- Speaker #0
Le Grand Récital. De grands interprètes, des publics, une écoute partagée, une série de concerts dédiés au piano, à Lausanne. Ce podcast trace un chemin pour entrer au cœur du concert et approcher la musique autrement. Ce que vous allez entendre ici, c'est une traversée sensible entre paroles, musique et regards partagés. Avant les œuvres, avant même les notes, la parole revient à celui qui a rêvé ce grand récital, Jean-Christophe Devry.
- Speaker #1
L'idée fondatrice du grand récital, c'est de créer des rencontres. humaine et musicale, entre les publics et les artistes, avec les œuvres, entre les générations, entre les gens tout simplement. On veut que chez nous, chacune et chacun puisse être elle-même, lui-même, comme elle est, comme il a envie d'être, pour partager ensemble cette musique merveilleuse. Ça pourrait paraître évident, mais en fait c'est ça qui différencie le Grand Recital des autres séries de cette envergure. Sans parler du fait qu'on invite les plus grands artistes du monde, mais toujours dans cette atmosphère intime, humaine, simple. C'est aussi pour ça qu'on fait ce podcast, pour mettre tout le monde à l'aise. pour que tout le monde soit au même niveau et que chacune et chacun se sente à sa place.
- Speaker #0
Pour approcher l'art du silence qui respire, il faut peut-être d'abord rencontrer Piotr Anderszewski.
- Speaker #1
J'ai invité le pianiste franco-polonais Piotr Anderzewski parce que c'est un génie de la musique et du silence. C'est aussi une sorte de croisement entre un architecte et un orfèvre. Il est capable d'agencer le son, sa texture, son épaisseur, sa luminosité, quasiment pour chaque note. Tout est tellement pensé. peser chez lui. Parmi ses contemporains, c'est un mythe presque. Par exemple, quand il était jeune, en finale d'un grand concours de piano, il a quitté la scène au milieu d'un morceau en disant que ce qu'il faisait n'était pas assez bien. Tellement exigeant et intègre qu'il a quitté la finale du concours qu'il devait gagner. Évidemment, tout le monde n'a parlé plus que de lui après ça. Moi, personnellement, je le trouve fascinant dans Bach, qui est, je pense, la source de toute musique pour lui. Pour moi, quand il joue Bach, me connecte autant à une forme de spiritualité des auteurs qu'à mes émotions les plus profondes, les plus intimes. Sérieusement, l'entendre est une vraie expérience, une expérience vraiment marquante. Alors, vous qui nous écoutez, bienvenue au Grand Récital.
- Speaker #0
Et si ce silence qui respire venait de plus loin encore ? Peut-être de Bach, justement.
- Speaker #2
Bach est un compositeur central pour moi. Dans ce programme, je vais jouer une sonate tardive de Beethoven, des pièces tardives de Brahms, mais comment aborder ces pièces sans penser à Bach, sans avoir Bach quelque part qui est là, présent, derrière ? Bach est central de ce programme, en tout cas. Je ne peux imaginer jouer Beethoven, Brahms, sans être plongé profondément dans Bach.
- Speaker #3
Alors après le portrait de Piotr, il me reste encore une question. Mais d'où vient ce silence qu'Andrzejewski fait entendre ? C'est comme si on avait une sorte de lumière. Une lumière que nous allons tenter d'approcher ou peut-être même d'explorer avec Floriane au piano. Salut Floriane !
- Speaker #4
Salut Thierry !
- Speaker #3
Je ne sais pas ce que tu en penses, mais quand on écoute en fait ces œuvres de Bach, moi j'ai l'impression d'assister à quelque chose de simple, d'évident, et en même temps tout respirer avec une précision incroyable. Aujourd'hui, comme je le disais, nous allons entrer dans les coulisses de deux œuvres, deux œuvres du clavier bien tempéré, de Bach, de Prélude et Fugue. Alors l'un est en mi-majeur, l'autre est en sol diési mineur, mais ce que je trouve important, en fait, ce sont ces impressions qui nous donnent finalement à entendre deux mondes qui se répondent. Pour moi, c'est la clarté du matin, et je ne sais pas ce que tu en penses, Floriane, mais la clarté du matin d'un côté, et puis peut-être la lumière d'une sorte de densité de la nuit.
