- Speaker
Avez-vous déjà imaginé l'effervescence qui règne derrière la beauté des plus beaux jardins de France ? Les aventures au temps long ? Les défis hors normes pour créer ce paysage poétique ? Bienvenue dans le monde des gens du jardin. Je suis Sophie de Rochmorel et je vais à la rencontre de ceux qui consacrent leur vie à l'art des jardins. Créateurs ou gardiens d'un patrimoine exceptionnel, laissez-les vous emporter dans ces œuvres grandeur nature. Dans le roman de Herman Hesse, Le jeu des perles de verre, la Castalie est une province scolastique retirée du monde et des temps. Les élèves se consacrent à l'étude. et à la recherche de correspondances secrètes entre musique, mathématiques, art et spiritualité. Tout cela dans le but de jouer à ce jeu imaginaire d'une grande beauté et dont la complexité absorbe toute une vie. Je vous parle de ce livre que j'aime tant, car c'est cette même aspiration que j'ai retrouvée au priori de Vaubois, celle de créer un espace hors du tumulte pour méditer et s'élever. Dans cet épisode des gens du jardin, empruntez avec moi le long passage étroit qui mène à ce jardin singulier. Il y a 35 ans, Thierry Juge a entrepris de clore ce lieu pour y inscrire une recherche intérieure, une quête du sacré, un questionnement spirituel guidé lui aussi par les arts, les mathématiques, et vous le découvrirez dans cet épisode, un vent de communion avec la nature. Dans ce jardin. Il a délicatement déployé son âme, du jardin médiéval au principe universel, jusqu'au coteau de ses sculptures de buis, comme un reflet à ciel ouvert de l'inconscient. Cet épisode est une invitation à la méditation. Il vous demande de faire abstraction de l'image et de laisser votre imagination vous compter ce jardin. Alors prenez le temps et bonne écoute. Cher Thierry Juge Nous sommes dans votre jardin du prioré de Vaubois. Ici, on a vraiment l'impression d'être hors du monde. Pourquoi ? Est-ce que vous pouvez me raconter l'histoire de la création de ce lieu ? Je peux vous la raconter parce que c'est très simple. J'avais une vie parisienne, assez agréable, comme on dit parisienne. J'avais une société que j'avais montée grâce à un ami qui était plus ou moins dans l'informatique. Et c'est vrai que je m'amusais beaucoup, je dépensais beaucoup d'argent. Et un jour, je me suis dit, ça n'a plus de sens tout ce que je faisais à Paris, malgré les expositions, malgré les amis, malgré tout ça. Et je me suis posé la question de me dire que je voulais vivre à la campagne, alors que je pense que je détestais la campagne. Parce que pour moi, il n'y avait rien à la campagne. Donc j'ai cherché, et sans même chercher, je suis tombé sur cette maison qui était en ruine. Et tout d'un coup, en voyant cette maison, je me suis dit, il faut que je construise un jardin en fonction de cette maison, par rapport à cette maison. Donc c'est une maison toute simple, c'est une maison qui date de 1623, qui a fait office d'a priori à une époque, qui est vraiment très modeste, qui était dans un champ de choux, et j'en suis tombé totalement amoureux. Je ne peux pas l'expliquer, ça a été un besoin viscéral, et à ce moment-là, je me suis dit, je vais construire un jardin autour de cette maison. Le jardin, il était assez particulier pour moi parce que comme je voulais déjà quitter ce monde parisien, je voulais quitter cette superficialité, je voyais, je présentais déjà, je n'arrêtais pas de dire il y a 35 ans, on est à la veille d'une grande catastrophe. Non seulement on est à la veille d'une grande catastrophe, mais la catastrophe elle est là et on est toujours à la veille de la catastrophe, mais on sait très bien que la catastrophe elle est présente. Et en fait je voulais quitter ce monde à Paris, et donc j'ai cherché à comprendre comment j'allais aménager autour de la maison. La maison n'était pas grande, il fallait un jardin petit, donc c'est comme ça que j'ai eu l'idée de me séparer, de créer deux mondes. C'est comme ça que j'ai eu l'idée de l'ortus conclusus, qui est ce fameux jardin clos qui avait été imposé plus ou moins par l'Église, c'est-à-dire pour des raisons d'abord tout à fait compréhensibles, qui étaient que les jardins avaient été pris d'assaut par les brigands, par tous les problèmes qu'ils étaient. Donc du coup on a commencé à clore le jardin, c'est pour ça qu'on l'a appelé l'ortus conclusus, mais qui avait quand même aussi une petite connotation religieuse, puisqu'on y mettait au centre souvent la représentation de la Vierge. Puisque c'était un jardin quand même aussi pour sortir des affres de la société et pour se retrouver, j'aime pas dire ça comme ça, mais se retrouver plus proche de Dieu ou plus proche, disons, d'une certaine forme de spiritualité ou du sens de la vie. Donc voilà, c'est comme ça que j'ai commencé. J'ai clos le jardin avec 500 stères de châtaigniers, donc quelque chose de très épais. Parce qu'en fait, les premières clôtures des châteaux et choses, c'était des palissades en bois, pour beaucoup du moins. Et donc j'ai clos tout en... tout en châtaignier que j'ai recouvert de rosier sauvage. Et après, je me suis dit, c'est très gentil tout ça, mais je vais le diviser par quatre. Parce qu'en fait, c'est que je voulais qu'il soit... utile dans sa totalité. C'est-à-dire qu'on parlera d'ornement si vous voulez après, mais je voulais qu'il soit totalement utile. Donc en fait, j'ai divisé par quatre. Derrière la maison, j'ai mis les nourritures terrestres, c'est-à-dire le potager, le verger. Tout ça, je l'ai symbolisé par des buies. Donc j'ai fait des bordures en buies pour faire le potager. Et puis le verger que j'ai fait juste une seule essence de cerisier que je taille en plateau, j'ai mis 28 boules pour donner un relief, mais pour justement que ça ne soit pas un verger. généralement dans un verger, on peut mettre des prairies fleuries, on met beaucoup de choses, mais on ne met pas des boules de buis. Donc voilà, j'ai fait ça, et la partie de devant, par là où on arrive, après avoir fait le chemin de 24 mètres qui est un couloir de bois, j'ai voulu avoir tout de suite les parties qui pour moi sont un petit peu plus spirituelles ou un peu plus intellectuelles, c'est-à-dire un cloître avec juste 4 équerres, avec un centre, un mètre, et c'est là où j'aime bien être là pour me reposer, discuter, méditer. Et puis qu'après, juste en face, on se retrouve avec le labyrinthe qui est en buis, qui a deux représentations, c'est-à-dire qui est le chemin de la vie pour moi, un labyrinthe est le chemin de la vie, avec ses joies, ses malheurs. Et je l'ai fait en deux alternances, en vert et en noir, de telle manière que ça puisse montrer toutes les dualités que l'être humain possède, c'est-à-dire entre la vie, la mort, l'amour et la haine. Et surtout, c'est aussi faire ce chemin, ce cycle du carbone. La chose la plus extraordinaire sur la Terre, c'est-à-dire que la plante dégage du carbone, après c'est l'animal qui le mange, et après ainsi de suite, et ça repart dans l'autre sens et on recommence. Et ça, je trouve ça fascinant. Donc voilà, je voulais, en fait, avec ces deux entités de jardin, celui qui sert à nourrir le corps et puis l'autre partie qui sert à nourrir l'âme ou l'esprit, comme vous voulez, je voulais que ce jardin soit utile. Parce que pour vous faire une confidence, je n'ai pas la passion des jardins, du tout. Je veux dire, c'est très intéressant, mais je n'ai pas cette passion. Parce que pour moi, la plupart du temps, les jardins que vous voyez, ils sont autour d'un très joli édifice, mais c'est souvent de l'ornementation. On veut embellir quelque chose qui est déjà très très beau. Il y a même un côté concours, on veut toujours de la botanique, des collections et des machins, on veut toujours en rajouter. Mais je trouve quand même que tous ces jardins ont quand même une grande grande pointe de validité. Et c'est ce que je ne voulais surtout pas. Je voulais bien jouer le chef d'orchestre dans mon jardin, mais je ne voulais surtout pas qu'il y ait de vanité. Et à chaque fois qu'on vous redonne beaucoup de jardins, ils ont tous des points communs. Et moi, je ne voulais pas ça. Je voulais vraiment reprendre cette idée du jardin clos, qui est vraiment s'enfermer, pour aller dans le monde, pour justement, quand on sort dans le monde, peut-être mieux le comprendre, mais surtout pouvoir en sortir et être dans un endroit où justement j'ai ces deux nourritures. Et c'est ce que j'ai essayé de réaliser depuis 35 ans.
