- Victoria
Bienvenue dans les coulisses du numérique, le podcast de l'Office de l'éducation numérique du canton du Valais. Un podcast pour mieux comprendre l'impact du numérique en milieu scolaire. Défis, nouvelles tendances, questions éthiques, les outils numériques bouleversent parfois l'école. Et comme les réponses sont rarement simples, on vous propose un podcast pour prendre le temps d'en discuter, de manière sérieuse mais décontractée. Épisode 1, interdiction des smartphones à l'école, croisement de regard entre le terrain et la science. Depuis la rentrée scolaire 2025, le canton du Valais a interdit le téléphone portable dans tous les établissements scolaires. Le Valais devient ainsi le troisième canton romand, après Vaud en 2019 et le Jura en 2020, à appliquer cette restriction. Alors comment les enseignantes et les enseignants vivent-ils cette interdiction ? Et qu'en pensent les élèves ? Pourquoi est-il parfois nécessaire d'interdire ? Et surtout, comment continue-t-on d'accompagner les jeunes une fois l'interdiction posée ? Voici les questions auxquelles nous répondrons dans cet épisode avec mes invités.
- Laura
Au niveau des cours, je n'étais pas forcément dérangée parce que les élèves n'avaient pas le droit de l'utiliser. Donc ça, c'était déjà mis en place. Par contre, moi, ce qui pouvait me frapper, c'est plutôt l'aspect social, c'est-à-dire à la pause. Les élèves étaient souvent assis, assises sur un banc devant la salle de classe, chacun avec son téléphone en main. Et dans les bâtiments aussi. Alors l'utilisation devait être sans son, mais il y avait... quand même un aspect assez questionnant sur le lien. Et moi, c'est plus ça qui m'a frappé.
- Blaise
Les élèves ont une classe de base, et puis ils bougent pour des cours spéciaux. S'ils ont un cours de sport, un cours de chant, de musique, c'est des salles spéciales. Mais sinon, c'est les profs qui tournent. Et puis ça veut dire que les élèves ne se levaient même pas sur les cinq minutes de pause. Ils pouvaient faire une matinée. Dès que le prof a fini son cours, le prof sort. Les élèves restent, ils pianotent sur leur smartphone, ils ne discutent pas entre eux, puis surtout ils ne se lèvent pas, ils ne vont pas deux minutes dehors. On a eu pas mal de cas de tricherie par le biais de smartphones ou le biais aussi de montres connectées. On a des salles spéciales pour les examens, c'est des salles qui sont assez grandes, puis des fois il y a deux profs, donc deux examens différents, et on peut passer dans les allées. Les salles sont grandes, donc suivant comment, on n'arrive pas à voir s'il a noté sur les genoux, on a même eu vu. Il y avait un jeune qui avait deux lattelles, donc il posait le sien en rentrant, et puis il en avait un autre.
- Victoria
Donc ça, c'était avant l'interdiction des smartphones en Valais. Alors pour comprendre ce que cela a changé pour eux, je leur ai demandé comment cette interdiction est appliquée dans leur établissement. Il est important de souligner que pour le poste obligatoire, chaque école a la possibilité de définir librement les zones dans lesquelles les smartphones sont autorisés.
- Laura
Alors dans mon établissement, les élèves n'ont pas le droit au téléphone pendant les cours. sauf raison pédagogique, ni pendant les intercours, sauf s'ils et elles sortent du bâtiment, mais ils et elles ont le droit au téléphone durant le temps de midi au foyer par exemple.
- Blaise
C'était de ne plus avoir d'objet, de nattel ou même de montre connectée ou d'iPad, etc., qui soit visible dans la salle de classe. Concernant l'extérieur de la salle de classe, les élèves pouvaient utiliser le nattel, que ce soit pour envoyer des messages. ou bien même pour les cours, il y a une allée principale dans notre établissement et puis là ils peuvent l'utiliser. Par contre, dans les couloirs qui mènent aux classes, les élèves ne peuvent pas l'utiliser. Chez nous, en salle de sport, comme ils doivent changer, on ne peut pas fermer les vestiaires, les élèves, si de temps en temps il y a des élèves qu'on leur natelle avec eux, on leur dit de prendre un casier et puis ils peuvent mettre dans la salle de sport et puis ils ont un petit casier où tout le monde met leur smartphone. Par contre, dans les heures de cours, dans les salles de classe normales, cours de maths, cours de français, l'élève peut garder le natel sur lui, mais on ne doit pas le voir sortir. Il n'y a pas forcément un petit carton ou quelque chose pour récolter les smartphones.
