- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans le podcast Les mots dans la lune, dans lequel j'explore en compagnie d'illustres invités les pouvoirs magiques et évocateurs des mots, dans notre rapport à nous-mêmes et à nos émotions, mais aussi dans notre lien au monde et aux autres. Pour ce premier épisode, j'ai l'honneur d'avoir pour cobaye Gaëtan Pétot, avec qui on va parler entre autres d'enjeux, de texte sans contenu, de verbes d'action, de Shakespeare et de calligraphie. Bonjour ! Bonjour ! Bienvenue dans ce premier épisode des mots dans la lune. Alors du coup je te laisse te présenter. Ok. Parce que tu le feras mieux que moi.
- Speaker #1
Je m'appelle Gaëtan Pétot, je suis metteur en scène, je suis prof de théâtre, cours amateur qui s'appelle le cours Gé Péthaud, qui est mon cours à Paris. J'organise également des événements, tout le spectacle vivant, c'est peut-être un festival comme le festival scène express, un comédie show aussi qui est en train de se développer qui s'appelle la cam du rire. Enfin voilà, plusieurs événements et puis... Également, à côté, j'accompagne des personnes, soit en individuel, soit en groupe, dans le cadre de stage, autour de la prise de parole en public, avec l'outil évidemment du théâtre. Mais voilà, je pense que c'est bon.
- Speaker #0
Du coup, c'est pas mal. Voilà. T'as pas le temps de t'ennuyer ?
- Speaker #1
Non, non, non, on s'ennuie pas.
- Speaker #0
Et du coup, je t'ai connue grâce à Amanda. Amanda, c'est ma binôme dans Switch. qui nous a proposé un jour, dans le cadre de ce bilan de compétences en collectif, que j'en profite pour recommander à tout le monde, parce que c'est vraiment une super expérience, qui nous avait proposé de faire un stage d'impro avec son prof de théâtre chéri. Et donc, nous avons fait ce stage d'impro, et à cette occasion, À un moment, tu prononces cette phrase, le mot est une conséquence. Oui. Là, il y a un truc qui se passe dans mon cerveau où je fais, non, le mot, ce n'est pas une conséquence. Le mot, c'est la base, c'est la cause. Et donc, voilà l'explication du titre de ce podcast parce que nous avons eu de grands débats à ce sujet. Je crois qu'on n'est pas d'accord. Alors, qu'est-ce que tu entends par le mot est une conséquence ? Oui.
- Speaker #1
En fait, quelque chose d'assez simple, c'est parce qu'en plus là c'était dans le cadre d'un stage, dans le cadre du théâtre, c'était pour vous faire comprendre. On peut prononcer n'importe quel mot, ce mot-là peut avoir de toute façon différentes valeurs, avec différentes intentions, et que le mot arrive après un travail autour du personnage, autour des relations du personnage, de où est-ce qu'il est, dans quel état il est. Et après, une fois qu'il parle, forcément, le mot et les phrases qu'il prononce et chargé de tout ce qui s'est passé avant. Donc le but était de vous amener à prendre conscience que lorsqu'on rentre sur scène, il faut d'abord réfléchir à ce qu'on propose, avant de réfléchir à ce qu'on va dire.
- Speaker #0
Et donc lors de ce fameux stage, tu nous avais fait faire un exercice que j'avais trouvé super. qui s'appelle le texte sans contenu. Est-ce que tu peux nous expliquer le texte sans contenu ? C'est quand même assez magique.
- Speaker #1
Oui, en tout cas, qui est souvent assez... qui permet d'expliquer énormément de choses, le texte sans contenu. C'est cela que moi, j'ai...
- Speaker #0
Très beau texte.
- Speaker #1
J'ai découvert cet exercice quand je faisais mon école professionnelle, le cours Père-En-La-Croix. En gros, en fait, il y a trois... Généralement, on utilise trois comédiens. on leur donne un texte imposé, qui est énormément travaillé, comme je vous dis à chaque fois, c'est-à-dire que le numéro 1 va dire bonjour, le numéro 2 va dire bonjour, le numéro 3 va dire salut, il faut bien une variation, et puis ensuite le numéro 1 reprend sa deuxième réplique en disant ça va, le deuxième ça va et le troisième oui ça va. Il faut une variation. Autrement dit, c'est un texte sans contenu, c'est-à-dire qu'il ne se passe rien à part bonjour, bonjour, salut, ça va, ça va, oui ça va. A partir de là, on commence à essayer de le jouer spontanément. Je demande aux trois comédiens de jouer spontanément comme ça vient. Et puis après, on commence à mettre un contexte. Par exemple, un et deux sont en couple et trois ne savaient pas qu'ils étaient en couple. Ou sinon, un et deux sont en couple et trois ont accouché avec deux la nuit précédente, sans que un le sache. On s'aperçoit que les bonjours prennent une toute autre dimension. C'est la naissance de la compréhension et du travail sur l'intention, par exemple, et des enjeux, etc.
