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Le Souffle de l'Histoire

L'épopée des reporters de guerre en Indochine- Episode 1

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10min |21/12/2020
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L'épopée des reporters de guerre en Indochine- Episode 1

10min |21/12/2020
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Description

  📟Romain Clément / 🎬 Armel Joubert des Ouches

Compositions musicales originales Tous droits réservés

INDOCHINE / L'EPOPEE DES REPORTERS DE GUERRE

De tous les reporters de guerre présents en Indochine, il est l’un des plus célèbre et des plus expérimenté, l’un des plus grands dira même Kessel.

Son nom : Bodard. Lucien Bodard, 

Surnom : Lulu le chinois. Parce qu’il est né en Chine, parce qu’ il comprend l’Asie.

Comme le raconte Olivier Weber dans sa remarquable biographie consacrée au grand reporter, Bodard est l’un des premiers journalistes occidentaux à fouler le sol indochinois, et ce peu de temps après l’envoi du Corps Expéditionnaire.

Il arrive dès 1948, l’amiral Thierry d’Argenlieu, haut-commissaire vient tout juste d’être remplacé par Emile Bollaert.

La guerre d’Indochine vient déjà de commencer, mais cette guerre a lieu dans les rizières, pas encore dans les villes, ce qui va laisser, notamment à Saïgon de joyeux moments à nos reporters, qui se retrouveront à la piscine du cercle sportif, se croiseront rue Catinat, à côté de la cathédrale- qui existe toujours, et surtout au Continental Saïgon, hôtel de luxe tenu par des corses les Franchini, qui connaissent tout et tout le monde. Militaires, fonctionnaires, trafiquants, espions…

La terrasse du Continental devient vite le QG de tous les reporters, comme le racontera par exemple Jacques Chancel, le célèbre animateur de radio et de télévision, qui effectue ses classes en Indochine. Je vous recommande d’ailleurs son ouvrage paru en 2013 « La Nuit attendra ». Nous en reparlerons !

Comme l’écrit Olivier Weber, Saigon c’est une ville chimère, incroyable ville de mélange, de destinées troubles ou grandioses.

Et elle a tout pour séduire Bodard, qui rêve de comprendre cette Asie en plein changement.

Il y a le Saïgon blanc, les beaux quartiers, et le Saïgon plus interlope, Cholon, le quartier chinois, avec ses dancings, ses restaurants, les taxis-girls…

Et enfin, il y a le Saïgon poisseux, celui du fleuve, des arroyos, des cabanes en bois, de la misère… et Bodard va largement arpenter, et devenir un fin connaisseur de ces 3 Saïgons.

Bodard est l’envoyé spécial de France-Soir. 

Tirage de l’époque : 1 million d’exemplaires.

C’est le grand patron de presse Pierre Lazareff qui a dépêché le jeune correspondant qui n’a que 34 ans.

…………..

Mais il n’y a pas que Saïgon, il y a les nombreux reportages dans le pays que tous ces reporters vont mener. Le premier pour Bodard est une destination qui va avoir par la suite toute son importance.

Tout simplement parce que Bodard n’est pas un des meilleurs pour rien. Il a une plume, elle va s’affiner, il a un talent, mais il a surtout du nez, du flair…

Bodard prend la direction du Tonkin, quelques jours après son arrivée et rejoint Lang Son, près de la frontière avec la Chine, ce pays que Bodard connaît bien, il y est né je le rappelle…

Lang Son, le nom ne vous dit peut-être rien, mais Bodard sent bien que c’est un point de passage possible pour les troupes de Mao qui chercheraient à entrer en Indochine.

Lang Son, c’est « la porte de la Chine », et Bodard en découvrant la ville réalise les fragilités des positions françaises. 

Mao à cette époque est en train de gagner en Chine.

C’est tout l’intérêt de se plonger dans les archives, car on croise tout le monde en Indochine à cette époque. Je vous parlais de Jacques Chancel, sur ce premier reportage c’est un certain Pierre Messmer qui accompagne Bodard (ancien officier de la légion étrangère, futur premier ministre), il est directeur de cabinet du haut-Commissaire et lui souhaite négocier avec les Viets.

Le courant passe entre les 2 hommes comme l’écrit Weber, « ils ont l’Asie dans le sang », Bodard, par son intermédiaire se dit qu’il va décrocher son premier scoop : il rencontre son Excellence le gouverneur chinois, mais l’interview, l’entrevue est laborieuse. Le dernier est un taiseux, et aucune info ne filtre, rien de rien.

Bodard se demande ce qu’il va pouvoir écrire pour son 1er article, celui sur lequel il est attendu au tournant par Lazareff…

Bodard va alors plutôt choisir de donner la parole aux autres personnes qu’il va croiser sur le terrain, les officiers subalternes, qui n’ont pas tous leur langue dans la poche, et qui se livrent…

« revenez dans quelques jours et les villages seront pavoisés de rouge » écrit-il, il glisse également cette phrase : « le gouverneur m’a demandé de le mettre à l’abri, son petit trésor et ses femmes »…

Et Bodard de conclure son 1er article publié le 19 novembre 1948: « Lang Son sera peut-être « la plaque tournante où pourrait se jouer le sort de l’Asie ».

L’article fait la une de France Soir, Lazareff est conquis par ce jeune reporter fougueux qui sait mêler couleur, la chaleur à son papier, et sent qu’en se rendant à Lang Son, il a du nez. Il est là où tout va basculer…

……………..

2ème reportage au Tonkin (le nord du pays) on est loin de la douceur de vivre de Saïgon, le corps expéditionnaire tient les routes mais est déjà aux prises avec la guérilla des hommes d’Hô Chi Minh, qui montent des embuscades, et se sont lancés dans le trafic d’opium pour pouvoir acheter des armes… 

Les routes coloniales vont aussi avoir leur importance !

Direction l’autre porte de la Chine, Lao Kay… dans les montagnes… Les montagnes sont élevées, la route est calme, mais les maquisards sont tout autour, et Bodard sent bien que le calme est trompeur, sur cette Route Coloniale.

Bodard va dans ses articles décrire avec brio cette guerre qui n’en est pas une, où les français tiennent les villes, les routes, mais pas les campagnes, pas la jungle, cette guerre de la peur, de l’angoisse de l’embuscade… ces papiers ont un retentissement, ils ont une résonnance en France d’autant que l’état-major est divisé sur la stratégie à adopter. Faut-il vraiment mener la guerre dans le jungle ?

Le journaliste se rend bien compte que les moyens du corps expéditionnaire sont insuffisants face à une éventuelle déferlante chinoise, face même aux dizaines de régiments d’Ho Chi Minh dans le nord du pays.

Et Bodard pour donner de la couleur de la saveur à ces papiers, effectue quelques portraits de femmes courage qui montent au front, parmi elle Miss SusanTravers, ancienne chauffeur du général Koenig, et adjudant de la légion, seule femme à être jamais entrée dans cette unité mythique, la légion étrangère, qui va s’illustrer en Indochine, et perdre beaucoup des siens.

Susan Travers est britannique, ambulancière et infirmière à la légion. Elle a fait ses armes avec la France Libre en Afrique du Nord, elle sert en Indochine pour quelques mois encore.

Les papiers de Bodard continuent de faire la une, et cette guerre lointaine, inconnue arrive en première page des actualités françaises, ce qui est nouveau en 1947-48.

Bodard a du style, et son style c’est parfois l’impressionnisme :

il sait faire vivre dans ses récits les embuscades, les attaques au corps à corps, les hurlements, le choc des armes, la progression lente dans la jungle, où on se fraye un chemin au coupe coupe, le choc des grenades, les tireurs embusqués, la panique… la guerre des nerfs et de l’usure.

IL dépeint la cruauté, les tortures, ces personnages sanguinaires qui font la guerre salement, mais pour Bodard, c’est encore à cette époque la « guerre heureuse », les heures sombres de la guerre d’Indochine ne sont pas encore pour tout de suite.

Bodard sait détecter les bons interlocuteurs, nouer des contacts avec des sources sûres, fiables, et surtout des amitiés solides avec d’autres grandes figures de la presse, même si ils sont aussi des concurrents, des rivaux. Il faut toujours être 1er sur l’info… (fin épisode 1)

………………

A Saigon, Bodard croise ses confrères, souvent aux mêmes endroits, ces lieux iconiques que tous les reporters connaissent, comme bien sûr le Club de la presse.

Il y a les correspondants de l’AFP, Pierre Norgeux, François Gall. Il y a aussi Max Olivier-Lacamp du Figaro, un ami qu’il connaît depuis la libération. 

Il rencontre aussi Max Clos, jeune pigiste de 24 ans du journal Le Monde… Max Clos est dans une drôle de coloc, si on peut de dire, avec un ancien waffen SS, et un juif… mais tout le monde a l’air de bien cohabiter. La vie est faite de mystère, de rencontres et d’ententes improbables.

Si tout ce monde du reportage se soude, c’est aussi parce que la guerre se durcit et les rédactions parisiennes réclament du contenu. Il faut des papiers !

Parce que le 23 janvier 1949 ; la Chine nationaliste capitule, et Mao l’emporte.

C’est pourtant à ce moment, que Bodard fait le choix de rester à Saïgon -on aurait pu imaginer qu’il fonce au nord à la frontière avec la Chine, mais non il choisit d’explorer la ville, ses bas-fonds, les dancings de Cholon, il veut aussi connaître les personnes influentes.

Son salaire n’est pas élevé, mais côté notes de frais, c’est on pourrait dire « open bar », la comptabilité ne vérifie pas grand-chose. Tout passe et c’est assez commode lorsqu’il faut fréquenter de drôles de lieux, et boire beaucoup pour avoir des informations fraîches et inédites ! 

Bodard à Saïgon est invité dans les cocktails, les dîners mondains donnés par Pignon le haut-commissaire au palais Norodom, où par le général Carpentier… général assez avare de mots, qui instaure une censure, et semble préférer tenir ses hommes éloignés de la débauche, tenir Saïgon plutôt que de se perdre dans la jungle. Il paraît mépriser le Viet-COng, le croit probablement incapable de gagner la guerre…

Pourtant, Le 20 avril 1949, l’armée rouge part à la conquête du sud… 

ET Bodard depart au nord au Tonkin, là où la menace est maintenant officielle, imminente, et pléthorique.

Direction Lao Kay, petite bourgade de 5 000 habitants. Il rencontre le capitaine français, Cuq qui tient la place et affirme qu’en cas d’attaque, il est seul. Aucun renfort à l’horizon !

