Speaker #0Bonjour et bienvenue dans le club des dix, le podcast qui parle dix et qui donne la parole dix. Je m'appelle Annabelle Chalopin, je suis orthophoniste et j'ai monté ce podcast pour partager des témoignages de personnes dix. Dans cet épisode d'introduction, je vais vous raconter le chemin qui m'a menée à ce podcast et colorer un premier tableau de ce que c'est les dix. J'adore mon métier parce que je rencontre tous les jours des cerveaux. J'apprends à les connaître, sans jamais complètement les cerner, à les comprendre, y mettre des mots. Et je me laisse toujours surprendre par des nouvelles manières de fonctionner. C'est un sujet passionnant, le cerveau. D'ailleurs, les humains ont toujours voulu en savoir plus sur cet organe un peu mystique, puisque siège de la conscience, et sur son fonctionnement. Après de la philosophie à tout va, des grandes théories ou encore des dissections pas toujours bien autorisées, nos connaissances ont connu de grandes avancées depuis les années 80-90 avec les différents types d'IRM. Techniques d'imagerie qui ont elles-mêmes permis, entre autres, la réalisation des chirurgies du cerveau, qui nous ont là encore appris beaucoup sur son fonctionnement. Un autre axe d'analyse qui m'a fascinée durant mes études d'orthophonie, ce sont les modèles de fonctionnement cérébraux. Ces modèles, c'est un peu comme des schémas que l'on fait pour comprendre comment fonctionne notre pensée. Ça peut concerner la mémoire, l'attention, le langage ou encore la lecture par exemple. Pour les construire, les chercheurs et chercheuses se basent sur l'observation des patients. Mais finalement, ce qu'on sait sur le cerveau, c'est pas qu'on ne sait absolument rien, mais c'est quand même qu'on a encore beaucoup de choses à apprendre et à découvrir. Et aussi... qu'absolument chaque cerveau semble différent. C'est vrai, chaque personne pense, ressent, comprend le monde différemment. Ça me rappelle cette conversation un jour avec un de mes amis qui pratique l'hypnose, qui me disait que si on prenait notre conscience et qu'on la téléportait dans le corps d'un autre, ça nous ferait un sacré choc. On serait même complètement perdus au début, comme si on avait piqué une clope à Bob Marley. Selon notre cerveau, et même plus globalement notre système nerveux et notre corps, tout diffère. Toute notre perception du monde. On ne ressent pas de la même manière le chaud, le froid, la douleur, le goût, les couleurs, les textures. Et ça touche aussi à notre manière de penser, de se représenter, les mathématiques, de lire, de ressentir et comprendre le rythme ou le langage, et rajouter à ça notre vécu, nos valeurs, nos croyances. Bref, tout est différent. On a chacun des grilles de lecture du monde singulière, et c'est vertigineux quand on le regarde de loin. Ces grilles de lecture, elles sont en lien avec la psychologie, avec le contexte dans lequel on évolue, et elles sont aussi en lien avec la cognition. La cognition, c'est l'ensemble des processus qui permettent à un organisme de recevoir, traiter, stocker, utiliser et transmettre des informations pour interagir avec son environnement. Et c'est ce à quoi mon métier s'intéresse. Et c'est comme ça, au gré de mes études d'abord, et beaucoup ensuite au contact de mes patients et amis que j'ai découvert l'univers des dys. Les dys, c'est le petit nom qu'on donne à des manières de fonctionner différentes, qui sont gênantes pour les apprentissages. Il y a la dyslexie, quand la lecture est difficile, la dysorthographie, qui concerne l'orthographe, la dyspraxie, qui gêne les gestes ou la coordination des gestes, la dyscalculie, qui ne permet pas de se construire une représentation du nombre, et donc qui est particulièrement gênante en mathématiques, la dysphasie, qui empêche d'accéder facilement au langage, soit pour le parler, soit pour le comprendre, soit les deux, et également le TDA ou TDAH, le trouble de l'attention avec ou sans hyperactivité. Lui ne commence pas par dys, mais il en fait bien partie, des troubles d'apprentissage. Et d'ailleurs, il faut que je vous dise que maintenant, on n'appelle plus vraiment les troubles dys de cette manière. Dys, c'est devenu un peu obsolète. Mais c'est un peu pénible car ça commençait enfin à être mieux connu du grand public. Désormais, on parle de troubles spécifiques du langage écrit, impactant la lecture et l'écriture, de troubles développementaux de langage, de troubles spécifiques des apprentissages en