- Speaker #0
Il y avait eu cet exercice et puis il y avait eu le fameux moment où tu as sorti, tu as fermé la porte comme ça de la salle, prête à aller fumer ta clope.
- Speaker #1
Tu as fumé à l'époque oui.
- Speaker #0
Non, avant d'aller fumer ta clope. Et tu as sorti, le mot est une conséquence, tu as fermé la porte, tu t'es barrée et puis moi je suis restée en… mais non, le mot ce n'est pas une conséquence. En fait, ça n'a pas eu… ça m'a paraît totalement contre-intuitif et tout ce que tu avais dit avant ça me paraissait logique jusqu'à ce moment. Jusqu'à là.
- Speaker #1
Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans le mot ? En quoi c'est contre-intuitif de dire que le mot est une conséquence ?
- Speaker #0
Parce que pour moi, le mot, la pensée est indissociable du mot. C'est-à-dire que je n'arrive pas à penser sans mot. Ce que je veux dire, c'est que... Alors, quelqu'un que j'aime beaucoup, qui a écrit le livre Le Pouvoir rhétorique, qui s'appelle Clément Viktorovich, dit On ne peut pas ne pas parler de quelque chose Et en fait, c'est impossible d'anti-parler ou de parler par négation. C'est comme quand on dit Ne pense pas à un éléphant rose C'est ce truc où, dès que ça traverse ton esprit et dès que ça passe dans ton cerveau... Pour moi, ça se traduit en mots. Alors effectivement, il y a des sensations corporelles qui existent, tout ça, je suis d'accord, mais tout ce qui passe par la pensée et donc par l'intention et par l'enjeu, enfin forcément si ça passe par la volonté, c'est qu'à un moment donné, il y a quelque chose de conscientisé, et bien même si ce n'est pas verbalisé à l'oral, pour moi il y a quand même un mot qui existe, même s'il n'est pas prononcé.
- Speaker #1
D'accord, après il y a plusieurs dimensions effectivement dans ce terme de mots et une conséquence, mais il s'adresse, je pense aussi ici, en vrai le mot arrive parce qu'il y a des éléments, des stimuli, une volonté la plupart du temps, qui sont là et qui vont amener à ce mot-là. C'est en ça ou c'est une conséquence ? Après, c'est peut-être le mot conséquence qui est peut-être sujet à débat, je ne sais pas. Mais en tout cas, il y a quelque chose juste avant cette création du mot où j'entends ce que ça veut dire que ça existe à partir du moment où le mot est prononcé. Mais si on prononce celui-là, c'est parce qu'il s'est passé des différentes choses. Et c'est exactement ce qu'on retrouve dans le travail du comédien et du personnage. On parlait de... à un moment de Roméo et Juliette. J'ai travaillé quelques temps sur Roméo et Juliette en résidence, pas sur un spectacle, juste pour un travail de comédien. Et en fait, sur la scène du balcon, la fameuse scène du balcon de Oh Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? etc. Là, on s'est posé la question, on a fait le chemin inverse. C'est-à-dire, je me suis dit, pourquoi on est arrivé à ces mots-là ? comment Juliette est arrivée à ces mots-là pour dire, ô Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? Parce que derrière, ô Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? On peut y mettre, comme on l'a vu tout à l'heure, avec le test sans contenu, énormément d'intentions différentes. Et donc le but était de se dire, comment elle est arrivée à prononcer ces mots-là ? Qu'est-ce qui l'a amenée ? Et dans quelle énergie elle est arrivée là ? Où est-ce qu'elle est ? À qui elle parle ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé avant pour que ce soit ces mots-là, en fait ? Alors on peut avoir différentes... La négociation, ce qui est très très fort chez Shakespeare, c'est que c'est à la fois extrêmement clair et fort sur certains aspects, et d'autres, on peut... justement, prendre des routes un peu différentes, voire très différentes sur nos appels. Alors peut-être que d'autres personnes ne seront pas d'accord avec moi, mais quoi qu'il en soit, il y avait tout ce chemin-là. Et ça, en fait, ça permettait de se dire que le mot est arrivé là, parce que le mot est une conséquence de... tout un passif et de toute une réaction avec un enjeu et avec un objectif aussi sur l'instant présent. Donc il y a plusieurs paramètres.
