- Isabelle Cussac
Bonjour à toutes et à tous, je suis Isabelle Cussac, bienvenue dans ce nouvel épisode des rêves à portée de main où je donne la parole à celles et ceux qui dans leur quotidien contribuent à transformer le monde. Aujourd'hui, je vous invite à une conversation un peu différente. Mon invitée, Solène Thomas, n'est pas là pour témoigner d'un chemin de vie ordinaire. Elle est là pour nous entraîner dans une réflexion sur ce que rêver veut vraiment dire, et sur ce que nos rêves font au monde. Solenn est entrepreneuse, fondatrice d'un cabinet de recrutement, mais également de l'association Éclore et de la scène Debout Citoyenne, un collectif de femmes de pouvoir dont nous parlerons. Bonjour Solenn.
- Solenn Thomas
Bonjour Isabelle.
- Isabelle Cussac
Traditionnellement dans ce podcast, je commence toujours par la même question. Mais toi, tu m'as un peu devancé ou plutôt tu as choisi une autre porte d'entrée que celle de tes 20 ans. Laquelle ?
- Solenn Thomas
Si tu le permets, je vais convoquer la Solenn qui a 33 ans. Confucius dit nous avons deux vies et la deuxième commence quand on prend conscience qu'on en a une. Et je crois que c'est à cet âge-là que j'ai vraiment ressenti un rêve très grand, après un séminaire de méditation, un rêve qui ne m'a plus quittée. Un rêve d'humaniser le monde du travail. Un rêve où chacun, chacune peut pleinement exprimer ses talents, se sentir respectée dans son identité, trouver les conditions d'un travail digne. Et donc il y a eu une vraie prise de conscience à ce moment-là. Sûrement que mes rêves avant étaient plus tièdes, plus fades. Là, c'est un rêve qui était presque un appel, qui ne m'a plus quitté et qui est encore très présent.
- Isabelle Cussac
Ce que j'entends dans ce que tu me dis, c'est que ce rêve, lorsqu'il s'est présenté à toi, en réalité, c'est devenu une sorte de moteur, d'énergiseur.
- Solenn Thomas
C'est vrai que c'était plus qu'un rêve, une vision intérieure qui s'est transformée en projet associatif. Mais un rêve qui a irrigué mon quotidien, dans chacune des méditations, cette vision. venaient à moi, me faisaient vibrer, suscitaient des idées, des envies de contact. J'ai vraiment cultivé cette vision intérieure. Au quotidien, je portais mon attention sur ce rêve. Avant l'émergence de l'association qui porte le nom d'Éclore, j'ai mis deux ans. J'ai mis deux ans à rêver, à écrire, à partager mon rêve à qui voulait l'entendre, au quotidien, sans arrêt, à ma famille, aux boulangers, à mes candidats. Et donc, la gestation a été longue. On n'accouche pas d'un rêve comme ça. C'est un sacré défi.
- Isabelle Cussac
J'aime beaucoup l'expression que tu viens d'employer, gestation. On n'accouche pas d'un rêve comme ça. Pour beaucoup de gens, le rêve, c'est synonyme de quelque chose d'inaccessible. Une inaccessible étoile, comme dit le chanteur. Je sens que pour toi, ce rêve... il n'a jamais été inaccessible. Il a plutôt été une étoile vers laquelle tu as tracé un chemin.