Des postes isolés, de petites unités dispersées, oubliées, sans liaison ou presque, seuls face à un danger imminent.

Bodard affine, dans ces périples sa vision du dispositif militaire. Il découvre peu à peu le visage ce cette guerre qui ne dit pas encore son nom.

Il comprend une chose qu’il écrit dans France Soir : « Enthousiasme et sévices sont les 2 mamelles de la guérilla ».

Dans les rizières, on ferme les yeux sur les sévices, les cruautés, les massacres ; les exactions, les incendies de villages, les comportements déplacés.

Bodard rencontre aussi les pirates, les bandits, les seigneurs de la guerre, comme Bai Vien, qui met la main sur une partie du trafic d’opium mis en place par les services secrets français pour rallier des tribus Méos dans la montagne.

En Avril 1949, c’est un personnage important qui est annoncé, un personnage qu’il connait bien… Mag, la femme de Bodard débarque à Tan Son Nhut ; l’aéroport de Saïgon, elle va occuper le poste de directrice de l’information au sein de l’administration indochinoise.

Il devrait se réjouir de retrouver son épouse, mais il constate plutôt avec amertume que son mariage est une routine, que son union a du plomb dans l’aile.

Mag se lance elle aussi dans le journalisme par passion et pour passer le temps, et elle et son mari font la connaissance d’un jeune animateur de Radio-Saigon. Son nom :  Jacques Chancel, il est à cette époque un miraculé. Il a survécu à une terrible épreuve. La jeep qu’il conduisait a sauté sur une mine. La plupart des occupants ont été tués. 

Chancel a bien failli perdre la vie. C’est ce qu’il raconte dans son ouvrage très émouvant La Nuit attendra. Cet accident majeur lui fit perdre la vue, pendant 6 mois. 

Chancel est personnage fascinant, audacieux, qui cherche et obtient des scoops n’hésite pas à partir en jungle, à monter au front, à partir sur la piste d’Ho Chi Minh… C’est un conteur, il deviendra cet accoucheur de pensée, grand homme de radio et de télévision (Le Grand Echiquer).

Jacques Chancel effectue son service militaire en Indochine, il est affecté à Radio France Asie, dont le patron s’appelle Jean Varnoux.

Il va faire son baptême du feu en journalisme et au front. Il va rapidement animer une émission et recevoir les plus grandes stars dont Joséphine Baker… célébrités de passage en Indochine parfois, envoyées pour remonter le moral des troupes.

Cette émission c’est Jacques et Marina, il est en duo avec Marina Ceccaldi. Il passe des disques à la mode, mais il lit aussi des passages de littérature dont il raffole. Chateaubriand, Flaubert, Stendhal, et il faut imaginer les soldats écouter ces textes et ces chansons depuis leurs rizières.

Chancel fait la connaissance de Lucien Bodard au Continental, lors du fameux rituel de l’apéritif.

Voilà comme il le décrit : « je découvrais sa gueule, je connaissais sa plume. J’observais ces yeux de chinois, son corps lourd, ses vêtements fripés. Le grand journaliste de France-Soir, visage froid, regard perdu, cigarette aux lèvres »… et voici le conseil qu’après un interminable moment de silence, Bodard lance à ce jeune premier :

«  Petit, sache que Tolstoï et Hugo doivent être tes modèles. » ajoutant cette phrase magnifique : « il faut voir grand pour oser vivre… »

Chancel, qui est arrivé en 48 fait aussi la connaissance d’une autre figure de légende…

Jean Lartéguy qui obtiendra plus tard le prix Albert Londres, est un ancien résistant, déporté, officier de carrière ayant servi en Corée, grand spécialiste des explosifs, il a rejoint la poudrière indochinoise, comme correspondant.

Jean Lartéguy qui écrira en plus de ces papiers deux superbes ouvrages-parmi bien d’autres :

Les Centurions, puis Les Prétoriens revenant à de nombreuses reprises sur ses années en Indo (il y aura aussi Le Mal Jaune, L’adieu à Saîgon)

Mais revenons à cette fin des années 40 avec le jeune Jacques Chancel qui reçoit une autre recommandation de Bodard, car Bodard va l’initier à la vie nocturne de Cholon :

« Sachez-dit-il- que les amibes, le paludisme, l’alcool et l’opium sont plus dangereux que le corps à corps des armées ». Fin de citation…

Dans les bouges, les fumeries, Bodard apprend de ses sources, le retour imminent de l’empereur Bao Dai qui passait plutôt le plus clair de son temps entre Cannes, Nice, sous le soleil azuréen… l’empereur déchu serait sur le retour. Ce retour est le fruit d’une négociation que Bodard juge hasardeuse : l’indépendance contre des passe-droit pour les Blancs, une justice et le journaliste craint une révolte locale. 

27 avril 1949, Saigon se pavoise de tous ses drapeaux pour le retour de l’empereur.

Mais ce dernier ne fait même pas escale, il veut aller à Dalat, et bouder les français ; la ville du repos, des hauts plateaux, Bodard est d’emblée du voyage. Bao Dai semble dédaigner la foule, le discours du haut-commissaire. 

« Bao Dai -écrit Bodard- est arrivé à Dalat comme un haut responsable qui ne vient que pour se reposer. »

Bao Dai est un empereur sans empire, un personnage fantoche mais Lulu s’attache à lui. Le problème c’est que l’empereur pratique la langue de bois, ce qui ne plaît jamais à un journaliste qui lui a réclamé un entretien… que ce dernier lui promet… pour bientôt mais pas de suite…

…. 

Bodard qui connaît la lenteur asiatique en profite pour repartir en Cochinchine à la rencontre -cette fois- de figures militaires, et d’un certain colonel Leroy. Il s’y rend avec Mag, son épouse.

….. 

Leroy est un personnage de roman, et Bodard aime les légendes, les guerriers implacables, les gueules de combattants… Leroy est un foudre de guerre, colonel à seulement 29 ans.

Le colon vit sur une île au bord du Ham Luong, l’une des branches qui forment le delta du Mékong.

50 000 vietnamiens vivent sous la coupe du colonel Leroy, il est eurasien.

Bodard reçoit un accueil triomphal, avec des banderoles « Bienvenue Monsieur le Journaliste », on se croirait presque dans Tintin au Congo…

Mais la rencontre ne se passe pas très bien. Leroy mène ses hommes à la baguette ; son garde du corps lui obéit comme un automate, et lorsqu’un prisonnier viet est fait, il y a une sorte de tribunal populaire, où le Seigneur de la guerre accorde la vie sauve ou non, comme au cirque romain.

Leroy mène la guerre à la Viet, il a recours à des expéditions punitives… Il exécute des prisonniers devant Bodard, qui est écoeuré, alors qu’il couvre une opération de ratissage.

Bodard évoquera dans ses articles sa cruauté, Leroy en représailles lui donnera ce surnom de « Bobard » ; et lui tiendra toujours rigueur de son papier écrit après ce reportage.

Leroy n’est pas un officier français, il mène sa propre guerre, c’est un personnage à part il a demandé l’envoi de la légion mais on ne lui a jamais accordé.

C’est «  le roi de Bentré » comme le dira Graham Greene. Dans un américain bien tranquille.

Mais cette guerre menée par Leroy, Bodard la déteste, c’est pourtant en cette méthode que croit le commandant du corps expéditionnaire, le général Salan.

……………

Bodard déteste cette cruauté, et il note aussi que les victoires françaises sont rares. L’ennemi est impalpable, et il n’y a que des fissures dans le dispositif français, et peu de réussites concrètes.

Bodard le sait, Bodard le voit, mais il ne peut pas l’écrire ainsi. 

La censure de l’état-major, surveillée de près par un certain Commandant Gardes, l’oblige à finasser, à se montrer plus diplomate.

Il recueille pourtant des témoignages chocs.

Il aime les pistes, les hautes montagnes, les rizières et les postes tenus par des sous-officiers, diserts, qui ne voient jamais personne et sont heureux de se confesser.

Camau, est un lieu de choix pour recueillir du témoignage. Camau, c’est en Cochinchine, atteignable après 200 kms de route dangereuse… 

C’est une Citadelle en forme de bidon-ville gardée par quelques légionnaires, et surtout des Vietnamiens. Les légionnaires ont vécu l’enfer, un an de siège pratiquement, se débrouillant comme ils l’ont pu. C’est la guerre des marécages, celle où des légionnaires isolés luttent, se défendent, vont chercher de l’eau entre les mines dans des puits de 40 m de profondeur, reconstruisent des citadelles passoires, tiennent sans être relevés. Ils sont pratiquement seuls, oubliés de tous, de leurs chefs en premier lieu.

En juin 1949 Bodard conclue après ce sujet mené en Cochinchine : «  l’Indochine française pourrait ne pas se relever de la mainmise de Mao sur la Chine » !

Bodard se décide justement à partir vers la Chine, voir de plus près ce pays où il est né, qu’il connaît mais qu’il n’a pas vu depuis son basculement vers le communisme.

Mais avant de plier bagage, nouvelle opportunité pour le reporter. Interview possible, et nouvelle rencontre avec le fameux empereur Bao Daï.

Empereur que Bodard retrouve et décrit comme paresseux, plus enclin à chasser et à s’occuper de ses favorites. Le courant passe pourtant et Bodard est même invité à chasser le buffle à dos d’éléphant, à partager des repas servis par des jeunes femmes sein nu, où les plats arrivent par avion spécial de chez Maxim’s à Paris…

Après le faste, Lulu prend la direction de  Lao Kay… au terme d’un interminable voyage, la mousson oblige à enchaîner, jeep, cheval, marche, 15 jours de vadrouille.

Mais le périple en vaut sans doute la chandelle. Il a rendez-vous avec un des maîtres de l’Indochine, un de ceux qui ont toutes les cartes en main…

(Fin épisode 2)

Cet homme qui a toutes les cartes en main, c’est Bai Vien. Tout simplement le maître de Cholon -le fameux quartier chinois de Saïgon- le maître des bas-fonds, du Grand Monde une maison où Bodard apprend bien des secrets.

C’est une vaste maison de jeu, l’une des plus grande en Asie après Macao. 

Ce Bai Vien est Un grand trafiquant (de drogue, d’or), mais les Français le laissent faire, et on le craint, tous les correspondants le craignent. 

Il est si susceptible-dit-on- qu’on ne peut rien écrire sur lui, sauf à vouloir mourir. C’est le patron de la pègre et il a un rôle à Saigon dans la guerre de l’opium que se livrent français et viets.

