Speaker #0Exploratrices, explorateurs, bonjour ! Je suis Samir Hamidi et c'est un plaisir de vous souhaiter la bienvenue dans LFQ, la fabrique du questionnement. Consultant depuis 15 ans dans les domaines de la gestion de projets et de l'excellence opérationnelle, je m'intéresse à la place centrale qu'occupe le questionnement dans une multitude de situations. Curieux de nature, j'ai pris conscience de ce rôle essentiel, et à 40 ans, je me suis fixé pour la décennie à venir la mission d'explorer en profondeur cette pratique. Le sujet est vaste, l'un de nos défis sera donc de rester concret et pragmatique. Au-delà de la réflexion philosophique, notre ambition est de forger des outils capables d'améliorer nos processus de décision grâce à un questionnement de qualité, quel que soit le domaine concerné. Toutes nos réponses, autrement dit nos décisions, nos choix et nos actions, découlent en réalité de questions parfois explicites, souvent implicites. Toutes nos actions doivent-elles être ? précédés de questions mûrement réfléchies ? Sans doute pas toutes. Nous restons des êtres d'habitude, mais peut-être davantage que nous le pensons. Dans ce numéro d'ouverture, je vous propose non pas une petite danse, mais de commencer à dessiner les contours de notre objet d'étude. De quoi s'agit-il exactement ? Plutôt que de simplement catégoriser les différents types de questions, nous nous intéresserons au processus de questionnement lui-même et dans toutes ces questions. dimensions, cognitives, sociales, philosophiques, linguistiques, stratégiques, pour ne citer que celles-ci. Cette pratique, depuis fort longtemps, est reconnue comme essentielle dans tout processus de réflexion. Le philosophe grec Socrate que l'on ne présente plus en faisait déjà le cœur de sa démarche. Sa maïotique consistait à faire accoucher des idées, et son outil central était le questionnement. D'un point de vue linguistique, une question est avant tout un acte de langage. Le philosophe anglais John Langshaw Austin, notamment par ses travaux fondateurs, a mis en lumière une idée fondamentale. Parler, c'est agir. Toute parole produit un effet, transforme une situation, modifie un environnement. Lorsque nous nous exprimons, trois actes se produisent simultanément. Un acte locutoire, nous produisons et combinons des sons. Un acte illocutoire, nous influençons la relation avec notre interlocuteur. Par exemple poser une question, faire une promesse. Un acte perlocutoire, nous provoquons un effet parfois différé sur l'auditeur. Questionner quelqu'un, par exemple, peut l'agacer durablement. Ainsi, le questionnement n'est pas neutre, il mobilise des mécanismes complexes et génère des effets profonds, parfois insoupçonnés. Cette démarche vise à explorer trois grands axes. Le premier, c'est d'appréhender notre rapport au questionnement. Quelle attention et quelle place accorde-t-on aux questions aujourd'hui ? Comment sont-elles perçues dans nos interactions sociales, dans le système éducatif ou encore dans les environnements professionnels ? Et jusqu'à quel point le fait de questionner ou de se questionner est-il considéré comme un sujet de conversation légitime et structurant ? Deuxième axe, explorer les enjeux du questionnement à travers différentes disciplines. Cette pratique est transversale et interdisciplinaire par nature. Et peut-on la considérer comme une véritable compétence ? Et si oui ? Quelles sont ces caractéristiques spécifiques dans les différents champs de savoir ? Et enfin, troisième axe, identifier les mécanismes d'un questionnement de qualité. Comment développer un questionnement plus efficace ? Quelles sont les clés pour mieux formuler les interrogations qui orientent nos décisions et ainsi affûter notre esprit critique et affiner nos réflexions ? Ces trois dimensions seront au cœur de notre exploration collective dans la fabrique du questionnement. Pour compléter ce point de départ, Il me semble essentiel de vous partager mon rapport personnel au questionnement, car je le considère comme l'une des compétences fondamentales de l'existence, au même titre que respirer, méditer, s'exprimer