- Speaker #0
Ce podcast aborde des sujets difficiles, notamment des violences sexuelles.
- Speaker #1
On nous parle souvent du choix.
- Speaker #0
Elles ont choisi. Elles aiment ça.
- Speaker #2
Elles savent où elles vont.
- Speaker #0
Nous, survivantes d'inceste, de violences intrafamiliales ou de prostitution, on cherche la dissociation. Nous, les survivantes de la prostitution, on est les dernières oubliées du mouvement MeToo.
- Speaker #2
Moi, je n'avais pas l'impression que c'était un métier. C'était un calvaire.
- Speaker #0
Maintenant que j'ai 58 ans, j'avais 45 ans. Comment j'ai commencé alors ?
- Speaker #1
Comment une banale jeune fille qui n'a pas spécialement de problème dans sa vie peut se retrouver sur le chemin de la prostitution ?
- Speaker #2
Je suis survivantes de la rue, je suis survivantes de la prostitution.
- Speaker #3
J'avais envie de tout détruire, de casser toute ma vie. Je me retrouvais dans la prostitution de nouveau. On ne peut pas guérir le viol avec le viol. On a survécu.
- Speaker #4
La vie en rouge, un podcast conçu et réalisé par des femmes ayant connu la prostitution. Épisode 2, dans la prostitution. On cherche la dissociation.
- Speaker #3
Je m'appelle Rosalie, j'ai 29 ans. J'ai été prostituée de mes 15 ans jusqu'à mes 21 ans.
- Speaker #0
Moi c'est Alexine, j'ai 27 ans. J'ai vécu dans la prostitution de mes 19 à 21 ans. Moi ce qui m'a sortie de la prostitution, surtout de l'emprise de la prostitution, j'ai envie de dire, parce que c'est pas qu'une fois que t'es sortie que ça y est. Tu t'es débarrassée, désintoxiquée de tous les actes, de tout ce qu'on t'a dit à l'intérieur, enfin dans ce milieu quoi. Moi vraiment c'est quand j'ai commencé à m'intéresser à de la politique. Enfin en premier lieu, moi je me suis intéressée à l'anarchisme et ça a été mon biais d'entrée pour le féminisme, MeToo, surtout MeToo. Ça m'a explosée à la figure, je sais pas combien d'heures j'ai passé à lire des... textes, des tweets de femmes qui s'emparaient de ce hashtag sur Twitter pour parler de leur vécu, de leur agression sexuelle et je m'y retrouvais. En même temps je me disais mais c'est pas pareil parce qu'elles ne le voyaient pas venir alors que moi dans la prostitution je m'y attendais tu vois. Je sais que c'est une fatalité, ça va arriver, on va me faire du mal et il faut que je fasse avec. J'avais vraiment l'impression d'aller à l'abattoir mais et Il fallait que je trouve des parades pour me dire que non, non, ça va. Quand j'étais dedans, en plein milieu, je me disais non, pleure pas, Pas maintenant, pas maintenant. Tais-toi, tais-toi. J'étais horrible avec moi-même et je pensais ça en même temps que ça se passait. Comment expliquer ça à des gens qui ne vivent pas ça ? C'est compliqué. Et en fait, en écoutant des femmes parler de ça, je me suis intéressée de plus en plus au féminisme. Et par pur hasard, il y a eu un documentaire qui est passé à ma fac et c'était un documentaire sur Rosen. C'était la première fois que j'écoutais une femme anciennement prostituée dire qu'elle aussi, elle aussi, elle a vécu des violences sexuelles. Elle aussi, me too, tu vois. J'étais là, waouh ! enfin la révélation ça y est il ya quelqu'un qui le dit donc je suis pas seul je sais même pas le penser tu vas l'entendre dans la bouche de quelqu'un d'autre ça m'a permis de prendre conscience qu'on a le droit en fait on a tellement supprimé nous mais mes émotions nos émotions j'ai l'impression qu'on a été plusieurs le faire le client moi ma famille et donc le fait que quelqu'un d'autre me disent tu as le droit tu as le droit de dire que tu as vécu des horreurs ça m'a redonné ma voix moi celle que j'avais et continuellement essayer de censurer pendant la prostitution, pendant mon enfance. Et là, on me l'a redonné. Et c'est trop puissant.