Il le rencontre à Lao Kay, endroit où les Français sont harcelés par les Viets.

Le capitaine qu’il rencontre lui raconte rapidement que le poste peut tomber à tout instant, l’empire craque et gémit, mais les Français qui dirigent cette guerre sont à Saïgon, loin du terrain, des souricières, où tout peut s’effondrer en un instant.

Bodard comprend au contact de Bai Vien que l’argent fait cette guerre.

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  📟Romain Clément / 🎬 Armel Joubert des Ouches

Compositions musicales originales Tous droits réservés

INDOCHINE / L'EPOPEE DES REPORTERS DE GUERRE

De tous les reporters de guerre présents en Indochine, il est l’un des plus célèbre et des plus expérimenté, l’un des plus grands dira même Kessel.

Son nom : Bodard. Lucien Bodard, 

Surnom : Lulu le chinois. Parce qu’il est né en Chine, parce qu’ il comprend l’Asie.

Comme le raconte Olivier Weber dans sa remarquable biographie consacrée au grand reporter, Bodard est l’un des premiers journalistes occidentaux à fouler le sol indochinois, et ce peu de temps après l’envoi du Corps Expéditionnaire.

Il arrive dès 1948, l’amiral Thierry d’Argenlieu, haut-commissaire vient tout juste d’être remplacé par Emile Bollaert.

La guerre d’Indochine vient déjà de commencer, mais cette guerre a lieu dans les rizières, pas encore dans les villes, ce qui va laisser, notamment à Saïgon de joyeux moments à nos reporters, qui se retrouveront à la piscine du cercle sportif, se croiseront rue Catinat, à côté de la cathédrale- qui existe toujours, et surtout au Continental Saïgon, hôtel de luxe tenu par des corses les Franchini, qui connaissent tout et tout le monde. Militaires, fonctionnaires, trafiquants, espions…

La terrasse du Continental devient vite le QG de tous les reporters, comme le racontera par exemple Jacques Chancel, le célèbre animateur de radio et de télévision, qui effectue ses classes en Indochine. Je vous recommande d’ailleurs son ouvrage paru en 2013 « La Nuit attendra ». Nous en reparlerons !

Comme l’écrit Olivier Weber, Saigon c’est une ville chimère, incroyable ville de mélange, de destinées troubles ou grandioses.

Et elle a tout pour séduire Bodard, qui rêve de comprendre cette Asie en plein changement.

Il y a le Saïgon blanc, les beaux quartiers, et le Saïgon plus interlope, Cholon, le quartier chinois, avec ses dancings, ses restaurants, les taxis-girls…

Et enfin, il y a le Saïgon poisseux, celui du fleuve, des arroyos, des cabanes en bois, de la misère… et Bodard va largement arpenter, et devenir un fin connaisseur de ces 3 Saïgons.

Bodard est l’envoyé spécial de France-Soir. 

Tirage de l’époque : 1 million d’exemplaires.

C’est le grand patron de presse Pierre Lazareff qui a dépêché le jeune correspondant qui n’a que 34 ans.

…………..

Mais il n’y a pas que Saïgon, il y a les nombreux reportages dans le pays que tous ces reporters vont mener. Le premier pour Bodard est une destination qui va avoir par la suite toute son importance.

Tout simplement parce que Bodard n’est pas un des meilleurs pour rien. Il a une plume, elle va s’affiner, il a un talent, mais il a surtout du nez, du flair…

Bodard prend la direction du Tonkin, quelques jours après son arrivée et rejoint Lang Son, près de la frontière avec la Chine, ce pays que Bodard connaît bien, il y est né je le rappelle…

Lang Son, le nom ne vous dit peut-être rien, mais Bodard sent bien que c’est un point de passage possible pour les troupes de Mao qui chercheraient à entrer en Indochine.

Lang Son, c’est « la porte de la Chine », et Bodard en découvrant la ville réalise les fragilités des positions françaises. 

Mao à cette époque est en train de gagner en Chine.

C’est tout l’intérêt de se plonger dans les archives, car on croise tout le monde en Indochine à cette époque. Je vous parlais de Jacques Chancel, sur ce premier reportage c’est un certain Pierre Messmer qui accompagne Bodard (ancien officier de la légion étrangère, futur premier ministre), il est directeur de cabinet du haut-Commissaire et lui souhaite négocier avec les Viets.

Le courant passe entre les 2 hommes comme l’écrit Weber, « ils ont l’Asie dans le sang », Bodard, par son intermédiaire se dit qu’il va décrocher son premier scoop : il rencontre son Excellence le gouverneur chinois, mais l’interview, l’entrevue est laborieuse. Le dernier est un taiseux, et aucune info ne filtre, rien de rien.

Bodard se demande ce qu’il va pouvoir écrire pour son 1er article, celui sur lequel il est attendu au tournant par Lazareff…

Bodard va alors plutôt choisir de donner la parole aux autres personnes qu’il va croiser sur le terrain, les officiers subalternes, qui n’ont pas tous leur langue dans la poche, et qui se livrent…

« revenez dans quelques jours et les villages seront pavoisés de rouge » écrit-il, il glisse également cette phrase : « le gouverneur m’a demandé de le mettre à l’abri, son petit trésor et ses femmes »…

Et Bodard de conclure son 1er article publié le 19 novembre 1948: « Lang Son sera peut-être « la plaque tournante où pourrait se jouer le sort de l’Asie ».

L’article fait la une de France Soir, Lazareff est conquis par ce jeune reporter fougueux qui sait mêler couleur, la chaleur à son papier, et sent qu’en se rendant à Lang Son, il a du nez. Il est là où tout va basculer…

……………..

2ème reportage au Tonkin (le nord du pays) on est loin de la douceur de vivre de Saïgon, le corps expéditionnaire tient les routes mais est déjà aux prises avec la guérilla des hommes d’Hô Chi Minh, qui montent des embuscades, et se sont lancés dans le trafic d’opium pour pouvoir acheter des armes… 

Les routes coloniales vont aussi avoir leur importance !

Direction l’autre porte de la Chine, Lao Kay… dans les montagnes… Les montagnes sont élevées, la route est calme, mais les maquisards sont tout autour, et Bodard sent bien que le calme est trompeur, sur cette Route Coloniale.

Bodard va dans ses articles décrire avec brio cette guerre qui n’en est pas une, où les français tiennent les villes, les routes, mais pas les campagnes, pas la jungle, cette guerre de la peur, de l’angoisse de l’embuscade… ces papiers ont un retentissement, ils ont une résonnance en France d’autant que l’état-major est divisé sur la stratégie à adopter. Faut-il vraiment mener la guerre dans le jungle ?

Le journaliste se rend bien compte que les moyens du corps expéditionnaire sont insuffisants face à une éventuelle déferlante chinoise, face même aux dizaines de régiments d’Ho Chi Minh dans le nord du pays.

Et Bodard pour donner de la couleur de la saveur à ces papiers, effectue quelques portraits de femmes courage qui montent au front, parmi elle Miss SusanTravers, ancienne chauffeur du général Koenig, et adjudant de la légion, seule femme à être jamais entrée dans cette unité mythique, la légion étrangère, qui va s’illustrer en Indochine, et perdre beaucoup des siens.

Susan Travers est britannique, ambulancière et infirmière à la légion. Elle a fait ses armes avec la France Libre en Afrique du Nord, elle sert en Indochine pour quelques mois encore.

Les papiers de Bodard continuent de faire la une, et cette guerre lointaine, inconnue arrive en première page des actualités françaises, ce qui est nouveau en 1947-48.

Bodard a du style, et son style c’est parfois l’impressionnisme :

il sait faire vivre dans ses récits les embuscades, les attaques au corps à corps, les hurlements, le choc des armes, la progression lente dans la jungle, où on se fraye un chemin au coupe coupe, le choc des grenades, les tireurs embusqués, la panique… la guerre des nerfs et de l’usure.

IL dépeint la cruauté, les tortures, ces personnages sanguinaires qui font la guerre salement, mais pour Bodard, c’est encore à cette époque la « guerre heureuse », les heures sombres de la guerre d’Indochine ne sont pas encore pour tout de suite.

Bodard sait détecter les bons interlocuteurs, nouer des contacts avec des sources sûres, fiables, et surtout des amitiés solides avec d’autres grandes figures de la presse, même si ils sont aussi des concurrents, des rivaux. Il faut toujours être 1er sur l’info… (fin épisode 1)

………………

A Saigon, Bodard croise ses confrères, souvent aux mêmes endroits, ces lieux iconiques que tous les reporters connaissent, comme bien sûr le Club de la presse.

Il y a les correspondants de l’AFP, Pierre Norgeux, François Gall. Il y a aussi Max Olivier-Lacamp du Figaro, un ami qu’il connaît depuis la libération. 

Il rencontre aussi Max Clos, jeune pigiste de 24 ans du journal Le Monde… Max Clos est dans une drôle de coloc, si on peut de dire, avec un ancien waffen SS, et un juif… mais tout le monde a l’air de bien cohabiter. La vie est faite de mystère, de rencontres et d’ententes improbables.

Si tout ce monde du reportage se soude, c’est aussi parce que la guerre se durcit et les rédactions parisiennes réclament du contenu. Il faut des papiers !

Parce que le 23 janvier 1949 ; la Chine nationaliste capitule, et Mao l’emporte.

C’est pourtant à ce moment, que Bodard fait le choix de rester à Saïgon -on aurait pu imaginer qu’il fonce au nord à la frontière avec la Chine, mais non il choisit d’explorer la ville, ses bas-fonds, les dancings de Cholon, il veut aussi connaître les personnes influentes.

Son salaire n’est pas élevé, mais côté notes de frais, c’est on pourrait dire « open bar », la comptabilité ne vérifie pas grand-chose. Tout passe et c’est assez commode lorsqu’il faut fréquenter de drôles de lieux, et boire beaucoup pour avoir des informations fraîches et inédites ! 

Bodard à Saïgon est invité dans les cocktails, les dîners mondains donnés par Pignon le haut-commissaire au palais Norodom, où par le général Carpentier… général assez avare de mots, qui instaure une censure, et semble préférer tenir ses hommes éloignés de la débauche, tenir Saïgon plutôt que de se perdre dans la jungle. Il paraît mépriser le Viet-COng, le croit probablement incapable de gagner la guerre…

Pourtant, Le 20 avril 1949, l’armée rouge part à la conquête du sud… 

ET Bodard depart au nord au Tonkin, là où la menace est maintenant officielle, imminente, et pléthorique.

