Les Voix de la Culture#40 avec Macha Makeïeff metteuse en scène et directrice de La Criée cover
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Les Voix de la Culture - Radio Grenouille

Les Voix de la Culture#40 avec Macha Makeïeff metteuse en scène et directrice de La Criée

Les Voix de la Culture#40 avec Macha Makeïeff metteuse en scène et directrice de La Criée

31min |13/03/2020
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31min |13/03/2020
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Description

"Les Voix de la Culture", une émission quotidienne en 40 rendez vous d'une demi heure, sur le devenir de la politique culturelle de Marseille. 

L'invitée du jour est Macha Makeïeff, metteuse en scène et directrice de La Criée et le témoin Baptiste Lanaspèze, éditeur.

 Et retrouvez ci dessous la transcription de l'émission :

 Sarah Bourcier : Macha Makeïeff, vous êtes auteure, metteure en scène de théâtre, plasticienne, créatrice de décors et de costumes. Originaire de Marseille, vous êtes la directrice de La Criée, théâtre national de Marseille depuis 2011. Vous avez été la directrice artistique du théâtre de Nîmes de 2003 à 2008 et avez dirigé votre compagnie. Pendant trois ans, vous présidez le fonds d’aide à l’innovation audiovisuelle au CNC. Au sein de La Criée, vous vous attachez à réunir autour d’une programmation théâtrale exigeante : musique, danse, cirque, image, arts plastiques…Vous avez  créé à la Criée Les Apaches et Ali Baba en 2013, Les Âmes Offensées en 2014, Trissotin ou Les Femmes savantes en 2015, Lumières d’Odessa d’Isaac Babel et Ph. Fenwick, Les Guerriers Massaï en 2017 selon les carnets de l’ethnologue Philippe Geslin ou encore La Fuite ! de Mikhaïl Boulgakov en 2017, et dernièrement, Lewis Versus Alice créé au Festival d’Avignon le 14 juillet 2019. Vous avez mis en scène plus de 25 spectacles de théâtre et des opéras à Aix, au TCE, à Lyon, à Amsterdam, au Comique.... En tant que costumière, vous créez pour différentes productions, notamment pour Erismena mis en scène par Jean Bellorini, en 2017, au festival international d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence. Pour le cinéma, on vous connaît aussi pour Tam-tam avec Jérôme Deschamps d’après C’est Dimanche un des très nombreux spectacles que vous avez créés ensemble, avant de réaliser Les Deschiens, série culte,  et le film d’animation La Véritable Histoire du chat botté. Vous êtes également plasticienne dans votre atelier, le 7bis, à Paris, et à la fabrique à la Criée. Vous exposez à la Fondation Cartier, au Musée des Arts Décoratifs de Paris, à Chaillot, au CNCS, à Carré d’Art, à La  Grande Halle de la Villette etc. Vous intervenez comme scénographe pour plusieurs musées et expositions temporaires. En 2009, vous êtes commissaire et scénographe de l’exposition Jacques Tati, deux temps, trois mouvements, à la Cinémathèque française et récemment Éblouissante Venise au Grand-Palais, à Paris. En 2017-2018, vous étiez membre du conseil d’administration et du conseil d’orientation artistique de MP2018 Quel Amour ! Depuis des années, vous présidez le conseil scientifique du Pavillon Bosio, école d’art  à Monaco. Vous avez récemment imaginé l’exposition Trouble Fête, Collection curieuses et Choses inquiètes à la Maison Jean Vilar, présentée jusqu’au 14 décembre 2019 et que vous réinventez pour le Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence.  Vous préparez les costumes pour Le Jeu des Ombres à la Cour d’honneur à Avignon et mettrez en scène le récital de la chanteuse Imany… 

 

Fabrice Lextrait : Bonjour, Macha Makeïeff 

 

Macha Makeïeff : Bonjour, Fabrice Lextrait    

Fabrice Lextrait : Merci d’être avec nous ce matin pour conclure ce cycle de 40 voix de la culture, qui depuis un mois et demi, éclairent de leur projection les prochaines élections et puis surtout, le prochain mandat en termes de politiques culturelles. Macha Makeïeff, dans votre édito de saison, vous insistiez sur le fait que celle-ci avait « un contenu historique, politique, humain plus que jamais, c’est-à-dire poétique et qu’elle était proposée contre les conformismes froids, nébuleux et sûrs d’euxmêmes ». Vous pensiez bien sûr aux prochaines élections à venir ?  

 

Macha Makeïeff :  Qui sait ? (rires). Il y a l’intuition puis il y a l’application. Les choses s’imposent à la pensée. C’est le fruit de conviction, d’espoir et de promesse. Ce que je soumettrais à la vie de ceux et celles qui nous écoutent, c’est l’idée d’une vision. Une vision, ce n’est pas simplement projeter un programme ou une pensée sur une ville et sur la mécanique culturelle de cette ville. C’est aussi en recevoir le reflet. C’est recevoir pour restituer et transmettre. Je pense qu’il y a dans notre ville un tel potentiel, une énergie magnifique et une puissance d’expressivité tout à fait rares. Je pense que Marseille a été longtemps retenue comme un cheval que l’on bride. Il y a de mauvaises digues. Il est temps pour une autre séquence. Une des premières choses à faire c’est proposer obstinément l’excellence, face à toutes les formes de la démagogie la plus ordinaire, la plus remuante ou la plus sournoise qui menacent.  

 

Fabrice Lextrait : Dans l’éditorial de CRI-CRI numéro 2, la revue que vous avez initiée avec Hervé Castanet, il y a maintenant un peu plus d’un an, vous dîtes vous battre contre un désenchantement.  

 

Macha Makeïeff : Oui, parce qu’il y a quelque chose dans l’air de cette mauvaise ritournelle… Comme la petite mélodie du cynisme qui serait de bon ton et qui est, pour moi, un empoisonnement de la jeunesse. On fait toujours circuler l’idée que c’est fini, foutu, que la planète est sans avenir, qu’il n’y a pas de futur, que les nouvelles générations sont bien moins éclairées, bien moins fortes, que ce qui les attend est terrible… Voilà, il y a quelque chose dans ce discours que je trouve criminel. Parce que désenchanter une jeunesse, de nouvelles générations, c’est vraiment une très mauvaise action. Aujourd’hui, avec toutes les difficultés qui nous attendent en Europe, en France et dans notre ville, je pense à ceux qui avaient seize ans, vingt ans en 1914, en 1939… Et je me dis que nous avons des choses à faire absolument magnifiques, des potentiels incroyables avec eux et pour eux.  Que rien n’est fermé. Je pense qu’il faut aller contre le désenchantement, que c’est une éthique.  

 

Fabrice Lextrait : À Marseille, il y a des singularités à ces désenchantements ?   

 

Macha Makeïeff : Certainement! C’est l’histoire même de Marseille qui se dessine et que nous portons en nous. C’est un contrepoison à chacun de nos moments inaccomplis depuis plusieurs décennies.  C’est clair,  nous avons développé, comme à notre insu, un certain fatalisme. On se dit : après tout, c’est comme ça, un ordre des 

choses… Allez, c’est quand-même un peu mieux qu’avant, quand on a débarqué des bateaux, génération après génération, arrivés d’ailleurs et sans rien. On a un peu construit, on a un petit quelque chose. Ce fatalisme, c’est évidemment une forme de la philosophie qui nous protège, qui fait que celui qui est à côté est moins dangereux que partout ailleurs. Mais une certaine culture de la misère est en revanche un poison. Vite, il faut aller au-delà et retrouver l’énergie qu’il y a dans chacun de nous et capter celle de  l’autre. Je vois un milieu culturel et d’entreprises qui a donné de ce point de vue, depuis quelques années, un très bel exemple. On réfléchit vraiment ensemble, et il est rare de prendre des décisions sans échanger largement. Avec la capitale européenne de la culture en 2013, qui nous a donné la tonalité et le rythme, avec MP18, et à présent d’une façon continue, on avance ensemble. Quelque chose d’assez définitif s’est inventé là ! Une vraie pratique de l’échange et du collégial. Il s’agit de ne pas avoir une seule dimension à la fois, mais les deux échelles. D’un côté, une vraie proximité par exemple à l’échelle d’un quartier, dans l’utilisation des espaces publics (je pense qu’on peut aller plus loin, il y a beaucoup d’espaces publics qui sont fermés, sous-utilisés et que les gens ne s’approprient pas) et en même temps dans une vision large qui nous pose à l’intérieur d’un pays et en Europe. La conscience de cette échellelà nous donnera désormais une ambition et une force importantes. De même, il nous faut l’échelle du territoire et ce de qui s’y inscrit, mais aussi, la présence de l’État. Vous savez… je crois que la place qui est donnée aux artistes est celle de l’utopie. Je pense que cette utopie qui n’en est plus tout à fait une, va tôt ou tard s’inscrire dans l’Histoire. Marseille devra être la deuxième capitale de la France. Paris est comme asphyxié par lui-même, et je pense que nous serions une réponse historique formidable, méditerranéenne, européenne, jeune, diverse, avec les problématiques du XXIième siècle. On est assez prêt à être cette capitale-là ! Je vois mal la France sans un tel projet. Je pense que ce sera une nouvelle énergie, un nouveau dessein à notre pays qui culturellement a l’air de boiter parfois. Marseille doit aussi s’inscrire dans cette vision nationale.  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez suivi à Marseille les cours au Conservatoire. Vous avez rencontré à cette époque-là Pierre Barbizet. Aujourd’hui, sur ce terrain de la formation initiale, il y a un tout nouveau directeur qui vient d’arriver…  

 

Macha Makeïeff : Oui, formidable : Raphaël Imbert ! Il y a eu récemment d’excellentes nominations à Marseille : Xavier Rey pour les Musées, Stanislas Collodiet au Cirva,  la Horde au BNM,  et puis Raphaël ! 

 

Fabrice Lextrait : Un artiste assez singulier et remarquable… La situation réelle aujourd’hui de ce conservatoire, on ne peut pas dire qu’elle soit passionnante…  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais la maison est entre de bonnes mains, celle d’un artiste généreux et d’un grand directeur à coup sûr !  

 

Fabrice Lextrait : Il n’y a que 1500 enfants qui suivent le conservatoire à Marseille, c’est l’équivalent d’une petite ville de province !  

 

Macha Makeïeff : Voilà ! On met le doigt sur une anomalie. Vous voyez, je ne prêche pas pour ma paroisse, pour la présence du théâtre. Je vais pointer une chose qui me paraît une offense faite à la jeunesse et à l’art. J’ai quitté cette ville quand j’avais 18 ans, il n’y avait pas de grand lieu pour la musique (l’opéra ayant son propre public refermé) ; je suis revenue il y a huit ans maintenant. Toutes ces générations d’enfants, notamment dans les quartiers, n’ont jamais depuis entendu une note de musique classique. Ils n’ont jamais eu accès à quelque chose qui peut changer votre vie parce qu’elle change votre sensation et fait résonner vos capacités d’écoute, d’émotions et vous révèle. Voilà, la musique doit avoir sa citadelle. La deuxième ville de France devrait avoir un auditorium populaire et très beau et ouvert à tous les quartiers de Marseille. Plus un seul minot, une seule petite de Marseille qui n’entende chaque année et régulièrement de la musique dans un grand lieu d’architecture qui les accueillent! Avec aussi à mettre en place, dans chaque école, une chorale (voilà quelque chose qui ne coûte pas cher !)  et des restitutions chaque année de toutes ces chorales. On a eu l’expérience de la mallette artistique qui est arrivée dans chaque classe, sur la table du maître ou de la maîtresse. Et les enfants ont  appris et chanté un fragment d’opéra et danser tous ensemble. Voilà qui marque une classe d’âge ! Ce n’est pas si compliqué ! Il faut avoir la volonté politique de désigner des gens qui sont là et tout à fait compétents pour faire chanter, danser les enfants. Faire des chorales partout car s’entendre, s’écouter, chanter ensemble, est une expérience formidable et pour l’entente et pour la vie !  Et  aussi venir entendre de grands musiciens. Le théâtre n’est pas loin, le théâtre musical tout près.  

 

Fabrice Lextrait : Quand vous parlez de musique classique par exemple, pour les 20,000 petits marseillais qui sont d’origine comorienne, comment est-ce qu’on fait résonner cette question ? Comment est-ce qu’on définit cette question de la musique classique ?  

 

Macha Makeïeff : Je crois à l’universalité de l’art. Par l’excellence et par la générosité. Si on donne à voir la beauté, il n’y a plus aucune frontière. Bien sûr, des hybridations naturelles se feront. Il faut être au bon endroit. Quand je parlais de visions réciproques, je pense qu’il y a tant de richesses culturelles diversifiées dans notre ville, mais il faut encore dire et répéter : vous avez le droit, aussi, à ce qui n’est pas communautaire, et au meilleur. Autre exemple de la solution par la beauté, exemple qui est sous nos yeux : le Vieux-Port. J’ai la chance de prendre à pied le Quai de RiveNeuve pour aller de chez moi à La Criée. Je connaissais le Vieux-port avant que les urbanistes et les artistes dessinent quelque chose. Avant que Norman Foster fasse son ombrière, un geste artistique magnifique, puisque c’est un grand miroir et que désormais les gens qui passent sur le Vieux-Port se « considèrent », se regardent. Le fait de pouvoir se regarder, c’est être considéré. Quand les artistes agissent dans 

l’espace public, ils considèrent la population, la célèbrent. Désormais, les gens sur ce Vieux-Port marchent différemment, ont une autre attitude, s’approprient cet espace public d’une façon à la fois digne et sensuelle. Avec la musique, on peut vraiment faire quelque chose de semblable. Chanter ensemble, c’est une expérience fondamentale. Jouer ensemble vient avec et juste après. C’est une chose qu’on pourrait mettre en place dans cette ville d’une façon assez simple et rapide. Et puis, parce qu’on est, ne l’oublions jamais, la deuxième ville de France, avoir cet auditorium où on entendrait toutes les musiques, notamment  la philharmonique et les voix, avec des restitutions de ceux et celles qui la pratiquent, c’est incontournable et c’est urgent.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, vous parlez d’universalisme, d’excellence. Dans la programmation que vous menez depuis que vous êtes à la direction du théâtre, vous êtes également dans une diversité de programmation.  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr ! Il faut proposer à l’intelligence des publics  et surtout des plus jeunes - des esthétiques très variées, contrastées, et faire confiance à leur sensibilité  pour passer d’une esthétique à l’autre. Cette ouverture d’esprit est réelle et nous la vérifions chaque soir, elle se travaille. Abandonner les préjugés envers les publics et la frilosité  : non, non pas ça, ça va les bousculer… On a présenté Purge Baby Purge, de la compagnie Le Zerep qui a mis en pièce un vaudeville très connu. Des spectateurs m’ont dit : « mais on ne comprend pas, Macha, pourquoi vous faîtes venir ce genre de spectacle … ». On a discuté aux Grandes tables,  pris le temps : vous savez, Sophie Perez est Prix de Rome, Xavier Boussiron est un grand musicien, et la déstructuration nous permet de mieux voir le théâtre ensuite. C’est tout sauf désinvolte, ce choix et cette esthétique de la cruauté. Le public accepte ces audaces, complétement. Il y avait plus de 35% de jeunes dans la salle. Eux qui ne connaissaient même pas Feydeau, ont accepté parce que ces artistes déploient une réelle virtuosité, une vraie insolence, un point de vue. Le public est intelligent. Là aussi, c’est affaire de considération et de temps, de transmission.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, dans ces voix de la culture, on écoute tous les jours un témoin. Aujourd’hui c’est Baptiste Lanaspeze. Il est éditeur et a fondé Wildproject à Marseille, qui vient par exemple d’éditer Murray Bookchin ou encore, Isabelle Stengers.  