- Speaker #0
Je ne sais pas, parce que pour moi ce que tu décris là, c'est le travail poétique du choix du mot et en fait il y a deux choses, il y a à la fois le travail de la scène où les mêmes mots tu vas pouvoir leur faire dire leur donner différentes couleurs selon effectivement l'enjeu que tu mets Donc le même texte, tu vas pouvoir le colorer différemment. Et le travail du poète où tu vas pouvoir, avec ce même chemin qu'aura fait Juliette, choisir de l'exprimer d'une manière A ou B ou C. Et ça, c'est Shakespeare qui va choisir à un moment donné d'écrire ça plutôt que ci.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Pour moi, ce chemin n'est pas si clair. Il y a beaucoup de paramètres, mais...
- Speaker #1
Mais c'est pour illustrer. Oui, je comprends.
- Speaker #0
Pour moi, ce n'est pas forcément une conséquence. C'est à un moment donné... Je ne pense pas que le choix du mot soit une... Effectivement, à un moment donné, j'ai envie d'exprimer ça, et donc je vais mettre ce mot, mais il y a aussi une question de musicalité, une question de rime, de prononciation, je pense qu'il y a plein de...
- Speaker #1
Oui, ce qui est magique chez Shakespeare, justement, c'est que très souvent, ça se réunit tout ça. Et c'est ça qui est impressionnant. Chez lui, c'est que tout est réuni. Il a utilisé ce mot-là parce qu'il y a eu un tel schéma. Et en fait, ça illustre tellement la puissance émotionnelle qu'il y a derrière, ou les doutes, ou les questions. Chez Hamlet. Après, je ne suis pas un expert du tout de Shakespeare parce qu'en plus, il est sur une traduction. Il y a déjà eu un autre filtre qui est passé derrière, mais ne serait-ce que ça. Souvent, c'est assez dingue. Mais même quand on se penche sur le texte original, sur Shakespeare, je travaille en ce moment sur le songe d'humilité, là qu'on va monter, là, dès qu'on passe en version anglaise, c'est pareil, c'est faramineux, en fait, dès qu'on s'y arrête et qu'on réfléchit au chemin qui aurait pu amener Shakespeare à utiliser ces mots-là. Alors, bien entendu, il y a le mot qui ouvre des images, donc là, le mot est... Quand le lit va nous procurer à chacun quelque chose qu'il évoque, en ça, il est créateur, ça évidemment. Après, c'est pourquoi il y a eu ce mot-là qui est arrivé là. Il y a tout le chemin avant qui a été fait et qu'on essaye... tant bien que mal, comme une enquête, un peu de se dire, OK, comment on est arrivé jusque-là ? Comment il est arrivé jusqu'à ce moment-là ? Où est-ce qu'il veut nous emmener ? Et en ça, il a voulu nous amener à un certain endroit, avec cette émotion, avec ces enjeux, etc. Et donc est arrivé ce moment-là.
- Speaker #0
Oui, ça, c'est un peu l'exercice qu'on faisait en prépa. de commentaires de texte où on décortiquait effectivement dix lignes et on se demandait pourquoi ce mot-là et pourquoi cette allitération, cette assonance et pourquoi cet ordonnancement, sachant qu'en fait on n'en sait rien, mais que ça nous permet de gloser en hippocampe ou en cagne et qu'effectivement il y a plein d'experts qui se sont posés cette même question. Mais il y a ce côté où... il va y avoir une base commune où ça va tous nous évoquer la même chose et puis il va y avoir aussi ce ressenti personnel où tel mot, il va évoquer quelque chose à quelqu'un et pas du tout aux voisins.
- Speaker #1
C'est pour ça qu'il y a différentes... Autant de Juliette différente que de comédienne et de comédien. Sortons de l'écriture, c'est exactement ce que je dis en prise de parole en public. Quand j'accompagne les personnes, et là je n'invente rien du tout, c'est une des premières questions que je leur pose, quand ils vont, je recontextualise, pardon, on est en accompagnement de prise de parole, la personne vient. On discute, elle a préparé une présentation pour qu'on puisse justement échanger ensemble et tout. Et souvent, c'est une présentation professionnelle, quelque chose d'assez standard qu'elle a au quotidien et tout. Et avant de commencer, je lui pose la question, je lui dis mais pourquoi tu parles ? Une question qui déstabilise, parce que généralement on ne se la pose pas forcément, moi le premier, mais quand on la pose justement ça réinterroge forcément le contexte, pourquoi je suis là, de mettre du sens.