en public, cuisiner, gérer ses finances, personnellement investir. Autant de pratiques qui, à mes yeux, devraient faire partie des apprentissages transmis dès le plus jeune âge. Combien d'écoles intègrent véritablement ces sujets dans leur cursus et à partir de quel âge ? Certains diront que ces compétences relèvent du noyau familial ou qu'elles s'acquièrent par la curiosité individuelle. Mais alors, où s'arrête la mission de l'école ? Et quel est le bon équilibre entre instruction formelle et apprentissage informel dans le développement d'un individu ? Voilà déjà une autre question. Ce que j'observe en tout cas, c'est que la tension est souvent portée sur les réponses, sur les décisions et les actions qui en découlent, bien plus rarement sur la manière dont les questions ont été construites. pourtant nos choix ne sont jamais isolés il résulte systématiquement de questions qu'elles soient formulées consciemment ou non c'est précisément là L'une des ambitions de cette démarche, rendre explicite ce qui, bien souvent, demeure implicite. J'ai souvent entendu dire qu'il n'existe pas de questions bêtes, qu'il est recommandé de prendre le temps avant de répondre, et que plus il y a de questions, mieux c'est. Pourtant, dans ma pratique, notamment dans le contexte professionnel, je constate que la pertinence de mes questions, notamment, fait l'objet d'un jugement implicite. On n'interroge pas sans conséquences. Il existe une certaine forme aussi de gêne à laisser une question sans réponse, suspendue dans l'air. J'ai aussi l'impression que nous disposons d'un budget de questionnement qui dépend de la situation, de notre interlocuteur ou de la relation que nous entretenons avec lui. Trop de questions. et nous donnons l'impression de mener un interrogatoire, pas assez, et nous risquons de passer pour désintéressés ou superficiels. Pour ma part, j'ai toujours eu un goût prononcé pour les questions, et je me plais à dire que je suis curieux. Mais cette curiosité, je la ressens parfois comme une tension. Le mot lui-même porte une ambiguïté. Dans le petit Robert ou le Larousse, le curieux est d'abord défini comme quelqu'un de désireux de voir, de savoir, de comprendre, mais une autre acception plus... péjorative évoque celui qui cherche à connaître ce qui ne le regarde pas, un indiscret. Cette ambivalence culturelle autour de la curiosité m'a toujours interpellé. J'ai aussi découvert que le mot question désignait autrefois, au XIIIe siècle, une forme de torture légale appliquée aux accusés pour leur arracher des aveux. Comme quoi, le questionnement n'a jamais été neutre, il interroge, il dérange, il met en mouvement et parfois il fait peur. Chaque question possède une force que la réponse ne contient plus. Ce sont les mots d'Eli Wiesel, écrivain, philosophe et professeur, et au-delà de leur force et de leur puissance, les questions me semblent porteuses d'une beauté intrinsèque. Avez-vous déjà fait l'expérience d'une question qui vous bouscule, vous touche, vous dérange ? Personnellement, j'ai été profondément marqué par les quelques cours de philosophie que j'ai suivis au lycée, dans un parcours technologique où la discipline était peu présente. Pouvoir s'étonner, s'interroger, discuter du sens de la vie, de la conscience, du temps. ou du bonheur, voilà des moments qui m'ont fasciné. Les questions à mes yeux sont entourées d'un voile mystérieux. Elles peuvent dissimuler bien des aspects, y compris ce qui nous dérange ou que nous n'avons pas encore formulé. Prenons les grandes questions scientifiques. Leurs questions résident souvent dans leur caractère ouvert. À quel point les réponses trouvées sont-elles définitives ? Ces questions résistent au temps, jalonnent les âges, se réinventent au fil des découvertes et des théories. Une réponse, elle fige, la question, elle continue d'éclairer. Enfin, il ne faut pas oublier que certaines questions peuvent être tranchantes, blessantes. Nous apprenons énormément sur les intentions d'une personne à travers la nature des questions qu'elle pose. Car interroger, c'est déjà se positionner. LFQ, cette balade intellectuelle