- Speaker #3
Moi, c'est quelque chose avec lequel j'ai encore beaucoup de difficultés de trouver ma voie. Notamment parce que j'ai vécu vraiment des actes de torture et de violence extrême. Une fois, j'ai lu un texte et je me suis dit, on sent quelqu'un qui a vécu un truc similaire à moi. En fait, moi, je ne suis pas rentrée dans la prostitution directement. J'ai rencontré mon proxénète et ses amis, malheureusement. Et toute la période antérieure à la prostitution, ça a été une période de viol collectif et d'agression sexuelle très grave et très violente et très dégradante et humiliante pour moi. Et une fois que ça s'est passé, la période de prostitution, j'étais tellement dissociée, j'étais tellement malheureuse. J'avais tellement presque besoin. D'estime de moi que le fait de pouvoir être avec un seul homme, ça me donnait l'impression d'avoir une certaine valeur et de ne pas être complètement morte. J'avais toujours un contrôle énorme de mon proxénète sur tout ce qui se passait, ce que je faisais, disais, etc. Il appelait les clients après pour savoir comment ça s'était passé. Il pouvait attendre devant la porte ou alors il attendait dans la voiture devant la maison de la personne. Ce qui faisait que moi, le moindre impression... Que quelqu'un en avait quelque chose à faire de moi, ça me donnait de la force pour avancer. Je me souviens d'une fois où j'étais vraiment au bord de la mort et il y a quelqu'un qui a mis une couverture sur moi. Et je me suis dit, ok, bon, il y a quelqu'un au moins qui ne s'en fiche pas. Une couverture, hein ? Pour ce qui venait de se faire, je pense que... Les fois où après, quand je n'avais plus de proxénète, je me retrouvais toujours à être moins importante que le client. Au début, quand j'y allais, je me disais, je vais trouver quelqu'un, ça va être facile, je vais être super forte, je vais être belle, je vais être sexy, je vais être je ne sais pas quoi, je vais les attirer comme... Comme des mouches avec du miel ou quelque chose comme ça. Et puis quand j'arrivais dans la situation en elle-même, je perdais tous mes moyens. Et en fait, il y avait toujours un rapport de force tellement énorme du client fort et moi faible que je me retrouvais toujours à faire des trucs que je ne voulais pas faire, à dire n'importe quoi, à subir tout et n'importe quoi. Et du coup, je n'étais pas dans une meilleure situation qu'avec un proxénète. Et c'est difficile de parler de tout ça et c'est très difficile de parler des événements qui se sont passés parce que mon proxénète avait vraiment une capacité de violence et un appel à la violence permanente. Et c'est ça qui donne l'impression qu'on est seul au monde parce que parler de violence avec les autres, ce n'est pas très facile. Les gens sont très vite limités dans leur capacité à écouter. Et je les comprends,
- Speaker #0
mais c'était vraiment difficile de trouver sa voie. C'est pour ça aussi que ça m'intéresse de faire ce podcast. Ça me fait penser qu'on peut faire le parallèle entre l'enfance et... Enfin non, pas toi l'âge adulte vu que t'as été prostituée mineure. On nous a habitués à de la violence avec quelques miettes de gentillesse par-ci par-là. Nous on s'accroche à les toutes petites miettes pour essayer de tenir le coup et d'aller bien tout en essayant d'ignorer le reste super néfaste qui est en train de nous construire dans notre identité. et en fait on grandit avec cette une identité complètement skindée le bien et le mal ils sont un petit peu à l'envers et on sait que c'est pas bien qu'on nous touche qu'on nous agresse sexuellement mais en même temps on essaye d'y trouver une certaine forme de valeur ou de je ne sais quoi Quelque chose qu'on n'a pas ailleurs, en fait. La vraie affection, en fait, qu'on aurait dû recevoir. Pour moi, il est facile, et je le fais encore, d'entrer dans une pièce et de lire les humeurs et les postures et les comportements de certains pour voir qui est malheureux, qui est contente, qui... Je ressens les émotions des autres et je ne peux pas m'empêcher de m'adapter et d'anticiper ce que veulent les autres, tu vois. Je me mets toujours dans les chaussures des autres et en fait j'oublie souvent d'être dans les miennes. Je me sens toujours obligée de plaire à tout le monde, d'être très convenante, conciliante, de faire en sorte que tout le monde soit ok même si ça veut dire que moi je suis pas bien non plus. C'est une situation extrême la prostitution par exemple où t'es obligée de donner quelque chose de complètement intime à un inconnu. C'est vraiment dans le secret, le tabou, le fait que c'est censé être discret, invisible, c'est quelque chose qu'on garde pour soi, pour toujours, et en fait ça bouffe.