- Speaker #0
C'est exactement au boulot quand on fait un brief client, c'est pourquoi on fait cette étude ou cette newsletter, et ça va énormément orienter la manière dont on va restituer. Le rendu final, c'est effectivement selon à qui on parle et selon à quoi ça va servir et pourquoi on le fait.
- Speaker #1
Oui, bien sûr, c'est la même chose. C'est donner du sens. Et le pourquoi je parle va amener, c'est pourquoi j'utilise ce mot-là. C'est de s'interroger quand il va y avoir une présentation, X ou Y, c'est pourquoi j'utilise ce mot-là. C'est parce qu'en fait, au moment où je vais faire cette présentation-là, au niveau de l'assistance, au niveau de mes objectifs personnels, de mes objectifs professionnels, au niveau de ce qui se passe là sur le moment, je vais utiliser ce mot-là pour informer les gens, pour les intéresser. C'est parce que j'ai envie d'aller aussi plus vite, ou j'ai envie de m'imposer, ou j'ai envie d'expliquer, de prendre le temps. Donc je vais utiliser plutôt tel mot ou plutôt tel mot. Et dans cette démarche-là, le mot est une conséquence de tout ce travail-là avant.
- Speaker #0
Mais c'est que souvent, c'est que dans la définition du truc, il y a quelque chose où tu prends une parcelle. Parce que, en fait, quand tu dis ça, tu dis à ce moment-là, je me demande quel est le sens. Donc, le mot est une conséquence. Mais le mot est une conséquence de quoi ? Du sens que je lui ai donné. Le sens, ça veut dire que j'ai pensé au truc et je me suis dit pourquoi je le fais ? Je le fais pour ça. Eh bien, ça, c'est un mot. Je le fais pour... pour gagner de nouveaux clients, je le fais pour ceci ou pour cela. Mais déjà, tout est mot en fait. Le monde, c'est ce qui fait pour moi qu'on est différent des animaux. J'avais lu Sapiens de Val Noirari. Et c'est ce qui fait qu'à un moment donné, on a nommé des concepts et des choses qui n'existaient pas, et qu'on n'est pas resté juste dans le concret, dans la chasse et dans le réel, et qu'on a inventé des concepts inexistants, comme l'argent, le pouvoir, la religion.
- Speaker #1
Mais oui, le mot fait partie de notre identité. Mais encore une fois, oui, parce qu'il répond aussi à ce désir de conceptualiser, de poser à cet état de curiosité, je ne sais pas si on peut appeler ça un état, mais à cette curiosité en tout cas, qui peut être propre à l'espèce humaine, peut-être. Mais le mot est quelquefois... n'est pas une conséquence. Je suis d'accord avec ça.
- Speaker #0
C'est une danse de la joie, là.
- Speaker #1
J'ai entendu parce que...
- Speaker #0
C'est enregistré, en plus. Je lui ai fait dire... Je vais le mettre en boucle.
- Speaker #1
Dans plusieurs cas, évidemment, le mot est un point de départ, ne serait-ce qu'en improvisation. On en avait parlé une fois.
- Speaker #0
Le thème d'impro.
- Speaker #1
Ou sur le thème d'impro, ou même pendant l'impro, il y a une contrainte où le public envoie des mots à la volée aux joueurs, on appelle ça des joueurs, et eux doivent introduire ce mot-là. Et en fait, du fait qu'il y a un mot complètement incongru qui va arriver, ça peut créer justement une autre situation, une autre réaction. Et alors là, il y a un aspect ludique, mais ça pourrait être pareil dans la vie. Il y a un mot sur lequel on va rebondir et qui va être source, en tout cas, de création.
- Speaker #0
Oui, mais là, dans ce cas-là, le mot, c'est un peu comme un objet, la contrainte en soi, ça peut être un mot, mais ça peut être parler en rime, ça peut être un accent, ça peut être plein de choses. Et ça se matérialise là sur un mot, mais ce n'est pas... Le mot en soi n'a pas d'importance. C'est-à-dire que dans ton impro, que tu fasses dire perceuse, visseuse ou cornichon, ça n'a pas de... ça ne va pas vraiment impacter ton impro. C'est juste l'imaginaire de la personne qui reçoit le mot.