mathématiques ou du TDC pour la dyspraxie. Dans ce podcast, j'utiliserai les deux manières de les nommer, parfois par souci de rapidité parce que dys ça va plus vite, c'est vrai, mais aussi pour créer un lien petit à petit entre les anciennes dénominations et les nouvelles. pour vous habituer et puis pour m'habituer aussi. Le plus connu des troubles dys, c'est certainement la dyslexie. Mais elle reste pourtant pas facile à cerner. D'ailleurs, les gens se posent beaucoup de questions. Est-ce qu'on a des problèmes de langage quand on est dyslexique ? Est-ce qu'on doit porter des lunettes spéciales ? Est-ce que c'est une maladie ? Est-ce qu'on peut en guérir ? Et comment ça fonctionne en fait ? Est-ce que c'est vrai ce qu'on dit ? On dit qu'il y en a de plus en plus ? Ou alors d'autres personnes d'ailleurs ne se posent pas tant la question en décrétant que ça n'existe pas et que c'est un effet de mode ? Alors je me suis dit que la meilleure manière de répondre à toutes ces questions, c'est d'entendre des dix eux-mêmes en parler. Et c'est pour ça que j'ai voulu monter ce podcast. J'ai voulu que vous entendiez, comme moi, toutes ces personnes partager leur parcours, mais aussi leur monde cognitif. C'est passionnant. Observer comment on pense, comment on perçoit les choses. Et en tant qu'orthophoniste, Il y a une question sur laquelle je me suis personnellement un peu arraché les cheveux à un moment. C'est à partir de quand est-ce qu'on le pose, ce diagnostic ? Les 10, c'est comme beaucoup de modes de fonctionnement cognitifs ou psychiatriques, c'est un continuum, un large spectre. Et qu'est-ce que c'est un spectre ? C'est comme le spectre des couleurs, qui va du clair au foncé, et qui représente donc des degrés différents. Des degrés sévères, Pour les plus sévères, ce sont des personnes qui ne peuvent pas apprendre à lire malgré une grande stimulation. Au degré plus léger, beaucoup plus léger, une légère difficulté d'accès à la lecture par exemple, une vitesse un peu ralentie, quelques erreurs par-ci par-là. Et à l'autre bout du spectre, en très très clair, il y aurait aussi les personnes ayant une hyperlexie qui peuvent lire extrêmement rapidement, plus que la moyenne. Et puis au-delà du clair et du foncé, dans ce spectre, il y a aussi tout un tas de nuances, tout un tas de couleurs. qui pourrait bien être un fini si on creusait, parce que d'ailleurs, chaque personne a sa propre couleur, puisque chaque cerveau est différent. Mais en plus du degré de sévérité ou des modes de fonctionnement vraiment cognitifs, c'est-à-dire touchant les mécanismes cérébraux, il y a aussi autre chose à considérer. C'est la fatigue que l'effort cognitif crée, et le vécu de la personne face à ses difficultés. Pour expliquer tout ça, on peut prendre l'image d'un iceberg. Il y aurait la partie qu'on voit. Pour le trouble du langage, par exemple, ce seraient les difficultés de formulation des phrases ou encore la difficulté pour accéder à un mot. Concernant la dyspraxie, ça pourrait être la difficulté pour s'habiller, pour faire ses lacets, pour faire un café sur une machine inconnue. Et parfois, cette partie haute, elle est toute petite, parce que les dys font partie des handicaps invisibles. Certains dyslexiques, par exemple, peuvent avoir une lecture fluide, ou presque, où la difficulté n'est que peu décelable. Ça peut paraître bizarre, mais vous allez voir, les témoignages vous aideront à mieux le comprendre. D'autres personnes invisibiliseront leur disque en mettant en place des conduites de contournement. Ne jamais lire en public, se cacher pour rechercher l'orthographe d'un mot, demander de l'aide aux autres ou s'appuyer sur eux. Ça me fait penser à une histoire. D'ailleurs, j'adore aussi mon métier parce que je rencontre beaucoup d'histoires, en plus des cerveaux. Et j'adore les histoires. Cette histoire, c'est celle de Karima. Karima est cadre ingénieur et manager. Et elle est venue au cabinet parce qu'elle avait passé un examen en interne dans sa boîte. L'examen s'était très mal passé, puisqu'on lui avait donné un texte à lire sur ordinateur, sans possibilité pour elle d'annoter ou de surligner quoi que ce soit. Elle a fini l'examen éreinté, sur les rotules, vraiment quasiment au bord de la crise d'hypoglycémie. Et malgré ses efforts, elle n'avait pas pu accéder à l'information écrite comme elle le voulait. Karima est dyslexique, elle le sait depuis l'enfance. Elle s'est toujours appuyée sur ses très bonnes