- Victoria
Laura et Blaise enseignent respectivement le français et le sport dans le secondaire 2 avec des élèves de 15 à 20 ans. Ils nous racontent ce que l'interdiction a changé dans leur quotidien et quelles ont été les réactions des élèves.
- Laura
Alors, en cours, je... perçoit quand même beaucoup plus d'attention. Parce qu'il faut savoir que si les... Si un élève utilise le téléphone alors qu'il ou elle n'a pas le droit, ce téléphone lui est confisqué jusqu'à la fin de la matinée ou de l'après-midi. Et puis sinon, je vois vraiment plutôt dans l'ambiance de classe, avec des discussions aux intercours, avec... Du bruit, mais c'est ça qui est chouette aussi, parce qu'avant, aux intercours, quand il n'y a plus un bruit, parce que tout le monde est sur son téléphone, je trouve ça très questionnant. Donc là, il y a du bruit, il y a des discussions, il y a des échanges. Je vais le dire aussi pour moi en tant qu'enseignante. Je ne veux pas parler au nom de mes collègues, mais il y a aussi quelque chose où je ne me permets évidemment pas de prendre le téléphone pendant l'intercours, ni dans les bâtiments. Donc je vais aussi peut-être à la pause plus aller discuter avec mes élèves, échanger, alors qu'avant chacun était peut-être un peu replié sur soi-même.
- Blaise
Moi, je ne vois pas énormément de différence parce qu'ils ont toujours cette possibilité de pouvoir, à chaque intercours, aller utiliser l'anatel en allant dans l'allée principale. Dans le suivi, c'est pratiquement... impossible parce que le prof sort, le prochain il avait un autre cours ailleurs et puis il arrive juste avant le début. Donc il y a 4-5 minutes de battement qui correspondent aux 4-5 minutes d'intercours où concrètement il n'y a pas de surveillance, il n'y a pas un prof qui est là pour dire dire non, vous ne pouvez pas sortir votre smartphone ?
- Laura
Alors moi, je n'ai que des premières années qui sortent du cycle. Et au cycle, je crois qu'il y avait déjà ce règlement. Donc les premières années, quand ils et elles sont arrivés, je crois qu'il n'y a pas eu, en tout cas dans mes classes, il n'y a eu aucune revendication. Parce que c'était une norme finalement qui se prolongeait. J'ai cru en tant que pour les deuxièmes et troisièmes, voire quatrièmes, c'était plus compliqué. Mais moi, je dois dire que... Je n'ai pas rencontré de problème et il n'y a pas eu de tentative de renégociation. Par contre, ce qui est assez intéressant, c'est que les élèves me demandent souvent de pouvoir faire un cas où des quiz. Donc, je vois qu'ils ont quand même envie d'utiliser cet outil. Et puis, c'est plutôt associé à quelque chose de ludique.
- Victoria
Bien que sensibles à l'omniprésence des smartphones en classe, Blaise et Laura utilisent tout de même cet outil avec leurs élèves, par exemple pour développer leur esprit critique. Ou évaluer différemment les exercices de gym grâce à l'image ?
- Laura
Oui, je prévois pas mal d'activités avec le téléphone parce que c'est un super outil. Et puis c'est aussi, je pense, notre rôle de leur montrer qu'on peut l'utiliser de façon intelligente ou en tout cas de façon adéquate.
- Blaise
On dit toujours une image vaut mille mots. Moi, j'utilise assez souvent se filmer, par exemple, pour les agrès. S'il se filme, c'est plus facile pour lui après de se rendre compte. Et puis, on peut aussi travailler un petit peu plus avec des images qui vont plus doucement et puis expliquer ce qu'il manque dans le mouvement ou bien ce qu'il y a de trop, ce qu'il n'y a pas assez. Pour les agrès, on demande des suites. Ça veut dire qu'il doit nous présenter trois ou quatre exercices. Franchement, si je regarde et que je mets une note... direct en live, c'est un peu difficile. Si moi je filme pour tous les élèves, c'est un peu mal perçu. Qu'est-ce que vous allez faire avec ça ? Or le plus simple, c'est qu'un camarade filme la personne qui fait l'examen, mais il filme avec la personne qui fait l'examen et qui filme avec son. On a tel comme ça, nous on n'a pas de gestion de l'image, parce que la vidéo elle est dans le smartphone de la personne. Puis l'autre chose aussi qui est intéressante, c'est pour les élèves, parce que c'est vrai que si je lui demande de faire une suite, et puis peut-être le jour de l'examen on le fait à une fois, puis ça s'est peut-être un peu pas très bien passé, d'habitude il le fait mieux, c'est aussi qu'il a aussi un cours entier, puis à la fin lui il vient me présenter la vidéo. que lui, il a réussi et qu'il est content. Donc, il a aussi plusieurs essais. C'est aussi une façon, c'est un peu moins stressant aussi pour l'élève, de dire maintenant, je dois faire une performance directement. Je suis regardé, je suis jugé. Donc, il est un peu plus à l'aise parce qu'il peut s'organiser comme il veut.
