- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans notre podcast Voix de la Méditerranée. Aujourd'hui, on va se plonger dans des extraits de J'emporterai le feu, c'est le roman de Leïla Slimani, paru chez Gallimard. Et petite précision importante avant qu'on ne démarre, ce livre, c'est le troisième et dernier tome d'une trilogie. Ça a commencé avec Le pays des autres, puis il y a eu Regardez-nous danser.
- Speaker #1
Exactement. Une grande saga familiale en fait qui nous fait voyager à travers les générations et l'histoire franco-marocaine. On était parti de Mathilde, l'alsacienne, mariée à Amine au Maroc Et là, on arrive à leurs petits-enfants Voilà,
- Speaker #0
et notre but aujourd'hui, c'est d'aller piocher quelques idées fortes Quelques pépites dans ces fragments Pour mieux comprendre les thèmes, les personnages de ce dernier volet Alors on y va ? Ce qui ressort tout de suite, je trouve, c'est qu'on se concentre beaucoup sur la troisième génération. Sur tous les petites filles, Mia et Inès. Et chez Mia, cette question de l'identité, elle est palpable, n'est-ce pas ? Les extraits la décrivent comme différente, physiquement je veux dire. La peau sombre du père, les yeux un peu bridés, ça contraste avec sa sœur Inès qui a une beauté plus piquante, c'est le mot utilisé. Mia a l'air de lutter avec ça, ce sentiment d'être autre, au Maroc et puis à Paris aussi plus tard.
- Speaker #1
Oui, et ce qui est fascinant, c'est comment ça fait écho d'une certaine manière au déracinement de sa grand-mère Mathilde au tout début. Cette question de trouver sa place, elle reste, mais elle se transforme. Et d'ailleurs, on voit que ce n'est pas que Mia. Célim, l'oncle, le fils d'Amin et Mathilde, il fait un choix différent aux Etats-Unis. Il cache son origine marocaine. Il préfère dire qu'il est français.
- Speaker #0
C'est une autre stratégie face au même dilemme, oui. Mais est-ce que c'est juste une stratégie ? J'ai trouvé très forte cette scène où Aïcha, la mère, parle des gens comme elle. Ah oui. Et Mia, elle refuse même d'entendre, de penser ce terme. Ça montre bien la lutte intérieure, le poids du regard social, non ? C'est plus qu'une simple adaptation.
- Speaker #1
Tout à fait. C'est une vraie souffrance, une lutte intime contre les étiquettes qu'on essaye de blu-coller. Et cette tension, on la retrouve aussi, mais de manière presque violente, dans la relation entre les deux sœurs.
- Speaker #0
Ah oui, alors là, entre Mia et Inès, c'est explosif. Les textes parlent carrément d'une haine tenace de Mia envers sa petite sœur, et ça depuis l'enfance. C'est ça. Ça va loin, hein ? Elle essaye de la noyer. Elle l'abandonne. Et à même temps, Inès a l'air de chercher son approbation, son regard. C'est complexe comme relation.
- Speaker #1
C'est souvent le cas dans les fratries. Ça devient le miroir des tensions familiales, des choses non dites, des héritages un peu lourds. Et d'ailleurs, les parents aussi traversent des épreuves. Prenez Mehdi, le père. Au début, il est présenté comme moderne, ambitieux. Et puis, il finit au chômage, puis en prison, pour affaires politiques. Quelle chute !
- Speaker #0
Terrible, oui. Et la honte, le désarroi pour toute la famille.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et ça nous mène à Aïcha, la mère. Médecin, elle essaie de tout gérer en même temps. Sa carrière, l'éducation de ses filles, si différente, le soutien à son mari en prison. Les extraits montrent aussi ses propres crises, la mélopause, une sorte de désillusion peut-être. La scène au parloir de la prison de Salé, avec l'humiliation face à la gardienne, elle est particulièrement poignante. On sent tout le poids qu'elle porte.
- Speaker #1
Tout à fait. Et au-delà de la famille, ces fragments nous donnent aussi des aperçus, des flashs sur la société marocaine de l'époque, les années 80, 90 et même après. On voit la modernisation, l'autoroute par exemple, mais aussi les inégalités criantes, les enfants des rues, la misère. Il y a aussi le poids des traditions, une atmosphère de surveillance politique et puis cette corruption qui semble flotter autour de l'affaire de Merdi.
- Speaker #0
Oui, c'est très présent. Ce qui m'a frappé aussi, ce sont ces petites scènes du quotidien qui révèlent les préjugés. Par exemple, quand Mia tutoie l'épicier berbère à Rabat. Ou Inès à Paris, qui après avoir bousculé un couple, doit presque surjouer la politesse. Elle se sent humiliée après, obligée de rentrer dans un moule pour éviter une réaction raciste potentielle.
- Speaker #1
Oui, ce sont des touches très justes, très révélatrices. Et puis, il y a cette autre voix qui apparaît parfois, plus introspective. On se demande si c'est Mia plus âgée ou quelqu'un d'autre. Elle parle de blocage d'écriture, de perte de mémoire, d'une fatigue intense, d'isolement. C'est aussi une réflexion sur l'acte d'écrire, sur le poids du passé, des histoires qu'on porte en soi.
- Speaker #0
C'est vrai, ça ajoute encore une dimension.
- Speaker #1
Et tout ça, finalement, ça nous ramène peut-être au titre. C'est une citation de Cocteau. « Si votre maison brûlait, qu'emporteriez-vous ? J'emporterais le feu. » Alors si on y pense, au-delà des objets, qu'est-ce que c'est que ce feu ? La passion ? La colère ? La mémoire ? L'identité ? Qu'est-ce que cette génération, incarnée par Mia et Inès, choisit d'emporter ? Ou peut-être qu'est-ce qu'elle est condamnée à emporter avec elle, loin du pays des autres de leurs grands-parents ? C'est une question qui reste ouverte, je trouve.
- Speaker #0
Une excellente question pour réfléchir, en effet. Merci pour votre écoute et à très bientôt pour un nouveau podcast.