- Speaker #4
Alors je repars de ton idée de la lumière. Et puis je vais essayer de te faire entendre comment elle circule cette lumière dans la musique. Je commence par le prélude en mi-majeur. Tu vois, moi j'entends deux personnages qui se promènent. assez tranquillement, non loin l'un de l'autre. Et puis il y a ce troisième personnage qui observe de loin.
- Speaker #3
Attends, excuse-moi, alors, personnage, je voudrais juste que tu nous expliques, parce que moi j'entends juste des notes au piano, comment est-ce que tu dis des... personnages.
- Speaker #4
Oui, évidemment, je parle de personnages parce que c'est l'histoire que je me raconte quand je joue. Alors, je te fais entendre ces personnages. Je prends un passage un petit peu plus loin. Ce troisième personnage dont je parlais qui observe la scène, qui est déjà là. C'est une note longue qui résonne. Et puis, il y a un deuxième personnage qui fait son entrée. On va entendre une sorte d'activité, comme s'il marchait. C'est une sorte de balade. Et puis le troisième qui rentre juste derrière, comme s'il poursuivait un peu le deuxième.
- Speaker #3
On dirait qu'ils disent la même chose.
- Speaker #4
On dirait qu'ils disent la même chose parce qu'ils s'imitent. Et puis, quand on met les trois ensemble, musicalement, ça donne ça. Tu entends, c'est comme un dialogue à l'intérieur même de la musique.
- Speaker #3
Et c'est vrai qu'on garde cet esprit naturel, comme si la musique s'équilibrait sans effort en fait. Et puis ensuite, on a un autre prélude. Et j'ai envie de dire, j'ai l'impression qu'on rentre dans une autre ambiance en fait. Parce que dans le prélude suivant, c'est comme si la musique se resserrait un peu, ou semblerait un peu plus tendue.
- Speaker #4
Plus tendue ou tout simplement plus rapide. Alors si je reprends ton idée de la lumière tout à l'heure, je dirais qu'ici, elle tremble un peu.
- Speaker #3
Ok, cette fois-ci, j'entends bien qu'on a changé d'ambiance. Si je garde cette idée des personnages ou des voix, j'ai l'impression qu'en fait, on a des voix qui se poursuivent, comme si elles hésitaient à se rejoindre ou qu'elles se couraient après. Mais en fait, c'est un peu plus inquiet ?
- Speaker #4
Oui, c'est un peu plus inquiet. Le battement est plus pressé. Mais après, Bar nous emmène dans une marche descendante. Tu vas entendre. Un peu plus rassurante.
- Speaker #3
Une marche descendante rassurante. Moi, j'adore cette musique. Et puis ensuite, après ce prélude, vient la fugue. La première étant mi-majeure, on en parlait tout à l'heure. Et j'ai l'impression qu'une fugue, c'est une autre manière de respirer la musique, de la vivre. Cette fois-ci, c'est un peu comme si Bach passait de la parole à la pensée, non ?
- Speaker #4
Oui. Et ce qui est original ici, c'est que le sujet... et très très court et en forme d'arche.
- Speaker #3
Attends, excuse-moi, ça fait plein de trucs que j'ai pas compris. Le sujet, d'abord, et en forme d'arche. Tu veux bien nous donner quelques explications ?
- Speaker #4
Oui, alors le sujet, en fait, c'est le thème. Le thème de la pièce.
- Speaker #3
Attends, le thème, tu veux dire la mélodie ?
- Speaker #4
Je te le fais entendre. Et puis je parlais d'une forme en arche parce que pour moi, ça ressemble à un pont. Au début, on part et on monte. Puis on redescend. On revient au même niveau, mais de l'autre côté.
- Speaker #3
J'ai compris pour le sujet, j'ai compris pour l'arche et une fugue. J'en profite, en fait, ça veut dire quoi ? On part à l'aventure ?
- Speaker #4
Il y a quatre sujets, donc quatre thèmes qui vont revenir. Ils entrent l'un après l'autre de manière assez resserrée. Du grave vers l'aigu.
- Speaker #3
Ok, c'est comme si, en fait, ils répétaient tous la même chose, mais pas en même temps, de manière décalée ?