Direction Lao Kay, petite bourgade de 5 000 habitants. Il rencontre le capitaine français, Cuq qui tient la place et affirme qu’en cas d’attaque, il est seul. Aucun renfort à l’horizon !

Des postes isolés, de petites unités dispersées, oubliées, sans liaison ou presque, seuls face à un danger imminent.

Bodard affine, dans ces périples sa vision du dispositif militaire. Il découvre peu à peu le visage ce cette guerre qui ne dit pas encore son nom.

Il comprend une chose qu’il écrit dans France Soir : « Enthousiasme et sévices sont les 2 mamelles de la guérilla ».

Dans les rizières, on ferme les yeux sur les sévices, les cruautés, les massacres ; les exactions, les incendies de villages, les comportements déplacés.

Bodard rencontre aussi les pirates, les bandits, les seigneurs de la guerre, comme Bai Vien, qui met la main sur une partie du trafic d’opium mis en place par les services secrets français pour rallier des tribus Méos dans la montagne.

En Avril 1949, c’est un personnage important qui est annoncé, un personnage qu’il connait bien… Mag, la femme de Bodard débarque à Tan Son Nhut ; l’aéroport de Saïgon, elle va occuper le poste de directrice de l’information au sein de l’administration indochinoise.

Il devrait se réjouir de retrouver son épouse, mais il constate plutôt avec amertume que son mariage est une routine, que son union a du plomb dans l’aile.

Mag se lance elle aussi dans le journalisme par passion et pour passer le temps, et elle et son mari font la connaissance d’un jeune animateur de Radio-Saigon. Son nom :  Jacques Chancel, il est à cette époque un miraculé. Il a survécu à une terrible épreuve. La jeep qu’il conduisait a sauté sur une mine. La plupart des occupants ont été tués. 

Chancel a bien failli perdre la vie. C’est ce qu’il raconte dans son ouvrage très émouvant La Nuit attendra. Cet accident majeur lui fit perdre la vue, pendant 6 mois. 

Chancel est personnage fascinant, audacieux, qui cherche et obtient des scoops n’hésite pas à partir en jungle, à monter au front, à partir sur la piste d’Ho Chi Minh… C’est un conteur, il deviendra cet accoucheur de pensée, grand homme de radio et de télévision (Le Grand Echiquer).

Jacques Chancel effectue son service militaire en Indochine, il est affecté à Radio France Asie, dont le patron s’appelle Jean Varnoux.

Il va faire son baptême du feu en journalisme et au front. Il va rapidement animer une émission et recevoir les plus grandes stars dont Joséphine Baker… célébrités de passage en Indochine parfois, envoyées pour remonter le moral des troupes.

Cette émission c’est Jacques et Marina, il est en duo avec Marina Ceccaldi. Il passe des disques à la mode, mais il lit aussi des passages de littérature dont il raffole. Chateaubriand, Flaubert, Stendhal, et il faut imaginer les soldats écouter ces textes et ces chansons depuis leurs rizières.

Chancel fait la connaissance de Lucien Bodard au Continental, lors du fameux rituel de l’apéritif.

Voilà comme il le décrit : « je découvrais sa gueule, je connaissais sa plume. J’observais ces yeux de chinois, son corps lourd, ses vêtements fripés. Le grand journaliste de France-Soir, visage froid, regard perdu, cigarette aux lèvres »… et voici le conseil qu’après un interminable moment de silence, Bodard lance à ce jeune premier :

«  Petit, sache que Tolstoï et Hugo doivent être tes modèles. » ajoutant cette phrase magnifique : « il faut voir grand pour oser vivre… »

Chancel, qui est arrivé en 48 fait aussi la connaissance d’une autre figure de légende…

Jean Lartéguy qui obtiendra plus tard le prix Albert Londres, est un ancien résistant, déporté, officier de carrière ayant servi en Corée, grand spécialiste des explosifs, il a rejoint la poudrière indochinoise, comme correspondant.

Jean Lartéguy qui écrira en plus de ces papiers deux superbes ouvrages-parmi bien d’autres :

Les Centurions, puis Les Prétoriens revenant à de nombreuses reprises sur ses années en Indo (il y aura aussi Le Mal Jaune, L’adieu à Saîgon)

Mais revenons à cette fin des années 40 avec le jeune Jacques Chancel qui reçoit une autre recommandation de Bodard, car Bodard va l’initier à la vie nocturne de Cholon :

« Sachez-dit-il- que les amibes, le paludisme, l’alcool et l’opium sont plus dangereux que le corps à corps des armées ». Fin de citation…

Dans les bouges, les fumeries, Bodard apprend de ses sources, le retour imminent de l’empereur Bao Dai qui passait plutôt le plus clair de son temps entre Cannes, Nice, sous le soleil azuréen… l’empereur déchu serait sur le retour. Ce retour est le fruit d’une négociation que Bodard juge hasardeuse : l’indépendance contre des passe-droit pour les Blancs, une justice et le journaliste craint une révolte locale. 

27 avril 1949, Saigon se pavoise de tous ses drapeaux pour le retour de l’empereur.

Mais ce dernier ne fait même pas escale, il veut aller à Dalat, et bouder les français ; la ville du repos, des hauts plateaux, Bodard est d’emblée du voyage. Bao Dai semble dédaigner la foule, le discours du haut-commissaire. 

« Bao Dai -écrit Bodard- est arrivé à Dalat comme un haut responsable qui ne vient que pour se reposer. »

Bao Dai est un empereur sans empire, un personnage fantoche mais Lulu s’attache à lui. Le problème c’est que l’empereur pratique la langue de bois, ce qui ne plaît jamais à un journaliste qui lui a réclamé un entretien… que ce dernier lui promet… pour bientôt mais pas de suite…

…. 

Bodard qui connaît la lenteur asiatique en profite pour repartir en Cochinchine à la rencontre -cette fois- de figures militaires, et d’un certain colonel Leroy. Il s’y rend avec Mag, son épouse.

….. 

Leroy est un personnage de roman, et Bodard aime les légendes, les guerriers implacables, les gueules de combattants… Leroy est un foudre de guerre, colonel à seulement 29 ans.

Le colon vit sur une île au bord du Ham Luong, l’une des branches qui forment le delta du Mékong.

50 000 vietnamiens vivent sous la coupe du colonel Leroy, il est eurasien.

Bodard reçoit un accueil triomphal, avec des banderoles « Bienvenue Monsieur le Journaliste », on se croirait presque dans Tintin au Congo…

Mais la rencontre ne se passe pas très bien. Leroy mène ses hommes à la baguette ; son garde du corps lui obéit comme un automate, et lorsqu’un prisonnier viet est fait, il y a une sorte de tribunal populaire, où le Seigneur de la guerre accorde la vie sauve ou non, comme au cirque romain.

Leroy mène la guerre à la Viet, il a recours à des expéditions punitives… Il exécute des prisonniers devant Bodard, qui est écoeuré, alors qu’il couvre une opération de ratissage.

Bodard évoquera dans ses articles sa cruauté, Leroy en représailles lui donnera ce surnom de « Bobard » ; et lui tiendra toujours rigueur de son papier écrit après ce reportage.

Leroy n’est pas un officier français, il mène sa propre guerre, c’est un personnage à part il a demandé l’envoi de la légion mais on ne lui a jamais accordé.

C’est «  le roi de Bentré » comme le dira Graham Greene. Dans un américain bien tranquille.

Mais cette guerre menée par Leroy, Bodard la déteste, c’est pourtant en cette méthode que croit le commandant du corps expéditionnaire, le général Salan.

……………

Bodard déteste cette cruauté, et il note aussi que les victoires françaises sont rares. L’ennemi est impalpable, et il n’y a que des fissures dans le dispositif français, et peu de réussites concrètes.

Bodard le sait, Bodard le voit, mais il ne peut pas l’écrire ainsi. 

La censure de l’état-major, surveillée de près par un certain Commandant Gardes, l’oblige à finasser, à se montrer plus diplomate.

Il recueille pourtant des témoignages chocs.

Il aime les pistes, les hautes montagnes, les rizières et les postes tenus par des sous-officiers, diserts, qui ne voient jamais personne et sont heureux de se confesser.

Camau, est un lieu de choix pour recueillir du témoignage. Camau, c’est en Cochinchine, atteignable après 200 kms de route dangereuse… 

C’est une Citadelle en forme de bidon-ville gardée par quelques légionnaires, et surtout des Vietnamiens. Les légionnaires ont vécu l’enfer, un an de siège pratiquement, se débrouillant comme ils l’ont pu. C’est la guerre des marécages, celle où des légionnaires isolés luttent, se défendent, vont chercher de l’eau entre les mines dans des puits de 40 m de profondeur, reconstruisent des citadelles passoires, tiennent sans être relevés. Ils sont pratiquement seuls, oubliés de tous, de leurs chefs en premier lieu.

En juin 1949 Bodard conclue après ce sujet mené en Cochinchine : «  l’Indochine française pourrait ne pas se relever de la mainmise de Mao sur la Chine » !

Bodard se décide justement à partir vers la Chine, voir de plus près ce pays où il est né, qu’il connaît mais qu’il n’a pas vu depuis son basculement vers le communisme.

Mais avant de plier bagage, nouvelle opportunité pour le reporter. Interview possible, et nouvelle rencontre avec le fameux empereur Bao Daï.

Empereur que Bodard retrouve et décrit comme paresseux, plus enclin à chasser et à s’occuper de ses favorites. Le courant passe pourtant et Bodard est même invité à chasser le buffle à dos d’éléphant, à partager des repas servis par des jeunes femmes sein nu, où les plats arrivent par avion spécial de chez Maxim’s à Paris…

Après le faste, Lulu prend la direction de  Lao Kay… au terme d’un interminable voyage, la mousson oblige à enchaîner, jeep, cheval, marche, 15 jours de vadrouille.

Mais le périple en vaut sans doute la chandelle. Il a rendez-vous avec un des maîtres de l’Indochine, un de ceux qui ont toutes les cartes en main…

(Fin épisode 2)

Cet homme qui a toutes les cartes en main, c’est Bai Vien. Tout simplement le maître de Cholon -le fameux quartier chinois de Saïgon- le maître des bas-fonds, du Grand Monde une maison où Bodard apprend bien des secrets.

C’est une vaste maison de jeu, l’une des plus grande en Asie après Macao. 

Ce Bai Vien est Un grand trafiquant (de drogue, d’or), mais les Français le laissent faire, et on le craint, tous les correspondants le craignent. 

