis Thomas Clouet, je suis architecte, architecte du patrimoine et architecte en chef des monuments historiques, en attente de circonscription. Dans le projet de Suivez la Flèche, l'objectif est de remonter, de reconstruire la tour nord de la basilique de Saint-Denis, et notamment sa flèche. Je suis le collaborateur de l'architecte en chef des monuments historiques. D'ailleurs, c'est un des projets qui se déroulent sur la basilique de Saint-Denis, puisque ce projet-là était piloté par Suivez la Flèche. La basilique est un monument de l'État, et donc il y a régulièrement des projets de restauration qui sont sous maîtrise d'ouvrage de la DRAC, comme pour la plupart des cathédrales. Et donc en tant que collaborateur de l'architecte en chef des monuments historiques, je suis au jour le jour l'ensemble du projet. Je suis en contact avec les membres de Suivez la Flèche, avec les entreprises quand il s'agit de commencer des travaux. J'ai suivi et réalisé la plus grande partie du diagnostic préalable qui a été fait en 2016. le temps passe vite. C'est moi qui ai piloté les études d'avant-projet et de projet qui ont abouti à l'établissement d'un dossier de consultation des entreprises, puisque s'agissant d'un monument public, on est soumis à certains... règles. Donc la consultation d'entreprise est une étape importante et puis surtout obligatoire bien entendu. Et puis maintenant les travaux démarrent, en tout cas sont en passe de démarrer, on est encore dans la période préparatoire on va dire, c'est-à-dire qu'on installe actuellement la base vide de chantier, les palissades de clôture et on est en train de mettre au point les plans d'échafaudage. Ces échafaudages devraient commencer à être montés à partir du milieu du mois de novembre à peu près. C'est vrai que ce projet de reconstruction de la tour nord de la basilique de Saint-Denis est très particulier puisqu'usuellement quand on intervient sur un monument historique, il s'agit principalement de restauration. C'est-à-dire que l'édifice est là et on intervient pour le maintenir ou le remettre en état. Là, c'est une intervention très particulière, en tout cas à cette échelle, puisqu'il s'agit de reconstruire une partie, une partie conséquente de ce monument qui n'existe plus depuis le milieu du XIXe siècle. En effet, la tour nord de la basilique de Saint-Denis, avec sa flèche, a dû être démontée dans les années 1846-47 parce qu'elle présentait des problèmes de stabilité. Les problèmes structurels, on a d'ailleurs des témoignages très émouvants de cette époque-là. On sait que l'un des collaborateurs de l'architecte, un de ses dessinateurs, avait sa chambre juste en dessous de la tour Nord. Il raconte dans son cahier qu'il voit les fissures s'ouvrir davantage tous les jours et qu'il s'inquiète beaucoup. Et donc à une époque où on n'avait pas les moyens de consolidation qu'on peut avoir aujourd'hui. Aujourd'hui, on dispose de techniques qui sont très sophistiquées. Pour reprendre en sous-oeuvre, on connaît le béton armé, on peut injecter des coulis fabriqués spécialement dans des murs pour leur rendre leur cohérence quand ils ne sont plus suffisamment solides. Toutes ces techniques-là, on ne les avait pas au XIXe siècle et donc la seule possibilité d'action que l'on avait, c'était de démonter. puis de remonter. Sauf que là, le démontage a été fait et puis le remontage attend toujours. En fait, la tour que nous nous apprêtons à reconstruire est extrêmement bien connue par les documents d'archives puisqu'elle a la particularité d'avoir été restaurée juste avant d'être démontée. En 1837, la foudre est tombée sur la flèche faisant chuter plusieurs pierres au sol et créant une grande lézarde dans la flèche à la suite de quoi, en fait, elle a été restaurée et grâce à cette restauration, Nous disposons de tous les plans établis à cette occasion, notamment les attachements de maçonnerie, c'est-à-dire les plans, les dessins des élevations des différentes parties à tous les niveaux, tours, flèches, selon les différentes faces, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, qui indiquent les pierres à remplacer, les pierres à retailler, les pierres à déposer ou à reposer, les natures de pierres, une rejouée de telle carrière. tel autre, ou des pierres en remploie, bref, graphiquement, qui donnent déjà les dispositions architecturales de la tour, et également