- Solenn Thomas
Oui, c'est très juste. On doit sûrement distinguer le rêve, celui qu'on entend dans le langage un peu du quotidien, quelque chose d'inaccessible, au rêve qui est une vision intérieure. Ce rêve vision intérieure, c'est une lecture très junguienne de l'importance de la vie inconsciente qui régit largement notre vie consciente. et de l'enjeu d'aller pénétrer cet univers intérieur inconscient. On peut y pénétrer par la méditation, par des temps de conscience modifiée, des pratiques chamaniques, de danse, du sport de haut niveau ou des balades dans la forêt. Peu importe ces pratiques, il y a infiniment de pratiques qui mènent à explorer notre être inconscient, intérieur, tapis dans l'ombre. Et quand on a la chance de pouvoir le pénétrer, parce qu'on trouve les bonnes pratiques, les bonnes rencontres, En tout cas, pour moi, il est devenu une boussole. D'ailleurs, il m'arrive de lâcher cette boussole. Tu en as fait l'expérience, tu m'as vu à des moments où je n'avais plus cette boussole. Je suis complètement désorientée. Si je ne mets pas en place mes pratiques quotidiennes pour contacter cet espace intérieur, cette source, je ne sais plus m'orienter, je ne sais plus décider. Donc, j'ai vraiment besoin de contacter cet espace intérieur. J'ai besoin de l'expérimenter physiquement, sensiblement. Si je pose mon rêve par écrit et que je dois le partager sans être à nouveau connecté à cette source, il n'agit plus. C'est ça que j'expérimente qui est assez subtil. C'est qu'il ne suffit pas de le convoquer une fois, il faut le convoquer à chaque fois, à chaque instant. y revenir, l'éprouver, le vibrer, le nommer. Et ce qui m'aide beaucoup actuellement, j'écoute à nouveau beaucoup de musique. Et j'écoute même de la musique parfois en conversant avec d'autres. Donc j'ai un écouteur dans une oreille. Et ça me permet d'être toujours sur deux plans logiques à la fois. Le plan de cette intériorité, cet être sensible qui ressent, qui perçoit, et le monde très concret de la relation, de la matière.
- Isabelle Cussac
Chez toi, chez Solenn, le rêve, c'est à la fois une boussole, à la fois un guide, à la fois une mission, et à la fois j'entends quelque chose de vital, comme un élan vital à l'intérieur de toi.
- Solenn Thomas
Ce rêve, tu l'as formulé à 33 ans. Est-ce que tu dirais que tu l'as atteint aujourd'hui, ou peut-être qu'il a changé de forme ? Peut-être qu'il a mûri ? Il a évolué parce que le rêve, il est vivant. Notre être inconscient est vivant, évolue au fil de nos expériences, de nos rencontres. Le rêve est aussi le reflet en creux de ce que nous vivons. Je crois qu'à l'âge de 30 ans, j'avais besoin de réenchanter le monde du travail. Mon quotidien professionnel était exigeant, difficile, univers patriarcal. J'expérimentais le fait de ne pas pouvoir exprimer vraiment qui j'étais dans mon cadre professionnel. mon intuition, ma sensibilité. n'étaient pas forcément reconnues, étaient souvent piétinées. Et j'en souffrais à un endroit, même si je réussissais professionnellement. J'avais besoin profondément d'exprimer mon être. Aujourd'hui, à l'âge d'une forme de maturité professionnelle, où je suis devenue entrepreneuse, j'ai monté mon cabinet de recrutement, où ça fonctionne et où je crée mes propres cadres du jeu professionnel, ce n'est plus un défi pour moi en tant que personne. C'est un défi pour la société, bien sûr. Ça reste un vrai sujet de société. Mais au quotidien, je suis... plus confrontée à cette frustration. En revanche, je suis confrontée à autre chose. Je suis confrontée à un monde où les femmes ne prennent pas pleinement leur place, où elles ont à singer des codes masculins pour prendre pleinement leur responsabilité. Et c'est ce avec quoi je suis. maintenant, au quotidien, depuis quelques années. Et c'est ce qui vient, en tout cas, c'est ce qui vient me percuter aussi intérieurement et ce qui vient habiter mes nouveaux rêves. Donc, je suis partie d'un premier rêve qui est transformer le monde du travail, un nouveau rêve qui est permettre aux femmes de pleinement prendre leur place dans le travail et la société. Et c'est vrai qu'aujourd'hui, ce qui m'habite pleinement, c'est d'accompagner des femmes notamment de de pouvoir, à se lier entre elles dans des vraies espèces de sororité et à oser transformer les codes du pouvoir.
- Isabelle Cussac
Merci beaucoup pour cette sincérité. Donc un rêve, c'est toujours multiple. Et ce rêve, cette flamme qui t'habite, elle te donne une place au monde, non ?
- Solenn Thomas
Qu'est-ce que tu entends par une place au monde ?
- Isabelle Cussac
Ce que j'entendais en t'écoutant ? Et en me connectant à ma propre source, c'est que ton rêve finalement te situe toi, Solène. Beaucoup rêvent d'être quelqu'un. Toi, tu as formulé un rêve d'agir, de transformer, de donner aux femmes ce pouvoir d'agir. Et je sens qu'en creux, c'est ça que le rêve te donne. Une place singulière, un « je » profond.