- Victoria
Après avoir pris le pouls de ce qui se passait concrètement dans deux établissements valaisans, je me suis demandé si des études scientifiques validaient des effets positifs. ou négatifs suite à l'application de l'interdiction. J'ai rencontré Stéphanie Baggio, professeure associée à l'Université de Lausanne, qui s'est penchée sur cette question. Pour commencer, elle me raconte pourquoi le smartphone l'intrigue autant.
- Stéphanie Baggio
Alors les smartphones en tant que soi, ça m'intéresse beaucoup parce que c'est un objet qui est complexe en fait. C'est à la fois ambivalent, il y a des effets positifs et négatifs, c'est aussi mal compris, mais en même temps ils sont omniprésents dans nos vies. Donc je trouve que c'est vraiment quelque chose qui est important d'étudier. D'autant plus qu'il y a aussi beaucoup de discours alarmistes. Je trouve que la science peut apporter une réponse avec des réponses et des conclusions solides pour essayer d'éclairer le débat et d'aider à prendre des décisions. Je m'intéresse aussi beaucoup aux inégalités de santé. Les smartphones peuvent avoir des conséquences négatives sur la santé, santé physique ou santé mentale. J'aimerais bien mieux le comprendre. pour pouvoir aussi après apporter des pistes de réflexion et de solutions pour les personnes qui sont plus affectées et qui pourraient souffrir plus de ces inégalités de santé.
- Victoria
Stéphanie Baggio détient un doctorat en psychologie sociale et environnementale et une habilitation en médecine. Elle est également formée en bioéthique et statistique. Elle travaille en particulier sur l'évaluation des interventions en psychologie, soit l'étude des bénéfices et effets indésirables d'une action spécifique, comme par exemple l'interdiction des smartphones à l'école. Stéphanie a collaboré avec des chercheuses et chercheurs australiens où une interdiction des téléphones avait été prononcée déjà en 2023.
- Stéphanie Baggio
Alors c'est une étude qui a été mise en place comme une expérimentation naturelle en fait comme on dit parce que finalement donc il a été décidé que les téléphones allaient être interdits dans les écoles secondaires publiques et puis c'était l'occasion en fait de faire une recherche pour accompagner cette mise en place et pour voir comment ça fonctionnait. Donc là ce sont donc des collègues australiens en Australie du Sud qui ont mené cette étude dans cinq écoles donc il y avait euh Trois écoles qui ont implémenté l'interdiction dès le premier trimestre 2023 et puis deux écoles qui ont attendu en fait et qui l'ont implémenté au troisième trimestre 2023 puisque les écoles avaient la possibilité de retarder un peu, s'ils voulaient, la mise en place de l'interdiction. Et donc l'idée c'est de suivre ces cinq écoles et puis voir comment c'est comparé avant, donc au premier trimestre, les écoles qui avaient mis ou pas encore mis en place. et puis après après quand toutes les écoles avaient pu mettre en place.
- Victoria
Voilà les conditions de départ dans les écoles en Australie. Mais concrètement, qu'ont voulu savoir exactement Stéphanie et ses collègues australiens ?
- Stéphanie Baggio
L'objectif global, c'était de pouvoir tester si cette interdiction allait associer à des effets bénéfiques ou négatifs. Et ils ont principalement regardé l'usage problématique du téléphone, l'utilisation des réseaux sociaux. L'engagement académique aussi, donc est-ce que les élèves étaient plus motivés, concentrés pour travailler. Et puis un peu le climat à l'école et le harcèlement. Et donc ils ont interrogé 1300 élèves, donc dans des grades 7 à 12, ça correspond à collège et gymnase ici. Et puis ils ont aussi posé des questions sur un peu plus la santé mentale, des variables psychologiques. Et moi quand j'ai vu cette étude, j'ai trouvé ça extrêmement intéressant. Et j'ai vu qu'ils n'avaient rien fait encore sur la santé mentale, Donc j'aurais proposer de pouvoir analyser ces données-là pour regarder ce que ça donnait, avec aussi une méthode dont on parlera sûrement après, les essais émulés, qui est une méthode qui est pas mal utilisée en médecine, que j'ai utilisée moi comme épidémiologue, mais qui est encore assez peu utilisée en psychologie.