 

Baptiste Lanaspeze : Je suis fondateur des éditions Wildproject. J’ai l’impression qu’on patauge un petit peu en ce moment. On n’est plus porté par l’excitation qu’on avait en 1995-96-97. À cette époque, quelque chose de nouveau se passait à Marseille, il y avait une émergence puissante. On n’est plus dans l’émulation de la capitale de la culture de 2013. On est dans un truc qui flotte un peu. Je ne sais pas si c’est ma situation, mon âge… Je n’en sais rien mais je ressens ça. J’ai l’impression que ce qui nous manque collectivement et politiquement maintenant à Marseille, et là ça va déborder la question proprement culturelle, c’est une idée directrice, un projet qui 

fasse qu’on puisse faire de la politique digne de ce nom et non pas une espèce d’arrangements avec des opportunités qui passent : ramasser America’s cup par ci, ramasser un DJ set à 400 000 euros par là, faire un stade vélodrome qui ne sert à rien, faire des séries de coût qui plombent le budget et qui nous amènent nulle part. J’ai l’impression qu’aujourd’hui l’avenir des métropoles est cruciale et je me demande s’il n’y a pas un coup à jouer… Que la ville grâce à son retard, et au fait qu’elle vienne à peine d’avoir son boulevard périphérique – alors que Paris l’a eu en 1960 – que la ville est peut-être prête pour… autre chose. On arrête tout et on met les deux pieds sur le frein. On arrête tout le développement XXIe siècle : béton, croissance, développement, asphalte. On se met en ordre pour un autre agenda qui est selon moi celui du XXIe siècle, qui est ce qu’on appelle la descente énergétique. On arrête la gabegie énergétique. Cela implique que l’on relocalise toutes les problématiques alimentaires, gouvernance, transports ; on relocalise tout. On arrête le transport express, on arrête la bagnole à tous crins. Cela veut dire aussi que l’on pose la question de la souveraineté. On est dans une ville qui adore se dire indépendante, qui a des pulsions d’insoumissions qui sont culturelles et fortes auxquelles je participe. J’aime ici le sentiment que l’on n’est pas tout à fait dans l’espace national. Mais ces pulsions d’indépendances ne correspondent pas à la réalité. Une proportion colossale des actifs de Marseille dépend de la fonction publique, donc plus ou moins indirectement, de l’état et les collectivités territoriales. Pour des gens férus d’indépendance qui sont hors de l’espace national, c’est quand-même un petit peu un paradoxe. La souveraineté se pose aussi d’un point de vue alimentaire. 95% de la nourriture qu’on consomme ici vient d’hors de la métropole. 95% de ce qu’on fabrique ici s’en va hors de la métropole. Donc on est quand-même dans une série de flux aberrants. Donc, une pensée politique comme celle du bio-régionalisme, qui est un mouvement né en Californie dans les années 1970 dans le prolongement de la contre-culture et du mouvement hippie, donne je trouve une belle ligne directrice pour inventer un avenir à Marseille. De se dire qu’on relocalise tout, on recherche la souveraineté au maximum. C’est-à-dire qu’on ne recherche pas l’enrichissement. Les politiques qui ont été menées depuis 20 ou 30 ans par Gaudin, c’est l’enrichissement. Qu’est-ce qui va bien faire augmenter le PIB de la ville ? Et encore, ils ne l’ont pas très bien fait… À mon avis, ce n’est pas la bonne question. Parce que sinon on se met en compétition avec des villes comme Barcelone. Barcelone, c’est 171 milliards de PIB. Nous sommes à 30 milliards. Imaginez une ville ici qui soit pétrie d’agriculture urbaine ! On est juste à côté de la Cité de l’Agriculture qui fait un boulot remarquable pour unir pleins d’acteurs de réseau. Il y aurait un autre chantier fascinant : faire disparaître la voiture. Si on commence à faire disparaître la voiture du centre-ville de Marseille - on se donne 10 ou 20 ans pour le faire - cela peut devenir une ville assez paradisiaque. Cela peut être un truc de fou furieux s’il n’y a plus de bagnoles à Marseille et qu’on se gare tous Porte d’Aix au maximum, au bout de l’autoroute et au vélodrome, au Parc Chanot. Cela peut être un truc de fou qui nous oblige à ressusciter le réseau de trams de Marseille de 1910 qui était merveilleux. C’est 30 ans de chantier devant nous mais pour le coup, c’est un investissement qui a du sens et qui aurait peut-être eu autant de sens que de 

faire Euromed avec du tertiaire… Faire un transport public digne de ce nom ici, ça ne serait pas rien. Ainsi, on commencerait à absorber la question du choc énergétique qu’on va tous connaître normalement dans les décennies qui viennent. Au lieu de le subir de plein fouet dans 20 ans, Marseille serait prête à absorber ce choc. Et ce sera une ville où viendront des gens intelligents pour faire des trucs intelligents. Cela ne deviendra pas une ville qui attire des carriéristes qui veulent caracoler en haut du CAC 40 mais une ville qui attire des gens qui veulent vivre autrement et préparer la société de demain.  

 

Macha Makeïeff : Ce qui se dit là par la bouche de ce jeune homme…  

 

Fabrice Lextrait : Il a 40 ans !  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais aujourd’hui à 40 ans, on est très jeune, il paraît ! Le sujet c’est la décélération. C’est une chose qui s’impose. On ne peut pas tourner le dos à ça. Baptiste a raison, et c’est quelque chose que l’on ressent tous. C’est une forme d’intuition vitale de savoir ne pas courir droit dans le mur. La décélération, il faut la faire intelligemment. Dans notre ville, il y a des gens si pauvres que si vous leur dîtes que vous allez décélérer, ça va leur paraître rude à juste titre ! Il faut rééquilibrer les choses. Cette philosophie s’impose à nos esprits. Il faut la mettre en œuvre avec beaucoup de délicatesse à l’égard de ceux qui ont peu ou qui sont sur le côté. Et avec le regard sur le fait que notre ville est un port. Il faut voir l’ouverture vers le monde et ce mouvement de l’industrie, du commerce qu’on ne peut pas ignorer. L’idée de souveraineté pourquoi pas, mais attention ! Parce qu’on a toujours la tentation à Marseille de se replier sur soi, de tourner le dos. Je crois que l’échange perpétuel est essentiel. Donc oui pour la décélération, mais toujours plus d’art et de culture !  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez travaillé et vous traversez plusieurs territoires. Comment est-ce que vous identifierez en termes de politiques culturelles les atouts de cette ville ?  

 

Macha Makeïeff : Je pense qu’il y a ici le génie de l’oralité : on pense les choses et on les parle immédiatement. La façon de parler est comme une expérimentation de la pensée. Ça fait avancer les choses et leur représentation très concrètement. Ça fait exister l’autre en face de soi. De ce point de vue, nous sommes des penseurs très pragmatiques. Je rejoins Baptiste Lanaspeze sur ce qu’on pourrait appeler un « retard » qui peut, en effet, être une chance, une opportunité. Je crois qu’il y a aussi dans l’histoire de cette ville quelque chose qui s’est inventé dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Dans un café, autour d’une table, si quelqu’un vient s’assoir à côté de vous, il n’y a pas immédiatement ce jugement à mots couverts. Il y a encore une porosité sociale très forte. Nous le vivons chaque jour et c’est une philosophie vivante. Je pense qu’il faut donner simplement plus de lisibilité à cette éthique de l’empathie.  

 

Fabrice Lextrait : Les retards justement, les défaillances, vous avez donné l’exemple de l’absence d’un auditorium de qualité. Sur quels autres registres faudrait-il que la prochaine municipalité s’engage ?  

 

Macha Makeïeff : Sur la circulation ! dans tous les sens du terme. La circulation des richesses culturelles évidemment mais avant toute chose celle des gens, pouvoir bouger dans cette ville, la traverser facilement du nord au sud ! Là encore, c’est peutêtre une chance d’être si en retard, une chance d’avoir à inventer un réseau d’autobus, de métros, de façons de bouger qui sont propres au XXIe siècle, intelligentes et propres  ; on ira au-delà des autres, on sera alors en avance ! La grande chose c’est de pouvoir circuler et d’aller voir l’autre. Casser les ghettos, casser cette terrible fracture nord-sud dans notre ville, le faire très vite et avant tout. La circulation, l’itinéraire, les chemins, c’est le projet ! Découvrir et s’approprier les espaces publics, les lieux de culture, les faire siens d’où que l’on vienne dans la ville, et pouvoir rentrer chez soi, même tard. Aller voir qui est l’autre et ce qu’il fait me paraît la grande actualité, la grande urgence de notre ville. Relier l’archipel. 

 

Fabrice Lextrait : Dans le cadre des pistes pour les prochaines politiques culturelles à mener, on peut citer au théâtre de La Criée, le travail que vous menez avec de jeunes artistes féminines, comme Christelle Harbonn, Carole Errante, Edith Amsellem ou Tiphaine Raffier. Tiphaine Raffier déclarait : « ce qui me porte dans mon association à La Criée, ce sont les notions de récurrence, de pugnacité, de fidélité et de durée ».   

 

Macha Makeïeff : Oui, je suis très touchée que Tiphaine dise cela parce qu’elle pointe le partage. Programmer des artistes et des spectacles, des concerts, ce n’est pas faire des coups ni le marché, ni être dans l’air du temps le plus immédiat. C’est construire une relation puissante entre un public et des artistes, des univers artistiques. C’est très jouissif  d’accueillir des artistes, de rendre compte d’un paysage théâtral national et international. Affirmer une grande fidélité avec des artistes comme Tiphaine Raffier, Emmanuel Meirieu, Joël Pommerat, Phia Ménard, Jeanne Candel et tant d’autres, donne du sens. Un artiste, ce n’est un éclair un soir, c’est toute une vie, tout un apprentissage, une façon d’être au monde. Être artiste, c’est une vision du monde, une pratique, une persévérance, un tourment. Pour se faire, il faut de l’entêtement et beaucoup d’écoute. Le public est très sensible à cette immersion. C’est pour cela qu’on a inventé les Invasions ! Tous entrent alors dans l’univers théâtral, musical, plastique d’une ou d’un artiste pour une expérience inouïe. Tous les espaces de La Criée sont alors proposés et investis.  

 

Fabrice Lextrait : En termes de politique culturelle, faut-il plus de moyens au théâtre de La Criée pour soutenir cette jeune création ? Faut-il donner plus de moyens directement à ces artistes pour pouvoir vivre et travailler dans cette ville ? Par exemple, Joël Pommerat habite à Marseille mais il a finalement une présence assez discrète dans son travail du quotidien.  


 Macha Makeïeff : Il faut une certaine délicatesse et un respect du tempérament et de la pratique de chaque artiste. Je ne le trouve pas si discret, Joël, en tant qu’artiste quand il fait Marius aux Baumettes, quel engagement dans la prison de Marseille ! Dieu sait que ce sont deux ans de travail, deux ans de sa vie. 

 

Fabrice Lextrait : C’est une intervention singulière dans le domaine pénitentiaire  

 

Macha Makeïeff : Oui, c’est un geste très puissant. Moi qui suis abolitionniste, j’admire profondément ce que Joël a fait et  je sais ce qui s’en suivra. Parce que ce n’est que le début d’une grande aventure humaine, sociale et philosophique. J’ai oublié votre question, Fabrice ! 

 

Fabrice Lextrait : Comment est-ce qu’on peut faire en sorte que ces artistes aient plus de moyens ?  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr, il faut plus de moyens pour ne pas être en surchauffe et proposer dans cette grande ville les spectacles auxquels chacun a droit… On ne va éclipser le sujet des moyens financiers. Mais il n’y a pas que cette voie-là. Il faut être une force de propositions. Bien sûr qu’il nous faut plus de moyens parce que c’est mécanique. Une marge artistique est ce qu’elle est, et mécaniquement,  si elle ne grandit pas, elle s’affaiblit, s’amenuise. S’il n’y a pas de montée en puissance des moyens, tout le monde s’appauvrit et les plus fragiles se fragilisent encore plus. Il faut une demande de moyens avec une force de propositions, d’invention. Et rendre plus que ce qu’on nous confie. J’ai  toujours, chevillée au corps, cette confiance. Je sais l’énergie et la sincérité de mes équipes. Je sens que dans notre ville et dans ce territoire, quelque chose s’invente. Il y a la puissance de la conviction partagée. Tiphaine parle d’entêtement et  c’est ça  la conviction, un exercice d’entêtement ! Il y a aussi vraiment  le danger actuel de la démagogie et de l’obscurantisme, une sale mélodie qui traîne ici ou là, certaines tentations de la rupture démocratique, l’insurrectionnel plutôt que la pensée… Alors, je crois vraiment à la puissance de l’art et de la culture. On déplacera des montagnes.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, pour conclure cette série de ces quarante émissions, la première mesure de la future Maire ou du futur Maire de Marseille ? Je peux mettre entre parenthèses en matière de politiques culturelles ou pas.  

 

Macha Makeïeff :  Il n’y aurait pas une seule mesure à l’égard des gens de cette ville, mais tant de mesures sociales urgentes. Il y aurait, pour la force du symbolique, un grand geste nord-sud, art et circulation, partage. Je crois beaucoup à la puissance des artistes pour transformer le monde. Je crois aussi aux gens de Marseille avec qui l’inventer. 