- Speaker #3
Quand on en parle aux autres, quand on en est sorti souvent, après pendant, je ne sais même pas comment on peut en parler aux autres, sûrement que c'est possible, mais personnellement je ne l'ai jamais fait, en fait on se retrouve face au tabou, on se retrouve face au stigma, on se retrouve face à des gens qui ne comprennent pas, qui jugent. qui nous foutent la honte pour un oui, pour un non, ou alors qui se protègent d'essayer de comprendre la réalité de ce que c'est en utilisant tous les trucs de la société qui les aident à passer outre le fait que ce soit une violence extrême. Donc c'est très difficile, je trouve, de parler de ça avec des gens qui ne sont pas informés. Et quand on est encore dedans, j'ai l'impression qu'on n'a pas le droit de s'en plaindre. Parce que, ben, on l'a choisi. Non, non. On y est contraints, que ce soit financièrement, psychologiquement, ou par... Plein de contraintes différentes, il y a plein de choses qui peuvent mener à la prostitution, mais c'est ça qui est compliqué, je trouve, de justement toujours avoir à déconstruire la pensée de l'autre en face de soi pour pouvoir parler de prostitution. Et c'est pour ça que c'est agréable de parler à des personnes qui ont survécu, parce que pour une fois, on peut ne pas avoir à toujours déconstruire la pensée de l'autre, et ne pas toujours se trouver face à quelqu'un qui t'explique que si tu l'avais, c'était bien.
- Speaker #0
que tu avais envie de parler très librement parce qu'en fait toutes les deux on sait ce que c'est donc il n'y a pas à devoir expliquer à quelqu'un qui ne sait pas ce que c'est la réalité dont on parle en fait alors que nous ça a été notre quotidien ouais c'est clair t'as dit que t'avais pas connu de sexualité en dehors des agressions moi c'est comme ça que je m'en suis sortie c'est à dire que j'ai trouvé un copain
- Speaker #3
J'ai trouvé un petit ami, j'avais 20 ans, 21 ans, 21 ans. J'ai découvert en fait avec lui que c'était possible de passer un mois entier à dormir avec quelqu'un sans jamais... qu'il cherche à me toucher ou à me coucher avec moi. Ce que je trouvais complètement dingue à l'époque. Vraiment complètement dingue. L'imaginaire que quelqu'un puisse dormir toute une nuit à côté de moi sans essayer de me violer, c'était un truc impossible. Donc quand c'est arrivé, j'étais là, mais il est pas mal en fait ce mec. Et bon, il a plein d'autres qualités. Ça me paraissait dingue et en fait, ça m'a ouvert une porte. Ça m'a donné une idée que quelque chose d'autre existait en fait, que je pouvais avoir une sexualité qui était complètement différente et puis du coup je m'en suis donnée à cœur joie et puis c'était génial. Pendant toute une longue période, ça a été une belle période et une période pour moi de retrouvailles, de désirs, de plaisirs, de joie, de partager ça toujours avec la même personne aussi, toujours avoir à changer de personne, c'était insupportable. On les rencontre une fois, on... on les revoit plus jamais. J'ai une personne qui m'a dit une fois qu'elle se sentait sale après un coup d'un soir. Alors, elle pouvait comprendre qu'un coup d'un soir avec la prostitution ajoutée, donc un échange d'argent, c'était encore pire. Ce qui est vrai, puisqu'on ne sait rien des clients. On les rencontre, on bouge avec, on s'en va. On ne sait pas comment ils s'appellent, on ne sait pas... Moi je ne me souviens pas de leur tête.