Il est si susceptible-dit-on- qu’on ne peut rien écrire sur lui, sauf à vouloir mourir. C’est le patron de la pègre et il a un rôle à Saigon dans la guerre de l’opium que se livrent français et viets.

Il le rencontre à Lao Kay, endroit où les Français sont harcelés par les Viets.

Le capitaine qu’il rencontre lui raconte rapidement que le poste peut tomber à tout instant, l’empire craque et gémit, mais les Français qui dirigent cette guerre sont à Saïgon, loin du terrain, des souricières, où tout peut s’effondrer en un instant.

Bodard comprend au contact de Bai Vien que l’argent fait cette guerre.

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Description

  📟Romain Clément / 🎬 Armel Joubert des Ouches

Compositions musicales originales Tous droits réservés

INDOCHINE / L'EPOPEE DES REPORTERS DE GUERRE

De tous les reporters de guerre présents en Indochine, il est l’un des plus célèbre et des plus expérimenté, l’un des plus grands dira même Kessel.

Son nom : Bodard. Lucien Bodard, 

Surnom : Lulu le chinois. Parce qu’il est né en Chine, parce qu’ il comprend l’Asie.

Comme le raconte Olivier Weber dans sa remarquable biographie consacrée au grand reporter, Bodard est l’un des premiers journalistes occidentaux à fouler le sol indochinois, et ce peu de temps après l’envoi du Corps Expéditionnaire.

Il arrive dès 1948, l’amiral Thierry d’Argenlieu, haut-commissaire vient tout juste d’être remplacé par Emile Bollaert.

La guerre d’Indochine vient déjà de commencer, mais cette guerre a lieu dans les rizières, pas encore dans les villes, ce qui va laisser, notamment à Saïgon de joyeux moments à nos reporters, qui se retrouveront à la piscine du cercle sportif, se croiseront rue Catinat, à côté de la cathédrale- qui existe toujours, et surtout au Continental Saïgon, hôtel de luxe tenu par des corses les Franchini, qui connaissent tout et tout le monde. Militaires, fonctionnaires, trafiquants, espions…

La terrasse du Continental devient vite le QG de tous les reporters, comme le racontera par exemple Jacques Chancel, le célèbre animateur de radio et de télévision, qui effectue ses classes en Indochine. Je vous recommande d’ailleurs son ouvrage paru en 2013 « La Nuit attendra ». Nous en reparlerons !

Comme l’écrit Olivier Weber, Saigon c’est une ville chimère, incroyable ville de mélange, de destinées troubles ou grandioses.

Et elle a tout pour séduire Bodard, qui rêve de comprendre cette Asie en plein changement.

Il y a le Saïgon blanc, les beaux quartiers, et le Saïgon plus interlope, Cholon, le quartier chinois, avec ses dancings, ses restaurants, les taxis-girls…

Et enfin, il y a le Saïgon poisseux, celui du fleuve, des arroyos, des cabanes en bois, de la misère… et Bodard va largement arpenter, et devenir un fin connaisseur de ces 3 Saïgons.

Bodard est l’envoyé spécial de France-Soir. 

Tirage de l’époque : 1 million d’exemplaires.

C’est le grand patron de presse Pierre Lazareff qui a dépêché le jeune correspondant qui n’a que 34 ans.

…………..

Mais il n’y a pas que Saïgon, il y a les nombreux reportages dans le pays que tous ces reporters vont mener. Le premier pour Bodard est une destination qui va avoir par la suite toute son importance.

Tout simplement parce que Bodard n’est pas un des meilleurs pour rien. Il a une plume, elle va s’affiner, il a un talent, mais il a surtout du nez, du flair…

Bodard prend la direction du Tonkin, quelques jours après son arrivée et rejoint Lang Son, près de la frontière avec la Chine, ce pays que Bodard connaît bien, il y est né je le rappelle…

Lang Son, le nom ne vous dit peut-être rien, mais Bodard sent bien que c’est un point de passage possible pour les troupes de Mao qui chercheraient à entrer en Indochine.

Lang Son, c’est « la porte de la Chine », et Bodard en découvrant la ville réalise les fragilités des positions françaises. 

Mao à cette époque est en train de gagner en Chine.

C’est tout l’intérêt de se plonger dans les archives, car on croise tout le monde en Indochine à cette époque. Je vous parlais de Jacques Chancel, sur ce premier reportage c’est un certain Pierre Messmer qui accompagne Bodard (ancien officier de la légion étrangère, futur premier ministre), il est directeur de cabinet du haut-Commissaire et lui souhaite négocier avec les Viets.

Le courant passe entre les 2 hommes comme l’écrit Weber, « ils ont l’Asie dans le sang », Bodard, par son intermédiaire se dit qu’il va décrocher son premier scoop : il rencontre son Excellence le gouverneur chinois, mais l’interview, l’entrevue est laborieuse. Le dernier est un taiseux, et aucune info ne filtre, rien de rien.

Bodard se demande ce qu’il va pouvoir écrire pour son 1er article, celui sur lequel il est attendu au tournant par Lazareff…

Bodard va alors plutôt choisir de donner la parole aux autres personnes qu’il va croiser sur le terrain, les officiers subalternes, qui n’ont pas tous leur langue dans la poche, et qui se livrent…

« revenez dans quelques jours et les villages seront pavoisés de rouge » écrit-il, il glisse également cette phrase : « le gouverneur m’a demandé de le mettre à l’abri, son petit trésor et ses femmes »…

Et Bodard de conclure son 1er article publié le 19 novembre 1948: « Lang Son sera peut-être « la plaque tournante où pourrait se jouer le sort de l’Asie ».

L’article fait la une de France Soir, Lazareff est conquis par ce jeune reporter fougueux qui sait mêler couleur, la chaleur à son papier, et sent qu’en se rendant à Lang Son, il a du nez. Il est là où tout va basculer…

……………..

2ème reportage au Tonkin (le nord du pays) on est loin de la douceur de vivre de Saïgon, le corps expéditionnaire tient les routes mais est déjà aux prises avec la guérilla des hommes d’Hô Chi Minh, qui montent des embuscades, et se sont lancés dans le trafic d’opium pour pouvoir acheter des armes… 

Les routes coloniales vont aussi avoir leur importance !

Direction l’autre porte de la Chine, Lao Kay… dans les montagnes… Les montagnes sont élevées, la route est calme, mais les maquisards sont tout autour, et Bodard sent bien que le calme est trompeur, sur cette Route Coloniale.

Bodard va dans ses articles décrire avec brio cette guerre qui n’en est pas une, où les français tiennent les villes, les routes, mais pas les campagnes, pas la jungle, cette guerre de la peur, de l’angoisse de l’embuscade… ces papiers ont un retentissement, ils ont une résonnance en France d’autant que l’état-major est divisé sur la stratégie à adopter. Faut-il vraiment mener la guerre dans le jungle ?

Le journaliste se rend bien compte que les moyens du corps expéditionnaire sont insuffisants face à une éventuelle déferlante chinoise, face même aux dizaines de régiments d’Ho Chi Minh dans le nord du pays.

Et Bodard pour donner de la couleur de la saveur à ces papiers, effectue quelques portraits de femmes courage qui montent au front, parmi elle Miss SusanTravers, ancienne chauffeur du général Koenig, et adjudant de la légion, seule femme à être jamais entrée dans cette unité mythique, la légion étrangère, qui va s’illustrer en Indochine, et perdre beaucoup des siens.

Susan Travers est britannique, ambulancière et infirmière à la légion. Elle a fait ses armes avec la France Libre en Afrique du Nord, elle sert en Indochine pour quelques mois encore.

Les papiers de Bodard continuent de faire la une, et cette guerre lointaine, inconnue arrive en première page des actualités françaises, ce qui est nouveau en 1947-48.

Bodard a du style, et son style c’est parfois l’impressionnisme :

il sait faire vivre dans ses récits les embuscades, les attaques au corps à corps, les hurlements, le choc des armes, la progression lente dans la jungle, où on se fraye un chemin au coupe coupe, le choc des grenades, les tireurs embusqués, la panique… la guerre des nerfs et de l’usure.

IL dépeint la cruauté, les tortures, ces personnages sanguinaires qui font la guerre salement, mais pour Bodard, c’est encore à cette époque la « guerre heureuse », les heures sombres de la guerre d’Indochine ne sont pas encore pour tout de suite.

Bodard sait détecter les bons interlocuteurs, nouer des contacts avec des sources sûres, fiables, et surtout des amitiés solides avec d’autres grandes figures de la presse, même si ils sont aussi des concurrents, des rivaux. Il faut toujours être 1er sur l’info… (fin épisode 1)

………………

A Saigon, Bodard croise ses confrères, souvent aux mêmes endroits, ces lieux iconiques que tous les reporters connaissent, comme bien sûr le Club de la presse.

Il y a les correspondants de l’AFP, Pierre Norgeux, François Gall. Il y a aussi Max Olivier-Lacamp du Figaro, un ami qu’il connaît depuis la libération. 

Il rencontre aussi Max Clos, jeune pigiste de 24 ans du journal Le Monde… Max Clos est dans une drôle de coloc, si on peut de dire, avec un ancien waffen SS, et un juif… mais tout le monde a l’air de bien cohabiter. La vie est faite de mystère, de rencontres et d’ententes improbables.

Si tout ce monde du reportage se soude, c’est aussi parce que la guerre se durcit et les rédactions parisiennes réclament du contenu. Il faut des papiers !

Parce que le 23 janvier 1949 ; la Chine nationaliste capitule, et Mao l’emporte.

C’est pourtant à ce moment, que Bodard fait le choix de rester à Saïgon -on aurait pu imaginer qu’il fonce au nord à la frontière avec la Chine, mais non il choisit d’explorer la ville, ses bas-fonds, les dancings de Cholon, il veut aussi connaître les personnes influentes.

Son salaire n’est pas élevé, mais côté notes de frais, c’est on pourrait dire « open bar », la comptabilité ne vérifie pas grand-chose. Tout passe et c’est assez commode lorsqu’il faut fréquenter de drôles de lieux, et boire beaucoup pour avoir des informations fraîches et inédites ! 

Bodard à Saïgon est invité dans les cocktails, les dîners mondains donnés par Pignon le haut-commissaire au palais Norodom, où par le général Carpentier… général assez avare de mots, qui instaure une censure, et semble préférer tenir ses hommes éloignés de la débauche, tenir Saïgon plutôt que de se perdre dans la jungle. Il paraît mépriser le Viet-COng, le croit probablement incapable de gagner la guerre…

Pourtant, Le 20 avril 1949, l’armée rouge part à la conquête du sud… 

ET Bodard depart au nord au Tonkin, là où la menace est maintenant officielle, imminente, et pléthorique.