 

Fabrice Lextrait : Merci Macha Makeïeff pour cette voix de la culture.   Macha Makeïeff : Merci à vous !  


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"Les Voix de la Culture", une émission quotidienne en 40 rendez vous d'une demi heure, sur le devenir de la politique culturelle de Marseille. 

L'invitée du jour est Macha Makeïeff, metteuse en scène et directrice de La Criée et le témoin Baptiste Lanaspèze, éditeur.

 Et retrouvez ci dessous la transcription de l'émission :

 Sarah Bourcier : Macha Makeïeff, vous êtes auteure, metteure en scène de théâtre, plasticienne, créatrice de décors et de costumes. Originaire de Marseille, vous êtes la directrice de La Criée, théâtre national de Marseille depuis 2011. Vous avez été la directrice artistique du théâtre de Nîmes de 2003 à 2008 et avez dirigé votre compagnie. Pendant trois ans, vous présidez le fonds d’aide à l’innovation audiovisuelle au CNC. Au sein de La Criée, vous vous attachez à réunir autour d’une programmation théâtrale exigeante : musique, danse, cirque, image, arts plastiques…Vous avez  créé à la Criée Les Apaches et Ali Baba en 2013, Les Âmes Offensées en 2014, Trissotin ou Les Femmes savantes en 2015, Lumières d’Odessa d’Isaac Babel et Ph. Fenwick, Les Guerriers Massaï en 2017 selon les carnets de l’ethnologue Philippe Geslin ou encore La Fuite ! de Mikhaïl Boulgakov en 2017, et dernièrement, Lewis Versus Alice créé au Festival d’Avignon le 14 juillet 2019. Vous avez mis en scène plus de 25 spectacles de théâtre et des opéras à Aix, au TCE, à Lyon, à Amsterdam, au Comique.... En tant que costumière, vous créez pour différentes productions, notamment pour Erismena mis en scène par Jean Bellorini, en 2017, au festival international d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence. Pour le cinéma, on vous connaît aussi pour Tam-tam avec Jérôme Deschamps d’après C’est Dimanche un des très nombreux spectacles que vous avez créés ensemble, avant de réaliser Les Deschiens, série culte,  et le film d’animation La Véritable Histoire du chat botté. Vous êtes également plasticienne dans votre atelier, le 7bis, à Paris, et à la fabrique à la Criée. Vous exposez à la Fondation Cartier, au Musée des Arts Décoratifs de Paris, à Chaillot, au CNCS, à Carré d’Art, à La  Grande Halle de la Villette etc. Vous intervenez comme scénographe pour plusieurs musées et expositions temporaires. En 2009, vous êtes commissaire et scénographe de l’exposition Jacques Tati, deux temps, trois mouvements, à la Cinémathèque française et récemment Éblouissante Venise au Grand-Palais, à Paris. En 2017-2018, vous étiez membre du conseil d’administration et du conseil d’orientation artistique de MP2018 Quel Amour ! Depuis des années, vous présidez le conseil scientifique du Pavillon Bosio, école d’art  à Monaco. Vous avez récemment imaginé l’exposition Trouble Fête, Collection curieuses et Choses inquiètes à la Maison Jean Vilar, présentée jusqu’au 14 décembre 2019 et que vous réinventez pour le Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence.  Vous préparez les costumes pour Le Jeu des Ombres à la Cour d’honneur à Avignon et mettrez en scène le récital de la chanteuse Imany… 

 

Fabrice Lextrait : Bonjour, Macha Makeïeff 

 

Macha Makeïeff : Bonjour, Fabrice Lextrait    

Fabrice Lextrait : Merci d’être avec nous ce matin pour conclure ce cycle de 40 voix de la culture, qui depuis un mois et demi, éclairent de leur projection les prochaines élections et puis surtout, le prochain mandat en termes de politiques culturelles. Macha Makeïeff, dans votre édito de saison, vous insistiez sur le fait que celle-ci avait « un contenu historique, politique, humain plus que jamais, c’est-à-dire poétique et qu’elle était proposée contre les conformismes froids, nébuleux et sûrs d’euxmêmes ». Vous pensiez bien sûr aux prochaines élections à venir ?  

 

Macha Makeïeff :  Qui sait ? (rires). Il y a l’intuition puis il y a l’application. Les choses s’imposent à la pensée. C’est le fruit de conviction, d’espoir et de promesse. Ce que je soumettrais à la vie de ceux et celles qui nous écoutent, c’est l’idée d’une vision. Une vision, ce n’est pas simplement projeter un programme ou une pensée sur une ville et sur la mécanique culturelle de cette ville. C’est aussi en recevoir le reflet. C’est recevoir pour restituer et transmettre. Je pense qu’il y a dans notre ville un tel potentiel, une énergie magnifique et une puissance d’expressivité tout à fait rares. Je pense que Marseille a été longtemps retenue comme un cheval que l’on bride. Il y a de mauvaises digues. Il est temps pour une autre séquence. Une des premières choses à faire c’est proposer obstinément l’excellence, face à toutes les formes de la démagogie la plus ordinaire, la plus remuante ou la plus sournoise qui menacent.  

 

Fabrice Lextrait : Dans l’éditorial de CRI-CRI numéro 2, la revue que vous avez initiée avec Hervé Castanet, il y a maintenant un peu plus d’un an, vous dîtes vous battre contre un désenchantement.  

 

Macha Makeïeff : Oui, parce qu’il y a quelque chose dans l’air de cette mauvaise ritournelle… Comme la petite mélodie du cynisme qui serait de bon ton et qui est, pour moi, un empoisonnement de la jeunesse. On fait toujours circuler l’idée que c’est fini, foutu, que la planète est sans avenir, qu’il n’y a pas de futur, que les nouvelles générations sont bien moins éclairées, bien moins fortes, que ce qui les attend est terrible… Voilà, il y a quelque chose dans ce discours que je trouve criminel. Parce que désenchanter une jeunesse, de nouvelles générations, c’est vraiment une très mauvaise action. Aujourd’hui, avec toutes les difficultés qui nous attendent en Europe, en France et dans notre ville, je pense à ceux qui avaient seize ans, vingt ans en 1914, en 1939… Et je me dis que nous avons des choses à faire absolument magnifiques, des potentiels incroyables avec eux et pour eux.  Que rien n’est fermé. Je pense qu’il faut aller contre le désenchantement, que c’est une éthique.  

 

Fabrice Lextrait : À Marseille, il y a des singularités à ces désenchantements ?   

 

Macha Makeïeff : Certainement! C’est l’histoire même de Marseille qui se dessine et que nous portons en nous. C’est un contrepoison à chacun de nos moments inaccomplis depuis plusieurs décennies.  C’est clair,  nous avons développé, comme à notre insu, un certain fatalisme. On se dit : après tout, c’est comme ça, un ordre des 

choses… Allez, c’est quand-même un peu mieux qu’avant, quand on a débarqué des bateaux, génération après génération, arrivés d’ailleurs et sans rien. On a un peu construit, on a un petit quelque chose. Ce fatalisme, c’est évidemment une forme de la philosophie qui nous protège, qui fait que celui qui est à côté est moins dangereux que partout ailleurs. Mais une certaine culture de la misère est en revanche un poison. Vite, il faut aller au-delà et retrouver l’énergie qu’il y a dans chacun de nous et capter celle de  l’autre. Je vois un milieu culturel et d’entreprises qui a donné de ce point de vue, depuis quelques années, un très bel exemple. On réfléchit vraiment ensemble, et il est rare de prendre des décisions sans échanger largement. Avec la capitale européenne de la culture en 2013, qui nous a donné la tonalité et le rythme, avec MP18, et à présent d’une façon continue, on avance ensemble. Quelque chose d’assez définitif s’est inventé là ! Une vraie pratique de l’échange et du collégial. Il s’agit de ne pas avoir une seule dimension à la fois, mais les deux échelles. D’un côté, une vraie proximité par exemple à l’échelle d’un quartier, dans l’utilisation des espaces publics (je pense qu’on peut aller plus loin, il y a beaucoup d’espaces publics qui sont fermés, sous-utilisés et que les gens ne s’approprient pas) et en même temps dans une vision large qui nous pose à l’intérieur d’un pays et en Europe. La conscience de cette échellelà nous donnera désormais une ambition et une force importantes. De même, il nous faut l’échelle du territoire et ce de qui s’y inscrit, mais aussi, la présence de l’État. Vous savez… je crois que la place qui est donnée aux artistes est celle de l’utopie. Je pense que cette utopie qui n’en est plus tout à fait une, va tôt ou tard s’inscrire dans l’Histoire. Marseille devra être la deuxième capitale de la France. Paris est comme asphyxié par lui-même, et je pense que nous serions une réponse historique formidable, méditerranéenne, européenne, jeune, diverse, avec les problématiques du XXIième siècle. On est assez prêt à être cette capitale-là ! Je vois mal la France sans un tel projet. Je pense que ce sera une nouvelle énergie, un nouveau dessein à notre pays qui culturellement a l’air de boiter parfois. Marseille doit aussi s’inscrire dans cette vision nationale.  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez suivi à Marseille les cours au Conservatoire. Vous avez rencontré à cette époque-là Pierre Barbizet. Aujourd’hui, sur ce terrain de la formation initiale, il y a un tout nouveau directeur qui vient d’arriver…  

 

Macha Makeïeff : Oui, formidable : Raphaël Imbert ! Il y a eu récemment d’excellentes nominations à Marseille : Xavier Rey pour les Musées, Stanislas Collodiet au Cirva,  la Horde au BNM,  et puis Raphaël ! 

 

Fabrice Lextrait : Un artiste assez singulier et remarquable… La situation réelle aujourd’hui de ce conservatoire, on ne peut pas dire qu’elle soit passionnante…  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais la maison est entre de bonnes mains, celle d’un artiste généreux et d’un grand directeur à coup sûr !  

 

Fabrice Lextrait : Il n’y a que 1500 enfants qui suivent le conservatoire à Marseille, c’est l’équivalent d’une petite ville de province !  

 

Macha Makeïeff : Voilà ! On met le doigt sur une anomalie. Vous voyez, je ne prêche pas pour ma paroisse, pour la présence du théâtre. Je vais pointer une chose qui me paraît une offense faite à la jeunesse et à l’art. J’ai quitté cette ville quand j’avais 18 ans, il n’y avait pas de grand lieu pour la musique (l’opéra ayant son propre public refermé) ; je suis revenue il y a huit ans maintenant. Toutes ces générations d’enfants, notamment dans les quartiers, n’ont jamais depuis entendu une note de musique classique. Ils n’ont jamais eu accès à quelque chose qui peut changer votre vie parce qu’elle change votre sensation et fait résonner vos capacités d’écoute, d’émotions et vous révèle. Voilà, la musique doit avoir sa citadelle. La deuxième ville de France devrait avoir un auditorium populaire et très beau et ouvert à tous les quartiers de Marseille. Plus un seul minot, une seule petite de Marseille qui n’entende chaque année et régulièrement de la musique dans un grand lieu d’architecture qui les accueillent! Avec aussi à mettre en place, dans chaque école, une chorale (voilà quelque chose qui ne coûte pas cher !)  et des restitutions chaque année de toutes ces chorales. On a eu l’expérience de la mallette artistique qui est arrivée dans chaque classe, sur la table du maître ou de la maîtresse. Et les enfants ont  appris et chanté un fragment d’opéra et danser tous ensemble. Voilà qui marque une classe d’âge ! Ce n’est pas si compliqué ! Il faut avoir la volonté politique de désigner des gens qui sont là et tout à fait compétents pour faire chanter, danser les enfants. Faire des chorales partout car s’entendre, s’écouter, chanter ensemble, est une expérience formidable et pour l’entente et pour la vie !  Et  aussi venir entendre de grands musiciens. Le théâtre n’est pas loin, le théâtre musical tout près.  

 

Fabrice Lextrait : Quand vous parlez de musique classique par exemple, pour les 20,000 petits marseillais qui sont d’origine comorienne, comment est-ce qu’on fait résonner cette question ? Comment est-ce qu’on définit cette question de la musique classique ?  

 

Macha Makeïeff : Je crois à l’universalité de l’art. Par l’excellence et par la générosité. Si on donne à voir la beauté, il n’y a plus aucune frontière. Bien sûr, des hybridations naturelles se feront. Il faut être au bon endroit. Quand je parlais de visions réciproques, je pense qu’il y a tant de richesses culturelles diversifiées dans notre ville, mais il faut encore dire et répéter : vous avez le droit, aussi, à ce qui n’est pas communautaire, et au meilleur. Autre exemple de la solution par la beauté, exemple qui est sous nos yeux : le Vieux-Port. J’ai la chance de prendre à pied le Quai de RiveNeuve pour aller de chez moi à La Criée. Je connaissais le Vieux-port avant que les urbanistes et les artistes dessinent quelque chose. Avant que Norman Foster fasse son ombrière, un geste artistique magnifique, puisque c’est un grand miroir et que désormais les gens qui passent sur le Vieux-Port se « considèrent », se regardent. Le fait de pouvoir se regarder, c’est être considéré. Quand les artistes agissent dans 

l’espace public, ils considèrent la population, la célèbrent. Désormais, les gens sur ce Vieux-Port marchent différemment, ont une autre attitude, s’approprient cet espace public d’une façon à la fois digne et sensuelle. Avec la musique, on peut vraiment faire quelque chose de semblable. Chanter ensemble, c’est une expérience fondamentale. Jouer ensemble vient avec et juste après. C’est une chose qu’on pourrait mettre en place dans cette ville d’une façon assez simple et rapide. Et puis, parce qu’on est, ne l’oublions jamais, la deuxième ville de France, avoir cet auditorium où on entendrait toutes les musiques, notamment  la philharmonique et les voix, avec des restitutions de ceux et celles qui la pratiquent, c’est incontournable et c’est urgent.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, vous parlez d’universalisme, d’excellence. Dans la programmation que vous menez depuis que vous êtes à la direction du théâtre, vous êtes également dans une diversité de programmation.  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr ! Il faut proposer à l’intelligence des publics  et surtout des plus jeunes - des esthétiques très variées, contrastées, et faire confiance à leur sensibilité  pour passer d’une esthétique à l’autre. Cette ouverture d’esprit est réelle et nous la vérifions chaque soir, elle se travaille. Abandonner les préjugés envers les publics et la frilosité  : non, non pas ça, ça va les bousculer… On a présenté Purge Baby Purge, de la compagnie Le Zerep qui a mis en pièce un vaudeville très connu. Des spectateurs m’ont dit : « mais on ne comprend pas, Macha, pourquoi vous faîtes venir ce genre de spectacle … ». On a discuté aux Grandes tables,  pris le temps : vous savez, Sophie Perez est Prix de Rome, Xavier Boussiron est un grand musicien, et la déstructuration nous permet de mieux voir le théâtre ensuite. C’est tout sauf désinvolte, ce choix et cette esthétique de la cruauté. Le public accepte ces audaces, complétement. Il y avait plus de 35% de jeunes dans la salle. Eux qui ne connaissaient même pas Feydeau, ont accepté parce que ces artistes déploient une réelle virtuosité, une vraie insolence, un point de vue. Le public est intelligent. Là aussi, c’est affaire de considération et de temps, de transmission.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, dans ces voix de la culture, on écoute tous les jours un témoin. Aujourd’hui c’est Baptiste Lanaspeze. Il est éditeur et a fondé Wildproject à Marseille, qui vient par exemple d’éditer Murray Bookchin ou encore, Isabelle Stengers.  