- Speaker #4
C'est ça, c'est comme un canon. Et puis, chaque voix à sa place suit son chemin. Mais l'aventure, si je reprends tes mots, est collective.
- Speaker #3
Merci, alors c'est vrai que tout à l'heure on avait trois personnages là j'ai vraiment identifié quatre personnages, quatre sujets qui semblaient parler mais ça m'a rappelé un peu une discussion de famille on entend le papa, la maman, les enfants prendre la parole, chacun leur tour tout ça d'une manière très organisée très équilibrée et très vivante C'est ça,
- Speaker #4
une sorte de sérénité
- Speaker #3
Et ensuite, l'autre fugue, c'est la même chose ?
- Speaker #4
L'autre fugue, celle en sol dièse mineure, est beaucoup plus intérieure. Le sujet, tu vas entendre, est étiré, très long, sinueux.
- Speaker #3
Ok, j'entends bien une succession de notes qui semblent tourner en rond, peut-être.
- Speaker #4
Oui, tout à fait. Et écoute maintenant comment viennent s'imbriquer les deux autres voix. Chacune des voix a sa personnalité, mais toutes cohabitent assez naturellement.
- Speaker #3
Tout à l'heure, on était sur la lumière du matin. Et là, j'ai vraiment l'impression que la lumière baisse et on est en train doucement de basculer sur le soir. Avec cette musique qui provient ou qui nous fait penser peut-être à quelque chose de beaucoup plus intérieur. Vous avez remarqué, dans ce récital, il y a comme une ligne invisible. Trois noms qui se répondent à travers le temps. Bach, Beethoven et Brahms. Chez Barre, la lumière est donnée. C'est un homme d'ordre et de confiance. On raconte qu'il se levait chaque matin à 4 heures, qu'il écrivait avant même le lever du soleil et qu'il signait ses partitions d'un « Soli Deo Gloria » à la seule gloire de Dieu. Chez lui, tout est clair, équilibré, respirant, chaque voix à sa place. Et de cet équilibre naît la transparence du monde. Puis vient Beethoven. Et là tout bascule. La lumière, il ne la perçoit plus, il la cherche. À trente ans, il devient sourd et pourtant il écrit « Je veux saisir le destin à la gorge, il ne me terrassera pas » . On imagine la scène, non ? Un homme seul face au silence et pourtant décidé à faire chanter l'univers. Ses œuvres, dès lors, deviennent des ascensions, des marches vers la lumière. Et après lui, Brahms, le plus secret, sans doute le plus pudique des trois compositeurs. Il passait devant la statue de Beethoven. et la saluait avant d'aller composer. En lui, pour composer, il effaçait, il réécrivait, il cherchait la justesse. Chez lui, la lumière ne jaillit plus, elle brûle doucement, comme une braise qu'on protégerait du vent. Alors, entre Bach, Beethoven et Brahms, il y a tout un voyage de lumière, et c'est ce partage que vous propose le grand récital. Chez Bach, la lumière respire, chez Beethoven, la lumière s'élève, et chez Brahms, elle rayonne doucement. Trois compositeurs, trois manières de dire la même chose, trois époques qui se tendent la main. Et maintenant, je vous propose qu'on s'arrête un instant auprès de Beethoven dans cette sonate où la lumière se conquiert pas à pas.
- Speaker #0
Et si finalement, ce qui les reliait tous, c'était ce moment fragile, juste avant la première note.
- Speaker #2
Ce que je souhaiterais partager avec le public pendant le concert, c'est au moment, cet élan. qui a eu lieu dans le cœur, dans la tête du compositeur, avant qu'il n'écrive la partition. Touché à ce moment, quand le compositeur était sur le point de l'écrire. Donner l'illusion au public que l'œuvre est en train de se créer au moment même où je la joue.