- Sophie de Roquemaurel
Le dessin de votre jardin est guidé par des principes précis, parmi lesquels le nombre 28 occupe une place particulière. Quelle est sa signification pour vous ?
- Thierry Juge
Alors le nombre 28, pourquoi ? Parce que c'est le premier nombre parfait et c'est pas n'importe quel nombre. En plus, vous savez que les nombres parfaits, on en compte 5-6 très facilement parce que c'est 6-28, puis après c'est 300 000, après on passe à 1 000 000, et puis on ne connaît pas les derniers, il nous en manque. Ça je trouve ça fascinant que l'être humain qui est capable d'aller sur la Lune, qui est capable de faire maintenant l'intelligence artificielle, il ne peut pas encore calculer les derniers noms parfaits. Ça je trouve ça génial. Mais surtout c'est que le 28, il est dans tous les calendriers et puis il est sur une des clés les plus extraordinaires, c'est le nombre de l'ovulation et c'est le cycle lunaire. Et rien que ces deux-là, ces deux nombres, ça interroge. Ça interroge dans le fonctionnement justement dans l'univers. et que ce nombre-là soit voulu. C'est pas un hasard. Donc je me suis amusé, en effet, quand j'ai construit la maison, à faire des rapports de calculs, de nombres par rapport à la maison et par rapport au jardin. Et c'est vrai que je me suis amusé à mettre les deux nombres au 28, parce que quand vous regardez le 28, c'est très amusant, parce que dans le labyrinthe, vous ne le voyez pas, le 28, vous avez du mal à le calculer. Les boules, vous le voyez, mais vous ne savez pas que c'est 28. Et en plus, le 28 est enchâssé avec 13 trisiers. Donc ça m'amuse beaucoup. c'est comme la musique, c'est comme tout, la nature, tout est mathématique. Il y a des mathématiques partout, et c'est mathématique. C'est-à-dire, parce que j'adore le fractal, quand on parle de fractal dans la nature, c'est un mot que je trouve fascinant. C'est quand on regarde ce que c'est que le fractal d'un arbre, ou le fractal d'un coquillage, ou le fractal d'une fleur, mais c'est à pleurer. Cette perfection absolue, cette symétrie, ce calcul parfait où on trouve le nombre d'or à chaque fois dedans. ni aussi l'imbécile. C'est pas possible ! C'est pas possible ! Quand on regarde vraiment, il y a des plantes et il y a des choses qui sont... Mais aucun architecte n'aurait pu le faire il y a 1000, 2000, 3000 ans, je sais pas, mais personne ! À part une machine, oui, qui pourrait le faire, mais autrement... C'est une beauté, c'est tellement beau, tellement parfait que là vous vous dites, là vous vous interrogez quand même. Donc ça c'est mon petit nounours en chocolat. On va dire les nombres, les chiffres, ce que vous voulez, les calculs, les rapports... mais ça c'est pour faire le jardin. C'était pour qu'il y ait une harmonie. Je pense toujours que le sixième sens, c'est l'harmonie, mais qu'il y ait un équilibre, je veux que les choses soient équilibrées. Et c'est pour ça que... Quand je parlais tout à l'heure des jardins un petit peu comme ça, un peu ronflants, c'est que souvent, il manque l'harmonie parce que c'est ronflant, parce que c'est que souvent les jardins sont trop pensés, bien souvent sont trop pensés. Et donc tout d'un coup, on s'aperçoit que tout d'un coup, mathématiquement, ça ne fonctionne pas souvent. Et puis souvent, il manque justement cette harmonie-là, où les mathématiques doivent être présentes, sans qu'on le sache ou sans qu'on le voit. Après, c'est où ? Personne ne voit qu'il y a 28. Mais il y a d'autres nombres encore, mais je les garde.
- Sophie de Roquemaurel
Quelles ont été les étapes de la création du jardin ?