- Speaker #0
C'est assez spécial parce que j'ai discuté avec énormément de survivantes de la prostitution à l'international. Il y en a pas mal qui me disent, moi j'étais tout le temps droguée, j'ai fait plein de blackouts, je me souviens pas de leur visage et tout. Alors que moi c'est tout le contraire en fait, je me souviens exactement de leur visage. C'est atroce, en fait, moi par rapport à l'inceste, c'est pas exactement l'amnésie, c'est surtout une hypermnésie. Je passe mon temps à repenser au passé, il y a des scènes en permanence et moi je n'étais pas droguée ou... où je ne buvais pas pendant la prostitution parce que j'avais... Enfin, je le faisais après, quand j'allais mal. Parce que quand j'étais dans la prostitution, j'étais dissociée, donc j'avais pas mal, j'étais coupée de mes émotions en général. Enfin, j'essayais du moins, si bien que je pouvais. Et c'est une fois que je sortais, que j'allais mal, que je laissais sortir les pleurs, la douleur. Ouais, enfin, je faisais n'importe quoi, je faisais des taffes, je buvais jusqu'à parfois avoir des blackouts. Je me rappelle de l'emplacement des appartements, de quelle couleur était ce truc, qu'est-ce qui passait à l'atelier. Je fais attention à tous les détails autres que ce qui se passe maintenant. La passe en lui-même. Je n'ai pas utilisé ce terme quand j'étais dedans.
- Speaker #3
Moi non plus. Ni le terme prostitution d'ailleurs. Moi je n'étais pas appelée prostituée à part par les clients qui du coup m'insultaient. Mais les autres personnes m'appelaient prostituée.
- Speaker #0
Moi je disais juste étudiante en manque d'argent. c'est tout, je fais rien d'autre j'osais même pas dire escorte mais escorte c'est quand même connoté prostitution je suis pas une prostituée moi je fais ça pour quelques semaines j'ai tout j'y suis restée deux ans quand j'étais adulte je proposais plus les
- Speaker #3
actes tel truc pour tel argent plutôt que de parler de prostitution ou de prostituée ou quoi que ce soit je fais ça pour ça je faisais des trucs Et... pas au-dessus. Mon proxénète, c'était vraiment quelqu'un qui était horrible, je ne le dirai jamais assez, je pense. Et qui, du coup, m'interdisait de dire non. Donc, je n'avais absolument pas le droit de dire non, donc je ne pouvais que dire oui et ça coûte plus cher. Et quand, malheureusement pour moi, j'ai dit non une ou deux fois, ils appelaient mon proxénète pour qu'il me force à le faire. Et donc, je n'avais pas le choix. Et moi, pour le coup, j'ai été droguée contre... à volonté et alors l'alcool pour le coup il y en avait beaucoup, il y en avait toujours il était tout le temps sous mon proxénète, moi j'en prenais pas mal mais j'étais plus droguée que sous après c'est ça qui est compliqué j'avais beaucoup de blackout j'en ai eu beaucoup Mais mon proxénète avait trouvé des solutions pour que j'en fasse pas, pour que je tombe pas dans les pommes. Et j'avais presque l'impression qu'il faisait ça pour que les clients ne puissent pas aller trop loin. Parce qu'il avait parfois un peu peur de à quel point les clients pouvaient s'embarquer dans des idées, dans des concepts. Il y avait des limites, mais alors je vous dis pas les limites. Ouais, c'est ça, c'était un peu je la protège quoi.
- Speaker #0
Mais bon,
- Speaker #3
je la protège en la droguant, je ne veux pas que ça fonctionne.
- Speaker #0
Ma marchandise, quoi.
- Speaker #3
Oui, c'est ça, c'est un message. En ce sens-là. Oui, c'est ça, il faut qu'elle fonctionne demain, quoi. Donc du coup, si je la casse aujourd'hui, elle ne pourra pas revenir. Nous, Alexine, Anne, Lexi, Rosalie, Rosane, Valérie, qui avons connu la prostitution et qui avons pu nous en sortir, nous avons conçu et réalisé ce podcast pour parler entre nous, pour dire ce qu'est vraiment la prostitution. Si vous aussi vous avez vécu ou vivez encore de la prostitution, sous quelque forme que ce soit, et vous avez envie d'en parler, vous pouvez nous contacter sur les comptes Instagram ou TikTok de La Vie en rouge.
- Speaker #4
La Vie en rouge, un podcast conçu et réalisé par des femmes ayant connu la prostitution. L'ensemble des épisodes sont disponibles sur les plateformes habituelles, avec le soutien éditorial, logistique et financier du Mouvement du Nid, enregistré au studio La Poudre à la Cité Audacieuse. Merci à la Fondation des Femmes pour son soutien indéfectible à toutes les femmes victimes de violences.