 

Baptiste Lanaspeze : Je suis fondateur des éditions Wildproject. J’ai l’impression qu’on patauge un petit peu en ce moment. On n’est plus porté par l’excitation qu’on avait en 1995-96-97. À cette époque, quelque chose de nouveau se passait à Marseille, il y avait une émergence puissante. On n’est plus dans l’émulation de la capitale de la culture de 2013. On est dans un truc qui flotte un peu. Je ne sais pas si c’est ma situation, mon âge… Je n’en sais rien mais je ressens ça. J’ai l’impression que ce qui nous manque collectivement et politiquement maintenant à Marseille, et là ça va déborder la question proprement culturelle, c’est une idée directrice, un projet qui 

fasse qu’on puisse faire de la politique digne de ce nom et non pas une espèce d’arrangements avec des opportunités qui passent : ramasser America’s cup par ci, ramasser un DJ set à 400 000 euros par là, faire un stade vélodrome qui ne sert à rien, faire des séries de coût qui plombent le budget et qui nous amènent nulle part. J’ai l’impression qu’aujourd’hui l’avenir des métropoles est cruciale et je me demande s’il n’y a pas un coup à jouer… Que la ville grâce à son retard, et au fait qu’elle vienne à peine d’avoir son boulevard périphérique – alors que Paris l’a eu en 1960 – que la ville est peut-être prête pour… autre chose. On arrête tout et on met les deux pieds sur le frein. On arrête tout le développement XXIe siècle : béton, croissance, développement, asphalte. On se met en ordre pour un autre agenda qui est selon moi celui du XXIe siècle, qui est ce qu’on appelle la descente énergétique. On arrête la gabegie énergétique. Cela implique que l’on relocalise toutes les problématiques alimentaires, gouvernance, transports ; on relocalise tout. On arrête le transport express, on arrête la bagnole à tous crins. Cela veut dire aussi que l’on pose la question de la souveraineté. On est dans une ville qui adore se dire indépendante, qui a des pulsions d’insoumissions qui sont culturelles et fortes auxquelles je participe. J’aime ici le sentiment que l’on n’est pas tout à fait dans l’espace national. Mais ces pulsions d’indépendances ne correspondent pas à la réalité. Une proportion colossale des actifs de Marseille dépend de la fonction publique, donc plus ou moins indirectement, de l’état et les collectivités territoriales. Pour des gens férus d’indépendance qui sont hors de l’espace national, c’est quand-même un petit peu un paradoxe. La souveraineté se pose aussi d’un point de vue alimentaire. 95% de la nourriture qu’on consomme ici vient d’hors de la métropole. 95% de ce qu’on fabrique ici s’en va hors de la métropole. Donc on est quand-même dans une série de flux aberrants. Donc, une pensée politique comme celle du bio-régionalisme, qui est un mouvement né en Californie dans les années 1970 dans le prolongement de la contre-culture et du mouvement hippie, donne je trouve une belle ligne directrice pour inventer un avenir à Marseille. De se dire qu’on relocalise tout, on recherche la souveraineté au maximum. C’est-à-dire qu’on ne recherche pas l’enrichissement. Les politiques qui ont été menées depuis 20 ou 30 ans par Gaudin, c’est l’enrichissement. Qu’est-ce qui va bien faire augmenter le PIB de la ville ? Et encore, ils ne l’ont pas très bien fait… À mon avis, ce n’est pas la bonne question. Parce que sinon on se met en compétition avec des villes comme Barcelone. Barcelone, c’est 171 milliards de PIB. Nous sommes à 30 milliards. Imaginez une ville ici qui soit pétrie d’agriculture urbaine ! On est juste à côté de la Cité de l’Agriculture qui fait un boulot remarquable pour unir pleins d’acteurs de réseau. Il y aurait un autre chantier fascinant : faire disparaître la voiture. Si on commence à faire disparaître la voiture du centre-ville de Marseille - on se donne 10 ou 20 ans pour le faire - cela peut devenir une ville assez paradisiaque. Cela peut être un truc de fou furieux s’il n’y a plus de bagnoles à Marseille et qu’on se gare tous Porte d’Aix au maximum, au bout de l’autoroute et au vélodrome, au Parc Chanot. Cela peut être un truc de fou qui nous oblige à ressusciter le réseau de trams de Marseille de 1910 qui était merveilleux. C’est 30 ans de chantier devant nous mais pour le coup, c’est un investissement qui a du sens et qui aurait peut-être eu autant de sens que de 

faire Euromed avec du tertiaire… Faire un transport public digne de ce nom ici, ça ne serait pas rien. Ainsi, on commencerait à absorber la question du choc énergétique qu’on va tous connaître normalement dans les décennies qui viennent. Au lieu de le subir de plein fouet dans 20 ans, Marseille serait prête à absorber ce choc. Et ce sera une ville où viendront des gens intelligents pour faire des trucs intelligents. Cela ne deviendra pas une ville qui attire des carriéristes qui veulent caracoler en haut du CAC 40 mais une ville qui attire des gens qui veulent vivre autrement et préparer la société de demain.  

 

Macha Makeïeff : Ce qui se dit là par la bouche de ce jeune homme…  

 

Fabrice Lextrait : Il a 40 ans !  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais aujourd’hui à 40 ans, on est très jeune, il paraît ! Le sujet c’est la décélération. C’est une chose qui s’impose. On ne peut pas tourner le dos à ça. Baptiste a raison, et c’est quelque chose que l’on ressent tous. C’est une forme d’intuition vitale de savoir ne pas courir droit dans le mur. La décélération, il faut la faire intelligemment. Dans notre ville, il y a des gens si pauvres que si vous leur dîtes que vous allez décélérer, ça va leur paraître rude à juste titre ! Il faut rééquilibrer les choses. Cette philosophie s’impose à nos esprits. Il faut la mettre en œuvre avec beaucoup de délicatesse à l’égard de ceux qui ont peu ou qui sont sur le côté. Et avec le regard sur le fait que notre ville est un port. Il faut voir l’ouverture vers le monde et ce mouvement de l’industrie, du commerce qu’on ne peut pas ignorer. L’idée de souveraineté pourquoi pas, mais attention ! Parce qu’on a toujours la tentation à Marseille de se replier sur soi, de tourner le dos. Je crois que l’échange perpétuel est essentiel. Donc oui pour la décélération, mais toujours plus d’art et de culture !  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez travaillé et vous traversez plusieurs territoires. Comment est-ce que vous identifierez en termes de politiques culturelles les atouts de cette ville ?  

 

Macha Makeïeff : Je pense qu’il y a ici le génie de l’oralité : on pense les choses et on les parle immédiatement. La façon de parler est comme une expérimentation de la pensée. Ça fait avancer les choses et leur représentation très concrètement. Ça fait exister l’autre en face de soi. De ce point de vue, nous sommes des penseurs très pragmatiques. Je rejoins Baptiste Lanaspeze sur ce qu’on pourrait appeler un « retard » qui peut, en effet, être une chance, une opportunité. Je crois qu’il y a aussi dans l’histoire de cette ville quelque chose qui s’est inventé dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Dans un café, autour d’une table, si quelqu’un vient s’assoir à côté de vous, il n’y a pas immédiatement ce jugement à mots couverts. Il y a encore une porosité sociale très forte. Nous le vivons chaque jour et c’est une philosophie vivante. Je pense qu’il faut donner simplement plus de lisibilité à cette éthique de l’empathie.  

 

Fabrice Lextrait : Les retards justement, les défaillances, vous avez donné l’exemple de l’absence d’un auditorium de qualité. Sur quels autres registres faudrait-il que la prochaine municipalité s’engage ?  

 

Macha Makeïeff : Sur la circulation ! dans tous les sens du terme. La circulation des richesses culturelles évidemment mais avant toute chose celle des gens, pouvoir bouger dans cette ville, la traverser facilement du nord au sud ! Là encore, c’est peutêtre une chance d’être si en retard, une chance d’avoir à inventer un réseau d’autobus, de métros, de façons de bouger qui sont propres au XXIe siècle, intelligentes et propres  ; on ira au-delà des autres, on sera alors en avance ! La grande chose c’est de pouvoir circuler et d’aller voir l’autre. Casser les ghettos, casser cette terrible fracture nord-sud dans notre ville, le faire très vite et avant tout. La circulation, l’itinéraire, les chemins, c’est le projet ! Découvrir et s’approprier les espaces publics, les lieux de culture, les faire siens d’où que l’on vienne dans la ville, et pouvoir rentrer chez soi, même tard. Aller voir qui est l’autre et ce qu’il fait me paraît la grande actualité, la grande urgence de notre ville. Relier l’archipel. 

 

Fabrice Lextrait : Dans le cadre des pistes pour les prochaines politiques culturelles à mener, on peut citer au théâtre de La Criée, le travail que vous menez avec de jeunes artistes féminines, comme Christelle Harbonn, Carole Errante, Edith Amsellem ou Tiphaine Raffier. Tiphaine Raffier déclarait : « ce qui me porte dans mon association à La Criée, ce sont les notions de récurrence, de pugnacité, de fidélité et de durée ».   

 

Macha Makeïeff : Oui, je suis très touchée que Tiphaine dise cela parce qu’elle pointe le partage. Programmer des artistes et des spectacles, des concerts, ce n’est pas faire des coups ni le marché, ni être dans l’air du temps le plus immédiat. C’est construire une relation puissante entre un public et des artistes, des univers artistiques. C’est très jouissif  d’accueillir des artistes, de rendre compte d’un paysage théâtral national et international. Affirmer une grande fidélité avec des artistes comme Tiphaine Raffier, Emmanuel Meirieu, Joël Pommerat, Phia Ménard, Jeanne Candel et tant d’autres, donne du sens. Un artiste, ce n’est un éclair un soir, c’est toute une vie, tout un apprentissage, une façon d’être au monde. Être artiste, c’est une vision du monde, une pratique, une persévérance, un tourment. Pour se faire, il faut de l’entêtement et beaucoup d’écoute. Le public est très sensible à cette immersion. C’est pour cela qu’on a inventé les Invasions ! Tous entrent alors dans l’univers théâtral, musical, plastique d’une ou d’un artiste pour une expérience inouïe. Tous les espaces de La Criée sont alors proposés et investis.  

 

Fabrice Lextrait : En termes de politique culturelle, faut-il plus de moyens au théâtre de La Criée pour soutenir cette jeune création ? Faut-il donner plus de moyens directement à ces artistes pour pouvoir vivre et travailler dans cette ville ? Par exemple, Joël Pommerat habite à Marseille mais il a finalement une présence assez discrète dans son travail du quotidien.  


 Macha Makeïeff : Il faut une certaine délicatesse et un respect du tempérament et de la pratique de chaque artiste. Je ne le trouve pas si discret, Joël, en tant qu’artiste quand il fait Marius aux Baumettes, quel engagement dans la prison de Marseille ! Dieu sait que ce sont deux ans de travail, deux ans de sa vie. 

 

Fabrice Lextrait : C’est une intervention singulière dans le domaine pénitentiaire  

 

Macha Makeïeff : Oui, c’est un geste très puissant. Moi qui suis abolitionniste, j’admire profondément ce que Joël a fait et  je sais ce qui s’en suivra. Parce que ce n’est que le début d’une grande aventure humaine, sociale et philosophique. J’ai oublié votre question, Fabrice ! 

 

Fabrice Lextrait : Comment est-ce qu’on peut faire en sorte que ces artistes aient plus de moyens ?  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr, il faut plus de moyens pour ne pas être en surchauffe et proposer dans cette grande ville les spectacles auxquels chacun a droit… On ne va éclipser le sujet des moyens financiers. Mais il n’y a pas que cette voie-là. Il faut être une force de propositions. Bien sûr qu’il nous faut plus de moyens parce que c’est mécanique. Une marge artistique est ce qu’elle est, et mécaniquement,  si elle ne grandit pas, elle s’affaiblit, s’amenuise. S’il n’y a pas de montée en puissance des moyens, tout le monde s’appauvrit et les plus fragiles se fragilisent encore plus. Il faut une demande de moyens avec une force de propositions, d’invention. Et rendre plus que ce qu’on nous confie. J’ai  toujours, chevillée au corps, cette confiance. Je sais l’énergie et la sincérité de mes équipes. Je sens que dans notre ville et dans ce territoire, quelque chose s’invente. Il y a la puissance de la conviction partagée. Tiphaine parle d’entêtement et  c’est ça  la conviction, un exercice d’entêtement ! Il y a aussi vraiment  le danger actuel de la démagogie et de l’obscurantisme, une sale mélodie qui traîne ici ou là, certaines tentations de la rupture démocratique, l’insurrectionnel plutôt que la pensée… Alors, je crois vraiment à la puissance de l’art et de la culture. On déplacera des montagnes.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, pour conclure cette série de ces quarante émissions, la première mesure de la future Maire ou du futur Maire de Marseille ? Je peux mettre entre parenthèses en matière de politiques culturelles ou pas.  

 

Macha Makeïeff :  Il n’y aurait pas une seule mesure à l’égard des gens de cette ville, mais tant de mesures sociales urgentes. Il y aurait, pour la force du symbolique, un grand geste nord-sud, art et circulation, partage. Je crois beaucoup à la puissance des artistes pour transformer le monde. Je crois aussi aux gens de Marseille avec qui l’inventer. 