- Thierry Juge
J'ai commencé en 1991 le jardin du Bas, un jardin clos, où il y avait ses nourritures, où je faisais beaucoup de potager. Donc le potager me nourrissait, pas complètement, mais il me nourrissait. Dans tous les cas, il me nourrissait déjà pour manger, mais il me nourrissait aussi intellectuellement, parce que c'est merveilleux de comprendre le rapport simplement entre semer une graine. Parce que quand on sème une graine, il faut savoir que quand on fait un jardin, justement, le jardin c'est voir l'avenir. On ne fait pas un jardin pour le présent, ça n'existe pas. Quand vous semez une graine, il faut attendre pour que la salade pousse et qu'elle grossisse et qu'elle puisse arriver à maturité. Donc le jardin, c'est toujours se projeter dans l'avenir. Et ça, c'est assez rare. Vous faites de la peinture, vous ne vous projetez pas dans l'avenir. Même la sculpture. Alors qu'un jardin, vous êtes obligé, il y a beaucoup d'écoles du jardin, c'est l'humilité, la patience, l'observation, mais surtout c'est qu'on se projette dans l'avenir, donc en fait on vit dans l'avenir. Donc en fait, un jardin ne meurt pas quelque part, et quelque part, le jardinier, il est éternel. puisqu'il est toujours dans l'avenir. Après, on ne va pas parler quand il est vieux, mais il empêche que quand on fait un jardin, on se projette tout le temps dans l'avenir. Donc ça, c'est très intéressant pour moi. Une fois que j'ai fait ce jardin, j'ai eu la chance de pouvoir racheter le coteau et je ne savais pas qu'il y avait des buissets sauvages. J'en voyais quelques-uns, mais je ne savais pas qu'il y avait une buissette complète. Alors, les buissets sauvages, il y en a partout en France. Parce que souvent, les gens disent, « Ah, mais ça vous est planté. » Non, ils sont 150 ans, je ne les ai pas plantés, il y en a partout. Les causes sont entièrement faites de buis pour retenir les roches. Je veux dire, vous en retrouvez dans les Pyrénées, vous en trouvez partout. Mais on n'y prête pas attention parce que c'est vrai que le port d'un buis est un peu malin et c'est pas très joli. Donc il y avait tous ces buis au-dessus des caves, parce qu'il y a une veine calcaire, et j'ai pu l'acquérir et un jour, je les ai observés pendant 4 ans parce que je ne savais pas quoi faire de ces buis, il y avait des arbres, je trouvais ça très joli ces buissons en buis, mais ça ne me satisfaisait pas trop par rapport à toutes mes taupières que j'ai formées en bas. Et un jour, je me rappellerai toute ma vie, c'est le 20 mars 2010, j'ai tout coupé. Tout. Il ne restait plus rien. J'ai tout coupé à différents taux de thème, mais il restait des troncs. Que des troncs, Alors c'était pas très joli, tout le monde m'a fait voir un flou. Et en fait, ces buies ont commencé à repousser et je les observais. C'est-à-dire que quand je les avais observées avant qu'ils soient taillés, je voyais déjà des formes, je voyais déjà, mais ça c'est mon imagination. C'est comme l'imagination que vous avez dans les nuages, ou quand vous regardez des rochers au bord de la mer. Vous arrivez à voir des choses, vous imaginez des choses. Et là... J'avais vu des choses, mais c'était encore très flou dans ma tête. Je voyais précisément beaucoup de pièces individuellement, mais je ne voyais pas le coteau. Il faut être honnête, je ne voyais pas l'ensemble que ça allait pouvoir donner. Alors très vite, je me suis rendu compte qu'on allait en couper et que ça commençait à repousser. Là, je me suis rendu compte qu'il se passait quelque chose, parce qu'en fait, je pensais que c'était moi qui faisais une forme, mais pas du tout. C'est exactement le contraire. C'est le buis qui formait et je l'aidais à le guider. où j'ai aidé à l'arranger un petit peu, mais ce n'est pas moi qui ai créé les formes. C'est-à-dire qu'une taupière, c'est une forme qui est contrainte et qui est imaginée par une pensée, qui passe par une pensée, qui passe par l'homme, alors que là-haut, ce sont des sculptures vivantes, et c'est la cisaille qui vient donner ses indications et qui vient faire quelque chose, mais c'est le buis par lui-même qui décide là où il veut aller. Et ce qui m'a aidé, ça a été la prise de conscience quand j'ai lu ce qu'avait écrit. Brancusi sur la matière, Brancusi dit, quand on travaille la matière, on découvre l'esprit de la matière. La main pense et suit la pensée de la matière. Et c'est exactement ça, il a tout compris. C'est-à-dire qu'à un moment donné, quand vous taillez, moi je n'aime pas dire tailler, quand je sculpte, quand j'arrive, je préfère dire je rabote, je ponce, je lime, mais tailler, c'est très particulier, parce qu'il y a cette idée de revenir à la taille. taille initiale, la taille d'avant. Et non, je ne taille pas, parce que je ne reviens pas à l'avant. Je continue. Donc, à la rigueur, je pourrais dire que je nettoie. Mais ce qui m'importe, c'est de savoir que ça évolue, et puis ça évolue très vite. Ça pousse très très vite, les buies, contrairement à ce qu'on peut penser. Très vite. Plus vous taillez, plus ça pousse. Mais ça a été très très dur. Alors, tout le jardin, je l'ai fait grâce à Shostakovich. Parce que quand vous coupez les troncs, je vous montrerai des photos, quand vous coupez les troncs, et là il y a des troncs énormes à l'intérieur, quand vous coupez, je peux vous dire que c'est pas... Avec Mozart, vous coupez un trou. tout le monde se fout de ma gueule, mais je l'ai dit dans le silence, ça pousse. Il y a des bus, parfois, je n'arrivais pas à les couper. J'arrive avec la tronçonneuse, ah non, c'est moi qui n'étais pas bien. Alors que je savais qu'il fallait que je l'enlève. Et au final, du coup, je parle, je vais ailleurs, je reviens, je peux, l'énergie est là. Il y avait des moments où j'étais paralysé. Les gens ont beaucoup de mal à comprendre ça. Il y a des moments où j'étais paralysé. Je n'y arrivais pas. Je disais, ah non, je ne peux pas. Et puis, il y a des fois, c'est très facile. Pareil pour les formes. Il y a des moments où ça va très vite, très facilement, je le sais très vite. Et puis il y a des moments où la cisaille ne sait pas, la cisaille ne comprend pas ce que je veux faire. Et ça merde, j'arrête. Et puis il y a des moments où tout d'un coup ça va glisser, glisser, tout d'un coup je fais... Je ne sais plus, je pourrais vous montrer certaines formes, mais tout d'un coup il y a la goutte qui apparaît, je n'avais pas pensé à faire une goutte. Ça paraît difficile à comprendre, mais on le voit très très bien quand on regarde les formes. C'est pas moi qui l'ai fait. Voilà, ça posait comme ça. Et puis la prouesse que j'ai pu faire, c'est que j'ai réussi à enrober... Les troncs de buis, c'est des buis qui ont 150 ans, ils avaient un tronc et tout d'un coup ils sont entièrement recouverts de buis. Ça c'est assez joli, ce manchon de buis qu'on trouve sur un certain nombre de buis, ça c'est très très amusant. Et ce qui est très intéressant dans la sculpture vivante, c'est que ça évolue tout le temps. Donc beaucoup de modestie obligatoire parce que ça évolue tout le temps. Ça veut dire que j'en enlève, ça veut dire que même certains j'en enlève complètement, et puis il y en a certains qui ne retrouvent pas une forme de liberté mais qui m'imposent des choses et je suis. Je suis le sous-chef du jardin, vraiment. Le maître, ce n'est pas moi, c'est eux. Ce sont vraiment tous les buis qui sont là. Et d'ailleurs, quand vous regardez, il y a tout d'un coup, comme par hasard, il y a une harmonie parfaite, il y a des ensembles. C'est une grande famille, c'est une grande société. C'est le reflet, j'allais dire, de mon inconscient, c'est tout, voilà.