- Solenn Thomas
Merci, c'est vrai qu'en incarnant nos rêves... pour le monde, pour les autres, on devient soi-même. Il y a quelque chose de réflexif. Ce que j'ai envie d'apporter à l'échange sur le rêve, c'est que sûrement que l'un de mes talents, c'est de créer des espaces de rêve, des espaces de conscience modifiée qui permettent aux participants qui s'immergent dans l'expérience de contacter une autre commune. J'ai envie à cet endroit de convoquer Simone Veil dans un livre « La grâce et la pesanteur » qui m'accompagne depuis longtemps maintenant. Simone Veil nous interpelle sur le fait que nos sociétés s'agrègent souvent à partir du plus petit diminuteur commun. La guerre, la violence, c'est plus facile d'agréger un collectif sur le plus petit diminuteur commun. Or, elle nous propose d'élever notre regard vers ce qui pourrait nous relier par le haut, à savoir la grâce. non ce qui pèse mais ce qui fait grâce et à cet endroit est convoqué une forme de volonté spirituelle ou de désir d'être de s'élever vers quelque chose de plus grand et donc il y a un travail, il y a une discipline à convoquer pour être en capacité dans un collectif d'aller chercher la note la plus haute en musique on parle de syntonisation donc ma propre capacité à rêver et à convoquer mon rêve au quotidien m'a amené à développer des appuis pour aider les collectifs à connecter un truc plus grand, ce qu'on appelle l'émergence ou le rêve ou la vision du collectif. Donc il y a un vrai cheminement en termes de savoir-faire pour, de mes aptitudes à vivre mes rêves, c'est toujours un chemin, en faire des aptitudes à accompagner des collectifs, à contacter cette note la plus haute qu'on retrouve dans les textes de Simone Veil.
- Isabelle Cussac
Merci. Ce que tu viens de partager résonne très fort en moi. Et le mot qui s'est invité, c'est celui de transmission. Ce rêve d'être toutes et tous capables de refaire société en ayant la capacité de questionner ce que nous voulons laisser au monde et reconnaître avec gratitude ce que l'on a reçu. Ton rêve n'est pas du tout une cible. Il est acteur de ce que tu laisses au monde à chaque instant. Une forme de transmission en action. Il y a une citation de Goethe qui m'habite depuis longtemps et que j'ai déjà de nombreuses fois citée ici. Ne faites pas de trop petits rêves, car ils n'ont pas le pouvoir de faire avancer les hommes. Nous sommes à un moment extrêmement sensible de la vie de notre planète et même, je dirais, de nos sociétés. Et pourtant, je sens beaucoup de joie dans ta vision du rêve, dans ce talent que tu as d'accompagner des collectifs, à formuler quelque chose de plus grand et à se mettre en mouvement. Comment ça résonne pour toi ?
- Solenn Thomas
Ça résonne très fort avec un propos qu'a tenu un grand homme que j'ai rencontré récemment, François Taddeï, qui a fondé le Learning Planet Institute et qui me partageait des réflexions sur le rêve. Il me disait « Puissent nos rêves ne pas devenir des cauchemars pour les autres ? » Et quand tu partages tes réflexions sur les petits et grands rêves, oui, puissions-nous faire des grands rêves ou des petits rêves, mais surtout faire en sorte qu'ils soient éthiques. et qui ne deviennent pas des cauchemars pour les autres. Je crois qu'il est urgent de tisser nos rêves pour s'assurer que ce tissage soit une direction éthique pour le monde. J'aime cette idée que certains rêves sont porteurs de progrès pour toutes et tous, alors que d'autres qui peuvent être sûrement joyeux pour soi ou pour un petit collectif peuvent au contraire devenir... des vrais cauchemars pour la société et pour défermer des hommes à l'autre bout du monde qu'on ne verrait pas. Il y a un endroit où il y a une forme d'éthique et de politique au rêve. Tous les petits grands progrès viennent d'abord d'une capacité à les concevoir, à les imaginer, à les rêver. Le rêve porte en germe les plus grands progrès, les plus grands cauchemars d'une société. Les cauchemars, le monde en vit, en a vécu beaucoup, en vivra encore. Quel est aujourd'hui le grand rêve que nous pouvons formuler ? Notamment, moi je suis située, je suis parisienne, je suis française, je me sens européenne, sûrement citoyenne du monde, mais je suis située géographiquement. Moi j'ai un rêve autour des femmes et de la France. Hier j'étais devant le Panthéon et je lisais la phrase « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » . Et dans les sculptures, il y avait des hommes, des grands hommes, des nobles, des scientifiques qui levaient le regard vers une femme qui trônait au-dessus. Je me dis, tiens, la patrie est représentée par une femme. Est-ce un hasard ? Est-ce simplement parce que le mot est féminin ? Je ne crois pas. Je crois que les femmes sont porteuses de par une conception à 360 de la vie, une prise avec la matière, la quotidienneté, l'éducation. Les femmes sont porteuses d'une vraie vision pour la société et il me semble qu'il est urgent de... tisser les rêves des femmes et de les formuler en vision claire qui pourrait nourrir un modèle de société.