de mise en œuvre, puisque l'appareil de pierre est représenté de manière très précise. Alors ces attachements graphiques étaient également complétés par des attachements écrits, qui parfois donnent des informations très intéressantes, mais qui sont beaucoup moins parlants. Et donc cette documentation ancienne, qui est aujourd'hui conservée à la médiathèque, du patrimoine et de la photographie à Charenton, évidemment, est particulièrement précieuse puisqu'elle nous a permis de redessiner et de faire le projet de remontage de la tour, de reconstruction de la tour, puisqu'en fait, si une partie des pierres subsiste aujourd'hui, elles sont, au regard de l'ensemble, assez peu nombreuses. Alors ces pierres anciennes qui subsistent, elles donnent évidemment des informations, elles permettent de valider les informations qui sont obtenues à partir des documents d'archives. mais il n'aurait pas été envisageable, il n'aurait pas été possible de les remployer dans la reconstruction. Voilà, donc ça ce sont les plans qui ont été faits à l'époque de l'architecte François Debré, quand il a restauré la tour, et en fait... Après sa restauration, très très rapidement, la tour Nord a continué de manifester des désordres, de nouvelles fissures sont apparues et quelques années après, il a fallu la démonter. Et donc c'est l'architecte François Debré qui a commencé le travail, c'est lui qui a démonté la flèche et c'est son successeur à Saint-Denis qui a démonté la partie basse qu'on appelle la tour et qui à cette occasion a établi ou a fait faire une série de relevés tout à fait intéressants. C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'il... déposer quelques assises de pierres, quelques rangées de pierres. Il faisait relever en plan ce qu'il voyait. Donc ça nous donne en fait comme des coupes horizontales sur le monument, une espèce de radiographie pourrait-on dire quasiment. On voit l'épaisseur des pierres, on voit quelle était l'irrégularité des pierres du côté de la maçonnerie, puisque un mur c'est deux parements en pierre de taille, de part et d'autre d'une maçonnerie interne, ce qu'on appelle le blocage, qui est constitué de pierres irrégulières ou de moellons, de petites pierres. pierres noyées dans du mortier et donc cette série de plans établi à des niveaux les niveaux les plus particuliers au dessus des chapiteaux dessus des bases au dessus de certains bandeaux voilà nous apporte des informations jusqu'au coeur de l'ouvragé donc ils ont été également ces plans tout à fait important dans l'établissement du projet de restauration de reconstruction la cathédrale notre-dame de paris et la basilique de saint-denis ou ancienne abbassiale de saint-denis sont deux monuments très importants dans le paysage architectural l'île de france déjà pour la qualité de leur architecture et surtout pour le lien qu'ils pouvaient avoir avec la sphère politique dès l'époque à laquelle ils ont été construits. Alors on sait ce qui est arrivé à Notre-Dame de Paris, l'incendie de 2019, la reconstruction de la toiture qui est en cours d'achèvement. Si ces deux chantiers, à la fois la flèche de Notre-Dame, celle de Saint-Denis, sont en partie concomitants, en fait ils sont extrêmement différents. Une flèche est en bois, l'autre est en maçonnerie. Ils sont complètement indépendants, il n'y a pas grand-chose à voir entre les deux, pas de lien particulier. Alors c'est le principe de tout projet, tant qu'il n'est pas réalisé, ça reste un projet. Donc pour qu'il devienne concret, cela nécessite l'intervention d'artisans ou d'entreprises, puisque ce sont généralement des structures très très organisées qui interviennent dans différents corps de métier, en l'occurrence pour la recoussion. de la tour, ce sera essentiellement des interventions liées à la pierre, à la taille de la pierre, à la pose de la pierre, donc à la maçonnerie. C'est des entreprises spécialisées dans ce domaine qui vont intervenir pour l'essentiel, mais il y aura également un charpentier pour l'établissement des Abassons qui viendront protéger les bêtes de la tour. Il y a également quelques tirants en bois dans la flèche. Il y aura des travaux de ferronnerie puisque dans cet ouvrage essentiellement en pierre se trouvaient des renforts métalliques, des tirants, des agrafes qui venaient... apporter un petit peu de solidité en traction dans un ouvrage en pierre qui