vous est présentée par Samir Hamidi. Si ce contenu vous plaît, n'hésitez pas à réagir et à le partager pour augmenter sa visibilité. Merci. Dans le cadre de mes expériences professionnelles, j'ai progressivement découvert le pouvoir fédérateur du questionnement, une question à cette capacité particulière de résonner dans l'esprit d'un collectif, alors que les réponses, elles, n'en portent souvent que ceux qui s'y reconnaissent. Lors de mes interventions en tant qu'enseignant, j'intègre systématiquement dans l'expérience apprenante une phase dédiée à la génération de questions. Cette séquence pédagogique, active, permet de dédresser une sorte de photographie de départ, puis d'observer l'évolution de la profondeur. et de la qualité des interrogations au fil du parcours. Elle balise l'apprentissage, structure l'appropriation d'un sujet et stimule la curiosité. En gestion de projet, j'accorde également une place centrale au questionnement. C'est un outil essentiel que je cultive quotidiennement. Prenons par exemple la phase de cadrage d'un projet, qui vise à définir les contours du sujet, dimensionner les moyens nécessaires, élaborer une feuille de route et mobiliser une équipe autour d'un projet commun. Et à cette étape, tout commence. par des questions. J'ai la conviction qu'il s'agit de la manière la plus efficace de créer de la valeur dans mon travail et dans ma boîte à outils de consultant, notamment en excellence opérationnelle, plusieurs méthodes sont spécifiquement conçues pour aborder les problèmes. Ces derniers sont considérés comme le moteur de l'amélioration continue, une opportunité d'apprendre, de progresser, de tendre vers davantage de qualité. Je suis toujours attentif aux problèmes et je dirais même que je les cherche activement. Il relève Ils révèlent souvent des pratiques anciennes, non remises en question. Ils mettent en lumière des zones d'ombre qui, une fois explorées, deviennent sources d'enseignement. Dans les démarches Lean, un outil illustre cette approche, le A3, nommé ainsi en référence au format papier qui symbolise la synthèse. Il permet de traiter un problème comme un projet, en suivant une logique structurée et itérative. Il n'y a parfois qu'un pas entre une question et un problème. Ces deux termes sont même à l'occasion utilisés de manière interchangeable. Ainsi, dans le monde professionnel, la capacité à problématiser et à se questionner peut être considérée comme une compétence à part entière. Et si c'est bien une compétence, alors il est légitime de se demander quelle part relève des spécificités de chaque domaine d'activité et quelle part renvoie à une mécanique universelle du questionnement. De quoi dépend la qualité de nos questions ? De notre intelligence, de nos expériences ? Jusqu'où peut-on progresser et quels bénéfices en attendre ? À mes yeux, il s'agit là d'une compétence largement négligée et nous aurons bien sûr l'occasion d'y revenir. Sur un autre plan, Si des dirigeantes ou dirigeants souhaitent mieux comprendre ce qui anime ou inquiète leurs collaborateurs, il me semble plus pertinent d'écouter les questions qu'ils se posent que de se contenter des réponses à des questionnaires préétablis. Quelle place est réellement accordée aux questions des collaborateurs dans les dynamiques de construction au sein des organisations ? Comme évoqué précédemment, le questionnement est par nature transversal. Ma démarche consiste à puiser dans l'intelligence collective et l'interdisciplinarité. Cela me conduit à aller à la rencontre de personnes, experts, sociologues, ingénieurs, enseignants, philosophes, afin d'enrichir notre compréhension et d'éclairer notre pratique. La philosophie est l'une des disciplines qui a pris le questionnement très au sérieux. Karl Jasper, psychiatre et philosophe germano-suisse, identifie trois causes au questionnement philosophique. L'étonnement, il révèle notre ignorance et nous pousse à rechercher la connaissance. Le doute, que savons-nous vraiment ? Savons-nous ce que nous croyons savoir ? Une phrase de Michel de Montaigne parmi tant d'autres, mais bon nombre d'autres intellectuels