- Speaker #3
Et alors après Bach, tout devient plus terrestre. Je suis très heureux maintenant qu'on découvre Beethoven avec toujours cette lumière, ou plutôt cette ombre qui semble s'élever. Oui, fini le calme du matin, on entre dans un paysage qui me semble un peu plus accidenté et peut-être même plus humain. Oui, parce que chez Beethoven, la lumière, en fait, elle, elle n'arrive pas d'en haut. Elle se fabrique un peu plus de l'intérieur, avec des doutes, avec des silences, avec des luttes aussi, tout le portrait d'un romantique. Et dans cette sonate opus 110, j'ai l'impression qu'on entend tout ça à la fois. La fragilité, la résistance et en même temps cette clarté qui finit par revenir. Je ne sais pas ce que tu en penses Florian, mais pour moi cette sonate de Beethoven, c'est presque une sorte d'autoportrait de Beethoven. Une sonate peut-être plus intime, où on entend la fragilité, la lutte et peut-être aussi la réconciliation.
- Speaker #4
Tu vois, cette sonate commence dans la tranquillité, dans l'intimité, pour reprendre tes mots. Et cette première phrase que je viens de jouer semble même créer sur le moment. J'ai l'impression d'improviser. Et puis après, rentre la main gauche qui nous fait avancer.
- Speaker #3
Qui fait avancer et qui nous donne cette impression du temps qui passe ?
- Speaker #4
Du temps qui passe perpétuellement. Et puis, Beethoven fait entrer une mélodie, expressive au début, elle hésite, cherche un peu son chemin, puis de plus en plus assurée. Et puis c'est la libération, une sorte d'envol enthousiaste, mais tout en douceur et en légèreté.
- Speaker #3
Enthousiasme, légèreté, mais aussi virtuosité, non ? Et ensuite, alors c'est vrai qu'on va changer de musique, puisque tout se suspend. En fait, la dadjo, donc ce mouvement plutôt lent qui va arriver comme un murmure. Moi, j'ai même l'impression qu'on entend quelqu'un parler ou chanter. Et là, la musique, elle va être un peu peut-être plus hésitante. En tout cas, moi, elle me donne l'impression de chercher un peu plus ces mots.
- Speaker #4
Oui. on sent dans cet adagio une sorte de tension contenue. Oui, ici, c'est comme un moment d'attente, d'écoute intérieure.
- Speaker #3
Oui, effectivement, on entend aussi le doute, on entend l'intériorité, on entend un personnage qui est romantique, c'est peut-être aussi tout simplement ça, les marqueurs de cette musique. Et c'est comme s'il nous chuchotait quelque chose, qu'il parlait, mais qu'il parlait sans la voix. On sent aussi peut-être, je ne sais pas, une lutte intérieure, non ? Mais à voix basse ?
- Speaker #4
À voix basse. mais jusqu'à ce qu'ils prennent enfin la parole. Ça, c'est dans l'air qui suit, juste après. Et tu vas entendre cette parole et non sans douleur.
- Speaker #3
C'est vrai qu'on ressent vraiment encore une fois cette profondeur, cette expression. En contraste, soudain, on a la fugue, c'est ça ? Et là, avec la fugue, on sait ce que c'est une fugue, on en a parlé tout à l'heure, on a la lumière qui va commencer à revenir vers nous, c'est ça ?
- Speaker #4
Oui, et comme c'est une fugue, je te joue le thème, ou plus exactement, le sujet. Le premier, qui est dans le grave et assez vrombissant. Le deuxième rentre, mais dans le médium. Et le troisième, dans l'aigu. Et maintenant, écoutons ce que cela donne quand on fait entrer les sujets l'un après l'autre, comment ils se superposent, je dirais même comment ils s'imbriquent.
- Speaker #3
C'est très impressionnant parce qu'en plus, cette vision-là des mains qui occupent complètement le clavier, pianistiquement, ça a l'air d'être aussi un vrai défi, au-delà de la musique impressionnante de cette fugue qu'on arrive très bien à identifier. Mais comment on sent quand on joue ça au piano ?
- Speaker #4
On se sent dans un tourbillon. Tous les doigts sont occupés et ont de l'importance. Il faut les mettre en valeur.
- Speaker #3
Ah ouais, c'est clair que là, en plus, on entend que la pièce semble culminer, en fait, dans une impressionnante fugue. Et ça, j'imagine que c'est le final.
- Speaker #4
C'est le final, exactement. Elle est impressionnante et pourtant, tu as entendu, le sujet, il est simple. Mais il est rempli d'ardeur. Et puis, chaque nouvelle entrée du sujet nous mène au triomphe. Un triomphe vite contenu.