- Speaker #1
Oui, bien sûr, mais après... C'est pour illustrer aussi le fait qu'un mot peut être source de réflexion, source de création.
- Speaker #0
Alors, un exercice centré autour du mot que j'avais bien aimé, c'est celui des verbes d'action. Oui. Est-ce que tu peux nous raconter ça ?
- Speaker #1
Alors en fait c'est une approche plus qu'un exercice. En fait les verbes d'action, si on étire un tout petit peu, ça vient de l'école de Stanislaski, qui est donc à la base de 90% des théories en tout cas de pédagogie de l'acteur, de formation de l'acteur aujourd'hui dans le monde. Et à partir de cette méthode-là, en fait... Il y en a un qui est arrivé qui a écrit un livre qui s'appelle Action. C'était un ancien réalisateur qui s'appelle Nicolas Ray, R-A-Y, qui était un Américain qui a réalisé La Fureur de Vivre avec James Dean pour les boomers, comme on dit. Et en fait, il a écrit un livre où il expliquait notamment aussi ses cours de théâtre et comment il dirigeait ses comédiens. Donc ça. Ces comédiens venaient sur le plateau, ils connaissaient leurs textes par cœur. Évidemment, ils comprenaient où est-ce qu'ils étaient, ils savaient ce qui s'était passé avant. C'est bien de reconnexionaliser parce qu'il faut bien comprendre que ce travail-là a été fait au préalable. Ils savent ce que veulent leurs personnages, etc. Et après, une fois qu'ils ont fait tout ce travail-là, En fait, Ray allait voir ses comédiens en disant Ok, maintenant, tu oublies tout. En fait, tout ce qu'on a fait, maintenant, tu te concentres juste sur un truc. Tu vas la tuer. Le gars, il est forcément préparé. Mais tu vas ou sinon le séduire ou la séduire. Ou bref, un verbe d'action. C'est-à-dire un verbe qui va, où le personnage, le comédien en tout cas, va juste être à 200% dans l'accomplissement de ce verbe d'action. et c'est un verbe ou c'est pas par exemple à l'inverse ça sera pas un verbe comme aimer par exemple aimer ce n'est pas c'est une émotion c'est quelque chose qui pousse à l'action qui va vers l'autre et donc tuer mais tuer ça peut être tuer ça peut être séduire mais dans des situations où il n'y a aucune séduction où il n'y a aucun aucune tentative de meurtre ou quoi que ce soit c'est simplement pour nourrir le jeu et en fait on s'aperçoit qu'en fait ce verbe d'action ce mot là qui pousse à l'action nourrit extrêmement le jeu alors d'autres personnes plus théoriques et peut-être avec un peu plus d'expérience expliqueraient le verbe d'action mieux que moi, mais en l'occurrence, je l'essaye avec les amateurs, et un peu avancé, j'ai essayé avec les débutants, c'est peut-être un peu rapide, mais un peu avancé, et en fait, ça nourrit, ça surprend, parce qu'on est en dehors de toute considération mentale. Mais on est dans une action et on est dans des verbes qui sont très forts. Juger quelqu'un, soumettre quelqu'un. Mais ça va nourrir le jeu et ça permet d'avancer. Ça va, c'est clair ?
- Speaker #0
Moi, je trouve ça clair, mais c'est presque aussi, j'ai fait l'exercize, je vois bien de quoi il retourne, mais on verra.
- Speaker #1
Oui, voilà, exactement. Mais c'est pour donner un exemple à ce moment-là très concret. Si mon texte, c'est... Bonjour, madame, est-ce que vous auriez une baguette, s'il vous plaît ? avec cette même phrase-là, dans le même lieu, qui pourrait être une boulangerie, comme par hasard, est-ce que vous auriez une baguette, s'il vous plaît ? Il faudrait que je puisse tuer la personne ou séduire la personne. Essayez de le faire, vous, de votre côté, avec la personne qui est à côté de vous, qui écoute ça, vous allez voir que forcément, vous allez essayer d'autres choses, avec votre corps, avec votre voix, avec votre intention, avec votre posture, si vous le faites le plus sincèrement possible, pas pour faire du théâtre. Mais le plus sincèrement possible, vous allez voir que ça va donner autre chose.