ont placé le doute au centre de leurs travaux. Et les grands bouleversements, la mort, la maladie, l'injustice. Michel Meyer, philosophe belge et directeur de la Revue Internationale de Philosophie, pendant 40 ans a consacré son œuvre à l'étude du questionnement lui-même. Il qualifie la philosophie de pratique du questionnement infini. Il nous a quitté d'ailleurs il y a peu, en 2022. Son goût pour l'interdisciplinarité, sa volonté de se concentrer sur ce qui unit plutôt que sur ce qui divise, constitue pour moi une source d'inspiration précieuse. Père de la problématologie, il décrit les enjeux de cette approche comme suit. On a toujours questionné le monde, les autres et soi-même. et ce ne sont pas seulement les philosophes qui l'ont fait, mais tout le monde. Pourtant, on n'a jamais questionné le questionnement lui-même. La plupart de nos activités intellectuelles, les plus essentielles, ne procèdent-elles pas par interrogation ? En redéfinissant la pensée à partir du questionnement, le couple question-réponse devient l'unité de base de la pensée et de la raison. Tels sont l'objet et l'enjeu de la problématologie. Les sciences, tout comme la philosophie, accordent une grande importance aux questions. La démarche scientifique elle-même débute par la formulation d'une problématique, c'est-à-dire une bonne question. Il y a donc sans doute beaucoup à apprendre de cette méthodologie. Le philosophe et physicien Étienne Klein rappelait notamment durant la pandémie de ne pas confondre science et recherche. La première, la recherche, plutôt la seconde, cultive le doute alors que les sciences proposent les meilleures réponses disponibles à un instant donné, fondées sur un consensus. Certaines grandes questions scientifiques sont fascinantes. L'univers a-t-il un point d'origine ? Y a-t-il eu de la vie sur Mars ? Des questions qui nous émerveillent même si nous ne sommes pas scientifiques. Et pourtant, dans le domaine des controverses sociotechniques, la société civile peut jouer un rôle clé. Il existe des dynamiques particulières appelées controverses. Les controverses scientifiques restent souvent confinées aux cercles spécialisés, tandis que les controverses sociotechniques déborde dans l'espace public où elle provoque débats et réactions. On parle alors de questions socialement vives ou QSV. Ces questions ont plusieurs caractéristiques. Elles s'appuient sur des faits scientifiques ou sur des connaissances en débat, car le paradigme dominant n'est pas encore stabilisé. Elles touchent à nos systèmes de valeurs et de croyances, ce qui génère des débats contradictoires et médiatisés. Et elles mobilisent plusieurs arènes, scientifiques, politiques, sociales, avec des intérêts divergents. Des exemples notables incluent les OGM, l'énergie nucléaire ou l'éthique des nanotechnologies. Le sociologue et philosophe Bruno Latour a conçu un programme pédagogique pour étudier ces controverses. Il propose de cartographier les arènes dans lesquelles elles se déroulent, les acteurs impliqués, leurs interactions, leurs intérêts, explicites ou non, et les arguments échangés. C'est ce que l'on appelle les STS, sciences, technologies, sociétés. L'étude des controverses devient ainsi un formidable outil d'apprentissage collectif et de développement de l'esprit critique. Il est fascinant de découvrir que toutes les connaissances que nous considérons aujourd'hui comme acquises ont traversé de longues périodes de controverses. L'héliocentrisme, la dérive des continents, l'âge de notre planète, etc. Vous l'aurez compris, beaucoup de questions ont été soulevées dans cet épisode. Nous aurons l'occasion d'y revenir car ma mission est de vous proposer des outils pratiques pour mieux questionner et se questionner. en nous appuyant sur une approche résolument interdisciplinaire. Dans les épisodes à venir, j'aurai le plaisir d'accueillir les invités issus de parcours variés, sociologues, ingénieurs, philosophes, docteurs en sciences connectives, journalistes et bien d'autres profils éclairants. A bientôt ! Merci pour votre écoute. C'était Samir dans LFQ, la fabrique du questionnement.