compétences par ailleurs et notamment en mathématiques. Après son bac, elle a passé un concours d'ingénieur, trié sur le volet pour qu'il n'y ait pas trop de lecture et d'écriture, et elle a ensuite intégré une boîte dans laquelle elle a pris un poste de cadre manager. Dans cette boîte, elle a toujours régulièrement et facilement demandé aux autres personnes de son équipe de lui lire à haute voix certains documents ou de lui résumer à l'oral ou par des powerpoints. Elle a mis en place des stratégies de conformement qui lui ont permis de s'épanouir dans ce pourquoi elle était forte et ce pourquoi elle avait de l'appétit, du plaisir cognitif. Donc, tout allait bien pour Karima, qui compensait bien sa dyslexie, jusqu'à ce fameux test qui devait lui permettre d'évoluer dans son poste. Et elle en avait les compétences, mais sa dyslexie l'a rattrapée au moment de cet examen. C'est pour ça qu'elle est venue me voir au cabinet, et qu'elle a ensuite monté un dossier MDPH afin d'obtenir des aménagements nécessaires pour l'examen. nécessaires pour laisser exprimer ses compétences le plus justement possible. En l'occurrence, elle aurait juste eu besoin que quelqu'un lui lise le texte. A noter que Karima ne ressent pas de difficultés particulières dans sa vie quotidienne par rapport à la lecture. Et elle est capable de lire quand c'est nécessaire, mais elle évite quand même l'exercice autant qu'elle peut. Et par ailleurs, elle ne lit jamais de roman, car l'exercice est trop épuisant pour elle. L'histoire de Karima peut donc bien illustrer cette partie haute, mais pas si haute parfois, de notre iceberg. Une partie censée être visible, mais qui bien souvent ne l'est pas. Tant le trouble dit peut être masqué ou compensé. Maintenant, on va parler de la partie qui est sous l'eau. Dans cette partie immergée, il y a ce qui n'est pas un symptôme direct du trouble. C'est par exemple la fatigue que l'effort de lire ou d'écrire génère. On en parlait justement avec Karima. Mais ça peut aussi être la mauvaise estime de soi, l'angoisse face à l'erreur, face au regard de l'autre, face à sa propre angoisse, la frustration liée au manque de précision. au manque d'accès complet à l'information. Et ça me rappelle une autre histoire, c'est celle de Nadia, 35 ans, qui travaille dans l'administration hospitalière. Nadia est très efficace dans son boulot. D'ailleurs, sa responsable lui a dit, il n'y a pas longtemps, en la complimentant sur la qualité de son travail. Mais Nadia, elle, ne pense pas le mériter. C'est ce qu'elle m'a dit en arrivant au cabinet. Si elle savait que j'étais 10, elle ne me ferait jamais confiance. Nadia était donc dyslexique et dysorthographique. Elle a posé un mot là-dessus le jour où ses enfants étaient diagnostiqués. Ça lui a fait faire un certain chemin, mais pas assez pour en parler à sa responsable. Sauf qu'un jour, Nadia s'est retrouvée complètement désarçonnée quand elle a perdu son bureau individuel. Le service dans lequel elle travaillait se transformait en effet en open space. Un véritable enfer pour elle, qui avait l'habitude de vérifier à longueur de journée ses mots sur un correcteur d'orthographe. Sa stratégie de compensation consistait à dire le mot à son téléphone afin d'avoir un accès à sa forme orthographique. Mais ça, c'était plus possible en open space. Plus possible en tout cas en voulant préserver le secret de ses dix. Mais c'était tellement douloureux pour elle, elle imaginait que ça lui ferait perdre toute crédibilité auprès de son équipe. Et elle s'épuisait dans des stratégies de compensation qu'elle devait cacher, avec en plus le poids de devoir gérer une estime d'elle-même meurtrie par ce secret dont elle ne parlait pas. C'est aussi pour ça que monter ce podcast me semblait important. Pour encourager les gens à nommer et expliquer leur fonctionnement aux yeux des autres. Le faire exister. Et c'est une dernière histoire qui m'a aussi menée à faire exister ce podcast. Celle-ci, c'est l'histoire d'Hugo. Hugo avait 8 ans et demi lorsque je lui ai parlé, à lui et à sa famille, de dyslexie et de dysorthographie. Quand je parle de ce diagnostic avec les familles, j'essaye de vraiment mettre l'accent sur le fait que ce n'est pas lié à l'intelligence. Ça me semble vraiment, vraiment important, parce que le chemin de l'enfant à ce moment-là, quand il y a un trouble spécifique en lecture et en écriture, c'est qu'il se sent bête à l'arrivée en CP, là où quasi tous les apprentissages tournent