Mario PlantinL'ennemi numéro 1 de la performance de votre équipe ce n'est pas un compétiteur ni le marché. C'est les médias sociaux et leurs applications.
Bonjour et bienvenue à la Revue de lecture du LAB du leadership ! L'émission où je décode, pour vous, les idées les plus pertinentes pour les leaders de terrain.
Aujourd'hui, on parle d’un livre qui, à première vue, ne parle pas de leadership, mais qui, en réalité, diagnostique un important problème de nos milieux de travail modernes. Il s'agit du livre « Génération anxieuse » de Jonathan Haidt.
Ce livre explique pourquoi les jeunes générations sont de plus en plus anxieuses, notamment à cause de ce que Haidt appelle « le Grand Recâblage de l'enfance » – la transition entre « l'enfance du jeu » vers « l'enfance du smartphone » qui a eu lieu entre 2010 et 2015. Les jeunes qui arrivent maintenant dans nos organisations ont grandi dans un environnement technologique qui a profondément altéré leur développement.
Puisqu'au LAB du leadership, je crois que les meilleures idées sont celles qu'on met à l'épreuve, je vais vous montrer comment adapter ses découvertes à nos équipes. Et, c'est parti.
L'analyse de l’auteur repose sur ce qu'il appelle les quatre grands dégâts fondamentaux de l'enfance du smartphone. Bien que son livre se concentre sur les enfants et les adolescents, les mécanismes dont il fait mention continuent d'affecter les jeunes adultes qui arrivent dans nos équipes. Voici comment les comprendre et y répondre en tant que leader.
LE PREMIER DÉGÂT, selon l’auteur c’est LA PRIVATION SOCIALE
Entre 2012 et 2019, les adolescents ont réduit drastiquement leur temps de rencontre entre amis, passant de 122 minutes par jour à seulement 67 minutes. Même quand ils sont ensemble physiquement, les smartphones fragmentent leur attention, les rendant « toujours ailleurs », selon l'expression de Sherry Turkle du MIT. Les interactions deviennent désincarnées et asynchrones, au lieu d'être incarnées et synchrones. C’est-à-dire en temps réel.
Concrètement, pour vous en tant que leader, qu'est-ce que ça veut dire ?
Les jeunes membres de votre équipe ont grandi avec moins d'expérience d'interactions sociales de qualité. Ils ont moins pratiqué la lecture des expressions faciales, le respect du tour de rôle dans les conversations, et la synchronisation émotionnelle avec d'autres personnes. Ces compétences sociales s'acquièrent par la pratique, notamment par le jeu libre durant l'enfance – une pratique qui a drastiquement diminué.
L'expérience du LAB pour cette semaine :
Créez des opportunités d'interactions sociales de qualité dans votre équipe. Instaurez des réunions d'équipe sans aucun appareil électronique – pas d'ordinateurs portables, pas de téléphones. Observez comment la qualité des échanges et la connexion des membres changent quand tout le monde est pleinement présent.
DEUXIÈME DÉGÂT, selon l’auteur : LE MANQUE DE SOMMEIL
Selon lui, le manque de sommeil est très bien étudié, et ses conséquences sont considérables : dépression, anxiété, irritabilité, déficits cognitifs et difficultés d'apprentissage. L’auteur explique que les smartphones dans les chambres à coucher – avec leurs notifications incessantes et leur lumière bleue – ont dégradé à la fois la quantité et la qualité du sommeil des adolescents.
Concrètement, pour vous comme leader, qu'est-ce que ça veut dire ?
Si vous envoyez des messages à votre équipe tard le soir ou tôt le matin, si vous créez une culture de disponibilité 24/7, vous contribuez au même problème. Les jeunes membres de votre équipe, déjà affectés par des années de privation de sommeil, sont particulièrement vulnérables à cette pression.
L'expérience du LAB :
Établissez des « frontières temporelles » claires. Par exemple, aucun message professionnel après 17h ou avant 7h, sauf s’il y a une urgence réelle. Montrez l'exemple vous-même. Si vous devez rédiger un message le soir, utilisez la fonction d'envoi différé pour le lendemain matin.
TROISIÈME DÉGÂT, selon l’auteur : LA FRAGMENTATION DE L'ATTENTION
Voici ce qu’il nous dit :
L'attention c’est « la capacité à garder le cap mentalement, malgré les nombreuses bifurcations possibles », selon William James cité par l’auteur. Les adolescents moyens reçoivent 192 notifications par jour de leurs applications sociales – soit environ une toutes les 5 minutes durant les heures d'éveil. L’auteur compare ça à la dystopie de Kurt. C’est-à-dire une expérience où des personnes intelligentes doivent porter une oreillette qui interrompt leurs pensées toutes les 20 secondes.
Cette fragmentation constante interfère avec le développement des fonctions exécutives, c’est à dire – la maîtrise de soi, la capacité de concentration, la résistance aux distractions. Des études montrent qu'un smartphone simplement visible sur un bureau réduit les capacités cognitives disponibles, même lorsqu’il est éteint.