Direction Lao Kay, petite bourgade de 5 000 habitants. Il rencontre le capitaine français, Cuq qui tient la place et affirme qu’en cas d’attaque, il est seul. Aucun renfort à l’horizon !

Des postes isolés, de petites unités dispersées, oubliées, sans liaison ou presque, seuls face à un danger imminent.

Bodard affine, dans ces périples sa vision du dispositif militaire. Il découvre peu à peu le visage ce cette guerre qui ne dit pas encore son nom.

Il comprend une chose qu’il écrit dans France Soir : « Enthousiasme et sévices sont les 2 mamelles de la guérilla ».

Dans les rizières, on ferme les yeux sur les sévices, les cruautés, les massacres ; les exactions, les incendies de villages, les comportements déplacés.

Bodard rencontre aussi les pirates, les bandits, les seigneurs de la guerre, comme Bai Vien, qui met la main sur une partie du trafic d’opium mis en place par les services secrets français pour rallier des tribus Méos dans la montagne.

En Avril 1949, c’est un personnage important qui est annoncé, un personnage qu’il connait bien… Mag, la femme de Bodard débarque à Tan Son Nhut ; l’aéroport de Saïgon, elle va occuper le poste de directrice de l’information au sein de l’administration indochinoise.

Il devrait se réjouir de retrouver son épouse, mais il constate plutôt avec amertume que son mariage est une routine, que son union a du plomb dans l’aile.

Mag se lance elle aussi dans le journalisme par passion et pour passer le temps, et elle et son mari font la connaissance d’un jeune animateur de Radio-Saigon. Son nom :  Jacques Chancel, il est à cette époque un miraculé. Il a survécu à une terrible épreuve. La jeep qu’il conduisait a sauté sur une mine. La plupart des occupants ont été tués. 

Chancel a bien failli perdre la vie. C’est ce qu’il raconte dans son ouvrage très émouvant La Nuit attendra. Cet accident majeur lui fit perdre la vue, pendant 6 mois. 

Chancel est personnage fascinant, audacieux, qui cherche et obtient des scoops n’hésite pas à partir en jungle, à monter au front, à partir sur la piste d’Ho Chi Minh… C’est un conteur, il deviendra cet accoucheur de pensée, grand homme de radio et de télévision (Le Grand Echiquer).

Jacques Chancel effectue son service militaire en Indochine, il est affecté à Radio France Asie, dont le patron s’appelle Jean Varnoux.

Il va faire son baptême du feu en journalisme et au front. Il va rapidement animer une émission et recevoir les plus grandes stars dont Joséphine Baker… célébrités de passage en Indochine parfois, envoyées pour remonter le moral des troupes.

Cette émission c’est Jacques et Marina, il est en duo avec Marina Ceccaldi. Il passe des disques à la mode, mais il lit aussi des passages de littérature dont il raffole. Chateaubriand, Flaubert, Stendhal, et il faut imaginer les soldats écouter ces textes et ces chansons depuis leurs rizières.

Chancel fait la connaissance de Lucien Bodard au Continental, lors du fameux rituel de l’apéritif.

Voilà comme il le décrit : « je découvrais sa gueule, je connaissais sa plume. J’observais ces yeux de chinois, son corps lourd, ses vêtements fripés. Le grand journaliste de France-Soir, visage froid, regard perdu, cigarette aux lèvres »… et voici le conseil qu’après un interminable moment de silence, Bodard lance à ce jeune premier :

«  Petit, sache que Tolstoï et Hugo doivent être tes modèles. » ajoutant cette phrase magnifique : « il faut voir grand pour oser vivre… »

Chancel, qui est arrivé en 48 fait aussi la connaissance d’une autre figure de légende…

Jean Lartéguy qui obtiendra plus tard le prix Albert Londres, est un ancien résistant, déporté, officier de carrière ayant servi en Corée, grand spécialiste des explosifs, il a rejoint la poudrière indochinoise, comme correspondant.

Jean Lartéguy qui écrira en plus de ces papiers deux superbes ouvrages-parmi bien d’autres :

Les Centurions, puis Les Prétoriens revenant à de nombreuses reprises sur ses années en Indo (il y aura aussi Le Mal Jaune, L’adieu à Saîgon)

Mais revenons à cette fin des années 40 avec le jeune Jacques Chancel qui reçoit une autre recommandation de Bodard, car Bodard va l’initier à la vie nocturne de Cholon :

« Sachez-dit-il- que les amibes, le paludisme, l’alcool et l’opium sont plus dangereux que le corps à corps des armées ». Fin de citation…

Dans les bouges, les fumeries, Bodard apprend de ses sources, le retour imminent de l’empereur Bao Dai qui passait plutôt le plus clair de son temps entre Cannes, Nice, sous le soleil azuréen… l’empereur déchu serait sur le retour. Ce retour est le fruit d’une négociation que Bodard juge hasardeuse : l’indépendance contre des passe-droit pour les Blancs, une justice et le journaliste craint une révolte locale. 

27 avril 1949, Saigon se pavoise de tous ses drapeaux pour le retour de l’empereur.

Mais ce dernier ne fait même pas escale, il veut aller à Dalat, et bouder les français ; la ville du repos, des hauts plateaux, Bodard est d’emblée du voyage. Bao Dai semble dédaigner la foule, le discours du haut-commissaire. 

« Bao Dai -écrit Bodard- est arrivé à Dalat comme un haut responsable qui ne vient que pour se reposer. »

Bao Dai est un empereur sans empire, un personnage fantoche mais Lulu s’attache à lui. Le problème c’est que l’empereur pratique la langue de bois, ce qui ne plaît jamais à un journaliste qui lui a réclamé un entretien… que ce dernier lui promet… pour bientôt mais pas de suite…

…. 

Bodard qui connaît la lenteur asiatique en profite pour repartir en Cochinchine à la rencontre -cette fois- de figures militaires, et d’un certain colonel Leroy. Il s’y rend avec Mag, son épouse.

….. 

Leroy est un personnage de roman, et Bodard aime les légendes, les guerriers implacables, les gueules de combattants… Leroy est un foudre de guerre, colonel à seulement 29 ans.

Le colon vit sur une île au bord du Ham Luong, l’une des branches qui forment le delta du Mékong.

50 000 vietnamiens vivent sous la coupe du colonel Leroy, il est eurasien.

Bodard reçoit un accueil triomphal, avec des banderoles « Bienvenue Monsieur le Journaliste », on se croirait presque dans Tintin au Congo…

Mais la rencontre ne se passe pas très bien. Leroy mène ses hommes à la baguette ; son garde du corps lui obéit comme un automate, et lorsqu’un prisonnier viet est fait, il y a une sorte de tribunal populaire, où le Seigneur de la guerre accorde la vie sauve ou non, comme au cirque romain.

Leroy mène la guerre à la Viet, il a recours à des expéditions punitives… Il exécute des prisonniers devant Bodard, qui est écoeuré, alors qu’il couvre une opération de ratissage.

Bodard évoquera dans ses articles sa cruauté, Leroy en représailles lui donnera ce surnom de « Bobard » ; et lui tiendra toujours rigueur de son papier écrit après ce reportage.

Leroy n’est pas un officier français, il mène sa propre guerre, c’est un personnage à part il a demandé l’envoi de la légion mais on ne lui a jamais accordé.

C’est «  le roi de Bentré » comme le dira Graham Greene. Dans un américain bien tranquille.

Mais cette guerre menée par Leroy, Bodard la déteste, c’est pourtant en cette méthode que croit le commandant du corps expéditionnaire, le général Salan.

……………

Bodard déteste cette cruauté, et il note aussi que les victoires françaises sont rares. L’ennemi est impalpable, et il n’y a que des fissures dans le dispositif français, et peu de réussites concrètes.

Bodard le sait, Bodard le voit, mais il ne peut pas l’écrire ainsi. 

La censure de l’état-major, surveillée de près par un certain Commandant Gardes, l’oblige à finasser, à se montrer plus diplomate.

Il recueille pourtant des témoignages chocs.

Il aime les pistes, les hautes montagnes, les rizières et les postes tenus par des sous-officiers, diserts, qui ne voient jamais personne et sont heureux de se confesser.

Camau, est un lieu de choix pour recueillir du témoignage. Camau, c’est en Cochinchine, atteignable après 200 kms de route dangereuse… 

C’est une Citadelle en forme de bidon-ville gardée par quelques légionnaires, et surtout des Vietnamiens. Les légionnaires ont vécu l’enfer, un an de siège pratiquement, se débrouillant comme ils l’ont pu. C’est la guerre des marécages, celle où des légionnaires isolés luttent, se défendent, vont chercher de l’eau entre les mines dans des puits de 40 m de profondeur, reconstruisent des citadelles passoires, tiennent sans être relevés. Ils sont pratiquement seuls, oubliés de tous, de leurs chefs en premier lieu.

En juin 1949 Bodard conclue après ce sujet mené en Cochinchine : «  l’Indochine française pourrait ne pas se relever de la mainmise de Mao sur la Chine » !

Bodard se décide justement à partir vers la Chine, voir de plus près ce pays où il est né, qu’il connaît mais qu’il n’a pas vu depuis son basculement vers le communisme.

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Après le faste, Lulu prend la direction de  Lao Kay… au terme d’un interminable voyage, la mousson oblige à enchaîner, jeep, cheval, marche, 15 jours de vadrouille.

Mais le périple en vaut sans doute la chandelle. Il a rendez-vous avec un des maîtres de l’Indochine, un de ceux qui ont toutes les cartes en main…

(Fin épisode 2)

Cet homme qui a toutes les cartes en main, c’est Bai Vien. Tout simplement le maître de Cholon -le fameux quartier chinois de Saïgon- le maître des bas-fonds, du Grand Monde une maison où Bodard apprend bien des secrets.

C’est une vaste maison de jeu, l’une des plus grande en Asie après Macao. 

Ce Bai Vien est Un grand trafiquant (de drogue, d’or), mais les Français le laissent faire, et on le craint, tous les correspondants le craignent. 

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Il le rencontre à Lao Kay, endroit où les Français sont harcelés par les Viets.

Le capitaine qu’il rencontre lui raconte rapidement que le poste peut tomber à tout instant, l’empire craque et gémit, mais les Français qui dirigent cette guerre sont à Saïgon, loin du terrain, des souricières, où tout peut s’effondrer en un instant.