 

Fabrice Lextrait : Merci Macha Makeïeff pour cette voix de la culture.   Macha Makeïeff : Merci à vous !  


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"Les Voix de la Culture", une émission quotidienne en 40 rendez vous d'une demi heure, sur le devenir de la politique culturelle de Marseille. 

L'invitée du jour est Macha Makeïeff, metteuse en scène et directrice de La Criée et le témoin Baptiste Lanaspèze, éditeur.

 Et retrouvez ci dessous la transcription de l'émission :

 Sarah Bourcier : Macha Makeïeff, vous êtes auteure, metteure en scène de théâtre, plasticienne, créatrice de décors et de costumes. Originaire de Marseille, vous êtes la directrice de La Criée, théâtre national de Marseille depuis 2011. Vous avez été la directrice artistique du théâtre de Nîmes de 2003 à 2008 et avez dirigé votre compagnie. Pendant trois ans, vous présidez le fonds d’aide à l’innovation audiovisuelle au CNC. Au sein de La Criée, vous vous attachez à réunir autour d’une programmation théâtrale exigeante : musique, danse, cirque, image, arts plastiques…Vous avez  créé à la Criée Les Apaches et Ali Baba en 2013, Les Âmes Offensées en 2014, Trissotin ou Les Femmes savantes en 2015, Lumières d’Odessa d’Isaac Babel et Ph. Fenwick, Les Guerriers Massaï en 2017 selon les carnets de l’ethnologue Philippe Geslin ou encore La Fuite ! de Mikhaïl Boulgakov en 2017, et dernièrement, Lewis Versus Alice créé au Festival d’Avignon le 14 juillet 2019. Vous avez mis en scène plus de 25 spectacles de théâtre et des opéras à Aix, au TCE, à Lyon, à Amsterdam, au Comique.... En tant que costumière, vous créez pour différentes productions, notamment pour Erismena mis en scène par Jean Bellorini, en 2017, au festival international d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence. Pour le cinéma, on vous connaît aussi pour Tam-tam avec Jérôme Deschamps d’après C’est Dimanche un des très nombreux spectacles que vous avez créés ensemble, avant de réaliser Les Deschiens, série culte,  et le film d’animation La Véritable Histoire du chat botté. Vous êtes également plasticienne dans votre atelier, le 7bis, à Paris, et à la fabrique à la Criée. Vous exposez à la Fondation Cartier, au Musée des Arts Décoratifs de Paris, à Chaillot, au CNCS, à Carré d’Art, à La  Grande Halle de la Villette etc. Vous intervenez comme scénographe pour plusieurs musées et expositions temporaires. En 2009, vous êtes commissaire et scénographe de l’exposition Jacques Tati, deux temps, trois mouvements, à la Cinémathèque française et récemment Éblouissante Venise au Grand-Palais, à Paris. En 2017-2018, vous étiez membre du conseil d’administration et du conseil d’orientation artistique de MP2018 Quel Amour ! Depuis des années, vous présidez le conseil scientifique du Pavillon Bosio, école d’art  à Monaco. Vous avez récemment imaginé l’exposition Trouble Fête, Collection curieuses et Choses inquiètes à la Maison Jean Vilar, présentée jusqu’au 14 décembre 2019 et que vous réinventez pour le Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence.  Vous préparez les costumes pour Le Jeu des Ombres à la Cour d’honneur à Avignon et mettrez en scène le récital de la chanteuse Imany… 

 

Fabrice Lextrait : Bonjour, Macha Makeïeff 

 

Macha Makeïeff : Bonjour, Fabrice Lextrait    

Fabrice Lextrait : Merci d’être avec nous ce matin pour conclure ce cycle de 40 voix de la culture, qui depuis un mois et demi, éclairent de leur projection les prochaines élections et puis surtout, le prochain mandat en termes de politiques culturelles. Macha Makeïeff, dans votre édito de saison, vous insistiez sur le fait que celle-ci avait « un contenu historique, politique, humain plus que jamais, c’est-à-dire poétique et qu’elle était proposée contre les conformismes froids, nébuleux et sûrs d’euxmêmes ». Vous pensiez bien sûr aux prochaines élections à venir ?  

 

Macha Makeïeff :  Qui sait ? (rires). Il y a l’intuition puis il y a l’application. Les choses s’imposent à la pensée. C’est le fruit de conviction, d’espoir et de promesse. Ce que je soumettrais à la vie de ceux et celles qui nous écoutent, c’est l’idée d’une vision. Une vision, ce n’est pas simplement projeter un programme ou une pensée sur une ville et sur la mécanique culturelle de cette ville. C’est aussi en recevoir le reflet. C’est recevoir pour restituer et transmettre. Je pense qu’il y a dans notre ville un tel potentiel, une énergie magnifique et une puissance d’expressivité tout à fait rares. Je pense que Marseille a été longtemps retenue comme un cheval que l’on bride. Il y a de mauvaises digues. Il est temps pour une autre séquence. Une des premières choses à faire c’est proposer obstinément l’excellence, face à toutes les formes de la démagogie la plus ordinaire, la plus remuante ou la plus sournoise qui menacent.  

 

Fabrice Lextrait : Dans l’éditorial de CRI-CRI numéro 2, la revue que vous avez initiée avec Hervé Castanet, il y a maintenant un peu plus d’un an, vous dîtes vous battre contre un désenchantement.  

 

Macha Makeïeff : Oui, parce qu’il y a quelque chose dans l’air de cette mauvaise ritournelle… Comme la petite mélodie du cynisme qui serait de bon ton et qui est, pour moi, un empoisonnement de la jeunesse. On fait toujours circuler l’idée que c’est fini, foutu, que la planète est sans avenir, qu’il n’y a pas de futur, que les nouvelles générations sont bien moins éclairées, bien moins fortes, que ce qui les attend est terrible… Voilà, il y a quelque chose dans ce discours que je trouve criminel. Parce que désenchanter une jeunesse, de nouvelles générations, c’est vraiment une très mauvaise action. Aujourd’hui, avec toutes les difficultés qui nous attendent en Europe, en France et dans notre ville, je pense à ceux qui avaient seize ans, vingt ans en 1914, en 1939… Et je me dis que nous avons des choses à faire absolument magnifiques, des potentiels incroyables avec eux et pour eux.  Que rien n’est fermé. Je pense qu’il faut aller contre le désenchantement, que c’est une éthique.  

 

Fabrice Lextrait : À Marseille, il y a des singularités à ces désenchantements ?   

 

Macha Makeïeff : Certainement! C’est l’histoire même de Marseille qui se dessine et que nous portons en nous. C’est un contrepoison à chacun de nos moments inaccomplis depuis plusieurs décennies.  C’est clair,  nous avons développé, comme à notre insu, un certain fatalisme. On se dit : après tout, c’est comme ça, un ordre des 

choses… Allez, c’est quand-même un peu mieux qu’avant, quand on a débarqué des bateaux, génération après génération, arrivés d’ailleurs et sans rien. On a un peu construit, on a un petit quelque chose. Ce fatalisme, c’est évidemment une forme de la philosophie qui nous protège, qui fait que celui qui est à côté est moins dangereux que partout ailleurs. Mais une certaine culture de la misère est en revanche un poison. Vite, il faut aller au-delà et retrouver l’énergie qu’il y a dans chacun de nous et capter celle de  l’autre. Je vois un milieu culturel et d’entreprises qui a donné de ce point de vue, depuis quelques années, un très bel exemple. On réfléchit vraiment ensemble, et il est rare de prendre des décisions sans échanger largement. Avec la capitale européenne de la culture en 2013, qui nous a donné la tonalité et le rythme, avec MP18, et à présent d’une façon continue, on avance ensemble. Quelque chose d’assez définitif s’est inventé là ! Une vraie pratique de l’échange et du collégial. Il s’agit de ne pas avoir une seule dimension à la fois, mais les deux échelles. D’un côté, une vraie proximité par exemple à l’échelle d’un quartier, dans l’utilisation des espaces publics (je pense qu’on peut aller plus loin, il y a beaucoup d’espaces publics qui sont fermés, sous-utilisés et que les gens ne s’approprient pas) et en même temps dans une vision large qui nous pose à l’intérieur d’un pays et en Europe. La conscience de cette échellelà nous donnera désormais une ambition et une force importantes. De même, il nous faut l’échelle du territoire et ce de qui s’y inscrit, mais aussi, la présence de l’État. Vous savez… je crois que la place qui est donnée aux artistes est celle de l’utopie. Je pense que cette utopie qui n’en est plus tout à fait une, va tôt ou tard s’inscrire dans l’Histoire. Marseille devra être la deuxième capitale de la France. Paris est comme asphyxié par lui-même, et je pense que nous serions une réponse historique formidable, méditerranéenne, européenne, jeune, diverse, avec les problématiques du XXIième siècle. On est assez prêt à être cette capitale-là ! Je vois mal la France sans un tel projet. Je pense que ce sera une nouvelle énergie, un nouveau dessein à notre pays qui culturellement a l’air de boiter parfois. Marseille doit aussi s’inscrire dans cette vision nationale.  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez suivi à Marseille les cours au Conservatoire. Vous avez rencontré à cette époque-là Pierre Barbizet. Aujourd’hui, sur ce terrain de la formation initiale, il y a un tout nouveau directeur qui vient d’arriver…  

 

Macha Makeïeff : Oui, formidable : Raphaël Imbert ! Il y a eu récemment d’excellentes nominations à Marseille : Xavier Rey pour les Musées, Stanislas Collodiet au Cirva,  la Horde au BNM,  et puis Raphaël ! 

 

Fabrice Lextrait : Un artiste assez singulier et remarquable… La situation réelle aujourd’hui de ce conservatoire, on ne peut pas dire qu’elle soit passionnante…  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais la maison est entre de bonnes mains, celle d’un artiste généreux et d’un grand directeur à coup sûr !  

 

Fabrice Lextrait : Il n’y a que 1500 enfants qui suivent le conservatoire à Marseille, c’est l’équivalent d’une petite ville de province !  

 

Macha Makeïeff : Voilà ! On met le doigt sur une anomalie. Vous voyez, je ne prêche pas pour ma paroisse, pour la présence du théâtre. Je vais pointer une chose qui me paraît une offense faite à la jeunesse et à l’art. J’ai quitté cette ville quand j’avais 18 ans, il n’y avait pas de grand lieu pour la musique (l’opéra ayant son propre public refermé) ; je suis revenue il y a huit ans maintenant. Toutes ces générations d’enfants, notamment dans les quartiers, n’ont jamais depuis entendu une note de musique classique. Ils n’ont jamais eu accès à quelque chose qui peut changer votre vie parce qu’elle change votre sensation et fait résonner vos capacités d’écoute, d’émotions et vous révèle. Voilà, la musique doit avoir sa citadelle. La deuxième ville de France devrait avoir un auditorium populaire et très beau et ouvert à tous les quartiers de Marseille. Plus un seul minot, une seule petite de Marseille qui n’entende chaque année et régulièrement de la musique dans un grand lieu d’architecture qui les accueillent! Avec aussi à mettre en place, dans chaque école, une chorale (voilà quelque chose qui ne coûte pas cher !)  et des restitutions chaque année de toutes ces chorales. On a eu l’expérience de la mallette artistique qui est arrivée dans chaque classe, sur la table du maître ou de la maîtresse. Et les enfants ont  appris et chanté un fragment d’opéra et danser tous ensemble. Voilà qui marque une classe d’âge ! Ce n’est pas si compliqué ! Il faut avoir la volonté politique de désigner des gens qui sont là et tout à fait compétents pour faire chanter, danser les enfants. Faire des chorales partout car s’entendre, s’écouter, chanter ensemble, est une expérience formidable et pour l’entente et pour la vie !  Et  aussi venir entendre de grands musiciens. Le théâtre n’est pas loin, le théâtre musical tout près.  

 

Fabrice Lextrait : Quand vous parlez de musique classique par exemple, pour les 20,000 petits marseillais qui sont d’origine comorienne, comment est-ce qu’on fait résonner cette question ? Comment est-ce qu’on définit cette question de la musique classique ?  

 

Macha Makeïeff : Je crois à l’universalité de l’art. Par l’excellence et par la générosité. Si on donne à voir la beauté, il n’y a plus aucune frontière. Bien sûr, des hybridations naturelles se feront. Il faut être au bon endroit. Quand je parlais de visions réciproques, je pense qu’il y a tant de richesses culturelles diversifiées dans notre ville, mais il faut encore dire et répéter : vous avez le droit, aussi, à ce qui n’est pas communautaire, et au meilleur. Autre exemple de la solution par la beauté, exemple qui est sous nos yeux : le Vieux-Port. J’ai la chance de prendre à pied le Quai de RiveNeuve pour aller de chez moi à La Criée. Je connaissais le Vieux-port avant que les urbanistes et les artistes dessinent quelque chose. Avant que Norman Foster fasse son ombrière, un geste artistique magnifique, puisque c’est un grand miroir et que désormais les gens qui passent sur le Vieux-Port se « considèrent », se regardent. Le fait de pouvoir se regarder, c’est être considéré. Quand les artistes agissent dans 

l’espace public, ils considèrent la population, la célèbrent. Désormais, les gens sur ce Vieux-Port marchent différemment, ont une autre attitude, s’approprient cet espace public d’une façon à la fois digne et sensuelle. Avec la musique, on peut vraiment faire quelque chose de semblable. Chanter ensemble, c’est une expérience fondamentale. Jouer ensemble vient avec et juste après. C’est une chose qu’on pourrait mettre en place dans cette ville d’une façon assez simple et rapide. Et puis, parce qu’on est, ne l’oublions jamais, la deuxième ville de France, avoir cet auditorium où on entendrait toutes les musiques, notamment  la philharmonique et les voix, avec des restitutions de ceux et celles qui la pratiquent, c’est incontournable et c’est urgent.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, vous parlez d’universalisme, d’excellence. Dans la programmation que vous menez depuis que vous êtes à la direction du théâtre, vous êtes également dans une diversité de programmation.  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr ! Il faut proposer à l’intelligence des publics  et surtout des plus jeunes - des esthétiques très variées, contrastées, et faire confiance à leur sensibilité  pour passer d’une esthétique à l’autre. Cette ouverture d’esprit est réelle et nous la vérifions chaque soir, elle se travaille. Abandonner les préjugés envers les publics et la frilosité  : non, non pas ça, ça va les bousculer… On a présenté Purge Baby Purge, de la compagnie Le Zerep qui a mis en pièce un vaudeville très connu. Des spectateurs m’ont dit : « mais on ne comprend pas, Macha, pourquoi vous faîtes venir ce genre de spectacle … ». On a discuté aux Grandes tables,  pris le temps : vous savez, Sophie Perez est Prix de Rome, Xavier Boussiron est un grand musicien, et la déstructuration nous permet de mieux voir le théâtre ensuite. C’est tout sauf désinvolte, ce choix et cette esthétique de la cruauté. Le public accepte ces audaces, complétement. Il y avait plus de 35% de jeunes dans la salle. Eux qui ne connaissaient même pas Feydeau, ont accepté parce que ces artistes déploient une réelle virtuosité, une vraie insolence, un point de vue. Le public est intelligent. Là aussi, c’est affaire de considération et de temps, de transmission.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, dans ces voix de la culture, on écoute tous les jours un témoin. Aujourd’hui c’est Baptiste Lanaspeze. Il est éditeur et a fondé Wildproject à Marseille, qui vient par exemple d’éditer Murray Bookchin ou encore, Isabelle Stengers.  