- Victoria
Stéphanie s'est donc intéressée précisément aux effets de l'interdiction du smartphone sur la santé mentale des jeunes. À cet égard, l'étude révèle que les élèves présentent une baisse de 2,4%. 7% de la détresse psychologique mesurée sur une échelle spécifique, l'échelle de Kessler. Mais la détresse psychologique, qu'est-ce que c'est exactement ?
- Stéphanie Baggio
Globalement, c'est un état d'inconfort émotionnel et mental. Ce qui est important, c'est de savoir que c'est un concept non spécifique, dans le sens où ce n'est pas un diagnostic clinique identifié, comme par exemple pourrait l'être la dépression. Il va y avoir des aspects qui sont un peu liés au phénomène anxieux, par exemple la nervosité, l'inquiétude. Des éléments qui relèvent plutôt des symptômes dépressifs, donc ça pourrait être de la tristesse ou du désespoir. Mais il y a aussi des éléments un peu plus des manifestations somatiques, disons, plutôt physiques, donc la fatigue par exemple, ou l'agitation. Et puis enfin, des éléments plutôt cognitifs, comme par exemple la concentration. Et puis donc, ce concept, on va le mesurer après avec un certain nombre de questions. Et puis l'échelle de Kessler, donc là, on a utilisé une échelle qui comporte 10 questions. qui peuvent être par exemple, vous vous sentez nerveux ou nerveuse, vous vous sentez désespéré, ça c'est plus pour la partie un peu dépressive, ou alors agité, puis il y a 10 questions sous cette forme-là. Après on demande aux personnes de répondre sur une échelle qui va de 0 à 4, donc 0 c'est jamais, puis 4 c'est tout le temps. Et puis après on fait une somme en fait, ce qui nous donne un score de détresse psychologique. Plus il est élevé, plus la détresse psychologique est aussi élevée. Et ce qui est important ici, c'est que c'est un continuum. Il n'y a pas vraiment un stade où on dit là, il y a de la détresse ou pas. On demande aux personnes comment elles se sentent. Donc, c'est ce qu'on va appeler des questionnaires auto-rapportés. Et voilà, c'est directement nous, en fait, qui disons comment on se sent. On n'a pas besoin d'un diagnostic clinique, effectivement.
- Victoria
Donc, dans cette étude, rappelez-vous. On mesure notamment l'impact de l'interdiction des smartphones sur la détresse psychologique. J'entends déjà les détracteurs des interdictions pures et simples rétorquées. Oui, mais 2,4% de baisse dans la détresse psychologique, c'est rien du tout. J'ai demandé à Stéphanie ce qu'elle en pensait. Vous allez voir, elle sait cultiver la nuance.
- Stéphanie Baggio
Je dirais que les personnes dubitatives, elles ont raison de l'être. Parce que je ne suis pas non plus forcément en faveur des interdictions sèches comme ça. Et puis une baisse de 2,4, c'est vrai que c'est très modeste. Alors 2,4, l'échelle de Kessler qu'on a utilisée, elle va de 0 à 40. Ça correspond à un peu plus d'un point en fait de diminution, ce qui est quand même assez peu. Après je peux quand même défendre ce résultat de plusieurs manières. Déjà, l'étude a été mesurée à la fin du deuxième trimestre et l'interdiction a été mise en place au premier trimestre. Ce qui veut dire qu'en fait on a obtenu cet effet mais seulement au bout de quelques mois. Donc c'est quand même assez encourageant de voir déjà qu'il y a une diminution, sachant que c'était tout récent pour les élèves. Donc là, ce qu'on pourrait se dire, c'est peut-être si l'interdiction dure plus longtemps, puisqu'il y a été le cas, peut-être qu'on pourrait avoir une amplification de ces bénéfices, aussi à mesure que les normes d'utilisation du téléphone changent dans les écoles. Ça, c'est le premier point. Le deuxième point, c'est que l'étude a porté sur tout le monde, y compris ceux qui ne respectaient pas l'interdiction. Donc... Si on voit déjà un effet alors qu'on sait que certains n'ont pas respecté, je sais que je n'ai plus le pourcentage exactement en tête, mais je crois que c'est autour de 20 à 30% qui continuent à utiliser leur téléphone, c'est quand même assez encourageant parce qu'au niveau global, on voit quand même une différence. Si on faisait l'étude juste sur ceux qui ont respecté, on a un effet qui serait plus grand.