sans cela ne fonctionne qu'en compression. Et puis ça va jusqu'à la croix du sommet qui est également métallique et qui était couronnée par un coq lui aussi en cuivre. Et puis il y a aussi les corps d'état qu'on oublie un petit peu parfois parce qu'on ne les voit plus. Mais pour construire un ouvrage de la sorte, il faut d'abord un grand échafaudage. Voilà, donc un échafaudage qui mesurera un petit peu plus de 90 mètres de hauteur. C'est pas rien, ça se... qu'on soit à l'avance, ça se construit au fur et à mesure, puisqu'évidemment, on ne va pas monter un échafaudage de 90 mètres tout de suite alors qu'on arrivera au sommet dans 4 ou 5 ans. Mais en tout cas, c'est une intervention non négligeable. Alors, dans l'occurrence, les travaux de reconstruction de la tour démarrent tout juste. On en est à l'établissement des plans d'exécution. Finalement, concrètement, pour l'instant, on n'a pas taillé de pierre encore. On n'en est même pas là, mais ça va venir assez rapidement. En revanche, ce qui vient de s'achever, c'est le chantier de consolidation. du massif occidental, c'est-à-dire de la partie existante, la partie basse du massif de façade de la basilique, qui doit porter la tour reconstruite avec sa flèche. Et donc ça, c'est une opération qui vient de se terminer. La maçonnerie existante présentait quelques faiblesses, donc elle a fait l'objet d'une intervention bien dosée pour être certain qu'elle puisse porter la tour reconstruite. Alors nous nous sommes posés beaucoup de questions sur la mise en œuvre des pierres de la tour. On est pour cela allé voir déjà les pierres existantes sur le monument. Il faut savoir qu'à Saint-Denis, les façades à l'extérieur ont beaucoup été ravalées, c'est-à-dire retaillées avec un outil au XVIIIe puis au XIXe siècle. Néanmoins, il subsiste beaucoup de parements. authentiques, notamment à l'intérieur, qui nous donnent des informations très précises sur les outils utilisés, sur leurs dimensions, sur comment ils étaient employés, selon qu'on a un layage droit qui est oblique, est-ce qu'il y avait une ciselure autour des arrêts de la pierre ? Il semblerait qu'au niveau de la flèche, on ait employé des outils un petit peu différents, des outils dentelés, des gradines. Voilà, donc tout ça, c'est un petit peu une enquête qu'il a fallu mener, à la fois sur le monument lui-même, sur les vestiges de la flèche. les pierres qui subsistent, et également auprès d'artisans ou d'entreprises pour essayer de comprendre quels outils correspondaient à quelles traces. Néanmoins, rien de très original à Saint-Denis. Les outils utilisés sont ceux que l'on retrouve sur la plupart des monuments de la même époque dans les environs. Donc, rien de très particulier à ce sujet. Néanmoins, c'est une étude qu'il fallait faire. Le sujet de la taille de la pierre est un sujet particulièrement important. Pourquoi ? Parce que si vous souhaitez qu'un objet, en l'occurrence une pierre taillée, ressemble à une... Pierre Taillé d'autrefois. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que la meilleure façon d'y parvenir, ce n'est pas tant d'essayer de reproduire la forme, mais c'est de reproduire la mise en œuvre qui a abouti à cette forme. Ça, c'est très important de le comprendre, puisqu'il faut bien faire le constat qu'aujourd'hui, on a tendance, en tout cas dans les chantiers lambda de restauration de monuments historiques, on a tendance à procéder exactement à ce que l'on a fait. Exactement, de manière contraire à ce qu'on faisait autrefois. Autrefois, on allait en carrière et à partir de pierres irrégulières, ou ce qu'on appelle parfois des patates, à partir de ces éléments irréguliers, on fabriquait des éléments réguliers, c'est-à-dire une pierre taillée, avec des parements droits perpendiculaires les uns aux autres. Ensuite, ces pierres pouvaient être moulurées, pouvaient être sculptées. Tout ça, c'est la suite du processus. Aujourd'hui, grâce aux moyens mécaniques dont on dispose, ils ont aussi leur intérêt, ils facilitent le travail, ça permet d'aller plus loin. plus vite, on a tendance à faire les choses de manière complètement averse. C'est-à-dire qu'on part d'une pierre si efface à la machine, qu'on essaye d'y régulariser pour lui donner l'aspect d'une pierre ancienne. Et donc ça, c'est un travers que l'on souhaite éviter à tout prix sur le chantier de la flèche, parce que de