 

Baptiste Lanaspeze : Je suis fondateur des éditions Wildproject. J’ai l’impression qu’on patauge un petit peu en ce moment. On n’est plus porté par l’excitation qu’on avait en 1995-96-97. À cette époque, quelque chose de nouveau se passait à Marseille, il y avait une émergence puissante. On n’est plus dans l’émulation de la capitale de la culture de 2013. On est dans un truc qui flotte un peu. Je ne sais pas si c’est ma situation, mon âge… Je n’en sais rien mais je ressens ça. J’ai l’impression que ce qui nous manque collectivement et politiquement maintenant à Marseille, et là ça va déborder la question proprement culturelle, c’est une idée directrice, un projet qui 

fasse qu’on puisse faire de la politique digne de ce nom et non pas une espèce d’arrangements avec des opportunités qui passent : ramasser America’s cup par ci, ramasser un DJ set à 400 000 euros par là, faire un stade vélodrome qui ne sert à rien, faire des séries de coût qui plombent le budget et qui nous amènent nulle part. J’ai l’impression qu’aujourd’hui l’avenir des métropoles est cruciale et je me demande s’il n’y a pas un coup à jouer… Que la ville grâce à son retard, et au fait qu’elle vienne à peine d’avoir son boulevard périphérique – alors que Paris l’a eu en 1960 – que la ville est peut-être prête pour… autre chose. On arrête tout et on met les deux pieds sur le frein. On arrête tout le développement XXIe siècle : béton, croissance, développement, asphalte. On se met en ordre pour un autre agenda qui est selon moi celui du XXIe siècle, qui est ce qu’on appelle la descente énergétique. On arrête la gabegie énergétique. Cela implique que l’on relocalise toutes les problématiques alimentaires, gouvernance, transports ; on relocalise tout. On arrête le transport express, on arrête la bagnole à tous crins. Cela veut dire aussi que l’on pose la question de la souveraineté. On est dans une ville qui adore se dire indépendante, qui a des pulsions d’insoumissions qui sont culturelles et fortes auxquelles je participe. J’aime ici le sentiment que l’on n’est pas tout à fait dans l’espace national. Mais ces pulsions d’indépendances ne correspondent pas à la réalité. Une proportion colossale des actifs de Marseille dépend de la fonction publique, donc plus ou moins indirectement, de l’état et les collectivités territoriales. Pour des gens férus d’indépendance qui sont hors de l’espace national, c’est quand-même un petit peu un paradoxe. La souveraineté se pose aussi d’un point de vue alimentaire. 95% de la nourriture qu’on consomme ici vient d’hors de la métropole. 95% de ce qu’on fabrique ici s’en va hors de la métropole. Donc on est quand-même dans une série de flux aberrants. Donc, une pensée politique comme celle du bio-régionalisme, qui est un mouvement né en Californie dans les années 1970 dans le prolongement de la contre-culture et du mouvement hippie, donne je trouve une belle ligne directrice pour inventer un avenir à Marseille. De se dire qu’on relocalise tout, on recherche la souveraineté au maximum. C’est-à-dire qu’on ne recherche pas l’enrichissement. Les politiques qui ont été menées depuis 20 ou 30 ans par Gaudin, c’est l’enrichissement. Qu’est-ce qui va bien faire augmenter le PIB de la ville ? Et encore, ils ne l’ont pas très bien fait… À mon avis, ce n’est pas la bonne question. Parce que sinon on se met en compétition avec des villes comme Barcelone. Barcelone, c’est 171 milliards de PIB. Nous sommes à 30 milliards. Imaginez une ville ici qui soit pétrie d’agriculture urbaine ! On est juste à côté de la Cité de l’Agriculture qui fait un boulot remarquable pour unir pleins d’acteurs de réseau. Il y aurait un autre chantier fascinant : faire disparaître la voiture. Si on commence à faire disparaître la voiture du centre-ville de Marseille - on se donne 10 ou 20 ans pour le faire - cela peut devenir une ville assez paradisiaque. Cela peut être un truc de fou furieux s’il n’y a plus de bagnoles à Marseille et qu’on se gare tous Porte d’Aix au maximum, au bout de l’autoroute et au vélodrome, au Parc Chanot. Cela peut être un truc de fou qui nous oblige à ressusciter le réseau de trams de Marseille de 1910 qui était merveilleux. C’est 30 ans de chantier devant nous mais pour le coup, c’est un investissement qui a du sens et qui aurait peut-être eu autant de sens que de 

faire Euromed avec du tertiaire… Faire un transport public digne de ce nom ici, ça ne serait pas rien. Ainsi, on commencerait à absorber la question du choc énergétique qu’on va tous connaître normalement dans les décennies qui viennent. Au lieu de le subir de plein fouet dans 20 ans, Marseille serait prête à absorber ce choc. Et ce sera une ville où viendront des gens intelligents pour faire des trucs intelligents. Cela ne deviendra pas une ville qui attire des carriéristes qui veulent caracoler en haut du CAC 40 mais une ville qui attire des gens qui veulent vivre autrement et préparer la société de demain.  

 

Macha Makeïeff : Ce qui se dit là par la bouche de ce jeune homme…  

 

Fabrice Lextrait : Il a 40 ans !  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais aujourd’hui à 40 ans, on est très jeune, il paraît ! Le sujet c’est la décélération. C’est une chose qui s’impose. On ne peut pas tourner le dos à ça. Baptiste a raison, et c’est quelque chose que l’on ressent tous. C’est une forme d’intuition vitale de savoir ne pas courir droit dans le mur. La décélération, il faut la faire intelligemment. Dans notre ville, il y a des gens si pauvres que si vous leur dîtes que vous allez décélérer, ça va leur paraître rude à juste titre ! Il faut rééquilibrer les choses. Cette philosophie s’impose à nos esprits. Il faut la mettre en œuvre avec beaucoup de délicatesse à l’égard de ceux qui ont peu ou qui sont sur le côté. Et avec le regard sur le fait que notre ville est un port. Il faut voir l’ouverture vers le monde et ce mouvement de l’industrie, du commerce qu’on ne peut pas ignorer. L’idée de souveraineté pourquoi pas, mais attention ! Parce qu’on a toujours la tentation à Marseille de se replier sur soi, de tourner le dos. Je crois que l’échange perpétuel est essentiel. Donc oui pour la décélération, mais toujours plus d’art et de culture !  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez travaillé et vous traversez plusieurs territoires. Comment est-ce que vous identifierez en termes de politiques culturelles les atouts de cette ville ?  

 

Macha Makeïeff : Je pense qu’il y a ici le génie de l’oralité : on pense les choses et on les parle immédiatement. La façon de parler est comme une expérimentation de la pensée. Ça fait avancer les choses et leur représentation très concrètement. Ça fait exister l’autre en face de soi. De ce point de vue, nous sommes des penseurs très pragmatiques. Je rejoins Baptiste Lanaspeze sur ce qu’on pourrait appeler un « retard » qui peut, en effet, être une chance, une opportunité. Je crois qu’il y a aussi dans l’histoire de cette ville quelque chose qui s’est inventé dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Dans un café, autour d’une table, si quelqu’un vient s’assoir à côté de vous, il n’y a pas immédiatement ce jugement à mots couverts. Il y a encore une porosité sociale très forte. Nous le vivons chaque jour et c’est une philosophie vivante. Je pense qu’il faut donner simplement plus de lisibilité à cette éthique de l’empathie.  

 

Fabrice Lextrait : Les retards justement, les défaillances, vous avez donné l’exemple de l’absence d’un auditorium de qualité. Sur quels autres registres faudrait-il que la prochaine municipalité s’engage ?  

 

Macha Makeïeff : Sur la circulation ! dans tous les sens du terme. La circulation des richesses culturelles évidemment mais avant toute chose celle des gens, pouvoir bouger dans cette ville, la traverser facilement du nord au sud ! Là encore, c’est peutêtre une chance d’être si en retard, une chance d’avoir à inventer un réseau d’autobus, de métros, de façons de bouger qui sont propres au XXIe siècle, intelligentes et propres  ; on ira au-delà des autres, on sera alors en avance ! La grande chose c’est de pouvoir circuler et d’aller voir l’autre. Casser les ghettos, casser cette terrible fracture nord-sud dans notre ville, le faire très vite et avant tout. La circulation, l’itinéraire, les chemins, c’est le projet ! Découvrir et s’approprier les espaces publics, les lieux de culture, les faire siens d’où que l’on vienne dans la ville, et pouvoir rentrer chez soi, même tard. Aller voir qui est l’autre et ce qu’il fait me paraît la grande actualité, la grande urgence de notre ville. Relier l’archipel. 

 

Fabrice Lextrait : Dans le cadre des pistes pour les prochaines politiques culturelles à mener, on peut citer au théâtre de La Criée, le travail que vous menez avec de jeunes artistes féminines, comme Christelle Harbonn, Carole Errante, Edith Amsellem ou Tiphaine Raffier. Tiphaine Raffier déclarait : « ce qui me porte dans mon association à La Criée, ce sont les notions de récurrence, de pugnacité, de fidélité et de durée ».   

 

Macha Makeïeff : Oui, je suis très touchée que Tiphaine dise cela parce qu’elle pointe le partage. Programmer des artistes et des spectacles, des concerts, ce n’est pas faire des coups ni le marché, ni être dans l’air du temps le plus immédiat. C’est construire une relation puissante entre un public et des artistes, des univers artistiques. C’est très jouissif  d’accueillir des artistes, de rendre compte d’un paysage théâtral national et international. Affirmer une grande fidélité avec des artistes comme Tiphaine Raffier, Emmanuel Meirieu, Joël Pommerat, Phia Ménard, Jeanne Candel et tant d’autres, donne du sens. Un artiste, ce n’est un éclair un soir, c’est toute une vie, tout un apprentissage, une façon d’être au monde. Être artiste, c’est une vision du monde, une pratique, une persévérance, un tourment. Pour se faire, il faut de l’entêtement et beaucoup d’écoute. Le public est très sensible à cette immersion. C’est pour cela qu’on a inventé les Invasions ! Tous entrent alors dans l’univers théâtral, musical, plastique d’une ou d’un artiste pour une expérience inouïe. Tous les espaces de La Criée sont alors proposés et investis.  

 

Fabrice Lextrait : En termes de politique culturelle, faut-il plus de moyens au théâtre de La Criée pour soutenir cette jeune création ? Faut-il donner plus de moyens directement à ces artistes pour pouvoir vivre et travailler dans cette ville ? Par exemple, Joël Pommerat habite à Marseille mais il a finalement une présence assez discrète dans son travail du quotidien.  


 Macha Makeïeff : Il faut une certaine délicatesse et un respect du tempérament et de la pratique de chaque artiste. Je ne le trouve pas si discret, Joël, en tant qu’artiste quand il fait Marius aux Baumettes, quel engagement dans la prison de Marseille ! Dieu sait que ce sont deux ans de travail, deux ans de sa vie. 

 

Fabrice Lextrait : C’est une intervention singulière dans le domaine pénitentiaire  

 

Macha Makeïeff : Oui, c’est un geste très puissant. Moi qui suis abolitionniste, j’admire profondément ce que Joël a fait et  je sais ce qui s’en suivra. Parce que ce n’est que le début d’une grande aventure humaine, sociale et philosophique. J’ai oublié votre question, Fabrice ! 

 

Fabrice Lextrait : Comment est-ce qu’on peut faire en sorte que ces artistes aient plus de moyens ?  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr, il faut plus de moyens pour ne pas être en surchauffe et proposer dans cette grande ville les spectacles auxquels chacun a droit… On ne va éclipser le sujet des moyens financiers. Mais il n’y a pas que cette voie-là. Il faut être une force de propositions. Bien sûr qu’il nous faut plus de moyens parce que c’est mécanique. Une marge artistique est ce qu’elle est, et mécaniquement,  si elle ne grandit pas, elle s’affaiblit, s’amenuise. S’il n’y a pas de montée en puissance des moyens, tout le monde s’appauvrit et les plus fragiles se fragilisent encore plus. Il faut une demande de moyens avec une force de propositions, d’invention. Et rendre plus que ce qu’on nous confie. J’ai  toujours, chevillée au corps, cette confiance. Je sais l’énergie et la sincérité de mes équipes. Je sens que dans notre ville et dans ce territoire, quelque chose s’invente. Il y a la puissance de la conviction partagée. Tiphaine parle d’entêtement et  c’est ça  la conviction, un exercice d’entêtement ! Il y a aussi vraiment  le danger actuel de la démagogie et de l’obscurantisme, une sale mélodie qui traîne ici ou là, certaines tentations de la rupture démocratique, l’insurrectionnel plutôt que la pensée… Alors, je crois vraiment à la puissance de l’art et de la culture. On déplacera des montagnes.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, pour conclure cette série de ces quarante émissions, la première mesure de la future Maire ou du futur Maire de Marseille ? Je peux mettre entre parenthèses en matière de politiques culturelles ou pas.  

 

Macha Makeïeff :  Il n’y aurait pas une seule mesure à l’égard des gens de cette ville, mais tant de mesures sociales urgentes. Il y aurait, pour la force du symbolique, un grand geste nord-sud, art et circulation, partage. Je crois beaucoup à la puissance des artistes pour transformer le monde. Je crois aussi aux gens de Marseille avec qui l’inventer. 

 

Fabrice Lextrait : Merci Macha Makeïeff pour cette voix de la culture.   Macha Makeïeff : Merci à vous !  