- Isabelle Cussac
Merci. Tu arrives là sur le sujet d'après qui est ce rêve éthique que tu formes aujourd'hui. Je crois qu'il prend une forme qui se manifestera au monde très bientôt. Est-ce que tu peux nous en parler ?
- Solenn Thomas
Ce rêve éthique s'appelle Debout Citoyenne. Les scènes Debout Citoyenne sont nées il y a maintenant quelques années. C'était au départ des scènes inspirationnelles pour faire entendre les voix de femmes très diverses que j'avais l'opportunité de croiser au quotidien et que je trouvais belles dans leur diversité. Les scènes culturelles, inspirationnelles, sont toujours pour moi une grande joie, mais ça me semble insuffisant de créer simplement du souffle et de l'inspiration. Je crois qu'il y a trop de dangers actuels. Et donc je me sens appelée à transformer les scènes de Boussitoyenne en collectif de femmes de pouvoir, des femmes qui garderaient cette grande diversité, diversité chère à mon engagement, des femmes de pouvoir du monde économique, culturel, voire politique, des femmes qui dirigent des ETI, des plus grands groupes, des fondations, des institutions, des femmes artistes, des femmes chercheuses. Relier ces femmes, 100 femmes. Le Zenith est la première grande scène que nous avons réalisée en 2020, il y avait 100 femmes sur scène. Ça change d'une scène sans femmes J'ai une forme d'attachement au chiffre 100 que je trouve à la fois limité et ouvert à l'infinitude. Donc 100 femmes, des hommes qui voudront également soutenir ces 100 femmes, les relier pour ensemble faire émerger un rêve commun que nous pourrions avoir, notamment à l'occasion d'un momentum qui est l'élection présidentielle. de 2027.
- Isabelle Cussac
On y est, on y est. Le talent de Solenn, le talent d'émergence du rêve commun. Ce que j'entends qui est vraiment très singulier, et tu sais que j'ai reçu ici plusieurs dizaines de personnes dont les rêves ont mu le vie, et qui m'ont émue aux larmes souvent, de sentir combien en réalité le monde de demain était déjà là en chacun d'entre nous. Mais ce que je sens chez toi, c'est ce service. Ou plus exactement... Ce rêve qui se met au service d'un rêve plus grand et dont tu ne connais pas encore la forme, ni même le fond. Et ce talent qui est de mettre en place les conditions de l'émergence de ce rêve qui n'est pas encore connu. Ces femmes qui vont se retrouver sur scène, je crois que c'est au Théâtre de la Cité Universitaire, quelle est leur intention ? Quelle est ton intention pour elles et pour l'assistance ?
- Solenn Thomas
D'abord, une intention pour ce moment scénique du 16 juin, j'en ai trois. La première, c'est qu'on puisse reconnaître la puissance des femmes, comment au quotidien elles prennent leur place. Deuxièmement, qu'on puisse reconnaître que cette puissance est singulière. Les femmes n'ont pas la même autorité, n'expriment pas la même manière de diriger, n'exercent pas de la même manière. leur responsabilité. C'est quelque chose que je veux expliciter, peut-être avec ton aide, chère Isabelle. Ensuite, je veux mettre en lumière que la sororité n'est pas la panacée non plus. Elle porte aussi ses freins, ses limites, ses entraves. Un certain nombre d'expériences de réseaux féminins ont échoué, ou finalement fonctionnent comme des boys clubs. Donc si c'est un énième collectif de femmes qui fonctionne comme les hommes, ça n'a pas de sens. pour moi pas d'intérêt. Donc je veux faire l'expérimentation, la démonstration qu'un réseau de femmes peut fonctionner autrement que les réseaux bien connus aux masculins, très statutaires, où on est là pour se rendre des services. Et ça, c'était expérimenté. Pour la scène du Zénith, nous avions, quelques mois avant, la scène, organisé des soirées pour fédérer des femmes très diverses. Et j'ai fait l'expérience de la difficulté de rassembler dans un même espace Des femmes avec des convictions politiques, religieuses, des comportements professionnels, des langages très différents. C'était vraiment difficile. Certaines ont même quitté le projet parce qu'elles ne voulaient pas partager un même espace. Moi, je pense que la fraternité a plutôt échoué aujourd'hui dans notre société et que peut-être une expérience de sororité réelle à des endroits clés du pouvoir pourrait être une démonstration que la fraternité a encore de l'espoir.