- Speaker #0
C'est comme les formations de relations clients, où on dit toujours qu'il faut sourire au téléphone parce que ça s'entend. C'est vrai que ça fonctionne, mais si on a cette intention-là de faire passer de la chaleur, elle passe la chaleur,
- Speaker #1
je crois. Mais complètement. C'est toute une question de sincérité après.
- Speaker #0
Oui, et en même temps, ce n'est pas qu'une question de sincérité parce qu'il y a d'autres choses qui viennent se mettre par-dessus et qui cachent l'intention primaire. C'est comment on retrouve l'intention primaire sous des couches d'autres choses, de stress.
- Speaker #1
Exactement. D'ailleurs, c'est ce qui se fait justement, en tout cas dans le travail du comédien, c'est ce qu'on dit beaucoup à l'école où j'étais, où la première année... de l'école professionnelle pour devenir acteur, on apprend à désapprendre. On désapprend d'abord tout ce qu'on a vécu pour être connecté.
- Speaker #0
On enlève les couches de l'oignon.
- Speaker #1
Voilà, on enlève toutes les couches de l'oignon, de la morale, de... sur scène, attention !
- Speaker #0
On s'entretient là !
- Speaker #1
Mais pour être complètement disponible, en fait, pour être complètement disponible et être le plus à l'écoute possible de ses intentions primaires. Et là, justement, le mot, parce qu'une fois que ça s'est fait, tout ce qui est phrase, tout ce qui est silence aussi, forcément, entre les mots, tout prend beaucoup plus de sens. Parce que sinon, comme tu disais, il y a cette morale qui revient et qui vient perturber, j'ai envie de dire, le propos, en fait.
- Speaker #0
La morale qui vient perturber le propos.
- Speaker #1
Oui, certainement.
- Speaker #0
Je ne sais plus un peu comment tu travaillais avec les mots. Quel est toi ton rapport personnel aux mots ? Je ne sais pas, dans ton enfance, dans ton éducation, comment vous entendez les mots et toi ? Vous êtes plutôt copain.
- Speaker #1
C'est encore nouveau, c'est encore nouveau, comme je disais tout à l'heure. Moi j'ai fait S. Je viens d'une famille où il n'y avait pas une grande appétence littéraire. Il n'y avait pas de rejet par rapport à tout ça, mais il fallait faire des sciences. Je me débrouillais très bien en maths, en tout cas à un moment. Mais quand j'ai découvert le théâtre, par exemple, c'était très rapidement, c'était très bien le théâtre, c'était un hobby. Par contre, j'étais fasciné, je lisais en cachette, je n'en parlais même pas. Justement, à l'époque, j'ai été marqué par Macbeth et par Hamlet. ça je racontais pas, j'avais 16 ans 16-17 ans et j'étais passionné par ce langage là ça me fascinait je trouvais et encore j'ai cette image là encore aujourd'hui de quelque chose de de brillant, un peu d'un côté inaccessible. C'est sur un trône, ces pièces-là, ces textes-là, ces mots-là. Il y a une espèce de hiérarchie, ça c'est bien, il faut tendre vers ça.
- Speaker #0
Une échelle avec Shakespeare tout en haut.
- Speaker #1
Pas que Shakespeare, et Rostand. Et Rostand, exactement.
- Speaker #0
William et Edmond qui donnent la main chacun dans leur trône.
- Speaker #1
Et Goethe. Moi aussi quand même, parce que Faust m'a aussi retourné.
- Speaker #0
C'est un petit peu européen, comme c'est un conseil des ministres.
- Speaker #1
C'est vrai, c'est vrai. Après, je n'ai jamais été un très grand lecteur. J'ai des phases où je lis pas mal, mais de théâtre, quasiment exclusivement du théâtre. Mais j'ai mis du temps à lire, j'y allais par phase. Bref, et le mot pour moi est expression, dans le sens où je vais m'intéresser au mot à partir du moment où il va me donner un élément. pour le mettre en scène. Ça, c'est quelque chose... Quand je trouve un joli mot, je me dis...
- Speaker #0
En fonction de l'évocation ?
- Speaker #1
Je ne sais pas. J'en sais rien.
- Speaker #0
J'imagine que ça...