toute façon, ça ne marche pas très bien. Quand on procède ainsi, la pierre, on voit malgré tout, tout de suite, que c'est une pierre neuve. Donc ce que l'on souhaite. Ce qui a été prescrit dans le cahier des charges, c'est que les pierres soient taillées selon un processus qui va de l'irrégulier au régulier. Ensuite, il peut y avoir plusieurs manières de faire. Là-dessus, il n'y s'agit pas de proscrire bêtement toutes les techniques qui pourraient faciliter la mise en œuvre, mais elles doivent s'inscrire dans cet objectif général qui est d'aller de l'irrégulier vers le régulier. J'ai peut-être des anecdotes, mais elles sont antérieures au projet. Il se trouve que je suis allé à Saint-Denis pour la... Première fois, c'était il y a très longtemps, avec mes parents, en 1992. Et j'avais en tête une gravure qui était reproduite dans un livre d'histoire de l'art que mes parents avaient à la maison. Et c'était une gravure des années 1830. Donc il y avait encore la tour Nord et la flèche de la basilique. Et voilà, j'ai été très déçu en arrivant sur place, parce que je m'attendais à voir cette grande tour, cette grande flèche qui m'avait impressionné sur la gravure. Et finalement, elle n'était plus là. Donc voilà, je m'en souviens encore aujourd'hui. Faire en sorte que la gravure redevienne d'actualité, oui, oui, bien sûr. C'est le hasard, c'est comme ça. Et en reparcourant récemment aussi mes photos de ma chambre d'étudiant à Strasbourg, je me suis souvenu que j'avais une image de la Tour Nord et de la Flèche de Saint-Denis sur un des murs que j'avais bricolé en m'imprimant des vieilles photocopies de vieux dessins et de vieilles gravures. Comme quoi, c'est le hasard. Aujourd'hui, j'y travaille. La question des pierres de la flèche démontée en 1846-1847, c'est presque une énigme. Que sont devenues les pierres de la tour et de la flèche nord de la basilique de Saint-Denis ? Alors on sait qu'elles ont été conservées dans un premier temps. On sait également que Viollet-le-Luc avait prévu de garder les pierres de la partie qu'il a démontée, la tour. Sauf qu'en fait, très rapidement, il s'est avéré que le chantier de l'opération de démolition avait été sous-évalué. Et donc Viollet-le-Luc est rentré dans ses frais en laissant les matériaux à l'entreprise qui démolissait. Donc ce n'est pas forcément très glorieux. Et aujourd'hui, il subsiste quelques centaines de pierres, environ 300-350 pierres, qui en fait ont été remises au jour assez récemment, notamment lors de travaux effectués dans la basilique, mais aussi en ville. Lorsque dans les années 1950, le caveau impérial construit par Viollet-le-Duc pour Napoléon III a été démonté, l'architecte de l'époque, Jules Formiger, a retrouvé plusieurs centaines de blocs à écailles. qui de toute évidence provenait de la Flèche Noire. Ces blocs à écailles sont très caractéristiques, on les reconnaît très facilement. Et c'est le cas également quand des travaux de rénovation urbaine ont lieu dans Saint-Denis. Il arrive que parfois on retrouve des blocs à écailles ou à la forme caractéristique dont on sait qu'ils viennent de la Tour Nord. Donc rien ne se perd, les matériaux aussi sont employés, étaient employés. Quel est mon plus grand défi dans cette aventure de reconstruction de la Tour Nord ? Je crois que ce que j'aimerais, c'est qu'une fois reconstruite cette... de tours, cette flèche, on a l'impression qu'elles ont toujours été là. Qu'on oublie ce laps de temps de 150, 170 ans sans tour et que par la qualité du dessin, par la qualité de la mise en œuvre de la pierre, on a le sentiment d'avoir une véritable construction médiévale en face des yeux. Voilà, pour moi, ça c'est un vrai défi. Alors, dans la réalité des choses, toute intervention est décelable. Aujourd'hui, même les meilleures interventions qu'ont pu faire nos prédécesseurs, les meilleures restaurations, on parvient dans 99% des cas à les identifier. Il y a toujours un petit quelque chose qui est différent. La nature du mortier, un petit truc qui n'a pas été suivi dans la taille, dans la nature de la pierre. On fait toujours la différence. Mais voilà, dès qu'on s'éloigne de quelques mètres, ce que j'aimerais, c'est que vraiment on y croit. En tout cas, on s'est donné tous les moyens pour parvenir à cet objectif, notamment dans les manières de tailler la pierre et le respect des protocoles de taille de pierre.