- Speaker #3
Ouais, ouais, mais j'ai l'impression, en fait, qu'on est en train de parler du personnage de Beethoven plutôt que de sa musique. Sa musique lui ressemble, quoi. J'ai bien entendu qu'il y avait cette ascension, cette musique qui monte et qui me semble en tout cas moi faire renaître cette lumière qui se reconstruirait patiemment, mais une focale qui s'ouvrirait au fur et à mesure. Et c'est vrai que la musique ensuite, c'est pas en tout cas pour moi pas une victoire, non, ce serait peut-être même une réconciliation avec soi-même ou avec lui-même. Enfin bon, bref, encore une thématique qui décrit vraiment ce que c'est que le héros ou le personnage romantique. et à la fin, en fait, il n'y a plus de lutte. Non, la musique... Seulement on va peut-être s'apaiser, le silence va de nouveau respirer, nous laisser respirer aussi. Et c'est comme ça que cette sonate, opus 110 de Beethoven, va prendre fin. Merci Floriane.
- Speaker #0
Et à la fin, il n'y a plus de lutte, seulement la lumière retrouvée et ce silence qui respire encore.
- Speaker #2
Je pense que ça a à faire avec le silence, entendre le silence, avant de jouer la première note, rendre le silence présent. Aussi présents que les sons.
- Speaker #0
Mais alors, comment écouter un récital ? Comment entrer dans ce silence sans le troubler ? C'est ce que nous allons explorer maintenant.
- Speaker #3
Il y a mille façons d'écouter un récital. Certains suivent les notes, d'autres les respirations, d'autres encore ferment les yeux pour ne rien suivre du tout. Mais au fond, écouter ce n'est pas comprendre, c'est laisser faire. La musique n'a pas besoin de nous pour exister et pourtant, elle ne vit vraiment que si quelqu'un l'écoute. C'est un pacte très simple. Elle parle, nous respirons, nous nous taisons, elle respire. Il y a dans chaque récita la silence qui n'appartient ni au pianiste ni au public, mais à l'espace entre les deux. C'est là que tout se passe, dans cette attention partagée, fragile, presque invisible. On dit souvent que Beethoven écrivait pour l'humanité, mais peut-être écrivait-il pour l'humanité. pour ce moment précis ? Celui où quelqu'un, quelque part, écoute sans savoir pourquoi ? Un récital, ce n'est pas qu'une succession de pièces musicales, c'est un voyage où chaque silence compte. Un monde qu'on parcourt sans bouger, où la lumière change à chaque respiration. Alors, quand la dernière note s'éteint, ne soyez pas pressés d'applaudir, laissez-la se déposer comme une poussière de son suspendu dans l'air. C'est peut-être là, dans ce silence, que la musique continue à jouer.
- Speaker #0
Après le silence, une autre voix nous parvient, plus intérieure, plus secrète, celle de Brahms.
- Speaker #2
Ce qui est fascinant dans ses œuvres, c'est ce que Brahms ne nous dit pas, ce que cet homme secret ne nous livre pas, et on tient tellement à le deviner.
- Speaker #3
Alors après Bach et Beethoven... La musique se pose un peu plus, oui, tout va devenir plus intime, peut-être un peu plus intérieur. Et Brahms, il va entrer avec sa musique un peu comme la nuit, tout doucement, sans bruit, dans une sorte de nuit habitée. Pour moi, c'est la lumière du soir. C'est celle qui n'éblouit plus, c'est celle qui n'éclaire plus, mais c'est cette lumière qui réchauffe encore un tout petit peu, une sorte de lumière de la maturité, de la tendresse ou du souvenir. C'est clair qu'on est à la fin de sa vie. Bram cela lui a tout dit, tout vécu et il ne compose plus pour convaincre, ça c'est sûr, mais j'ai l'impression qu'il compose plus pour se souvenir.
- Speaker #4
Ce moment de souvenir dont tu parles, Brahms nous le fait entendre ou même sentir en suspendant le temps. Il choisit des accords assez simples, un son très intérieur et un phrasé contemplatif. Ici, pour moi, le caractère est élégiaque.
- Speaker #3
Élégiaque ?
- Speaker #4
Élégiaque. C'est comme si Brahms nous livrait une confidence.