Description

"Les Voix de la Culture", une émission quotidienne en 40 rendez vous d'une demi heure, sur le devenir de la politique culturelle de Marseille. 

L'invitée du jour est Macha Makeïeff, metteuse en scène et directrice de La Criée et le témoin Baptiste Lanaspèze, éditeur.

 Et retrouvez ci dessous la transcription de l'émission :

 Sarah Bourcier : Macha Makeïeff, vous êtes auteure, metteure en scène de théâtre, plasticienne, créatrice de décors et de costumes. Originaire de Marseille, vous êtes la directrice de La Criée, théâtre national de Marseille depuis 2011. Vous avez été la directrice artistique du théâtre de Nîmes de 2003 à 2008 et avez dirigé votre compagnie. Pendant trois ans, vous présidez le fonds d’aide à l’innovation audiovisuelle au CNC. Au sein de La Criée, vous vous attachez à réunir autour d’une programmation théâtrale exigeante : musique, danse, cirque, image, arts plastiques…Vous avez  créé à la Criée Les Apaches et Ali Baba en 2013, Les Âmes Offensées en 2014, Trissotin ou Les Femmes savantes en 2015, Lumières d’Odessa d’Isaac Babel et Ph. Fenwick, Les Guerriers Massaï en 2017 selon les carnets de l’ethnologue Philippe Geslin ou encore La Fuite ! de Mikhaïl Boulgakov en 2017, et dernièrement, Lewis Versus Alice créé au Festival d’Avignon le 14 juillet 2019. Vous avez mis en scène plus de 25 spectacles de théâtre et des opéras à Aix, au TCE, à Lyon, à Amsterdam, au Comique.... En tant que costumière, vous créez pour différentes productions, notamment pour Erismena mis en scène par Jean Bellorini, en 2017, au festival international d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence. Pour le cinéma, on vous connaît aussi pour Tam-tam avec Jérôme Deschamps d’après C’est Dimanche un des très nombreux spectacles que vous avez créés ensemble, avant de réaliser Les Deschiens, série culte,  et le film d’animation La Véritable Histoire du chat botté. Vous êtes également plasticienne dans votre atelier, le 7bis, à Paris, et à la fabrique à la Criée. Vous exposez à la Fondation Cartier, au Musée des Arts Décoratifs de Paris, à Chaillot, au CNCS, à Carré d’Art, à La  Grande Halle de la Villette etc. Vous intervenez comme scénographe pour plusieurs musées et expositions temporaires. En 2009, vous êtes commissaire et scénographe de l’exposition Jacques Tati, deux temps, trois mouvements, à la Cinémathèque française et récemment Éblouissante Venise au Grand-Palais, à Paris. En 2017-2018, vous étiez membre du conseil d’administration et du conseil d’orientation artistique de MP2018 Quel Amour ! Depuis des années, vous présidez le conseil scientifique du Pavillon Bosio, école d’art  à Monaco. Vous avez récemment imaginé l’exposition Trouble Fête, Collection curieuses et Choses inquiètes à la Maison Jean Vilar, présentée jusqu’au 14 décembre 2019 et que vous réinventez pour le Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence.  Vous préparez les costumes pour Le Jeu des Ombres à la Cour d’honneur à Avignon et mettrez en scène le récital de la chanteuse Imany… 

 

Fabrice Lextrait : Bonjour, Macha Makeïeff 

 

Macha Makeïeff : Bonjour, Fabrice Lextrait    

Fabrice Lextrait : Merci d’être avec nous ce matin pour conclure ce cycle de 40 voix de la culture, qui depuis un mois et demi, éclairent de leur projection les prochaines élections et puis surtout, le prochain mandat en termes de politiques culturelles. Macha Makeïeff, dans votre édito de saison, vous insistiez sur le fait que celle-ci avait « un contenu historique, politique, humain plus que jamais, c’est-à-dire poétique et qu’elle était proposée contre les conformismes froids, nébuleux et sûrs d’euxmêmes ». Vous pensiez bien sûr aux prochaines élections à venir ?  

 

Macha Makeïeff :  Qui sait ? (rires). Il y a l’intuition puis il y a l’application. Les choses s’imposent à la pensée. C’est le fruit de conviction, d’espoir et de promesse. Ce que je soumettrais à la vie de ceux et celles qui nous écoutent, c’est l’idée d’une vision. Une vision, ce n’est pas simplement projeter un programme ou une pensée sur une ville et sur la mécanique culturelle de cette ville. C’est aussi en recevoir le reflet. C’est recevoir pour restituer et transmettre. Je pense qu’il y a dans notre ville un tel potentiel, une énergie magnifique et une puissance d’expressivité tout à fait rares. Je pense que Marseille a été longtemps retenue comme un cheval que l’on bride. Il y a de mauvaises digues. Il est temps pour une autre séquence. Une des premières choses à faire c’est proposer obstinément l’excellence, face à toutes les formes de la démagogie la plus ordinaire, la plus remuante ou la plus sournoise qui menacent.  

 

Fabrice Lextrait : Dans l’éditorial de CRI-CRI numéro 2, la revue que vous avez initiée avec Hervé Castanet, il y a maintenant un peu plus d’un an, vous dîtes vous battre contre un désenchantement.  

 

Macha Makeïeff : Oui, parce qu’il y a quelque chose dans l’air de cette mauvaise ritournelle… Comme la petite mélodie du cynisme qui serait de bon ton et qui est, pour moi, un empoisonnement de la jeunesse. On fait toujours circuler l’idée que c’est fini, foutu, que la planète est sans avenir, qu’il n’y a pas de futur, que les nouvelles générations sont bien moins éclairées, bien moins fortes, que ce qui les attend est terrible… Voilà, il y a quelque chose dans ce discours que je trouve criminel. Parce que désenchanter une jeunesse, de nouvelles générations, c’est vraiment une très mauvaise action. Aujourd’hui, avec toutes les difficultés qui nous attendent en Europe, en France et dans notre ville, je pense à ceux qui avaient seize ans, vingt ans en 1914, en 1939… Et je me dis que nous avons des choses à faire absolument magnifiques, des potentiels incroyables avec eux et pour eux.  Que rien n’est fermé. Je pense qu’il faut aller contre le désenchantement, que c’est une éthique.  

 

Fabrice Lextrait : À Marseille, il y a des singularités à ces désenchantements ?   

 

Macha Makeïeff : Certainement! C’est l’histoire même de Marseille qui se dessine et que nous portons en nous. C’est un contrepoison à chacun de nos moments inaccomplis depuis plusieurs décennies.  C’est clair,  nous avons développé, comme à notre insu, un certain fatalisme. On se dit : après tout, c’est comme ça, un ordre des 

choses… Allez, c’est quand-même un peu mieux qu’avant, quand on a débarqué des bateaux, génération après génération, arrivés d’ailleurs et sans rien. On a un peu construit, on a un petit quelque chose. Ce fatalisme, c’est évidemment une forme de la philosophie qui nous protège, qui fait que celui qui est à côté est moins dangereux que partout ailleurs. Mais une certaine culture de la misère est en revanche un poison. Vite, il faut aller au-delà et retrouver l’énergie qu’il y a dans chacun de nous et capter celle de  l’autre. Je vois un milieu culturel et d’entreprises qui a donné de ce point de vue, depuis quelques années, un très bel exemple. On réfléchit vraiment ensemble, et il est rare de prendre des décisions sans échanger largement. Avec la capitale européenne de la culture en 2013, qui nous a donné la tonalité et le rythme, avec MP18, et à présent d’une façon continue, on avance ensemble. Quelque chose d’assez définitif s’est inventé là ! Une vraie pratique de l’échange et du collégial. Il s’agit de ne pas avoir une seule dimension à la fois, mais les deux échelles. D’un côté, une vraie proximité par exemple à l’échelle d’un quartier, dans l’utilisation des espaces publics (je pense qu’on peut aller plus loin, il y a beaucoup d’espaces publics qui sont fermés, sous-utilisés et que les gens ne s’approprient pas) et en même temps dans une vision large qui nous pose à l’intérieur d’un pays et en Europe. La conscience de cette échellelà nous donnera désormais une ambition et une force importantes. De même, il nous faut l’échelle du territoire et ce de qui s’y inscrit, mais aussi, la présence de l’État. Vous savez… je crois que la place qui est donnée aux artistes est celle de l’utopie. Je pense que cette utopie qui n’en est plus tout à fait une, va tôt ou tard s’inscrire dans l’Histoire. Marseille devra être la deuxième capitale de la France. Paris est comme asphyxié par lui-même, et je pense que nous serions une réponse historique formidable, méditerranéenne, européenne, jeune, diverse, avec les problématiques du XXIième siècle. On est assez prêt à être cette capitale-là ! Je vois mal la France sans un tel projet. Je pense que ce sera une nouvelle énergie, un nouveau dessein à notre pays qui culturellement a l’air de boiter parfois. Marseille doit aussi s’inscrire dans cette vision nationale.  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez suivi à Marseille les cours au Conservatoire. Vous avez rencontré à cette époque-là Pierre Barbizet. Aujourd’hui, sur ce terrain de la formation initiale, il y a un tout nouveau directeur qui vient d’arriver…  

 

Macha Makeïeff : Oui, formidable : Raphaël Imbert ! Il y a eu récemment d’excellentes nominations à Marseille : Xavier Rey pour les Musées, Stanislas Collodiet au Cirva,  la Horde au BNM,  et puis Raphaël ! 

 

Fabrice Lextrait : Un artiste assez singulier et remarquable… La situation réelle aujourd’hui de ce conservatoire, on ne peut pas dire qu’elle soit passionnante…  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais la maison est entre de bonnes mains, celle d’un artiste généreux et d’un grand directeur à coup sûr !  

 

Fabrice Lextrait : Il n’y a que 1500 enfants qui suivent le conservatoire à Marseille, c’est l’équivalent d’une petite ville de province !  

 

Macha Makeïeff : Voilà ! On met le doigt sur une anomalie. Vous voyez, je ne prêche pas pour ma paroisse, pour la présence du théâtre. Je vais pointer une chose qui me paraît une offense faite à la jeunesse et à l’art. J’ai quitté cette ville quand j’avais 18 ans, il n’y avait pas de grand lieu pour la musique (l’opéra ayant son propre public refermé) ; je suis revenue il y a huit ans maintenant. Toutes ces générations d’enfants, notamment dans les quartiers, n’ont jamais depuis entendu une note de musique classique. Ils n’ont jamais eu accès à quelque chose qui peut changer votre vie parce qu’elle change votre sensation et fait résonner vos capacités d’écoute, d’émotions et vous révèle. Voilà, la musique doit avoir sa citadelle. La deuxième ville de France devrait avoir un auditorium populaire et très beau et ouvert à tous les quartiers de Marseille. Plus un seul minot, une seule petite de Marseille qui n’entende chaque année et régulièrement de la musique dans un grand lieu d’architecture qui les accueillent! Avec aussi à mettre en place, dans chaque école, une chorale (voilà quelque chose qui ne coûte pas cher !)  et des restitutions chaque année de toutes ces chorales. On a eu l’expérience de la mallette artistique qui est arrivée dans chaque classe, sur la table du maître ou de la maîtresse. Et les enfants ont  appris et chanté un fragment d’opéra et danser tous ensemble. Voilà qui marque une classe d’âge ! Ce n’est pas si compliqué ! Il faut avoir la volonté politique de désigner des gens qui sont là et tout à fait compétents pour faire chanter, danser les enfants. Faire des chorales partout car s’entendre, s’écouter, chanter ensemble, est une expérience formidable et pour l’entente et pour la vie !  Et  aussi venir entendre de grands musiciens. Le théâtre n’est pas loin, le théâtre musical tout près.  

 

Fabrice Lextrait : Quand vous parlez de musique classique par exemple, pour les 20,000 petits marseillais qui sont d’origine comorienne, comment est-ce qu’on fait résonner cette question ? Comment est-ce qu’on définit cette question de la musique classique ?  

 

Macha Makeïeff : Je crois à l’universalité de l’art. Par l’excellence et par la générosité. Si on donne à voir la beauté, il n’y a plus aucune frontière. Bien sûr, des hybridations naturelles se feront. Il faut être au bon endroit. Quand je parlais de visions réciproques, je pense qu’il y a tant de richesses culturelles diversifiées dans notre ville, mais il faut encore dire et répéter : vous avez le droit, aussi, à ce qui n’est pas communautaire, et au meilleur. Autre exemple de la solution par la beauté, exemple qui est sous nos yeux : le Vieux-Port. J’ai la chance de prendre à pied le Quai de RiveNeuve pour aller de chez moi à La Criée. Je connaissais le Vieux-port avant que les urbanistes et les artistes dessinent quelque chose. Avant que Norman Foster fasse son ombrière, un geste artistique magnifique, puisque c’est un grand miroir et que désormais les gens qui passent sur le Vieux-Port se « considèrent », se regardent. Le fait de pouvoir se regarder, c’est être considéré. Quand les artistes agissent dans 

l’espace public, ils considèrent la population, la célèbrent. Désormais, les gens sur ce Vieux-Port marchent différemment, ont une autre attitude, s’approprient cet espace public d’une façon à la fois digne et sensuelle. Avec la musique, on peut vraiment faire quelque chose de semblable. Chanter ensemble, c’est une expérience fondamentale. Jouer ensemble vient avec et juste après. C’est une chose qu’on pourrait mettre en place dans cette ville d’une façon assez simple et rapide. Et puis, parce qu’on est, ne l’oublions jamais, la deuxième ville de France, avoir cet auditorium où on entendrait toutes les musiques, notamment  la philharmonique et les voix, avec des restitutions de ceux et celles qui la pratiquent, c’est incontournable et c’est urgent.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, vous parlez d’universalisme, d’excellence. Dans la programmation que vous menez depuis que vous êtes à la direction du théâtre, vous êtes également dans une diversité de programmation.  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr ! Il faut proposer à l’intelligence des publics  et surtout des plus jeunes - des esthétiques très variées, contrastées, et faire confiance à leur sensibilité  pour passer d’une esthétique à l’autre. Cette ouverture d’esprit est réelle et nous la vérifions chaque soir, elle se travaille. Abandonner les préjugés envers les publics et la frilosité  : non, non pas ça, ça va les bousculer… On a présenté Purge Baby Purge, de la compagnie Le Zerep qui a mis en pièce un vaudeville très connu. Des spectateurs m’ont dit : « mais on ne comprend pas, Macha, pourquoi vous faîtes venir ce genre de spectacle … ». On a discuté aux Grandes tables,  pris le temps : vous savez, Sophie Perez est Prix de Rome, Xavier Boussiron est un grand musicien, et la déstructuration nous permet de mieux voir le théâtre ensuite. C’est tout sauf désinvolte, ce choix et cette esthétique de la cruauté. Le public accepte ces audaces, complétement. Il y avait plus de 35% de jeunes dans la salle. Eux qui ne connaissaient même pas Feydeau, ont accepté parce que ces artistes déploient une réelle virtuosité, une vraie insolence, un point de vue. Le public est intelligent. Là aussi, c’est affaire de considération et de temps, de transmission.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, dans ces voix de la culture, on écoute tous les jours un témoin. Aujourd’hui c’est Baptiste Lanaspeze. Il est éditeur et a fondé Wildproject à Marseille, qui vient par exemple d’éditer Murray Bookchin ou encore, Isabelle Stengers.  