- Sophie de Roquemaurel
Thierry, emmenez-nous dans ce jardin de sculpture.
- Thierry Juge
Et on va monter tout en haut, et là, il y a 700 sculptures. Parce que ce n'est pas comme Marquessac qui a repris des formes qui existaient. Marqueyssac, c'est un jardin de topiaire et non pas de sculptures. Alors, quelle différence entre la sculpture et la topiaire ? Je vous l'ai dit, la taupière, elle est inerte. Vous tournez autour d'une boule, elle sera toujours une boule. Alors que là, c'est en fonction de comment vous allez vous orienter et que vous allez voir la forme différente. Donc voilà, ça, c'est la danseuse. Alors, là, vous allez vraiment vous rendre compte ce que c'est qu'une sculpture. C'est que là, vous la voyez, je vais vous la montrer là. Et c'est ça qui est complexe. C'est-à-dire que... Vous la voyez là, alors là elle est en plein tutu, elle est en plein Tchaïkovski, elle s'excite comme du tout, elle vole, c'est limite érotique, parce qu'elle soulève vraiment le jupon, vous voyez ce que je veux dire ? Et après vous allez voir deux endroits, c'est fini, c'est plus du tout la même. Regardez-la bien comment elle est, c'est la danseuse, ça c'est la dame du Christ qui est avec son pic, ça c'est un hommage à Louis Bourgeois, enfin celui-là je l'aime beaucoup, c'est comme une fleur, vous voyez un tournesol, chacun il voit ce qu'il veut. J'ai eu des gens... qui ont pleuré et comme j'ai eu des gens qui se sont sentis très mal, donc ils devaient avoir des problèmes. Mais il y avait vraiment des gens qui m'ont dit, on ne peut pas supporter. C'est parce qu'ils avaient certainement un mal intérieur qui a fait que, parce qu'on ne parle que d'un buis qui est sculpté de cette façon. Et ce n'est pas des choses grossières, ce n'était pas des choses agressives. Il n'y a pas une, je veux dire, je n'ai pas sculpté un char, vous voyez ce que je veux dire. Je raconte une histoire très drôle. Et donc il y a cette dame qui arrive avec sa copine pour lui faire un cadeau d'anniversaire, pour lui offrir la visite du jardin. Et la dame arrive, elle a à peine franchi la porte, elle dit « j'aime pas les buis » . Ça commence mal. Et je dis « écoutez, madame, il n'y a que ça » . Et puis elle arrive là, « ah mais moi, il n'est pas question que je monte » . Sa copine lui dit « chérie, je t'ai offert l'entrée, tu montes » . Elle monte et elle ne redescend plus. Une heure et demie après, je me dis « mais qu'est-ce qui se passe ? Où est-ce qu'elles sont ? » Et je ne les voyais plus, je ne les vois nulle part. Alors je pensais que je les voyais dans le char, je ne les voyais plus. Et tout d'un coup, la dame, les deux dames en descendent, et celle qui était revêche. Reviens avec un grand sourire, elle fait « Monsieur, votre jardin c'est magnifique, c'est magique, j'ai vu le fauteuil de mon dentiste. » À mon avis, elle couchait avec son dentiste. Ou alors elle était fâchée avec son dentiste. Mais c'est extraordinaire, non ? C'était surréaliste de me dire ça, j'ai vu le fauteuil de mon dentiste. Ça m'a fait beaucoup rire, mais je ne me suis pas moqué parce que je me suis dit « Mais elle était heureuse, si vous saviez. » Elle n'a vu que ça, le fauteuil de son dentiste. Il y a une personne qui a vu le Brancusi. Il y a une sculpture qui ressemble à Brancusi et il y a quelqu'un qui l'a vue. Là, il y a une cyclade de Lou Rose. Il y a une forme un peu à la Giacometti. On voit la tête qui se dessine juste dans un corps. On voit juste que ça a été sculpté dans la masse. La tête arrondie, mais ça, c'est le jazz. C'est un équilibre de troncs. Tout se passe, c'est pour ça que les gens, ça les intéresse, tout se passe en fonction de votre culture, de vos acquis, de vos connaissances personnelles, de ce que vous avez vu, de vos photographiés, sculptures, picturales, musiques. Tout se passe là-dedans. Donc, en fait, vous, vous voyez quelque chose. Moi, je n'ai jamais vu ça, le cygne de Leda. Et vous, vous le voyez. Parce que vous avez une référence par rapport à ça, donc vous faites une projection par rapport à l'imaginaire, parce que c'est l'imaginaire. C'est comme les nuages et les cailloux, où on voit les formes. C'est la même chose.
- Sophie de Roquemaurel
Un jardin de l'inconscient.
- Thierry Juge
Ah, mais c'est pas de l'inconscient, c'est ma psychanalyse. Mais c'est intéressant parce que vous voyez le signe, et moi je ne le vois pas. Ça, c'est mon dernier travail, je suis très fier. Je vais vous le présenter. Il a deux têtes, on va dire qu'il a deux formes principales au-dessus. J'hésite encore à tout couper. Mais venez voir ce mouvement qui est là. Voilà, il a un premier mouvement qui est devant. Et le même va passer par en dessous. C'est là où ça devient délirant. Et là, vous avez la même chose derrière. Mais là, regardez, ça va passer par en dessous. Avec une petite tête, ça repasse là et ça retourne là. Je pense que les Japonais seront fous. J'espère. Ils ne sont jamais venus. Je n'ai pas reçu de Japonais encore. Et voilà, et ça revient là. Vous voyez, on voit très très bien qu'on a un, deux, mais là, j'ose pas encore couper complètement pour les séparer. L'idée que ça tienne encore un peu, ça me plaît beaucoup. On a deux, et la boule qui est au-dessus, elle est ici en dessous. Donc voilà, vous voyez, il y a toutes les formes. Ça, c'est un mot de dali. Mais je peux pas vous dire ce que je vois, parce que vous voyez pas la même chose. Les enfants voient beaucoup de choses.
- Sophie de Roquemaurel
En poursuivant la visite, nous montons dans les hauteurs du Coteau, jusqu'à dominer le jardin.
- Thierry Juge
Donc voilà, et vous voyez, là, je suis là, voilà. On monte, on monte, on est au-dessus de la maison, et voilà le jardin. Donc très structuré, vraiment, l'ortuce conclu juste pure, mais pas de botanique, pour pas que l'esprit soit dérouté ou dérangé par les fleurs, par la couleur. Donc il n'y a pas de couleur, il y a un peu de blanc, c'est tout. Et c'est vraiment vert, vert, vert, vert, tous les verts. Et surtout, c'est que vous ne soyez pas distrait par... que votre œil s'intéresse à une botanique, non pas du tout. Vous avez une structure en buis, et ça représente... Les quatre parties, potager, verger, styliser bien sûr, le labyrinthe et puis le cloître. Et voilà, et en haut c'est la folie. Ça s'appelle une folie. Et vous savez ce que c'est que la folie ? Une étincelle de sacré. Voilà, voilà, une étincelle de sacré. Parce qu'il se passe quelque chose.