- Isabelle Cussac
Donc, si je comprends bien... Ce qui émergera sous les yeux du public le 16 juin, c'est un rêve commun, mais au service de quoi ?
- Solenn Thomas
Au service d'une société profondément féministe. La France est le pays des droits de l'homme, et s'il devenait aussi le pays des droits des femmes. Et si la France et l'Europe, nous étions un territoire exemplaire en matière de droits des femmes, une égalité, une équité qui s'éprouve au quotidien dans nos écoles, nos institutions, nos entreprises. Aujourd'hui, l'égalité est beaucoup déclarée, déclamée. Des quotas ont permis à des femmes d'accéder à des postes de pouvoir, certes. Mais la réalité, au quotidien, pour toutes les femmes, toutes les femmes en France, n'est pas celle de l'égalité, du tout. Et je ne parle pas des femmes en Iran, en Afghanistan, en Ukraine aujourd'hui, et dans d'autres territoires. Donc on reste un pays de privilégiés. Il n'empêche que... Le champ de l'égalité femmes-hommes a encore besoin d'être plus qu'exploré d'ailleurs, d'être décrété et de se transformer en une vraie culture de société égalitariste équitable, au sens où les femmes, à côté des hommes, doivent pleinement pouvoir exercer un travail digne, le partage du pouvoir, le partage du pouvoir économique, l'accès à l'éducation, énormément à la santé bien sûr, la santé des femmes. Donc je crois qu'on peut devenir un pays féministe, on ne l'est pas encore.
- Isabelle Cussac
Ce que tu partages fait écho à un mouvement récent. De nombreuses femmes parlementaires ont constaté qu'à l'approche des échéances électorales, dès qu'elles prennent la parole, à l'Assemblée ou encore au Sénat, le bruit monte, l'agressivité aussi, le dédain pour leurs propos. Comme si le monde du pouvoir, lorsque l'enjeu de la place se pose, abandonnait toute prétention à l'égalité. Ce rapport de force que l'on pourrait qualifier de plutôt masculin me questionne sur ce rêve que tu formules. qui est de faire émerger en 2027 une France profondément féministe. Est-ce que tu crois qu'un tel projet est capable de mobiliser dans cette perspective ?
- Solenn Thomas
Je ne saurais me prononcer sur la faisabilité de ce rêve. En revanche, je saurais me donner les moyens de mobiliser, sans femmes, de pouvoir, et de faire la démonstration qu'avec ce noyau dur, c'est possible. Après, comme tu le disais, créons les conditions. de la réalisation, de l'émergence et lâchons prise sur un endroit le résultat. Évidemment, je n'ai pas la prétention de dire que c'est possible. En revanche, je crois que c'est probable. J'ai la prétention de croire que c'est possible, mais je ne sais dire si c'est réalisable vraiment effectivement. En tout cas, il est certain qu'on a une force vive importante en France avec des femmes qui ont aujourd'hui accès au pouvoir, qui ont une vraie influence, une vraie souveraineté au quotidien. Et je crois que mobiliser ces femmes pour faire émerger ce rêve commun et le soutenir par des actions concrètes, de lobbying, de prise de parole. Voilà, ces conditions-là, je sais que je pourrais les mettre en œuvre.
- Isabelle Cussac
Comment ce rêve retrouve celui de toutes les organisations féministes agissantes qui sont là depuis longtemps, maintenant, et grâce auxquelles, finalement, aujourd'hui, ce rêve que tu portes peut se trouver sur le devant de la scène ?