- Victoria
Du coup, malgré l'effet modeste mais positif, pourquoi cela fait-il sens de poursuivre une telle interdiction ?
- Stéphanie Baggio
Ça plaide en faveur de l'interdiction puisqu'il y a un petit bénéfice positif. Après, il ne faut pas oublier que l'utilisation des smartphones à l'école, c'est juste une fraction du temps d'utilisation des smartphones. Donc, il y a aussi ce qui se passe en dehors. Et pour ça, je pense que ce qui serait vraiment important, c'est de pouvoir faire de l'éducation au numérique pour que les jeunes puissent aussi mieux savoir comment les utiliser, comment se mettre des limites, par exemple, pour ne pas y passer trop de temps ou alors ne pas être affecté par des contenus qui pourraient être... toxiques pour eux en ligne.
- Victoria
Je n'ai malheureusement pas pu interviewer de jeunes dans le cadre de cet épisode, mais Stéphanie me livre quelques retours d'adolescentes et adolescents que l'étude a permis de collecter.
- Stéphanie Baggio
Dans cette étude australienne, il y a aussi eu une partie plus qualitative où les jeunes ont pu dire un peu ce qu'ils pensaient. Et puis, dans les bénéfices, ils ont vu que ça améliorait leur interaction sociale en face-à-face et puis éventuellement aussi leur performance académique et un peu leur bien-être. Et ça réduisait aussi un peu le harcèlement. Par contre, ce qu'ils ont beaucoup regretté, c'est qu'ils ont senti qu'on ne leur faisait pas confiance. Ils ont senti une certaine perte d'autonomie aussi, parce qu'on ne leur a pas laissé le choix, et que leur téléphone, c'est aussi un outil de sociabilisation. Donc je pense que là, au niveau de l'éducation au numérique, pouvoir éduquer les jeunes, pour pouvoir leur faire confiance sur l'usage qu'ils en font, je crois que ça serait aussi une piste intéressante. C'est vrai que quand on met en place une interdiction, en fait on ne règle pas tout. C'est-à-dire que les jeunes peuvent toujours y accéder. Après, s'ils y accèdent, mais qu'ils n'avaient pas le droit et qu'il y a des contenus problématiques, est-ce que du coup ils vont oser en parler ? Qu'est-ce que ça fait aussi pour l'accès aux soins, pour ceux qui auraient besoin de soutien ? Et puis surtout, qu'est-ce que ça fait pour tout ce qui est prévention et éducation numérique ?
- Victoria
Comme vient de le dire Stéphanie, L'interdiction peut engendrer des réactions d'opposition ou de contournement de la part des personnes qui doivent la respecter. J'avais très envie de comprendre quelles étaient les recommandations d'un point de vue psychologique qui plaident en faveur de l'interdiction pour aider le ou la jeune à se construire. Constance Ferrat, psychologue à Genève, m'a envoyé ses réponses de praticienne.
- Constance Ferrat
Concernant l'éducation, interdire est un outil de gestion du risque qui d'ailleurs n'est pas toujours compatible avec l'objectif éducatif recherché. Interdire protège, mais n'éduque pas. D'ailleurs, j'ajouterais que l'interdiction est efficace si elle est rare, cohérente, explicable et affirmée calmement. Sinon, elle devient un facteur de conflit récurrent et d'inefficacité. L'interdiction sert comme mesure de protection immédiate le temps que l'ajout responsable puisse réaménager un cadre et un environnement suffisamment sécurisant pour l'enfant. Notamment lorsqu'il existe un danger, un risque d'illégalité, une atteinte à l'intégrité ou un enjeu de sécurité, y compris numérique.
- Victoria
Constance Ferrat est psychologue diplômée de l'Université de Genève en psychologie clinique d'orientation cognitive. Spécialisée en psychologie du développement de l'enfant et de l'adolescent, elle accompagne les jeunes qui présentent des difficultés dans leur développement ainsi que les parents pour les aider à gérer leurs défis éducatifs.
- Constance Ferrat
Interdire déclenche souvent réactance et frustration, surtout si l'enfant adolescent perçoit l'interdiction d'autonomie. Interdire peut donc provoquer de l'opposition, de l'escalade émotionnelle, des situations de contournement ou de soumission sans compréhension.