- Sophie de Roquemaurel
Le jardin dans la brume du matin, ça doit être sublime.
- Thierry Juge
Ah, un rêve ! Mais même, si jamais il y a des nuages, c'est que tout d'un coup, par exemple, vous voyez le damier, le damier apparaît. Quand il y a un nuage, parce qu'il ne faut pas qu'il y ait la lumière à travers les cerisiers, et c'est magique, c'est magique.
- Sophie de Roquemaurel
Il y a le noir, le noir profond, le noir du carbone qui est très présent.
- Thierry Juge
La maladie a tout détruit en 48 heures. Je peux vous montrer des photos. Tout ce que vous voyez noir était marron. Les marrons étaient marrons aussi sur les côtés. J'ai commencé à couper tout de suite pour essayer de sauver les côtés. Tout le monde m'a dit qu'il faut arracher, puisque c'est ce qu'a fait Volfi Comte, c'est ce qu'a fait la reine de Hollande. On coupe tout, tout, on arrache les vies malades. Je dis, mais je ne vais pas les arracher. C'est stupide, ils sont en biseau, je les peins. Alors évidemment, il faut accepter qu'un jardin soit sans transformer. Il n'y a rien de pire que les jardins qui restent identiques pendant 100 ans. Allez à Hautefort, vous vous emmerdez. C'est très beau, ah non mais, Villandry, c'est très très beau. Il n'y a pas une note de poésie. Il n'y a même pas un arbre un peu, qui aurait vécu, qui est un peu vieux, qui aurait vu le jardinier toute sa vie, vous voyez ce que je veux dire ? Le jardinier fatigué qui se posait sous l'arbre avec son chapeau, pas du tout. Les arbres sont virés, il faut que ça soit comme ça au cordon. Ils n'ont pas le droit de dépasser d'un millimètre. C'est très bien. C'est très bien pour le tourisme, c'est très bien pour le patrimoine. C'est très bien de voir ça. C'est très bien de voir une très belle mosaïque. Mais là, c'est malade. Qu'est-ce que je fais ? J'aime beaucoup la philosophie chinoise et japonaise. Vous allez en Chine et vous voyez l'arbre soutenu par des bambous partout. L'arbre à 150 ans. En France, on coupe et on fait une autoroute. Là-bas, non. On va sauver l'arbre jusqu'au bout. On respecte l'âme. du végétal, parce qu'il y a une âme, parce que c'est vivant, il ne faut pas l'oublier. Donc il y a quelque chose. Et je le vois très bien, il réagisse très très bien. D'où le futur projet de la musique qui va permettre d'envoyer du souffle et d'envoyer du vent. Comme tout le monde, je suis le premier, j'ai commencé par un jardin blanc. Parce que ça, c'est la vraie chose pratiquement qu'on apprend. On croit que c'est très chic. C'est vrai que le jardin blanc de Sissinghurst par Vita était la référence absolue. Et c'est vrai qu'elle a eu une très bonne idée, parce que je pense que ça vient Merci. d'une manière beaucoup plus ancienne sur le Moyen-Âge, la Vierge, la pureté, tout ça, ça vient. Vous savez, je pense que l'ombre est plus intéressante que la lumière. Voilà, je pense. Mais vous voyez ce jardin noir comme il est... Je ne sais pas, moi, il me calme. Parce que voir ce noir... Parce que c'est très difficile, à part les plantes noires, de faire un jardin noir. Mais non, ce n'est pas ça que je voulais. Je voulais me rapprocher du point mer, c'est-à-dire le carbone. qui est relié avec la nature. C'est comme ça que le labyrinthe, c'est sa alternance de pelouse et de charbon noir. Et qu'après, ensuite, j'ai fait ce potager noir avec les extérieurs en buis, c'est-à-dire en vert, mais que tout l'intérieur des buis soit noir. C'est très naturel, c'est de l'huile de lin, de la farine et des oxydes. Vous voyez, ce n'est pas compliqué. Et c'est pareil pour les troncs qui sont peints en noir. Et là, je vais travailler sur le verger, où justement, je vais apporter une espèce de symétrie un peu plus importante avec un cordage noir au départ, pour qu'après, je puisse continuer à chercher un peu plus loin comment vont être les allées. Alors, comme je n'aime pas la répétition, que je n'aime pas les rappels, je ne pourrais pas utiliser le carbone, je ne pourrais pas utiliser le caillou noir, mais je trouverai, je ne m'inquiète pas. Je pense que le noir existait avant le blanc. La création d'une université dans le noir. Donc, je pense que le premier jardin fondamental, ou la première lumière, c'était le noir. Donc je suis très intéressé de créer un jardin noir. Alors ce n'est pas facile, parce que je ne veux pas trop utiliser de plantes noires, parce que je pense qu'elles seraient accessoires dans ce jardin, mais je voudrais qu'il y ait plus qu'une ambiance, je voudrais qu'il y ait une structure noire. Et c'est pas non plus de peindre des bancs en noir ou de faire un bassin en noir, non, non, c'est pas ça du tout. Non, non, c'est pour ça que j'utilise le charbon qui est le carbone, parce que là, il y a une relation directe avec la nature. Et pareil pour le potager, c'est juste, c'est des oxydes, donc on est dans la nature. Mais bon, voilà, on est en cours.
- Sophie de Roquemaurel
Et la musique fait aussi partie de ce jardin.