Concrètement, pour vous leader, qu'est-ce que ça veut dire ?
Les jeunes de votre équipe arrivent avec une capacité de concentration qui a été systématiquement fragmentée pendant leurs années de développement. Vous ne pouvez pas inverser leur histoire, mais vous pouvez créer un environnement qui protège maintenant leur attention plutôt que de la fracturer davantage.
L'expérience du LAB :
Instaurez des « blocs de concentration » – des périodes où toute votre équipe désactive les notifications et se concentre sur une seule tâche importante. Commencez par une heure par jour. Pas de Zoom, pas de Teams, pas de courriels, pas de réponse au téléphone. Observez l'impact sur la qualité du travail et le sentiment de contrôle des membres de votre équipe.
QUATRIÈME DÉGÂT : L'ADDICTION
Voici ce que l'auteur nous dit :
Les plateformes de réseaux sociaux utilisent ce qu'on appelle des « programmes de renforcement à rapport variable » – la même technique que les machines à sous. Sean Parker, le premier président de Facebook, a admis que l'objectif était de créer une « boucle de rétroaction basée sur la validation sociale » pour « tirer parti d'une vulnérabilité dans la psychologie humaine ».
L’auteur cite aussi Anna Lembke, une chercheuse en addictologie, qui explique que les symptômes universels du manque sont « l'anxiété, l'irritabilité et l'insomnie ». Les personnes qui utilisent intensivement les plateformes de réseaux sociaux développent une tolérance – elles ont besoin d’une dose à chaque jour plus importantes pour ressentir du plaisir, et la vie ordinaire devient terne en comparaison.
Concrètement, pour vous en tant que leader, qu'est-ce que ça veut dire ?
Certains membres de votre équipe peuvent présenter des symptômes d'addiction comportementale ou d'usage problématique. Leur difficulté à se concentrer n'est pas un manque de volonté – c'est le résultat prévisible d'une exposition prolongée à des systèmes conçus pour créer la dépendance, durant une période critique de développement cérébral.
Alors, l'expérience du LAB :
Normalisez les périodes de déconnexion complète. Encouragez activement l'utilisation de statuts comme « En concentration profonde » ou « Indisponible ». Plus important encore : ne récompensez jamais l'hyperactivité. Si quelqu'un répond à un message en 2 minutes, ne le félicitez pas – vous renforcez un comportement malsain.
VOTRE RÔLE EN TANT QUE LEADER, c’est d’être un PROTECTEUR D'ATTENTION
De la même manière, vos employés individuellement ne peuvent pas, seuls, résister à une culture organisationnelle qui valorise l'hyperactivité et la disponibilité en tout temps. Votre rôle est de protéger activement l'attention et le bien-être de votre équipe.
Ça demande du courage, parce que vous devrez parfois dire non à des demandes « urgentes » qui ne le sont pas vraiment. Vous devez ralentir le rythme des communications, et accepter qu'une réponse en 24 heures plutôt qu'en 2 minutes est parfaitement acceptable.
L'expérience du LAB à cette étape :
Co-créez une charte de communication d'équipe. Posez ces trois questions à votre équipe:
• Première : Pour quel type de communication utilisons-nous les courriels ? Et quel délai de réponse est normal ?
• Deuxième question : Pour quel type utilisons-nous la messagerie instantanée ? Et quand est-il acceptable de ne PAS répondre immédiatement ?
• Et enfin, la troisième question : Qu'est-ce qui constitue une véritable urgence nécessitant une interruption ?
Mettre ces règles par écrit transforme l'implicite anxiogène en un cadre explicite, rassurant.
EN RÉSUMÉ
Pour contrer les effets du Grand Recâblage sur votre équipe, le leader doit agir sur quatre fronts :
• Un : Créer des opportunités d'interactions sociales de qualité, pleinement présentes et incarnées.
• Deux : Respecter les frontières entre travail et repos, particulièrement autour des heures du sommeil.
• Trois : Protéger l'attention en créant des blocs de concentration et en réduisant les interruptions systémiques.
• Et quatre : Reconnaître les signes d'usage problématique et créer une culture qui ne récompense pas l'hyperconnexion.
Votre mission pour cette semaine, si vous l'acceptez, est de choisir UNE de ces pratiques et de l'expérimenter. Allez-vous tester des réunions sans appareils, établir des frontières temporelles, créer des blocs de concentration, ou initier une charte de communication ?
Partagez en commentaire celle que vous choisissez.
Et pour que nos prochaines « Revue de lecture » soient tout aussi pertinentes pour vous, s'il y a un article, une étude ou un livre qui vous interpelle, mentionnez-le en commentaire.
Avant de se quitter, une précision importante : L’auteur étudie le développement des enfants et des adolescents, pas le monde du travail. Les adaptations que je vous propose aujourd’hui sont ma propre interprétation de la façon dont ses découvertes s'appliquent au leadership.
L'analyse d'aujourd'hui était basée sur le livre intitulé « Génération anxieuse : Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes » par Jonathan Haidt. J'ai mis la référence complète dans la description et dans l'article de mon blogue sur objectifcoaching.com.
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