 

Baptiste Lanaspeze : Je suis fondateur des éditions Wildproject. J’ai l’impression qu’on patauge un petit peu en ce moment. On n’est plus porté par l’excitation qu’on avait en 1995-96-97. À cette époque, quelque chose de nouveau se passait à Marseille, il y avait une émergence puissante. On n’est plus dans l’émulation de la capitale de la culture de 2013. On est dans un truc qui flotte un peu. Je ne sais pas si c’est ma situation, mon âge… Je n’en sais rien mais je ressens ça. J’ai l’impression que ce qui nous manque collectivement et politiquement maintenant à Marseille, et là ça va déborder la question proprement culturelle, c’est une idée directrice, un projet qui 

fasse qu’on puisse faire de la politique digne de ce nom et non pas une espèce d’arrangements avec des opportunités qui passent : ramasser America’s cup par ci, ramasser un DJ set à 400 000 euros par là, faire un stade vélodrome qui ne sert à rien, faire des séries de coût qui plombent le budget et qui nous amènent nulle part. J’ai l’impression qu’aujourd’hui l’avenir des métropoles est cruciale et je me demande s’il n’y a pas un coup à jouer… Que la ville grâce à son retard, et au fait qu’elle vienne à peine d’avoir son boulevard périphérique – alors que Paris l’a eu en 1960 – que la ville est peut-être prête pour… autre chose. On arrête tout et on met les deux pieds sur le frein. On arrête tout le développement XXIe siècle : béton, croissance, développement, asphalte. On se met en ordre pour un autre agenda qui est selon moi celui du XXIe siècle, qui est ce qu’on appelle la descente énergétique. On arrête la gabegie énergétique. Cela implique que l’on relocalise toutes les problématiques alimentaires, gouvernance, transports ; on relocalise tout. On arrête le transport express, on arrête la bagnole à tous crins. Cela veut dire aussi que l’on pose la question de la souveraineté. On est dans une ville qui adore se dire indépendante, qui a des pulsions d’insoumissions qui sont culturelles et fortes auxquelles je participe. J’aime ici le sentiment que l’on n’est pas tout à fait dans l’espace national. Mais ces pulsions d’indépendances ne correspondent pas à la réalité. Une proportion colossale des actifs de Marseille dépend de la fonction publique, donc plus ou moins indirectement, de l’état et les collectivités territoriales. Pour des gens férus d’indépendance qui sont hors de l’espace national, c’est quand-même un petit peu un paradoxe. La souveraineté se pose aussi d’un point de vue alimentaire. 95% de la nourriture qu’on consomme ici vient d’hors de la métropole. 95% de ce qu’on fabrique ici s’en va hors de la métropole. Donc on est quand-même dans une série de flux aberrants. Donc, une pensée politique comme celle du bio-régionalisme, qui est un mouvement né en Californie dans les années 1970 dans le prolongement de la contre-culture et du mouvement hippie, donne je trouve une belle ligne directrice pour inventer un avenir à Marseille. De se dire qu’on relocalise tout, on recherche la souveraineté au maximum. C’est-à-dire qu’on ne recherche pas l’enrichissement. Les politiques qui ont été menées depuis 20 ou 30 ans par Gaudin, c’est l’enrichissement. Qu’est-ce qui va bien faire augmenter le PIB de la ville ? Et encore, ils ne l’ont pas très bien fait… À mon avis, ce n’est pas la bonne question. Parce que sinon on se met en compétition avec des villes comme Barcelone. Barcelone, c’est 171 milliards de PIB. Nous sommes à 30 milliards. Imaginez une ville ici qui soit pétrie d’agriculture urbaine ! On est juste à côté de la Cité de l’Agriculture qui fait un boulot remarquable pour unir pleins d’acteurs de réseau. Il y aurait un autre chantier fascinant : faire disparaître la voiture. Si on commence à faire disparaître la voiture du centre-ville de Marseille - on se donne 10 ou 20 ans pour le faire - cela peut devenir une ville assez paradisiaque. Cela peut être un truc de fou furieux s’il n’y a plus de bagnoles à Marseille et qu’on se gare tous Porte d’Aix au maximum, au bout de l’autoroute et au vélodrome, au Parc Chanot. Cela peut être un truc de fou qui nous oblige à ressusciter le réseau de trams de Marseille de 1910 qui était merveilleux. C’est 30 ans de chantier devant nous mais pour le coup, c’est un investissement qui a du sens et qui aurait peut-être eu autant de sens que de 

faire Euromed avec du tertiaire… Faire un transport public digne de ce nom ici, ça ne serait pas rien. Ainsi, on commencerait à absorber la question du choc énergétique qu’on va tous connaître normalement dans les décennies qui viennent. Au lieu de le subir de plein fouet dans 20 ans, Marseille serait prête à absorber ce choc. Et ce sera une ville où viendront des gens intelligents pour faire des trucs intelligents. Cela ne deviendra pas une ville qui attire des carriéristes qui veulent caracoler en haut du CAC 40 mais une ville qui attire des gens qui veulent vivre autrement et préparer la société de demain.  

 

Macha Makeïeff : Ce qui se dit là par la bouche de ce jeune homme…  

 

Fabrice Lextrait : Il a 40 ans !  

 

Macha Makeïeff : Oui, mais aujourd’hui à 40 ans, on est très jeune, il paraît ! Le sujet c’est la décélération. C’est une chose qui s’impose. On ne peut pas tourner le dos à ça. Baptiste a raison, et c’est quelque chose que l’on ressent tous. C’est une forme d’intuition vitale de savoir ne pas courir droit dans le mur. La décélération, il faut la faire intelligemment. Dans notre ville, il y a des gens si pauvres que si vous leur dîtes que vous allez décélérer, ça va leur paraître rude à juste titre ! Il faut rééquilibrer les choses. Cette philosophie s’impose à nos esprits. Il faut la mettre en œuvre avec beaucoup de délicatesse à l’égard de ceux qui ont peu ou qui sont sur le côté. Et avec le regard sur le fait que notre ville est un port. Il faut voir l’ouverture vers le monde et ce mouvement de l’industrie, du commerce qu’on ne peut pas ignorer. L’idée de souveraineté pourquoi pas, mais attention ! Parce qu’on a toujours la tentation à Marseille de se replier sur soi, de tourner le dos. Je crois que l’échange perpétuel est essentiel. Donc oui pour la décélération, mais toujours plus d’art et de culture !  

 

Fabrice Lextrait : Vous avez travaillé et vous traversez plusieurs territoires. Comment est-ce que vous identifierez en termes de politiques culturelles les atouts de cette ville ?  

 

Macha Makeïeff : Je pense qu’il y a ici le génie de l’oralité : on pense les choses et on les parle immédiatement. La façon de parler est comme une expérimentation de la pensée. Ça fait avancer les choses et leur représentation très concrètement. Ça fait exister l’autre en face de soi. De ce point de vue, nous sommes des penseurs très pragmatiques. Je rejoins Baptiste Lanaspeze sur ce qu’on pourrait appeler un « retard » qui peut, en effet, être une chance, une opportunité. Je crois qu’il y a aussi dans l’histoire de cette ville quelque chose qui s’est inventé dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Dans un café, autour d’une table, si quelqu’un vient s’assoir à côté de vous, il n’y a pas immédiatement ce jugement à mots couverts. Il y a encore une porosité sociale très forte. Nous le vivons chaque jour et c’est une philosophie vivante. Je pense qu’il faut donner simplement plus de lisibilité à cette éthique de l’empathie.  

 

Fabrice Lextrait : Les retards justement, les défaillances, vous avez donné l’exemple de l’absence d’un auditorium de qualité. Sur quels autres registres faudrait-il que la prochaine municipalité s’engage ?  

 

Macha Makeïeff : Sur la circulation ! dans tous les sens du terme. La circulation des richesses culturelles évidemment mais avant toute chose celle des gens, pouvoir bouger dans cette ville, la traverser facilement du nord au sud ! Là encore, c’est peutêtre une chance d’être si en retard, une chance d’avoir à inventer un réseau d’autobus, de métros, de façons de bouger qui sont propres au XXIe siècle, intelligentes et propres  ; on ira au-delà des autres, on sera alors en avance ! La grande chose c’est de pouvoir circuler et d’aller voir l’autre. Casser les ghettos, casser cette terrible fracture nord-sud dans notre ville, le faire très vite et avant tout. La circulation, l’itinéraire, les chemins, c’est le projet ! Découvrir et s’approprier les espaces publics, les lieux de culture, les faire siens d’où que l’on vienne dans la ville, et pouvoir rentrer chez soi, même tard. Aller voir qui est l’autre et ce qu’il fait me paraît la grande actualité, la grande urgence de notre ville. Relier l’archipel. 

 

Fabrice Lextrait : Dans le cadre des pistes pour les prochaines politiques culturelles à mener, on peut citer au théâtre de La Criée, le travail que vous menez avec de jeunes artistes féminines, comme Christelle Harbonn, Carole Errante, Edith Amsellem ou Tiphaine Raffier. Tiphaine Raffier déclarait : « ce qui me porte dans mon association à La Criée, ce sont les notions de récurrence, de pugnacité, de fidélité et de durée ».   

 

Macha Makeïeff : Oui, je suis très touchée que Tiphaine dise cela parce qu’elle pointe le partage. Programmer des artistes et des spectacles, des concerts, ce n’est pas faire des coups ni le marché, ni être dans l’air du temps le plus immédiat. C’est construire une relation puissante entre un public et des artistes, des univers artistiques. C’est très jouissif  d’accueillir des artistes, de rendre compte d’un paysage théâtral national et international. Affirmer une grande fidélité avec des artistes comme Tiphaine Raffier, Emmanuel Meirieu, Joël Pommerat, Phia Ménard, Jeanne Candel et tant d’autres, donne du sens. Un artiste, ce n’est un éclair un soir, c’est toute une vie, tout un apprentissage, une façon d’être au monde. Être artiste, c’est une vision du monde, une pratique, une persévérance, un tourment. Pour se faire, il faut de l’entêtement et beaucoup d’écoute. Le public est très sensible à cette immersion. C’est pour cela qu’on a inventé les Invasions ! Tous entrent alors dans l’univers théâtral, musical, plastique d’une ou d’un artiste pour une expérience inouïe. Tous les espaces de La Criée sont alors proposés et investis.  

 

Fabrice Lextrait : En termes de politique culturelle, faut-il plus de moyens au théâtre de La Criée pour soutenir cette jeune création ? Faut-il donner plus de moyens directement à ces artistes pour pouvoir vivre et travailler dans cette ville ? Par exemple, Joël Pommerat habite à Marseille mais il a finalement une présence assez discrète dans son travail du quotidien.  


 Macha Makeïeff : Il faut une certaine délicatesse et un respect du tempérament et de la pratique de chaque artiste. Je ne le trouve pas si discret, Joël, en tant qu’artiste quand il fait Marius aux Baumettes, quel engagement dans la prison de Marseille ! Dieu sait que ce sont deux ans de travail, deux ans de sa vie. 

 

Fabrice Lextrait : C’est une intervention singulière dans le domaine pénitentiaire  

 

Macha Makeïeff : Oui, c’est un geste très puissant. Moi qui suis abolitionniste, j’admire profondément ce que Joël a fait et  je sais ce qui s’en suivra. Parce que ce n’est que le début d’une grande aventure humaine, sociale et philosophique. J’ai oublié votre question, Fabrice ! 

 

Fabrice Lextrait : Comment est-ce qu’on peut faire en sorte que ces artistes aient plus de moyens ?  

 

Macha Makeïeff : Oui, bien sûr, il faut plus de moyens pour ne pas être en surchauffe et proposer dans cette grande ville les spectacles auxquels chacun a droit… On ne va éclipser le sujet des moyens financiers. Mais il n’y a pas que cette voie-là. Il faut être une force de propositions. Bien sûr qu’il nous faut plus de moyens parce que c’est mécanique. Une marge artistique est ce qu’elle est, et mécaniquement,  si elle ne grandit pas, elle s’affaiblit, s’amenuise. S’il n’y a pas de montée en puissance des moyens, tout le monde s’appauvrit et les plus fragiles se fragilisent encore plus. Il faut une demande de moyens avec une force de propositions, d’invention. Et rendre plus que ce qu’on nous confie. J’ai  toujours, chevillée au corps, cette confiance. Je sais l’énergie et la sincérité de mes équipes. Je sens que dans notre ville et dans ce territoire, quelque chose s’invente. Il y a la puissance de la conviction partagée. Tiphaine parle d’entêtement et  c’est ça  la conviction, un exercice d’entêtement ! Il y a aussi vraiment  le danger actuel de la démagogie et de l’obscurantisme, une sale mélodie qui traîne ici ou là, certaines tentations de la rupture démocratique, l’insurrectionnel plutôt que la pensée… Alors, je crois vraiment à la puissance de l’art et de la culture. On déplacera des montagnes.  

 

Fabrice Lextrait : Macha Makeïeff, pour conclure cette série de ces quarante émissions, la première mesure de la future Maire ou du futur Maire de Marseille ? Je peux mettre entre parenthèses en matière de politiques culturelles ou pas.  

 

Macha Makeïeff :  Il n’y aurait pas une seule mesure à l’égard des gens de cette ville, mais tant de mesures sociales urgentes. Il y aurait, pour la force du symbolique, un grand geste nord-sud, art et circulation, partage. Je crois beaucoup à la puissance des artistes pour transformer le monde. Je crois aussi aux gens de Marseille avec qui l’inventer. 

 

Fabrice Lextrait : Merci Macha Makeïeff pour cette voix de la culture.   Macha Makeïeff : Merci à vous !  


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