- Thierry Juge
Il se trouve que j'ai commencé par ce jardin, et c'est vrai qu'on a tous été marqués par cette phrase de Cicéron. Une bibliothèque dans un jardin ou un jardin avec une bibliothèque, c'est tout ce dont on a besoin dans le monde. Et je pense que sa phrase est bien gentille, mais elle est incomplète. Je pense qu'il y a trois choses indispensables. Je pense qu'il faut une bibliothèque, un jardin et la musique. Et pour la musique, il faut un salon de musique, carrément. Parce que je pense que dans la nature, on a les oiseaux, on entend une musique permanente, on entend le vent, on entend vraiment l'air passer, on entend vraiment tous les animaux. J'allais dire, il y a la musique naturelle. La nature a sa musique, on va dire. Et je pense que l'homme a aussi la musique. Et je me suis dit, par rapport à cette recherche... En fait, c'est un peu une trilogie. C'est-à-dire l'univers, la nature et l'homme. Donc je me dis, il y a un triangle là, on va dire. Et je me suis dit, il manque quelque chose. Et comme je suis musicien par ma jeunesse, je me suis dit, j'aimerais que le jardin soit en musique. Et alors j'ai un petit peu cherché, et je me suis dit, je voudrais que la musique soit partie intégrante du jardin. Parce que c'est très très bien de se promener dans ce jardin, déambuler dans les sculptures, ça c'est très très agréable, et puis c'est très reposant, parce que chacun imagine ce qu'il veut dans le jardin du haut. Et donc pour en venir à la musique, je pense que c'était indispensable pour moi, parce que je pense que la musique est un mystère qui est justement relié, on va dire, entre l'univers et l'homme. Et je me suis dit, ben oui, mais ça ne relie pas à la nature. Donc, puisque la nature a sa propre musique. Donc j'ai un peu cassé la maison, j'ai retrouvé la maison comme elle était à son état d'origine au XVIIe siècle. Et là j'ai décidé de créer un véritable salon de musique. C'est-à-dire que le salon de musique est au premier état, il est suspendu, on accède par un pont, parce qu'à la maison il y a un pont, et ce pont est en fait une rampe d'accès d'handicapés pour un écrivain du XIXe siècle. Et donc j'ai tout cassé, c'est ouvert. et dans sa musique. Je vous dis d'abord les choses simples que j'ai mises dedans, c'est-à-dire que j'ai mis des harpes, trois, j'ai mis un piano à queue, j'ai mis un clavecin, et il manquait l'essentiel, il manquait un orgue. Alors pourquoi un orgue ? Parce que l'orgue, on parle de vent avec un orgue. On envoie du vent dans les tuyaux. Et ce vent, c'est la musique principale de la nature. Le vent est une des premières choses qu'on entend dans la nature. Avant même les oiseaux, ou avant même les cris nocturnes des animaux, on entend le vent. C'est-à-dire qu'on parle toujours de vent. L'homme parle toujours du vent dans la nature, avant même que des chants des oiseaux. Et donc l'orgue étant vraiment du vent, je me suis dit, l'idée ne me déplait pas, de savoir que par les fenêtres, par la porte, je vais envoyer ce vent de musique sacrée. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai une adoration, je ne devrais pas dire adoration, mais que j'ai un grand faible pour Jean-Sébastien Bach, parce que je pense que c'est lui qui a compris le mieux.
- Sophie de Roquemaurel
sa propre musique et qui a compris le mieux ce qu'il voulait incarner, c'est-à-dire sa foi et le contrepoint à son travail, donc je pense que c'est indispensable. Et donc les buis vont entendre de la musique sacrée, vont entendre du vent, mais le vent fait pas par la nature, mais fait par le musicien. Et je suis allé encore un petit peu plus loin, parce que je me suis dit que c'est encore trop facile d'installer un or dans une maison qui donne sur un jardin. Jusqu'au bout de ma logique, je suis allé couper des buis centenaires du jardin, que j'ai fait sécher, que j'ai coupé en plaquettes, et j'ai fait les touches et les jeux en buis du jardin. Donc ces torques possèdent les buis du jardin. Ce qui permet que quand je joue, chaque note a des veinages différents, parce que j'ai évidemment fait chaque touche avec un buis différent, en fonction des notes, en fonction des quintes. Et donc, quand je joue, je vois les veines, je vois la vie du buis sur mes doigts. Sous mes doigts, je vois le veinage des buis. Et donc, il y en a plus ou moins veinés en fonction des quintes. Et quand je joue, je vois des nœuds, je vois des choses comme ça, et ce sont les buis du jardin. Donc je me dis, peut-être que j'ai 500 ans d'avance, ça c'est très prétentieux de ma part de dire ça, mais on va se dire que ce n'était pas trop idiot qu'il propose d'en utiliser. les buts du jardin pour envoyer du vent au reste du jardin.
- Thierry Juge
Cette démarche de faire communier le jardin avec la musique est pleine de poésie.
- Sophie de Roquemaurel
Voilà, c'est pleine de poésie, mais je pense que c'est un peu plus que ça. Je pense que ça a du sens. C'est-à-dire que la plante, c'est la même. Dans le jardin, elle était vivante. Là, elle est vivante parce qu'elle est utilisée pour déclencher du vent. C'est un autre cycle, c'est une autre transformation, mais ça n'empêche pas qu'ils restent vivants tous les deux. Ce n'est pas du bois mort. pour moi. C'est un bois qui sert pour justement envoyer du son et envoyer du vent dans les tuyaux pour qu'on puisse entendre l'orgue dans le jardin. Alors, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai évidemment beaucoup de trous et j'ai eu beaucoup de peur d'installer cet orgue qui est un orgue très important puisqu'il a 13 tuyaux, il y a plus de 700 tuyaux. Je me suis dit, qu'est-ce que ça va donner ? Ça va être ou un brouhaha ou l'acoustique va être mauvaise, pas du tout. L'acoustique est absolument parfaite. C'est absolument incroyable, absolument parfaite dans la maison. Et dans le jardin, il y a des endroits où c'est absolument hypnotique. Il y a des endroits où on l'entend un peu moins, on perd quelques harmoniques, mais autrement, c'est totalement hypnotique. Alors c'est hypnotique, pourquoi ? Parce que c'est vrai que c'est inattendu, parce qu'on a déjà entendu du violon, du piano dans des jardins. L'orgue, on peut ne l'entendre malheureusement que souvent, que dans des églises, dans des cathédrales, ou dans quelques salles de concert, d'auditorium que nous avons, mais de l'entendre dans un jardin... C'est pas possible à moins de faire venir un or, mais c'est occasionnel, alors que là, ça sera tous les jours. Donc, j'ai décidé, j'ai déjà mes deux nourritures, j'ai ma nourriture terrestre et ma nourriture spirituelle avec mon jardin, et maintenant j'aurai ma nourriture pour nourrir complètement mon âme avec la musique que j'offre au jardin. Parce que je pense que la musique, ce n'est pas un exercice, c'est une offrande.
- Thierry Juge
Est-ce que la littérature a été une inspiration pour créer votre jardin ?
- Sophie de Roquemaurel
Pas complètement, c'est obligatoire. Alors la littérature, ce que j'ai fait, c'est peut-être pour ça que j'ai réussi à faire ça d'original, j'ai refusé, quand j'ai commencé le jardin, d'aller voir les jardins des autres. D'abord j'ai commencé très jeune à faire le jardin, j'avais 28 ans, 29 ans, mais je ne voulais surtout pas aller voir les jardins des autres tant que je n'avais pas fait le mien. Je me suis refusé ce plaisir, cette envie, en me disant non, parce que si je vais voir les jardins des autres, forcément c'est mieux, et forcément j'ai piqué des idées. Et c'est le drame de tous les jardins. Je peux vous dire que vous prenez tel jardin, ah ben oui, mais ça, ça a été vu là-bas. Ça, ça a été vu là-bas. Ça, ça a été vu en Angleterre. Ah ben oui, j'ai essayé de faire ça. Le jardin plume, vous voyez, par exemple, Stéphane, tout le monde fait maintenant le carré d'eau. C'est des copies, Il y en a très, très peu. Si, Vita, si c'est une gueule, c'est vraiment un jardin unique. Voilà. Je ne suis pas sûr que Drake Dixter soit un jardin si unique que ça. Parce qu'il a été repris. Et alors que celui-là, ben non, regardez là ce qui vous arrive. Vous êtes dans un monde, dans une oeuvre, dans une forêt, vous avez des personnages, des formes, et même ici, parce que même là, on va si loin, Cette source, ce jardin noir, c'est plus un potager, c'est une œuvre. Et donc ça, je vous disais ça pour les jardins, donc j'ai refusé. J'étais très frustré. Bah oui, parce que tout le monde me dit, tu ne vas pas avoir tel jardin. Non, ce n'est pas fini.
