Speaker #0Euh, non merci. À l'école de l'Arche de Noé, l'heure du déjeuner sonne. Charlotte Lamarmotte s'avance dans le réfectoire, puis s'arrête net. Une odeur forte flotte dans l'air, chaude, piquante, un peu amère. « Qu'est-ce que c'est que ces drôles d'odeurs ? » s'exclame-t-elle en plissant le museau. Elle recule d'un pas. Son ventre gargouille, mais elle n'ose pas avancer. Sur son plateau, un gratin de chou-fleur, tout doré, avec une croûte croustillante. Charlotte fronce les sourcils. Elle observe la sauce qui bouillonne encore légèrement. « C'est blanc, c'est gluant et ça sent comme des chaussettes oubliées dans un sac. » Elle grimace, éloigne son assiette. et s'assoit sans y toucher. Ses camarades mangent en silence, mais elle reste figée, écoeurée, rien qu'à l'idée d'y goûter. L'icorneau s'approche doucement. Sa crinière brille comme un arc-en-ciel. « Ce gratin a l'air de te poser un problème, Charlotte. » La marmotte baisse les yeux. « Ah, je ne peux pas ! Rien que l'odeur ! Oh, ça me donne envie de fuir ! » Est-ce que tu l'as déjà goûté ? Non, mais je sais que je déteste ça. C'est comme ça. L'après-midi, la classe fait de la peinture. Charlotte recule devant le verre fluo. Cette couleur me fait mal aux yeux. Puis elle refuse de toucher la pâte à modeler marron. On dirait de la boue mélangée à du chocolat fondu. En plus, c'est visqueux. Même dans la cour, une odeur d'écorce humide la dérange. « Euh, ça sent le renfermé ! » Charlotte soupire. Tout ce qu'elle ne connaît pas l'agace ou la dégoûte. Les choses qui lui sont étrangères semblent toujours sales, bizarres ou effrayantes. « C'est plus simple quand tout est familier » , dit-elle à voix basse. Licorneau l'écoute avec attention sans jamais la brusquer. Le lendemain, Licorneau vient avec une petite boîte de bois. Je te propose un jeu. On ferme les yeux et on découvre avec les autres sens. Charlotte hésite. Et si tu me fais sentir quelque chose d'absolument répugnant ? Promis, rien de dangereux. Juste un voyage. Dans le monde de l'inconnu, Charlotte inspire profondément. Elle ferme les yeux, tend l'oreille. Elle entend le froissement d'un papier, un léger « clou clou » . L'icorneau approche une petite cuillère. « C'est tiède, un peu fondant. Tu veux essayer ? » Charlotte renifle l'odeur douce, fromagée et légèrement poivrée. Elle hésite, puis ouvre la bouche et goûte. « Oh ! Mais c'est bon ! » C'est du chou-fleur fondu dans du fromage, avec une pointe de muscade. Charlotte reste bouche bée. Elle pensait détester ça. Mais c'est fondant, doux et presque sucré. « C'est la même chose que ce que j'ai refusé hier ? » « Exactement, » dit Licorneau avec un clin d'œil. Charlotte n'ose pas tout goûter d'un coup. Elle essaie un peu chaque jour. Elle effleure des tissus étranges, rêches, moelleux, collants parfois. Elle hume des parfums de fruits exotiques, piquants ou très sucrés. Elle observe des couleurs vives sans détourner les yeux. Parfois, elle aime. D'autres fois, elle grimace. Un midi, elle goûte une sauce verte très forte. Elle se met à tousser. Oh, trop épicé ! Licorneau rit doucement. Ce n'est pas grave, Charlotte. Tu n'es pas obligée de tout aimer. Mais maintenant, je sais ce que c'est. Je n'ai plus peur avant même d'essayer. Quelques semaines plus tard, Charlotte mange... Presque de tout, elle porte une écharpe orange vif parce que ça change du beige. Elle ose entrer dans une boutique d'épices, même si l'odeur la surprend. Son dégoût ne la contrôle plus. Elle le reconnaît, puis elle choisit. « Je croyais que tout le monde était rempli de choses dégoûtantes » , dit-elle à Licorneau. « Et maintenant ? » demanda son amie. Charlotte sourit. « Maintenant, je pense qu'il est surtout rempli de choses que je ne connais pas encore. » Fin morale de cette histoire. Parfois, ce que l'on ne connaît pas nous semble étrange, effrayant ou même dégoûtant. Mais quand on prend le temps de découvrir, de goûter, de toucher ou de sentir, on réalise que beaucoup de choses ne sont pas si terribles. Il suffit d'un peu de courage et d'un cœur ouvert. Comme Charlotte, on peut apprendre. à apprivoiser ce qui nous repousse et s'ouvrir à un monde plus grand, plus riche et souvent plein de belles surprises.