- Speaker #1
Oui, exactement. Où est-ce que ça m'emmène ? dans quelle histoire je me raconte, je me raconte beaucoup d'histoires avec très peu de choses, je veux que je ne m'ennuie pas, mais un mot peut être, à partir du moment où il va m'évoquer quelque chose, et puis on va essayer de l'étirer, enfin je vais essayer de l'étirer, et voilà, là pour le coup, je pense que je vais le retenir. Parce qu'il va non seulement avoir du sens, mais en plus il va me raconter une histoire. en tout cas mon rapport au bon.
- Speaker #0
Donc tu as un tiroir à histoire ?
- Speaker #1
Un peu, mais je pars très vite.
- Speaker #0
Quel lien tu fais entre mots et émotions à part l'imaginaire ? Est-ce que ça t'évoque ?
- Speaker #1
Ce n'est que lié pour moi. Il n'y a pas l'un sans l'autre. C'est aussi simple que ça. Il faut que ça m'emporte. Après c'est très bien dit. ou quand c'est informatif.
- Speaker #0
C'est-à-dire que si je te dis suppositoire, derrière, ça charrie une émotion.
- Speaker #1
Oui, tout à fait. C'est le mien, normalement, suppositoire. On en a parlé avant. Bon,
- Speaker #0
alors, je vais en choisir un autre.
- Speaker #1
Moi, ça me plaît très bien, suppositoire. Il n'y a pas de problème.
- Speaker #0
Alors, si je te dis, je ne sais pas, calligraphie. Pour toi, derrière, c'est directement associé à une émotion. En fait, là, c'est marrant parce que tu as dit calligraphie. Très sincèrement, il y a un truc qui s'est passé où j'ai vu quelqu'un de passionné qui faisait son geste, en fait, avec cette passion et l'imaginaire que j'en ai de ce... un peu dans l'approche un peu asiatique. Donc là, j'ai eu cette émotion-là de me dire waouh ! La passion, le geste, l'artisan, en fait. Et c'est quelque chose, moi, qui me... J'aimerais bien raconter une histoire là-dessus.
- Speaker #1
D'accord, donc directement, il y a le mot, l'émotion, l'image que ça projette, l'histoire, et donc en fait, tu as une pièce de théâtre.
- Speaker #0
une mini pièce quoi ou un court métrage un court métrage mental mais ouais et puis d'un personnage qui est là et puis qui va nous emmener qui va nous amener dans genre t'as des Oscars et des Césars intérieurs t'as tout un c'est plus des Molières c'est plus des Molières enfin des vrais mais ouais
- Speaker #1
Donc du coup tu fais un lien très très fort entre les mots et les émotions. Est-ce que le fait de verbaliser pour toi les émotions, ça te permet de les mettre à distance ou de prendre du recul ? Ou est-ce qu'il y a un rôle du mot et de l'expression dans la gestion des émotions ?
- Speaker #0
Oui, alors là je ne suis pas spécialiste du tout. Mais il me semble que la verbalisation des émotions, c'est la première, une des premières étapes pour prendre du recul et pour avancer sur les émotions fortes. Donc oui, moi en tout cas ça fonctionne sur le… alors pas la prise de distance parce que je peux dire oui j'ai énervé, j'ai énervé, je suis en colère ça ne va pas forcément le mettre à distance, c'est l'émotion. Mais en tout cas, ça me permet de prendre du recul, oui, d'entamer en fait une réflexion par rapport à ça. Et donc, quelque part, indirectement, oui, la mettre à distance, parce que d'un seul coup, je mets une part du cerveau dans quelque chose qui est purement émotionnel. Mais oui, bien sûr, le mot sert à... Et moi, j'aime beaucoup... J'aime bien essayer de creuser un petit peu là-dedans. C'est le travail qu'on fait de toute manière avec les comédiens aussi, de se dire quel est le chemin émotionnel du personnage là-dedans. Donc ça nous interroge nous, parce qu'on dit tout le temps que je vais interpréter un personnage qui est complètement différent de moi, etc. Mais en fait, vu que c'est nous qui le... Oui,
- Speaker #1
tu nous dis beaucoup de partir de nous.