autour de la lecture. Mais vraiment bête. Pourquoi est-ce que lui, il n'y arrive pas ? Alors qu'il en a très envie, qu'il fait des efforts, parfois même des montagnes d'efforts, et alors que pour certains, ça semble si facile et si évident. Ils n'ont même pas l'air d'en faire des efforts. C'est certainement qu'il est idiot. Alors en consultation, on prend le temps, on tente d'expliquer au mieux, ce cerveau différent, un peu farfelu, concernant la lecture et l'écriture, mais qui ne remet pas en question l'intelligence de l'enfant, qui n'a vraiment rien à voir. Car d'ailleurs, il y a aussi de nombreuses personnes, même à haut potentiel, c'est-à-dire avec un QI faisant partie des 2% les plus hauts, qui présentent un trouble 10. et qui, dans le cadre d'une dyslexie, ont des difficultés à lire. Bref, Hugo est dyslexique. Et c'est un enfant joyeux, enthousiaste, plein d'envie et de curiosité. Il aime les sciences, veut apprendre le banjo, et sa famille est très soutenante, compréhensive et valorisante. Mais un jour, quand Hugo devait avoir 9 ou 10 ans, sa maman arrive au cabinet et me dit que la veille, elle a parlé à Hugo de sa collègue de la crèche qui, elle aussi, était dyslexique. Et alors là... Il l'a regardé avec des grands yeux tout ronds. Et il lui a demandé, mais on peut avoir un métier quand on est dyslexique ? Et là, c'est sa mère et moi qui avons fait les yeux ronds. Comment est-ce qu'il pouvait imaginer ne pas avoir de métier plus tard ? Quelle représentation de lui-même est-ce qu'il s'était construit dans sa tête ? De quelle manière est-ce qu'il se voyait par rapport aux autres ? Et puis comment est-ce qu'il se projetait dans le futur ? Ça, ça a été le tout début de cette idée de podcast. Faire parler des dys. Montrez la multiplicité des parcours, des possibilités de métier, de réalisation, sans minimiser non plus le handicap que ça représente pour certains. Rassurez aussi les parents. Pour beaucoup, une diste au moment du diagnostic, ça représente l'inconnu. Et le fait d'écouter des témoignages aura peut-être ce bénéfice d'adoucir la posture face aux troubles, de mieux mettre des mots, de mieux le comprendre. Et avec un peu de chance, ça pourra aussi être le cas d'autres personnes moins proches que la famille, des amis, des employeurs, des professeurs. Et puis en soi, quelle richesse aussi de mettre des mots sur des perceptions, des manières de penser, insaisissables, mais qu'on peut mieux comprendre en y mettant des mots. C'est vrai, c'est quoi la lecture ? C'est un acte tellement automatique qu'une fois adulte, on ne se pose même plus la question de comment on fait, ni de ce qui se passerait si on ne l'avait pas aussi fluide. Alors j'espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à écouter ces parcours et visiter ces cerveaux, nos cerveaux sur lesquels on a tellement à apprendre. J'espère aussi que ces histoires vous permettront en tant que personne 10 de les raconter, les expliquer quand vous en aurez besoin. pour aménager une tâche ou un travail, que ce soit pas vécu comme une honte, mais un mode de fonctionnement qui nécessite d'être expliqué, qu'en tant que proche, vous puissiez être à l'écoute, soutenant, et que vous puissiez vous expliquer ce que c'est d'une manière qui vous semble juste, afin que même ceux qui n'y croient pas vraiment pour le moment l'entendent et le comprennent. Car pour pouvoir voir l'invisible, on peut y mettre des mots. Bonne écoute ! Et je glisse un dernier petit mot de la fin parce que je suis vraiment très heureuse que ce podcast se voit le jour. Et je veux d'abord remercier tous mes interviewés qui m'ont fait confiance dans cet exercice peu coutumier qui consiste à se raconter de manière aussi intime. Merci aussi à Paul qui m'a beaucoup apporté en me formant pour que je puisse monter mes propres épisodes. Merci aussi à Cybèle qui a contribué à cette formation et qui a mixé, habillé et donné une vie concrète aux premiers épisodes. Merci à Pénélope pour ce logo. parfaitement à l'image du podcast, à Pauline pour ses touches de couleurs virevoltantes, à Simon pour mon premier micro, Ralph pour mon jingle parfait et Barbara pour ce blast de rêve. Merci aussi à Angéline et Marine, mes collègues adorés. Soutien énorme dans ce projet. À mes parents, Mathieu, Mélie, Anna, mes premiers auditeurs. À Rachel pour son coaching de confiance en soi et à mon Jules pour absolument tout. Vous pouvez aussi nous retrouver sur la page Instagram leclubdesdix.