Bodard comprend au contact de Bai Vien que l’argent fait cette guerre.

Description

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Son nom : Bodard. Lucien Bodard, 

Surnom : Lulu le chinois. Parce qu’il est né en Chine, parce qu’ il comprend l’Asie.

Comme le raconte Olivier Weber dans sa remarquable biographie consacrée au grand reporter, Bodard est l’un des premiers journalistes occidentaux à fouler le sol indochinois, et ce peu de temps après l’envoi du Corps Expéditionnaire.

Il arrive dès 1948, l’amiral Thierry d’Argenlieu, haut-commissaire vient tout juste d’être remplacé par Emile Bollaert.

La guerre d’Indochine vient déjà de commencer, mais cette guerre a lieu dans les rizières, pas encore dans les villes, ce qui va laisser, notamment à Saïgon de joyeux moments à nos reporters, qui se retrouveront à la piscine du cercle sportif, se croiseront rue Catinat, à côté de la cathédrale- qui existe toujours, et surtout au Continental Saïgon, hôtel de luxe tenu par des corses les Franchini, qui connaissent tout et tout le monde. Militaires, fonctionnaires, trafiquants, espions…

La terrasse du Continental devient vite le QG de tous les reporters, comme le racontera par exemple Jacques Chancel, le célèbre animateur de radio et de télévision, qui effectue ses classes en Indochine. Je vous recommande d’ailleurs son ouvrage paru en 2013 « La Nuit attendra ». Nous en reparlerons !

Comme l’écrit Olivier Weber, Saigon c’est une ville chimère, incroyable ville de mélange, de destinées troubles ou grandioses.

Et elle a tout pour séduire Bodard, qui rêve de comprendre cette Asie en plein changement.

Il y a le Saïgon blanc, les beaux quartiers, et le Saïgon plus interlope, Cholon, le quartier chinois, avec ses dancings, ses restaurants, les taxis-girls…

Et enfin, il y a le Saïgon poisseux, celui du fleuve, des arroyos, des cabanes en bois, de la misère… et Bodard va largement arpenter, et devenir un fin connaisseur de ces 3 Saïgons.

Bodard est l’envoyé spécial de France-Soir. 

Tirage de l’époque : 1 million d’exemplaires.

C’est le grand patron de presse Pierre Lazareff qui a dépêché le jeune correspondant qui n’a que 34 ans.

…………..

Mais il n’y a pas que Saïgon, il y a les nombreux reportages dans le pays que tous ces reporters vont mener. Le premier pour Bodard est une destination qui va avoir par la suite toute son importance.

Tout simplement parce que Bodard n’est pas un des meilleurs pour rien. Il a une plume, elle va s’affiner, il a un talent, mais il a surtout du nez, du flair…

Bodard prend la direction du Tonkin, quelques jours après son arrivée et rejoint Lang Son, près de la frontière avec la Chine, ce pays que Bodard connaît bien, il y est né je le rappelle…

Lang Son, le nom ne vous dit peut-être rien, mais Bodard sent bien que c’est un point de passage possible pour les troupes de Mao qui chercheraient à entrer en Indochine.

Lang Son, c’est « la porte de la Chine », et Bodard en découvrant la ville réalise les fragilités des positions françaises. 

Mao à cette époque est en train de gagner en Chine.

C’est tout l’intérêt de se plonger dans les archives, car on croise tout le monde en Indochine à cette époque. Je vous parlais de Jacques Chancel, sur ce premier reportage c’est un certain Pierre Messmer qui accompagne Bodard (ancien officier de la légion étrangère, futur premier ministre), il est directeur de cabinet du haut-Commissaire et lui souhaite négocier avec les Viets.

Le courant passe entre les 2 hommes comme l’écrit Weber, « ils ont l’Asie dans le sang », Bodard, par son intermédiaire se dit qu’il va décrocher son premier scoop : il rencontre son Excellence le gouverneur chinois, mais l’interview, l’entrevue est laborieuse. Le dernier est un taiseux, et aucune info ne filtre, rien de rien.

Bodard se demande ce qu’il va pouvoir écrire pour son 1er article, celui sur lequel il est attendu au tournant par Lazareff…

Bodard va alors plutôt choisir de donner la parole aux autres personnes qu’il va croiser sur le terrain, les officiers subalternes, qui n’ont pas tous leur langue dans la poche, et qui se livrent…

« revenez dans quelques jours et les villages seront pavoisés de rouge » écrit-il, il glisse également cette phrase : « le gouverneur m’a demandé de le mettre à l’abri, son petit trésor et ses femmes »…

Et Bodard de conclure son 1er article publié le 19 novembre 1948: « Lang Son sera peut-être « la plaque tournante où pourrait se jouer le sort de l’Asie ».

L’article fait la une de France Soir, Lazareff est conquis par ce jeune reporter fougueux qui sait mêler couleur, la chaleur à son papier, et sent qu’en se rendant à Lang Son, il a du nez. Il est là où tout va basculer…

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2ème reportage au Tonkin (le nord du pays) on est loin de la douceur de vivre de Saïgon, le corps expéditionnaire tient les routes mais est déjà aux prises avec la guérilla des hommes d’Hô Chi Minh, qui montent des embuscades, et se sont lancés dans le trafic d’opium pour pouvoir acheter des armes… 

Les routes coloniales vont aussi avoir leur importance !

Direction l’autre porte de la Chine, Lao Kay… dans les montagnes… Les montagnes sont élevées, la route est calme, mais les maquisards sont tout autour, et Bodard sent bien que le calme est trompeur, sur cette Route Coloniale.

Bodard va dans ses articles décrire avec brio cette guerre qui n’en est pas une, où les français tiennent les villes, les routes, mais pas les campagnes, pas la jungle, cette guerre de la peur, de l’angoisse de l’embuscade… ces papiers ont un retentissement, ils ont une résonnance en France d’autant que l’état-major est divisé sur la stratégie à adopter. Faut-il vraiment mener la guerre dans le jungle ?

Le journaliste se rend bien compte que les moyens du corps expéditionnaire sont insuffisants face à une éventuelle déferlante chinoise, face même aux dizaines de régiments d’Ho Chi Minh dans le nord du pays.

Et Bodard pour donner de la couleur de la saveur à ces papiers, effectue quelques portraits de femmes courage qui montent au front, parmi elle Miss SusanTravers, ancienne chauffeur du général Koenig, et adjudant de la légion, seule femme à être jamais entrée dans cette unité mythique, la légion étrangère, qui va s’illustrer en Indochine, et perdre beaucoup des siens.

Susan Travers est britannique, ambulancière et infirmière à la légion. Elle a fait ses armes avec la France Libre en Afrique du Nord, elle sert en Indochine pour quelques mois encore.

Les papiers de Bodard continuent de faire la une, et cette guerre lointaine, inconnue arrive en première page des actualités françaises, ce qui est nouveau en 1947-48.

Bodard a du style, et son style c’est parfois l’impressionnisme :

il sait faire vivre dans ses récits les embuscades, les attaques au corps à corps, les hurlements, le choc des armes, la progression lente dans la jungle, où on se fraye un chemin au coupe coupe, le choc des grenades, les tireurs embusqués, la panique… la guerre des nerfs et de l’usure.

IL dépeint la cruauté, les tortures, ces personnages sanguinaires qui font la guerre salement, mais pour Bodard, c’est encore à cette époque la « guerre heureuse », les heures sombres de la guerre d’Indochine ne sont pas encore pour tout de suite.

Bodard sait détecter les bons interlocuteurs, nouer des contacts avec des sources sûres, fiables, et surtout des amitiés solides avec d’autres grandes figures de la presse, même si ils sont aussi des concurrents, des rivaux. Il faut toujours être 1er sur l’info… (fin épisode 1)

………………

A Saigon, Bodard croise ses confrères, souvent aux mêmes endroits, ces lieux iconiques que tous les reporters connaissent, comme bien sûr le Club de la presse.

Il y a les correspondants de l’AFP, Pierre Norgeux, François Gall. Il y a aussi Max Olivier-Lacamp du Figaro, un ami qu’il connaît depuis la libération. 

Il rencontre aussi Max Clos, jeune pigiste de 24 ans du journal Le Monde… Max Clos est dans une drôle de coloc, si on peut de dire, avec un ancien waffen SS, et un juif… mais tout le monde a l’air de bien cohabiter. La vie est faite de mystère, de rencontres et d’ententes improbables.

Si tout ce monde du reportage se soude, c’est aussi parce que la guerre se durcit et les rédactions parisiennes réclament du contenu. Il faut des papiers !

Parce que le 23 janvier 1949 ; la Chine nationaliste capitule, et Mao l’emporte.

C’est pourtant à ce moment, que Bodard fait le choix de rester à Saïgon -on aurait pu imaginer qu’il fonce au nord à la frontière avec la Chine, mais non il choisit d’explorer la ville, ses bas-fonds, les dancings de Cholon, il veut aussi connaître les personnes influentes.

Son salaire n’est pas élevé, mais côté notes de frais, c’est on pourrait dire « open bar », la comptabilité ne vérifie pas grand-chose. Tout passe et c’est assez commode lorsqu’il faut fréquenter de drôles de lieux, et boire beaucoup pour avoir des informations fraîches et inédites ! 

Bodard à Saïgon est invité dans les cocktails, les dîners mondains donnés par Pignon le haut-commissaire au palais Norodom, où par le général Carpentier… général assez avare de mots, qui instaure une censure, et semble préférer tenir ses hommes éloignés de la débauche, tenir Saïgon plutôt que de se perdre dans la jungle. Il paraît mépriser le Viet-COng, le croit probablement incapable de gagner la guerre…

Pourtant, Le 20 avril 1949, l’armée rouge part à la conquête du sud… 

ET Bodard depart au nord au Tonkin, là où la menace est maintenant officielle, imminente, et pléthorique.

Direction Lao Kay, petite bourgade de 5 000 habitants. Il rencontre le capitaine français, Cuq qui tient la place et affirme qu’en cas d’attaque, il est seul. Aucun renfort à l’horizon !

Des postes isolés, de petites unités dispersées, oubliées, sans liaison ou presque, seuls face à un danger imminent.

Bodard affine, dans ces périples sa vision du dispositif militaire. Il découvre peu à peu le visage ce cette guerre qui ne dit pas encore son nom.

Il comprend une chose qu’il écrit dans France Soir : « Enthousiasme et sévices sont les 2 mamelles de la guérilla ».