- Speaker #3
C'est vrai que dans ses œuvres tardives, j'ai l'impression que les musiques, là, elles ne racontent plus une histoire ou pas une histoire, mais qu'elles racontent des souvenirs. Chaque souvenir a son humeur, son élan, cette façon parfois même de caresser. Tous ces souvenirs en même temps respirent une sorte de paix intérieure. Encore une fois, c'est qu'une impression, mais moi j'ai ce sentiment que sa musique, c'est une musique un peu du dedans, de l'intériorité. Ok, il n'a plus rien à démontrer, il n'a plus rien à prouver, et en même temps il nous montre que le temps peut s'élargir.
- Speaker #4
Oui, le temps s'élargit jusqu'à une certaine faille, parce que certains souvenirs vont remonter, vont revivre. vont le traverser, voire même le bouleverser. Au centre de l'intermezzo, il se passe ce type d'émotion. Tu entends, c'est un élan qui s'éveille. qui se réveille, qui s'anime comme un souvenir qui revient. La vie se remet en mouvement, sombrément débordée. Et quelques mesures plus loin, le souvenir revient à nouveau. Tu vas entendre la même mélodie, mais cette fois avec beaucoup plus d'intensité.
- Speaker #3
Encore plus ?
- Speaker #4
Encore plus. L'émotion est décuplée, elle déborde.
- Speaker #3
Merci Florian de partager ces musiques avec autant de passion. C'est vrai que je choisis le mot passion à l'intérieur de ce que tu viens de nous jouer. J'entends la nostalgie, j'entends la sérénité. Et c'est vrai que chez Brahms, j'ai l'impression que même finalement le souvenir garde la chaleur de toutes ces émotions dont tu parlais. Et que finalement, il n'est pas en train de se... Il est juste en train de communiquer une respiration ou une vision ?
- Speaker #4
Une respiration et une vision qui s'apaisent enfin. La musique se replie sur elle-même. On ressent une sérénité totale.
- Speaker #3
Total. Et vraiment, j'ai l'impression que cette sérénité ou ce sentiment de paix, c'est un peu le leitmotiv, le mot qui revient beaucoup quand on parle du cycle, de toutes ces œuvres de Brahms. Parce que oui, tout est très vivant, on le sent, on a le cœur qui bat fort parfois, mais tout est vivant et en même temps très en paix. Et comme ça, avec cette dernière... pièce, Brahms s'éloigne comme quelqu'un qui referme doucement la porte. Et dans le silence qu'il laisse, en fait, moi je trouve qu'on entend encore cette lumière respirer doucement et nous inspirer. Merci Florian.
- Speaker #4
Merci Thierry.
- Speaker #0
Trois compositeurs, trois paysages intérieurs et peut-être un seul fil, celui d'une lumière qui change, mais ne s'éteint jamais.
- Speaker #3
Ensemble, nous avons traversé trois mondes. La lumière claire de Bach, l'ombre qui s'élève chez Beethoven et la nuit habitée de Brahms. Trois manières de respirer le temps, trois visages d'une même humanité. Mais le récital, lui, ne commence pas ici. Il commence quand vous entrez dans la salle, quand le silence s'installe et que le pianiste l'éveillime. Ce podcast n'était qu'une porte entreouverte. Le vrai voyage, c'est celui que vous ferez vous en écoutant. Quand Piotr jouera, il ne s'agira plus d'expliquer ni de comprendre, mais de se laisser traverser. Laissez Barre vous apaiser. Beethoven vous soulevez et Brahms vous enveloppez. Et dans le silence qui suivra la dernière note, vous verrez, la musique sera encore là. Elle aura simplement changé de place.
- Speaker #0
Ce podcast est une création originale de Partemus, imaginée pour accompagner le concert du 7 décembre 2025 dans le cadre du Grand Récital. Merci à Piotr Anderzewski pour sa présence et ses mots, à Florian Bourreau pour ses gestes au piano, à Thierry Weber pour l'invention de ce format et pour le fil de ses récits, à Jean-Christophe Devry pour sa parole et sa confiance, à Nicolas Ziviotte pour les textures sonores, et à Axelle Lucièse pour les prises de son, le montage et le soin apportés à chaque silence. Merci enfin à vous pour votre écoute.