- Thierry Juge
Vous avez travaillé seul pour faire naître ce jardin. Quel accueil avez-vous reçu du public ?
- Sophie de Roquemaurel
Ce qui est très amusant, c'est que j'ai vraiment fait ce jardin pour moi, pour une quête. qu'est de comprendre Cette relation entre l'homme, la nature et l'univers, c'est juste cette relation, c'est indissociable ces trois éléments. Et j'ai fait ce jardin, et ce qui était très amusant c'est qu'un jour j'ai une amie qui vient qui me dit « Tu devrais demander le label de jardin Marc-Alain » . Je dis « Mais ça va pas, mon jardin est minable, c'est un petit jardin de rien du tout » . Elle me dit « Non, il se passe quelque chose dans ce jardin, il y a un esprit, il y a une âme et surtout c'est qu'on est saisi » . Je lui écoute un certain de mes, je vais le faire, et en effet... la drake est venue, elle a été saisie immédiatement, c'est une très jolie histoire, et d'ailleurs je tiens beaucoup à remercier cette personne qui s'appelle Madame Combe, que quand elle est venue, je l'ai trouvée odieuse d'ailleurs, je trouvais cette fonctionnaire très stricte, très sévère, et elle a fait le tour du jardin, et après nous sommes devenus amis, et elle m'a dit, vous savez, j'en connais beaucoup des jardins, j'en ai beaucoup labellisé, quand je suis rentré chez vous, vous étiez déjà labellisé immédiatement, j'avais encore pas vu le jardin. tellement j'avais été saisi par quelque chose. Je vous raconte ça pourquoi ? Parce que ça veut dire qu'il y a quelque chose. Il y a eu ce fameux prix de l'art du jardin de la Fondation Signature et du Ministère de la Culture. Et la première année où il y a eu 54 jardins remarquables qui se sont présentés, dont vous imaginez les plus grands, moyens, ou ceux que vous aimez, ceux que vous n'aimez pas. Et celui qui a été élu à l'unanimité, c'est moi. Et c'est les gens qui viennent en disant, ben non, on veut ça parce qu'il se passe quelque chose. Et le plus beau cadeau que les Anglais m'ont fait... c'est que quand ils ont sorti une énième revue, le dernier House and Garden, ils ont mis un titre extraordinaire, ils ont écrit Holy Order. Donc je me suis dit, ça veut dire que ce que j'ai fait, alors que j'avais demandé, ils ne connaissent pas le jardin, ils ne connaissent pas ma vie, ils ne connaissent pas le parcours que j'ai eu, ont nommé mon jardin Holy Order. Donc ça veut dire que, un, ce n'est pas que je ne me suis pas trompé, c'est que ce que j'ai fait est vrai, c'est juste pour moi, je pense, voilà.
- Thierry Juge
Et que ça résonne chez les autres.
- Sophie de Roquemaurel
Voilà, et que ça résonne chez les autres, c'est-à-dire que les gens le ressentent. Et quand les gens viennent ici, ils aiment beaucoup cette entrée très étrange, qui est ce couloir très étroit, un petit peu anxiogène, de 24 mètres, entouré de bois, et qu'on rentre par une petite porte, parce que voilà, quand on parle de vanité, arriver par un grand portail, c'est très flatteur, c'est très joli, c'est très beau. Mais ça y est, on vous en met plein la vue, ça y est, c'est parti, ça commence. C'est vrai que c'est bien quand il y a une grande allée d'arbres centenaires qui fait des kilomètres, mais autrement, moi, une toute petite porte, toute petite, cachée sous un rosier, je trouve que c'est largement suffisant et que ça a plus de sens pour arriver à découvrir après ce petit paradis.
- Thierry Juge
J'imagine que vous avez beaucoup médité sur l'âme du jardin. Qu'est-ce que, selon vous, l'âme du jardin, qu'est-ce que cela représente ?
- Sophie de Roquemaurel
Comme je vous l'ai dit, j'ai été très parisien. J'en ai eu marre, certes, mais avant d'en avoir marre, j'avais toujours dit que je ne quitterais jamais Paris, je ne quitterais jamais la culture, je ne quitterais jamais le monde social, je ne pouvais pas imaginer quitter les concerts, tout ça. Quand j'ai commencé à construire ici, je ne m'en suis pas rendu compte, je suis très sincère avec ce que je vous dis, je ne m'en suis absolument pas rendu compte, c'est que j'ai commencé à m'enraciner. Et je me suis tellement enraciné que j'ai enfin compris une chose, c'est un moine bouddhiste qui l'a dit. Un jardin réussi est un jardin qu'on ne peut plus quitter. Et maintenant j'en suis là. J'en suis à tel point que dès que je pars deux heures, je commence à être pas bien. C'est-à-dire que je pourrais tomber malade si je ne retournais pas dans mon jardin. C'est ça qui est extraordinaire. C'est qu'il y a une nourriture qu'on ne peut pas décrire, c'est comme ça quand vous parliez de l'âme, c'est-à-dire que je nourris mon âme avec ce jardin et en fait c'est lié. Et en fait, mon âme, c'est ce jardin. C'est pour ça que ça m'est un petit peu difficile de l'ouvrir, je n'ouvre que sur rendez-vous et je vais encore diminuer les visites parce qu'en fait je dévoile mon âme. Et vous savez très bien qu'on ne dévoile pas son âme, c'est un petit peu délicat, donc on n'a pas envie parce que c'est son jardin secret, son âme. Donc ce jardin-là, c'est mon deuxième jardin. Et c'est vrai que c'est un petit peu difficile de dévoiler son âme. Donc voilà, je le fais, mais c'est un petit peu compliqué.
- Thierry Juge
Comment regardez-vous ces 35 années de jardin ? Qu'avez-vous appris ?