- Victoria
Constance est formée à plusieurs approches comme la méthode Barclay ou encore le principe de résistance non violente. Son travail de guidance parentale consiste à faire de la psychoéducation, à proposer aux adultes des solutions applicables au quotidien, et à renforcer la qualité de la relation adulte-enfant, tout en veillant au bon développement de ces derniers. J'ai demandé à Constance quels étaient les conseils qu'elle donne aux personnes en contact avec des jeunes pour les accompagner dans la gestion du numérique.
- Constance Ferrat
Plutôt que d'interdire, on va encourager les adultes responsables, à la maison et à l'école, à poser un cadre avec des limites en accompagnant le jeune jusqu'à qu'il s'autorégule pour respecter ses limites. On va privilégier l'éducation à l'interdiction afin de servir l'objectif final, qui est que l'enfant-adolescent soit... capable de s'autoréguler quant à la quantité et la qualité de ses consommations numériques. Le psychiatre Serge Tisseron, chercheur et membre à l'Académie des technologies du Conseil national du numérique, encourage l'usage du principe des trois A. Donc, accompagner, le premier A serait l'accompagnement, c'est-à-dire être avec le jeune lorsqu'il est sur l'écran, en tout cas les petits, être disponible à ses réactions, prendre le temps d'en parler avec lui. Le deuxième A serait l'apprentissage de l'autorégulation. Et le troisième A serait l'alternance, donc l'alternance des activités, diversifier les activités dans lesquelles le jeune s'engage.
- Victoria
Et concrètement, ça donne quoi ? Comment faire pour éviter que l'enfant demande systématiquement à avoir accès à un objet ou à un service numérique ?
- Constance Ferrat
Je pense que c'est important d'avoir en tête que le parent est d'autant plus crédible lorsqu'il applique lui-même autant que possible. les règles qu'il recommande à son enfant. Sinon, en fait, il existe un risque d'incohérence qui va fragiliser l'adhésion aux limites posées. Puis, il est utile de commencer par créer du lien plutôt que par contrôler, c'est-à-dire ouvrir le dialogue, s'intéresser à ce que l'enfant fait, à quel type de jeu il joue, sur quel type de réseau il est inscrit, de même pour les plateformes, quel type d'usage il en fait, et proposer des temps partagés. Par exemple, pour les petits, ça peut être des jeux interactifs avec l'adulte sur l'écran. Pour les plus grands, ça peut être les jeux vidéo, par exemple, jouer avec lui. Ensuite, instaurer un cadre avec des limites claires, stables et cohérentes. Puis, dans un second temps, responsabiliser progressivement l'enfant afin de renforcer son autonomie dans la gestion de ses activités, y compris numériques. Peut-être qu'au début, il serait nécessaire d'accompagner l'enfant, justement pour qu'il puisse respecter ses limites et s'autoréguler. Mais l'objectif final, c'est qu'il puisse s'autoréguler, justement.
- Victoria
Constance insiste sur le fait que, de manière générale, si un enfant a de la peine à créer du lien avec son entourage, notamment à l'école, il peut être nécessaire de consulter un ou une professionnelle. Je vous mets dans les sources de cet épisode le lien vers son site internet sur lequel sont disponibles de nombreuses ressources de goodplace.ch.
- Constance Ferrat
Concrètement, le parent peut co-construire avec l'enfant un programme d'utilisation. À quel jour et sur quels horaires l'enfant peut avoir accès à son activité numérique, quel type de contenu ? les limites d'accès selon le type d'application ou de jeu, pendant quelle durée son activité est permise, etc. Il peut aussi, le parent, utiliser un timer. L'enfant apprend ainsi à arrêter de lui-même lorsque l'alarme sonne. En parallèle, je pense que c'est important de rappeler que limiter les écrans, c'est bien. Proposer, c'est même recommandé. En revanche, proposer des activités alternatives, c'est encore mieux. Donc, activités alternatives qui sont attractives. Ça peut être des activités physiques, créatives, sociales. de routines familiales, etc., qui vont en fait permettre de diminuer la recherche systématique de l'écran en diversifiant les ressources de plaisir et d'engagement pour l'enfant. Parce qu'il est là l'objectif, que l'enfant puisse s'intéresser et essayer un certain nombre d'activités diversifiées qui va participer à son bon développement.
- Victoria
Constance a donc confirmé que l'interdiction, si possible, doit être utilisée avec modération dans le parcours éducatif. Pour revenir au cœur du sujet de cet épisode, Je lui ai demandé ce qu'elle pensait de l'interdiction des téléphones à l'école en particulier.