- Solenn Thomas
Merci de nommer celles et ceux qui agissent depuis si longtemps et sans qui nous ne serions pas en capacité de formuler ces rêves aujourd'hui. Dans cette mobilisation que je vais lancer le 16 juin, je vais m'adresser d'abord en premier lieu aux réseaux, aux réseaux féminins, aux associations engagées. Nombreux sont les acteurs qui ne se parlent pas et sont très agissants. Ils produisent des actions locales, ils produisent des notes qui ont une portée politique. Mais le monde des réseaux, notamment féminins d'entreprise et des associations militantes très engagées, se parle extrêmement peu et parfois se tourne le dos. Or, je crois que toutes celles et ceux qui agissent pour l'égalité ont intérêt à faire sororité, à être profondément en lien et à se donner des petits objectifs communs autour desquels œuvrer. Je crois qu'il y a des ponts à créer qui n'existent pas. C'est cet endroit que j'ai envie d'être. Je ne prétends pas faire à la place de tout. toutes les associations, les fondations, les entreprises qui œuvrent déjà. Mais par contre, je crois qu'il est nécessaire de créer des ponts et que Deux Boutes Citoyennes peut être ce collectif créateur de ponts entre des femmes qui sont à la tête d'organisations déjà très engagées.
- Isabelle Cussac
Faisons un petit peu de design fiction toutes les deux. Ce rêve d'une société profondément féministe, il aboutit à un monde qui est comment ? Il ressemble à quoi ?
- Solenn Thomas
Un monde où les femmes et les hommes se regardent comme profondément égaux et différents. Où nous reconnaissons les différences de conditions d'être au monde. Où dès l'enfance, dès l'éducation, les garçons et les filles apprennent que nous sommes égaux et que nous sommes différents. Que dans les entreprises, des politiques se mettent en œuvre pour que les parents puissent de manière égalitaire, femmes et hommes, bénéficier de congés parentalités. de même durée. Que les femmes et les hommes gagnent effectivement la même chose et puissent les uns comme les autres choisir leur cadre de travail. Que la santé des femmes soit effective, le planning familial réouvert, une vraie politique de santé à l'endroit des femmes depuis le Covid. La santé des femmes, les femmes vont moins bien, bien moins bien, physiquement et psychiquement. Les violences sexuelles restent toujours un grand défi. Que les budgets puissent être alloués à cette cause qui doit être nationale. J'oublie certainement tout un nombre de pans encore très importants. Je crois que le féminisme, au sens vraiment de faire humanité dans nos différences, et la première des différences, la première altérité, c'est femmes-hommes. Ce féminisme-là, qui peut embrasser toutes les autres causes, doit se réinventer. Nous devons quitter la culture du XXe siècle, où les femmes avaient à revendiquer avec une certaine violence, à des endroits à leur droit, de manière légitime. Aujourd'hui, ces droits sont plutôt acquis, même s'ils restent fragiles. Le féminisme doit donc prendre une nouvelle définition qui permet aux hommes de pleinement y prendre part.
- Isabelle Cussac
Si tu avais un rêve à formuler pour les jeunes générations ? Pour clore cet entretien, car je crois que ce que tu viens de dire se suffit à lui-même pour nous emmener dans ton rêve, quel serait ce rêve pour les jeunes générations ?
- Solenn Thomas
Que les garçons et les filles continuent à se désirer, à s'aimer, qu'ils apprennent à se respecter profondément et que femmes et hommes, que vous serez demain, vous puissiez pleinement vous reconnaître dans cette altérité qui fonde notre humanité, vous respecter et vous puissiez vous considérer. pleinement dans votre contribution respective à la société en sortant de tout jeu de pouvoir de rapport de domination les uns sur les autres, que nous puissions construire une vraie culture de l'altérité.
- Isabelle Cussac
Le rêve de Solenn, c'est finalement celui que Goethe appelait de ses voeux. Un rêve assez grand pour faire avancer les hommes et les femmes. Un rêve qui ne se tourne pas vers le passé. mais qui sait d'où il vient et où il va. Un rêve qui n'est pas une destination mais une boussole, une boussole vivante, en mouvement, convoquée chaque jour, presque chaque instant. Et si la transformation de notre société commence quelque part, c'est peut-être par là. Dans ces espaces où des femmes se réunissent, pas pour signer un catalogue de revendications, mais pour faire émerger quelque chose qui n'existe pas encore, quelque chose de plus grand qu'elles. Debout Citoyenne, c'est le 16 juin 2026. Vous trouverez le lien. dans les notes de l'épisode. C'était Les rêves à portée de main avec Solène Thomas. A très bientôt pour un nouvel épisode.