- Speaker #0
Oui, parce qu'en fait, quand vous arrivez, c'est vous le personnage. C'est votre corps, c'est votre être, c'est votre voix, c'est votre énergie. C'est vous. Et après, quel lien par contre on fait avec le personnage ? Parce que forcément, quand on joue un gros salopard... On n'est pas forcément un gros salopard, on ne devient pas pour jouer ce personnage-là, mais il y a des liens émotionnels en fait, un gros salopard qui va arriver, qui a besoin de rejeter tout le monde. Par exemple, admettons que ce soit un personnage qui rejette tout le monde par la violence physique, un personnage de théâtre qui est comme ça, nous on ne va pas forcément être comme ça. Par contre, on va peut-être essayer d'être en empathie, comprendre un peu certains leviers d'émotions fortes, où nous on rejette, on a un rejet pour... pour quelqu'un ou pour quelque chose et là on va on va on va comprendre un petit peu comprendre ne veut pas dire pardonner et être d'accord mais mais on va comprendre ce levier émotionnel et à partir de ce moment là un lien est fait on va pouvoir jouer donc on part de son part de soi et c'est la même chose avec moi ce camp quand quand j'ai une émotion forte j'essaye de souvent de la décrypter, de savoir où est-ce qu'elle va, et d'être honnête avec moi-même. Ça, c'est mon cheval de bataille à moi. C'est l'honnêteté de mes émotions, où j'essaye vraiment d'aller chercher vraiment qu'est-ce qui se passe, quel est l'enjeu là-dedans, quand bien même il s'agit d'égo, quand bien même il s'agit de mauvaise jalousie, ou de... je ne sais quoi qui serait moralement condamnable ou en tout cas pas bien voilà, mais j'essaye d'abord d'être honnête là-dessus parce que je pense que l'humanité se porterait beaucoup mieux si chacun d'entre nous essayons ensemble d'être honnête avec nos malhonnêtetés mais ça c'est à notre bien ça permet d'éviter le transfert
- Speaker #1
de responsabilité complètement Et ben, je crois que je t'ai posé toutes mes questions, alors je vais passer sur la dernière. C'est déjà fini ! Ouais. C'est quoi ton mot préféré et pourquoi ?
- Speaker #0
Ben moi, de toute façon, le premier qui me vient tout le temps, c'est le panache, évidemment. Le mot panache, j'aime beaucoup ce mot-là. Pourquoi ? Il y a tout ce qui représente derrière avec le travail d'Edmond Rostand, que j'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup, parce que pour parler d'honnêteté, émotionnelle, de développement, je trouve que dans Cierano de Bergerac, il s'agit énormément de ça, c'est un humanisme merveilleux je trouve. Je trouve que ça vieillit pas si mal que ça d'ailleurs aussi. Et le panache à ce côté de... Le panache, pour moi, en tout cas, c'est un peu un pas de côté ou en tout cas, c'est une petite provocation. qui s'affranchit donc, vu que c'est une provocation, mais qui s'affranchit un petit peu des codes moraux, des règles qui peuvent être présentes, et je vais quand même le faire, alors que c'est un peu stupide, il y a ce côté de c'est bien plus beau quand c'est inutile. Et le c'est bien plus beau quand c'est inutile, en fait, ce que ça veut dire, parce que ça m'avait vachement obsédé, ce que je ne comprenais pas. Et en fait, ça vient de, je crois que c'est Flaubert, cette expression-là, et ça vient des Parnassiens. Et donc les Parnassiens, c'est la recherche de la beauté ultime. Et on est dans cette idée-là où rien d'autre n'est important à part cette beauté-là.
- Speaker #1
Quelque chose qui fasse sens en soi, dans un autre sens.
- Speaker #0
Et une recherche de beauté, enfin vraiment avec un B majuscule. Alors qu'est-ce que la beauté ? Après ça, c'est une autre discussion. Mais quoi qu'il en soit, on recherche ça. Et dans le panache, il y a ça, il y a ce geste-là, cette action-là, ce mot-là, à ce moment-là, va avoir une certaine beauté, et le reste n'a plus aucune importance. Et je trouve ça très très beau comme démarche. Ça ne veut pas dire aller contre, ça ne veut pas dire faire n'importe quoi, ni quoi que ce soit, c'est simplement de tendre vers... Mais c'est même vis-à-vis de soi-même. dire à quelqu'un d'autre et puis le panache il est qu'à soi-même. On a peur de nous-mêmes, on a nos propres peurs, nos propres craintes, nos propres obsessions, etc. Et puis à un moment on va faire un côté, je ne sais pas, alors qu'on a peur on va quand même le faire et d'une autre manière qu'on avait projeté, j'en sais rien. Et je trouve ça très doux en fait, il y a un côté un peu... héroïque où on cherche un petit peu la médaille pour avoir fait ça. Mais il y a le côté aussi très beau en disant, ça va, deux secondes, je vais faire un peu comme je le sens et je vais faire ça parce que ça, c'est cool.