- Sophie de Roquemaurel
Alors, qu'est-ce que j'ai appris ? Évidemment, comme tout traité de jardin, j'ai d'abord appris la patience, mais avant la patience, j'ai appris l'observation, c'est-à-dire que j'ai observé. Parce que je pense que la patience est une chose, mais faire un jardin, c'est d'abord observer, c'est observer la nature. Parce que comme on la contraint, et puis qu'entre nous, on sait très bien que la nature, c'est un peu de la vanité parce qu'on se pend pour Dieu. Parce qu'on voudrait que la météo soit comme ci, soit comme ça, ça ne va jamais. Le jardinier n'est jamais content, c'est très rare quand il est content. Mais ce que j'ai appris, c'est la patience, c'est l'observation, c'est l'humilité, et surtout, une des plus belles choses, alors que tout le monde dit peut-être le contraire, c'est que j'ai compris le mythe de Sisyphe, et je peux dire et affirmer que Sisyphe était heureux. Parce qu'un jardin, c'est ça, c'est un éternel recommencement. On recommence chaque année, chaque année il faut recommencer, alors évidemment avec une progression parce que la nature pousse, mais il faut tout recommencer tout le temps, Et je le sais d'autant plus, c'est qu'il y a 700 heures de taille, il y a plus de 10 000 heures de taille dans mes mains, et il faut toujours continuer, voilà.
- Thierry Juge
Est-ce que la sculpture des buis vous rend heureux ?
- Sophie de Roquemaurel
Oui parce que je prends une matière, je ne sais pas où je vais, et surtout c'est que c'est planté, je pense qu'on est détaché, je ne sais pas comment vous expliquer. Vous prenez une plante, vous la plantez, c'est votre contact avec la plante, vous avez un pot, vous plantez et vous la voyez grossir, vous l'aimez beaucoup, vous l'arrosez, vous lui mettez de l'engrais, vous la mettez à côté d'autres que vous aimez beaucoup, donc vous faites beaucoup plaisir. Là, je... je sculpte des arbres qui étaient malingres, qui n'étaient pas beaux. Une bichette, ce n'est vraiment pas intéressant. En plus, ils étaient dans un état végétatif parce qu'ils sont très vieux. Donc, ça ne donnait pas grand-chose. Alors que là, ils sont jeunes, ils pètent le feu, ils poussent chaque année encore bien plus que ce qu'ils poussaient avant. Et surtout, c'est que je suis en contact direct avec la matière. Je vais vous raconter une petite histoire. C'est Pénone qui la raconte, l'artiste italien, Giuseppe Pénone. qui avait un jour rencontré un ferronnier d'art. Un ferronnier d'art, c'est celui qui fait des jolis balustrades, qui découpe et qui fait des choses très artisanales. Et il lui a dit, vous savez, je ne travaille pas le fer, j'accompagne le fer. Et quand vous comprenez ça, je crois que vous avez tout compris de la vie. On accompagne.
- Thierry Juge
Quel est votre plus beau souvenir de jardin ?
- Sophie de Roquemaurel
Il y en a très... très très très peu, parce que c'est sur une vie d'un homme, un jardin ça passe par plusieurs maturités, 5, 10, 20 ans, 30 ans, après on commence à avoir des soucis, puis il y a des vieux jardins qui sont assez extraordinaires, mais la nature nous donne l'occasion seulement, dans une vie de jardinier, de voir 2, 3 choses absolument spectaculaires, qui est par exemple, un givre absolu, ça c'est très très rare, vraiment très très rare, une brume, Avec du soleil, soleil et brume dans un jardin, c'est rarissime, ça ne m'est arrivé qu'une fois. Nous avons eu par exemple, depuis que je fais ce jardin, nous avons eu, et d'avis de tous les jardiniers, nous avons eu le plus beau printemps en France qui a été en 2020. C'est peut-être pas un hasard, avant que ce soit le départ du grand chaos, puisque avec la pandémie, on a eu le plus beau jardin et on était tous enfermés. Ça a été le plus beau printemps. On n'a jamais eu, depuis 35 ans, ça a été le plus beau printemps qui a jamais existé. Et c'est ça, les plus beaux souvenirs de jardin, c'est que ce sont des moments où la nature nous fait un cadeau auquel on ne s'attend pas, un givre exceptionnel. Là, par exemple, le 5 janvier, tout était blanc de givre. Mais ce n'était pas simplement juste givré. C'est-à-dire que les arbres croulaient sous le givre. Et tenez-vous bien, le l'homme. Tout était enneigé. Le 6 janvier, il avait entièrement enneigé et suffisamment de neige pour que ce soit vraiment de la neige et qu'il y ait ce manteau blanc. C'est-à-dire que là, on a eu deux jours totalement irréels. Alors c'est vrai que parfois, il y a des choses magnifiques, dans les florisons, des choses comme ça, mais ça, ça ne m'émeut pas. C'est presque, j'allais dire, bon d'accord, c'est un joli cadeau, mais ce n'est pas rare. Mais ces moments de météo, des moments incroyables, ça c'est... Grand moment de jardin. Mais on en a 5, peut-être voire 7, 8 dans sa vie. C'est tout, pas plus. Qu'on soit content, que la floraison soit très belle pour tel jour, c'est très bien. Oui, ça arrive plusieurs fois. Mais qu'il y ait ces grands moments dans l'espace, avec la nature, mais qu'il soit vraiment, c'est toute la nature. Donc je ne réfère pas uniquement au jardin, mais quand tout d'un coup il y a ce moment, je ne pourrai plus jamais oublier ce 5 janvier. C'était, tout était givré.
- Thierry Juge
Du cristal,
- Sophie de Roquemaurel
c'était extraordinaire. Du cristal partout, je pourrais vous montrer des photos. Les arbres, c'était du cristal blanc, alors que les buis n'étaient pas givrés. C'était magique. C'est plus que magique, non, c'est indicible, on ne peut pas le raconter. Il faut le voir, et ça je ne le verrai qu'une fois. C'est des conditions très particulières et ça on ne le verra qu'une fois. Donc ça, ça vaut le coup, de faire un jardin ring pour ça. De savoir qu'on n'aura qu'un seul instant, où on ne va vivre que 3-4 instants dans sa vie. Mais c'est l'école du jardin.
- Thierry Juge
Merci beaucoup Thierry Juge pour cette découverte du prioret de Vaubois. Vous l'aurez compris, ce jardin est un lieu sacré et intime. Les visites du jardin se font uniquement sur rendez-vous. Pour conclure cet épisode, écoutons Thierry Juge faire résonner son vent sacré dans son jardin.
- Sophie de Roquemaurel
Je vais nous jouer Bach, un petit morceau de Bach. Mais c'est un son, ce qu'on appelle un son vinaigre. C'est un son d'un autre temps. Je vais vous jouer quelque chose de très particulier avec ce son très particulier.
- Thierry Juge
Je suis Sophie de Rockmorel et vous venez d'écouter Les gens du jardin, mis en musique et mixé par Karim Skakni. Si vous avez aimé cet épisode, je vous invite à le faire connaître à tous vos proches passionnés de jardin et en mettant 5 étoiles et un commentaire sur votre plateforme d'écoute préférée. Merci et à bientôt !