Dans les rizières, on ferme les yeux sur les sévices, les cruautés, les massacres ; les exactions, les incendies de villages, les comportements déplacés.

Bodard rencontre aussi les pirates, les bandits, les seigneurs de la guerre, comme Bai Vien, qui met la main sur une partie du trafic d’opium mis en place par les services secrets français pour rallier des tribus Méos dans la montagne.

En Avril 1949, c’est un personnage important qui est annoncé, un personnage qu’il connait bien… Mag, la femme de Bodard débarque à Tan Son Nhut ; l’aéroport de Saïgon, elle va occuper le poste de directrice de l’information au sein de l’administration indochinoise.

Il devrait se réjouir de retrouver son épouse, mais il constate plutôt avec amertume que son mariage est une routine, que son union a du plomb dans l’aile.

Mag se lance elle aussi dans le journalisme par passion et pour passer le temps, et elle et son mari font la connaissance d’un jeune animateur de Radio-Saigon. Son nom :  Jacques Chancel, il est à cette époque un miraculé. Il a survécu à une terrible épreuve. La jeep qu’il conduisait a sauté sur une mine. La plupart des occupants ont été tués. 

Chancel a bien failli perdre la vie. C’est ce qu’il raconte dans son ouvrage très émouvant La Nuit attendra. Cet accident majeur lui fit perdre la vue, pendant 6 mois. 

Chancel est personnage fascinant, audacieux, qui cherche et obtient des scoops n’hésite pas à partir en jungle, à monter au front, à partir sur la piste d’Ho Chi Minh… C’est un conteur, il deviendra cet accoucheur de pensée, grand homme de radio et de télévision (Le Grand Echiquer).

Jacques Chancel effectue son service militaire en Indochine, il est affecté à Radio France Asie, dont le patron s’appelle Jean Varnoux.

Il va faire son baptême du feu en journalisme et au front. Il va rapidement animer une émission et recevoir les plus grandes stars dont Joséphine Baker… célébrités de passage en Indochine parfois, envoyées pour remonter le moral des troupes.

Cette émission c’est Jacques et Marina, il est en duo avec Marina Ceccaldi. Il passe des disques à la mode, mais il lit aussi des passages de littérature dont il raffole. Chateaubriand, Flaubert, Stendhal, et il faut imaginer les soldats écouter ces textes et ces chansons depuis leurs rizières.

Chancel fait la connaissance de Lucien Bodard au Continental, lors du fameux rituel de l’apéritif.

Voilà comme il le décrit : « je découvrais sa gueule, je connaissais sa plume. J’observais ces yeux de chinois, son corps lourd, ses vêtements fripés. Le grand journaliste de France-Soir, visage froid, regard perdu, cigarette aux lèvres »… et voici le conseil qu’après un interminable moment de silence, Bodard lance à ce jeune premier :

«  Petit, sache que Tolstoï et Hugo doivent être tes modèles. » ajoutant cette phrase magnifique : « il faut voir grand pour oser vivre… »

Chancel, qui est arrivé en 48 fait aussi la connaissance d’une autre figure de légende…

Jean Lartéguy qui obtiendra plus tard le prix Albert Londres, est un ancien résistant, déporté, officier de carrière ayant servi en Corée, grand spécialiste des explosifs, il a rejoint la poudrière indochinoise, comme correspondant.

Jean Lartéguy qui écrira en plus de ces papiers deux superbes ouvrages-parmi bien d’autres :

Les Centurions, puis Les Prétoriens revenant à de nombreuses reprises sur ses années en Indo (il y aura aussi Le Mal Jaune, L’adieu à Saîgon)

Mais revenons à cette fin des années 40 avec le jeune Jacques Chancel qui reçoit une autre recommandation de Bodard, car Bodard va l’initier à la vie nocturne de Cholon :

« Sachez-dit-il- que les amibes, le paludisme, l’alcool et l’opium sont plus dangereux que le corps à corps des armées ». Fin de citation…

Dans les bouges, les fumeries, Bodard apprend de ses sources, le retour imminent de l’empereur Bao Dai qui passait plutôt le plus clair de son temps entre Cannes, Nice, sous le soleil azuréen… l’empereur déchu serait sur le retour. Ce retour est le fruit d’une négociation que Bodard juge hasardeuse : l’indépendance contre des passe-droit pour les Blancs, une justice et le journaliste craint une révolte locale. 

27 avril 1949, Saigon se pavoise de tous ses drapeaux pour le retour de l’empereur.

Mais ce dernier ne fait même pas escale, il veut aller à Dalat, et bouder les français ; la ville du repos, des hauts plateaux, Bodard est d’emblée du voyage. Bao Dai semble dédaigner la foule, le discours du haut-commissaire. 

« Bao Dai -écrit Bodard- est arrivé à Dalat comme un haut responsable qui ne vient que pour se reposer. »

Bao Dai est un empereur sans empire, un personnage fantoche mais Lulu s’attache à lui. Le problème c’est que l’empereur pratique la langue de bois, ce qui ne plaît jamais à un journaliste qui lui a réclamé un entretien… que ce dernier lui promet… pour bientôt mais pas de suite…

…. 

Bodard qui connaît la lenteur asiatique en profite pour repartir en Cochinchine à la rencontre -cette fois- de figures militaires, et d’un certain colonel Leroy. Il s’y rend avec Mag, son épouse.

….. 

Leroy est un personnage de roman, et Bodard aime les légendes, les guerriers implacables, les gueules de combattants… Leroy est un foudre de guerre, colonel à seulement 29 ans.

Le colon vit sur une île au bord du Ham Luong, l’une des branches qui forment le delta du Mékong.

50 000 vietnamiens vivent sous la coupe du colonel Leroy, il est eurasien.

Bodard reçoit un accueil triomphal, avec des banderoles « Bienvenue Monsieur le Journaliste », on se croirait presque dans Tintin au Congo…

Mais la rencontre ne se passe pas très bien. Leroy mène ses hommes à la baguette ; son garde du corps lui obéit comme un automate, et lorsqu’un prisonnier viet est fait, il y a une sorte de tribunal populaire, où le Seigneur de la guerre accorde la vie sauve ou non, comme au cirque romain.

Leroy mène la guerre à la Viet, il a recours à des expéditions punitives… Il exécute des prisonniers devant Bodard, qui est écoeuré, alors qu’il couvre une opération de ratissage.

Bodard évoquera dans ses articles sa cruauté, Leroy en représailles lui donnera ce surnom de « Bobard » ; et lui tiendra toujours rigueur de son papier écrit après ce reportage.

Leroy n’est pas un officier français, il mène sa propre guerre, c’est un personnage à part il a demandé l’envoi de la légion mais on ne lui a jamais accordé.

C’est «  le roi de Bentré » comme le dira Graham Greene. Dans un américain bien tranquille.

Mais cette guerre menée par Leroy, Bodard la déteste, c’est pourtant en cette méthode que croit le commandant du corps expéditionnaire, le général Salan.

……………

Bodard déteste cette cruauté, et il note aussi que les victoires françaises sont rares. L’ennemi est impalpable, et il n’y a que des fissures dans le dispositif français, et peu de réussites concrètes.

Bodard le sait, Bodard le voit, mais il ne peut pas l’écrire ainsi. 

La censure de l’état-major, surveillée de près par un certain Commandant Gardes, l’oblige à finasser, à se montrer plus diplomate.

Il recueille pourtant des témoignages chocs.

Il aime les pistes, les hautes montagnes, les rizières et les postes tenus par des sous-officiers, diserts, qui ne voient jamais personne et sont heureux de se confesser.

Camau, est un lieu de choix pour recueillir du témoignage. Camau, c’est en Cochinchine, atteignable après 200 kms de route dangereuse… 

C’est une Citadelle en forme de bidon-ville gardée par quelques légionnaires, et surtout des Vietnamiens. Les légionnaires ont vécu l’enfer, un an de siège pratiquement, se débrouillant comme ils l’ont pu. C’est la guerre des marécages, celle où des légionnaires isolés luttent, se défendent, vont chercher de l’eau entre les mines dans des puits de 40 m de profondeur, reconstruisent des citadelles passoires, tiennent sans être relevés. Ils sont pratiquement seuls, oubliés de tous, de leurs chefs en premier lieu.

En juin 1949 Bodard conclue après ce sujet mené en Cochinchine : «  l’Indochine française pourrait ne pas se relever de la mainmise de Mao sur la Chine » !

Bodard se décide justement à partir vers la Chine, voir de plus près ce pays où il est né, qu’il connaît mais qu’il n’a pas vu depuis son basculement vers le communisme.

Mais avant de plier bagage, nouvelle opportunité pour le reporter. Interview possible, et nouvelle rencontre avec le fameux empereur Bao Daï.

Empereur que Bodard retrouve et décrit comme paresseux, plus enclin à chasser et à s’occuper de ses favorites. Le courant passe pourtant et Bodard est même invité à chasser le buffle à dos d’éléphant, à partager des repas servis par des jeunes femmes sein nu, où les plats arrivent par avion spécial de chez Maxim’s à Paris…

Après le faste, Lulu prend la direction de  Lao Kay… au terme d’un interminable voyage, la mousson oblige à enchaîner, jeep, cheval, marche, 15 jours de vadrouille.

Mais le périple en vaut sans doute la chandelle. Il a rendez-vous avec un des maîtres de l’Indochine, un de ceux qui ont toutes les cartes en main…

(Fin épisode 2)

Cet homme qui a toutes les cartes en main, c’est Bai Vien. Tout simplement le maître de Cholon -le fameux quartier chinois de Saïgon- le maître des bas-fonds, du Grand Monde une maison où Bodard apprend bien des secrets.

C’est une vaste maison de jeu, l’une des plus grande en Asie après Macao. 

Ce Bai Vien est Un grand trafiquant (de drogue, d’or), mais les Français le laissent faire, et on le craint, tous les correspondants le craignent. 

Il est si susceptible-dit-on- qu’on ne peut rien écrire sur lui, sauf à vouloir mourir. C’est le patron de la pègre et il a un rôle à Saigon dans la guerre de l’opium que se livrent français et viets.

Il le rencontre à Lao Kay, endroit où les Français sont harcelés par les Viets.

Le capitaine qu’il rencontre lui raconte rapidement que le poste peut tomber à tout instant, l’empire craque et gémit, mais les Français qui dirigent cette guerre sont à Saïgon, loin du terrain, des souricières, où tout peut s’effondrer en un instant.

Bodard comprend au contact de Bai Vien que l’argent fait cette guerre.

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