- Constance Ferrat
Alors nous n'avons pas suffisamment de recul sur cette question. Il y a quelques recherches qui commencent à émerger. Par exemple, une étude menée dans des collèges et lycées anglais, étude parue dans le Lancet Regional Health, ne retrouve pas d'amélioration claire du bien-être ou des résultats scolaires par le simple fait d'une politique restrictive, même si l'usage intensif est bien associé à des études défavorables. Donc, je vous propose des pistes de réflexion du point de vue de la psychologie de l'enfant et de l'adolescent. L'interdiction des smartphones à l'école... Peut-être proportionnée, mais seulement pour certains objectifs. Et elle n'est pas suffisante si l'on attend une réponse globale aux effets d'une surconsommation numérique. Elle est proportionnée si l'objectif est de protéger le cadre scolaire et rétablir des conditions d'apprentissage. C'est-à-dire protéger le cadre scolaire des micro-distractions intentionnelles répétées tout au long de la journée, la qualité des interactions, interactions entre les élèves, interactions entre les élèves et les adultes dans l'école. Prévention des conflits aussi et du harcèlement, parce que beaucoup se font en ligne et démarrent de choses qui apparaissent en ligne, de situations qui apparaissent en ligne. En revanche, elle est discutable si on la présente comme une réponse principale aux troubles liés à la surconsommation, car l'essentiel se joue aussi hors école, par les habitudes familiales, l'usage nocturne du téléphone, le sommeil, le cyberharcèlement qui se fait souvent en ligne depuis chez soi, etc. Les recommandations internationales, notamment l'UNESCO, vont plutôt avoir une logique de présence des smartphones à l'école uniquement quand ils soutiennent clairement l'apprentissage, sinon il faut limiter.
- Victoria
Ce qui me frappe, c'est à quel point Constance et Stéphanie sont sur la même longueur d'onde. Elles ne se connaissent pas, elles ont des angles d'analyse différents. Et malgré cela, leurs explications sont concordantes. Stéphanie, tout comme Constance, insiste sur le fait que la charge de la gestion du numérique ne peut pas être élevée. peut incomber à l'école seule. L'implication des parents est indispensable.
- Stéphanie Baggio
Voilà, moi je suis plutôt du côté de la prévention et de l'éducation, donc je trouve très important de pouvoir éduquer les jeunes au numérique, mais aussi les parents en fait, parce que des fois ils sont un peu perdus dans les usages qu'en font leurs enfants, ils ne comprennent pas très bien, et puis ils mériteraient aussi de pouvoir avoir les clés pour pouvoir aider et superviser leurs enfants. La supervision elle est importante parce que il y a évidemment le... temps d'écran, les limites sur les contenus, mais c'est aussi des éléments qui sont très sujet à discussion dans les familles, parce que ça peut être difficile de les faire respecter. J'ai vu une étude française il y a un jour ou deux, qui disait que la source numéro un de dispute entre les parents et les enfants, c'est les écrans en fait. Donc il y aurait aussi cette partie-là, je crois que les parents pourraient en bénéficier. Et puis aussi améliorer la communication, que les parents soient au courant de ce que font leurs enfants sur leur téléphone.
- Victoria
Pour aiguiller les parents, Stéphanie met le doigt sur trois aspects de santé prioritaire et critique. Le sommeil, la sédentarité et les interactions sociales.
- Stéphanie Baggio
D'un point de vue plus santé, il y a vraiment trois éléments importants qu'il faut garder à l'esprit et qui peuvent avoir des conséquences sur la santé mentale et la santé physique. C'est que déjà les jeunes devraient pouvoir dormir suffisamment. Donc il ne faut pas que le smartphone et de manière plus générale les écrans prennent du temps de sommeil parce que sinon ça fait des problèmes. Pour la concentration, la performance académique, le bien-être, la santé mentale, puis après aussi des conséquences sur la santé physique. Deuxièmement, il y a la sédentarité, parce qu'évidemment, plus on est sur les téléphones, les écrans, moins on bouge, et puis on a besoin aussi de bouger pour notre santé physique et mentale. Et puis le dernier point, c'est les interactions en face à face. Donc il ne faudrait pas que les téléphones prennent sur ces trois éléments qui sont vraiment critiques pour le développement des adolescents et des adolescentes. Puis après, il y a aussi les études, par exemple, sur le sommeil. On sait que si on veut vraiment améliorer le sommeil des adolescents et adolescentes, il faudrait que le téléphone ne soit pas dans la chambre, en fait. Parce que même s'il est dans la chambre, éteint, il y a une étude qui a montré que, du coup, le sommeil, il n'est pas mieux, en fait.
- Victoria
Comme Stéphanie a basé son travail sur des données australiennes, il me paraissait important de savoir si des études similaires existaient en Suisse.
- Stéphanie Baggio
Alors moi, je n'ai pas été contactée par les autorités. Peut-être que d'autres collègues l'ont été. Donc ce que j'ai fait, moi j'ai regardé un peu qu'est-ce qui existe dans la littérature scientifique sur le sujet en Suisse, et puis la réponse est pas grand-chose. Enfin en tout cas, de ce qui peut être publié, moi j'ai pas trouvé. Donc à ma connaissance, il n'y a pas encore d'études publiées sur ce sujet-là, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas des autorités qui ont contacté des chercheurs, chercheuses spécifiques, pour s'intéresser à ces questions-là. Moi ce que je trouverais vraiment important, c'est avant d'implémenter une intervention, comme on dit, à large échelle en fait, C'est de tester en fait si ça marche, et tester si ça marche ça va être est-ce que c'est efficace, donc c'est-à-dire est-ce que l'objectif que je me fixe il est atteint, alors qu'est-ce que ça peut être, est-ce que ça va être en termes de santé mentale, en réduction du harcèlement ou en termes de performance académique. Est-ce que c'est sûr aussi, est-ce que finalement on va pas risquer d'apporter des conséquences négatives plus importantes que les bénéfices, donc ça c'est d'un point de vue éthique c'est hyper important. Et puis aussi on va se demander est-ce que l'intervention elle est fidèle. Dans le sens, est-ce qu'on arrive en fait à l'implémenter ? Ou est-ce qu'aucun des jeunes ne la respecte ? Et je trouve que ça c'est vraiment les trois questions fondamentales auxquelles il faudrait répondre avant d'implémenter. Ce que n'a pas fait l'Australie non plus.
- Victoria
Au-delà de l'interdiction pour les jeunes, Stéphanie mentionne un autre type de régulation qui pourrait intervenir bien en amont des établissements scolaires.
- Stéphanie Baggio
On parle beaucoup de l'interdiction chez les jeunes, mais on n'a pas parlé trop de régulation des algorithmes eux-mêmes. Je pense plutôt aux réseaux sociaux. C'est-à-dire que ces algorithmes sont faits pour maximiser notre engagement et pas du tout pour veiller à notre bien-être. Et puis ce qui nous engage le plus, ce n'est pas forcément ce qui nous fait le plus de bien. Donc peut-être qu'il y aurait quand même une partie de régulation à réfléchir pour éviter qu'on se retrouve... confrontés à des contenus qui soient toxiques, qui tournent en boucle. Et voilà, c'est peut-être pas que notre responsabilité, c'est aussi une question de régulation de ces algorithmes.
- Victoria
Stéphanie met le doigt sur un point essentiel. Interdire les smartphones, c'est tenter de traiter des conséquences. Des conséquences générées par des entreprises parmi les plus riches de l'histoire de l'humanité. Elles emploient des armées d'ingénieurs et de psychologues pour rendre leurs produits aussi addictifs que possible, y compris pour enrôler des enfants. qui n'ont même pas 10 ans, les mécanismes de scroll infini, les notifications, les algorithmes de recommandation. Tout ça est conçu pour hypnotiser les utilisatrices et les utilisateurs. C'est un modèle économique. Alors oui, réguler l'usage des smartphones représente un premier pas vers une plus grande autonomie numérique. Mais si l'on s'arrête là, toute la charge se retrouve sur les élèves et sur les profs qui se transforment en police du numérique sans jamais interroger la responsabilité de celles et ceux qui conçoivent ces outils. La vraie question se trouve peut-être moins dans la poche des ados que dans les laboratoires de la Silicon Valley. C'était le premier épisode du podcast Les coulisses du numérique, produit par l'Office de l'éducation numérique. Je m'appelle Victoria Barras et j'ai réalisé les interviews et le montage de cet épisode. Nathan Ouellet a assuré le mixage. Un immense merci à Laura, Blaise, Stéphanie Baggio et Constance Ferrat pour leur participation enthousiaste et pour la qualité de leurs interventions. Je vous retrouve aussi vite que possible avec le prochain épisode qui sera dédié au cyberharcèlement. En attendant, si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à vous abonner, à parler du podcast à votre entourage et à partager cet épisode. A bientôt !